‹ Psychologie économiqueChapitre 8 sur 31 · CONFLITS ENTRE PRODUITS HÉTÉROGÈNES · texte numérisé non relu

CONFLITS ENTRE PRODUITS HÉTÉROGÈNES

Après avoir parlé des conflits entre producteurs (soit nationaux, soit étrangers) d'un môme article ou d'articles similaires» il convient de dire quelques mots des oppositions d'intérêt, moins évidentes, moins retentissantes, réelles cependant, entre producteurs d'articles hétérogènes, répondant à des besoins différents.

En premier lieu, cas assez rare, deux industries, quoique très hétérogènes et répondant à des besoins 1res différents, peuvent être antagonistes parce qu'elles se disputent la même matière première. Sous l'ancien régime, on a souvent refusé d'autoriser la création de nouvelles forges ou de nouvelles verreries parce qu'on a craint que les boulangeries ne vinssent à manquer de combustibles nécessaires pour cuire le pain. « Le fait est arrivé, dit M. Germain Martin, à Beaucaire, et les consuls de Toulouse réclamaient la suppression des forges au nom de l'humanité* Mieux valait manquer de fer que de pain. y>

En second lieu, dans un pays, à un moment donné, il n*y a qu'une quantité à peu près flxe de bras et de capitaux qui s'offrent à l'ensemble des industries. Si donc une industrie nouvelle survient, elle ne pourra s'établir qu'en prélevant sa part de capitaux et de bras, au détriment des industries déjà installées. Mais ce préjudice n'est le plus souvent que momentané et bientôt plus que compensé. En général, la création d'une industrie nouvelle, en surexcitant les espérances de gain, attire de nouveaux bras, jusque-là inoccupés, ou redouble Tactivité des travailleurs anciens, et

i*:-rs> à là f:rn:iJ;a et c:uiea';\ capitaux par rélcvalîon i: .'r::-::'^: ir-r::. £•* p *J5, s';! s'arii d'une industrie d'expor- '-iJ:-. C-: î'-.rnr'ir* cj niarrLé exiérieur, c'est, nianifcsl-rriien: ur^e 5:-;r-'î ie r;:he-5esqui vient de s'ouvrir, ajou- :--? aix a::r^f. El. ::.->::.€ s"*! s'ajîl d'une industrie bornée 2u ::,i:/-e !:.:,::. ;r. 1. *e fp-r^i q .e le lori fait par Tindustrie r.:u c^? w :\ :". I^-.rirs :\is ou laoins similaires soit infé- :\:^T i rivir,..je •:: ;*c! e [■ro:urc aux industries tout à fait Lei-rziènes es leur oTranl un moyen nouveau d'échange, darrcs la l-^i'tf<d'J»o»ich*^> de J.-B. Say.

Tiuiefois. ce serait une erreur de croire, conformément à celte loi, que louie nouvelle industrie ne peut qu'être favorable a'jx inlérèisiîe toutes les industries hétérogènes. Sans doviic, e'.'.e est toujours un avantage, plus ou moins grand, pour tous les consommateurs, en ce sens qu'elle leur permet un choix plus étendu entre tous les emplois possibles de leur argent qui, à somme égale, a un pouyoîc d'achat plus varié et plus étendu. Mais il ne s'ensuit pas qu'elle soit utile à tous les producteurs. Elle n'est utile qu'à ceux dont la nouvelle production, pour des raisons que nous allons dire, tend à rendre les produits plus recherchés; elle est nuisible à ceux qu'elle tend à supplanter ou à refouler; chaque marchand de vin qui s'établit dans un quartier ouvrier y favorise les débits de tabac (car plus on boit, plus on fume), mais nuit aux intérêts des épiciers ou des bouchers auxquels s'approvisionnent les familles ouvrières. — Un théâtre qui vient à s'établir dans une petite ville y favorise l'industrie des tapissiers, des décorateurs, et aussi, par son action indirecte sur les mœurs, qu'il rend moins austères, certaines autres industries de luxe ou de plaisir ; mais, en procurant aux oisifs un plus agréable emploi de leurs soirées que les éternelles parties de jeu, il diminue les profits des gérants de cercle ou de café. — Toute industrie nouvelle inaugurant un nouveau progrès de l'éclairage favorise la production des livres, des journaux, des travaux de couture

LES LUTTES il3

exécutés à la lampe le soir, etc., mais entrave ou refoule les industries criminelles des escarpes nocturnes, dans les grandes villes. Toujours ou presque toujours, un article si nouveau qu'il soit, jeté sur le marché, insinue et accrédite dans les esprits, en se répandant, quelque jugement implicite, quelque idée, quelque manière de voir ou d'apprécier la valeur des choses, qui est une confirmation ou une néga-T lion muette, inconsciente, des jugements, des idées, des' appréciations, implicitement propagés par les autres articles., Rarement, très rarement, elle ne les confirme ni ne les dément. — Quand, par exemple, Tindustriedes chemins de fer est importée dans une contrée à demi barbare, le besoin tout nouveau qu'elle y suscite et y satisfait, le besoin des longs voyages confortables et peu coûteux, y affaiblit et y fait s'évanouir par degrés une foule de besoins anciens : chacun de ces produits ou de ces services nouveaux, chaque voyage à l'étranger, est une suite de démentis infligés à Torgueil naïf de l'indigène sédentaire qui juge son petit canton supérieur en tout, en beautés pittoresques, en agréments de vie, au resle de l'univers; et les fabricanls de produits locaux, de coslumes traditionnels, de meubles archaïques, où s'incarnent ces préjugés héréditaires, ne tardent pas à se ressentir des coups terribles qui leur sont portés ainsi, à moins que, au contraire, la mode ne s'empare de ces produits coutumiers et ne leur ouvre, momentanément, un large débouché extérieur, dont ils n'avaient jamais pu rêver la perspective. Plus spécialement, ce goût nouveau des voyages loin-« tains, importé par les chemins de fer, a pour effet de dégoûter des petits déplacements, des excursions de voisinage, et' lavoguedes pèlerinages éloignés se substitue à celle des petits pèlerinages locaux, maintenant méprisés, au grand regretde beaucoup de maîtres d'hôtel et de boutiquiers. C'est ainsi qu'un produit peut en combattre un autre, alors même qu'ils n'ont rien de similaire et répondent à des besoins tout à fait différents. — Autre exemple. L'établis-

Tardb. — Psych. écon. 11. — 8

sèment d'une imprimerie dans un pays qui en élait privé jusque-là, non seulement, ce qui est clair, y lue la profession des copistes et des enlumineurs de manuscrits, mais encore, suivant la nature des livres imprimés, — aujourd'hui la Bible ou saint Jérôme, demain Plularque ou Virgile — y répand des idées propres à fortifier ou à affaiblir les croyances régnantes et y dévie le com'ant des mœurs et des usages, ce qui favorise certaines industries anciennes et en fait péricliter d'autres.

Même si un produit nouveau n'impliquait aucun jugement contradictoire aux idées latentes dans d'autres produits hétérogènes, il ne laisserait pas d'en combattre quelques-uns ou quelqu'un par le seul fait qu'il suscite, qu'il appelle à Texislencc éconoinitiue, un désir nouveau, d'abord fantaisie et caprice, bieulùt habitude, liappeluns-nous la rotation (|uolidieunc ou amiuelle des désirs enchainés dans la vie de l'individu, dont il a été si longuement question dans la première partie de cet ouvrage, (^elte ronde ne saurait s'élargir indéfiniment. Le cirur humain n'est pas d'une élasticité sans fin, el. au delà d'un certain nombre de désirs, il se heurte à sa limite infranchissable; un besoin nouveau ne peut entrer dans le cercle magiciuc qu'en resserrant tous les autres anneaux de la chaîne ou en expulsant Tun d'entre eux. Puis, si, comme nous l'avons dit plus haut, en premier lieu, les capitaux disponibles à chaque instant pour l'alimentation des diverses industries sont limités, nous devons ajouter, en second lieu, que la somme des revenus dont les consommateurs disposent pour Tachai de ces divers produits ne l'est pas moins. 11 est vrai que, à mesure que les besoins se multiplienl, les revenus tendent & s'accroître, les salaires, les honoraires, les appointements, toutes les formes de la rémunération des services, vont en augmentant. Mais, en tout cas, il est une chose absolument inextensible et strictement mesurée u chacun de nous : c'est le temps. Il faut toujours un certain temps pour satislaire un désir quelconque, et la journée est trop

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courte, la vie trop brève, pour permellre au plus riche et au mieux portant, de se donner successivement toutes les satisfactions qui s*o(Trent à lui. II doit élire quelques besoins ' 'i

et en éliminer beaucoup. ''\

Ainsi; pour toutes les raisons, psychologiques avant tout', qui viennent d'être indiquées, les besoins tantôt s ajoutent, tantôt se substituent les uns aux autres ; et c*est par cette double loi de substitution et d*addition, d'élimination et d'accumulation — dont la seconde l'emporte de plus en plus sur la première, mais non indéfiniment — que s'explique révolution des industries, correspondant à révolution des budget?. Voilà pourquoi, d'àgccn âge, se modifie cl se transforme la proportion relative des industries alimentaires, des industries du vêtement, des industries du logement, des industries de Tinstruction, du livre, du journal, des industries d'art et de plaisir, et aussi bien la proportion relative des dépenses budgétaires alTeclées par chaque classe de la société à salisfairo les besoins auxquels répondent ces diverses catégories de production. La série de ces transformations est ce qu'il y a de plus capricieux et de plus différent dun peuple à un autre. Mais, à travers ces variations, un ordre général s'observe. Il est à remarquer que les besoins impérieux, et qui, comme tels, doivent être satisfaits les premiers, à peu près exclusivement d'abord, sont

(1) C'est tantôt, me dira-t-on, à cause des limites de son budget (s'il s'n«:it d'une bourse petite ou moyenne), tantôt (s'il s'agit de gens très ricbesKà cause des limites de son leni^. qu'un consommateur sacrifie une consommation à une autre. U est évident que, si un milliardaire passe ses vacances à voyager, il ne peut, quoiqu'il en ait les moyens, les passer à organiser des fôtes dans son cb&teau... Mais, au fond, c'est par des motifs tout psychologiques et logiques que cette exclusion d'une dépense par une autre a lieu ici môme. Kn effet, pour donner la préférence •> telle dépense sur telle autre, l'homme simplement aisé ou le milliardaire a dû avoir une raison, et cette raison, c'est qu'il a affirmé que tel emploi de son argent lui procurerait plus d'avantages que tel autre, et nié que cet autre serait aussi avantageux. — Ce serait, du reste, une erreur de croire que cette raison est toujours la meilleure possible, et que le choix, pour être raisonné, est judicieux. Dans ces luttes économiques, comme dans les Inlles militaires, le vaincu vaut souvent mieux que le vainqueur; et les arrêts du destin sont toujours à reviser.

!en même Icmps les moins extensibles, les moins susceptibles de développement. Et de ce rapport inverse entre Viirr/ence et Vé/aslicilé Aqs besoins, il résulle que les moins impérieux, bien qu ils commencent à être satisfaits longtemps après les autres, sont appelés tôt ou tiird à les dépasser en importance industrielle et budgétaire, puisque c'est, naturellement, dans le sens des désirs les plus élastiques que la loi d'accumulation pourra se donner carrière et prévaloir plus complètement sur la loi de substitution. L'appétit et la soif ont des limites étroites, le besoin de se vêtir aussi, mais la curiosité, lambition, la vanité, semblent presque illimitées ou n'ont que des bornes qui reculent sans cesse. Elles offrent au génie inventif, à l'activité productrice, un débouché indéfuii.

La ([ueslion du luxe se présente ici, et nous n'en dirons qu'un mot, pour dissiper une équivoque. Toute consommation nouvelle, même quand elle se rapporte aux besoins les plus fondamentaux de l'organisme, la consommation du froment par exemple, dans un pays habitué au pain de seigle, la consommation des chemises au temps d'Isabeau de Bavière, commence par paraître luxueuse. Mais elle n'a cette apparence que passagèrement, tandis que les satisfactions données aux besoins d'ostentation et de divertissement, soit nouvelles soit anciennes, gardent toujours ce caractère d'être de luxe. Or, le danger du luxe, apparent ou réel, est d'autant plus grand qu'il a trait à des besoins moins urgents et plus élastiques. En effet, Textension indéûnie dont les besoins précisément les plus artificiels sont susceptibles peut attirer à eux une proportion toujours croissante de Tactivité produtrice à tel point que la production des choses qui répondent aux besoins les plus impérieux en soit amoindrie ou altérée. Pour peu que la passion des tulipes ou des orchidées se développe dans certaines classes très riches, la culture des fleurs fait reculer les champs de blé.' — Ajoutons que le progrès du luxe véritable est inconciliable avec celui

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