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LE PHYSIQUI': ET LE MORAL

pouvons connaître, à commencer par la nôtre, se réalisent dans un corps; leurs fonctions psychiques y apparaissent dépendantes de ses fonctions organiques, de la circulation du sang, de la qualité des tissus, de la conformation des organes, etc. D'où cette première formule : tout fait de conscience est conditionné par des faits physiologiques. Mais les diverses fonctions organiques n'agissent sur la conscience que par l'intermédiaire du système nerveux, seul en relation immédiate avec la vie intérieure. D'oti cette seconde formule : toiit fait de conscience est conditionné par des faits nerveux. Enfin, dans les systèmes nerveux complètement différenciés, comme le nôtre, tout aboutit au cerveau où se centralise la direction de toutes les fonctions. De là une troisième formule : tout fait de conscience est conditionné par un fait cérébral.

Ces trois formules, qui 'expriment trois aspects d'un seul et même principe, sont le résumé d'une infinité d'observations et d'expérimentations empiriques et scientifiques, et comme la plus haute généralisation de l'expérience en ces questions. Qu'il suffise de grouper ici quelques-uns des faits qui sont à la base de cette vaste induction. — 1. JSTous ne connaissons pas de sensations sans appareils sensoriels correspondants ; et plus les sensations sont différenciées, plus le sont ces appareils. — ■ 2. Dans la série animale, la conscience se perfectionne i)arallèlement au système nerveux ; en particulier elle paraît proportionnelle au développement quantitatif et qualitatif du cerveau. Do tous les animaux, c'est l'homme qui, eu égard à sa taille, a lu cerveau le plus volumineux et le mieux différencié, ce qui constitue une qualité physiologique supérieure. — 3. Mille faits, d'autre part, montrent en détail la dépendance de la penséo et de toutes nos fonctions psychiques vis-à-vis du cerveau : une syncope suspend la vie de la conscience ; une anémie céré' bralela ralentit; certaines lésions cérébrales la paralysent ; des maladies comme la neurasthénie, l'hystérie, la folie, etc., la modifient et la pervertissent ; des poisons à action cérébrale, comme l'alcool, l'opium, l'éther, la morphine, le haschisch, etc., l'exaltent et la stupéfient tour à tour. — 4. Enfin la santé et la maladie, la débilité et la vigueur corporelles, l'état de fraîcheui et l'état de fatigue, le tempérament, l'âge, le sexe, etc., bref, toutes les particularités physiologiques, ont une répercussion indéniable sur notre intelligence, et plus encore peut-être sui notre sensibilité et sur notre volonté. Si bien que la premier»» éducation de l'âme doit se fonder sur l'éducation physique, ei

que le premier remède à nos maladies mentales est nne restauration de la santé. Les médecins le savent, et tout le monde est médecin sur ce point : « pour bien juger, il faut premièrement bien se porter », disait M™^ de Maintenon.

11 faut donc poser, comme un fait général et de portée imiverselle, cette solidarité du physique et du moral.

II. Influence du moral sur le physique. — Seulement il importe de ne pas oublier que cette solidarité est à double face. Si l'expérience prouve que le physique influe sur le moral, comme nous venons de le voir, elle montre avec autant d'évidence que le moral agit sur le physique. — 1. Toutes nos sensations et nos connaissances tendent à déterminer des mouvements, comme nous le verrons en traitant de V automatisme psychologique. D'une manière générale, la conscience possède la du-ection du corps et le manœuvre; nos idées décident de nos actions et gouvernent nos muscles ; toute âme est plus ou moins « maîtresse du corps » qu'elle anime. La morale repose sur cette vérité empirique. En outre, on sait comment les sentiments réagissent sur l'organisme physique : une mauvaise nouvelle peut tuer, une bonne nouvelle sauver un malade; la joie est une hygiène, et la tristesse détruit la santé; la volonté de guérir est souvent le meilleur des médicaments. Toute la psychothérapie procède de ces constatations, et les médecins paraissent gagner presqu'autant à traiter les maladies nerveuses en maladies mentales, qu'à traiter les maladies mentales en maladies physiologiques. Bref, l'expérience nous fournit à cha(iue instant la donnée à.'' interactions {Wechselwirkungen) entre le physique et le moral, entre le corps et l'âme.

III. Problème métaphysique de l'union de lame et du corps. — .Mais raiiiiiieiil expliquer ces interactions ? Coiuinent rendre intelligibles ces ra[ipurts et él;iltlir leur possibilité? Comment concevoir que le corps puisse agir sur lAme et lârne sur le corps"? Enlin par quoi rendre r.iison du parallolismc empirique de la vie physiologique et de la vie psychologique ? Probleuii's délicats, dont la solution échappe à l'expérience, et qui regardent donc la métaphysique. C'est à elle qu il revient d'établir une théorie ralionn^dle de l'union do l'ame et du corps ; et nous verrons que les théories ne manquent i>as. .Mais la science n'attend pas les solu. lions de la mélaphysiqiie ; les laits sont réels pour elle, avant qu'on le? lui Mjonlre possibles et inlelligibles ; la psychologie ne peut qu'aeceplci provisoirement le fiiit empirique des interactions entre l'àme et lecorps et recher. her leurs lois.

LE PHYSIQUE ET LE MORAL 2'.i

I 2. — Irréductibilité des faits de consciencr

AUX faits physiologiques qui les CO.NDITlONNENTf

Cette irréductibilité est déjà un corollaire de l'originalité de la conscience. Toutefois, comme on a souvent prétendu ramener la psychologie à la physiologie et identifier leurs phénomènes, nous allons reprendre et préciser nos conclusions du chapitre I.

I. Ressemblances. — Ce qui expose à identifier les deux séries de phénomènes, c'est d'abord leur parallélisme empirique qui mène à les considérer comme « l'envers et l'endroit d'une même étoffe» (Taine), et même à les confondre. C'est ensuite une indéniable ressemblance, qui tient à ce que phénomènes psychiques et phénomènes physiologiques sont des phéno2i:ènes vitaux, et que la vie physiologique présente, quoique à un moindre degré que la vie psychologique, les divers attributs d'unité, d'identité, de dynamisme, etc. En ce sens, on rapprochera toujours utilement l'unité physiologique du corps delà personnalité de la conscience, la spontanéité et la continuité des fonctions i^hysiologiques de la spontanéité et de la continuité des fonctions psychiques ; le courant de la conscience trouve une réplique dans le « torrent de la circulation », etc. Toutefois, jusque dans ces ressemblances subsistent des différences de degré. Car la vie physiologique paraît alourdie et épaissie, au prix de la vie psychologique, par ce qu'elle comporte de matérialité, et par l'inertie inhérente à ses éléments j)hysicochimiques.

II. Différences. — Mais à ces différences de degré s'ajoute une différence de nature, qui interdit désormais tout essai d'identification, et qui se fonde sur l'opposition entre l'intériorité et l'immatérialité des phénomènes psychologiques, et l'extériorité et la matérialité des phénomènes physiologiques.

1. Les premiers appartiennent au monde intérieur, écJiappent aux sens et ne se révèlent qu^à la conscience ; les seconds appartiennent au monde extérieur, se révèlent aux sens et échappent à la conscience. S'il est vrai qu'on pourrait se promener dans un cerveau comme dans un moulin sans y trouver trace d'un état psychique, il est non moins vrai qu'on pourrait inventorier tout le contenu d'une conscience sans y trouver trace d'un fait physiologique. C'est du dehors que nous connaissons notre

corps, tout comme les autres corps; et l'on a souffert pendant des siècles de douleurs d'estomac sans savoir ce que c'est qu'un estomac.

2. Les faits psychologiques sont immatériels ; les faits physiologiques sont matériels; ils sont les modes d'organes que l'on voit et que l'on touche; par là ils sont précis et objectifs à la manière des faits physiques. — a) Partant, ils sont dans Vespace. Ils ont des dimensions, et se prêtent à des mesures d'étendue ; une blessure a longueur, largeur et profondeur; un phénomène nerveux est commensurable aux éléments nerveux intéressés, etc. De même qu'ils se mesurent, ils se localisent, comme le prouve la doctrine des localisations cérébrales. — h) Us ont de la quantité : il y a des analyses quantitatives des cellules, du sang, de l'influx nerveux, etc. Or nous avons vu que ni l'espace ni la quantité n'ont de sens immédiat pour les faits de conscience.

30 Aux différences de degré et de nature, on ajoute souvent une différence dj -fin. L'on dit que les faits physiologiques ont pour fin la vie du corps, et les faits psychologiques la vie de l'âme ; et l'on trouve dans cette opposition de fins matérielles et de fins spirituelles le principe de la supériorité morale de la conscience.

Mais l'on n'a que faire de distinguer en psychologie les faits avec des critériums moraux; il faut des critériums scientifiques. D'ailleurs la distinction de fins est assez illusoire, et contredit à l'unité biologique de l'être humain. Les deux séries de phénomènes servent également à toutes les vies, physique, intellectuelle, morale et religieuse, d'un seul et même être. De par l'influence du physique sur le moral, les faits physiologiques ont pour fin, non seulement de faire vivre le corps, mais encore de rendre possibles toutes nos fonctions supérieures. Et de par l'influence du moral sur le physique, les faits psychologiques ont pour fin, non seulement d'entretenir la vie intérieure ])Our elle-même, mais encore, et d'abord, d'assurer la vie de l'animal en qui ils se réalisent; ses sensations l'aident à trouver et à discerner sa nourriture, etc. La pensée elle-même utilise en ce sens les sensations; et il n'est pas jusqu'à nos sciences qui, en ^'industrialisant, n'aient la fin pratique dt H'^rvir le corps. Primum vivere, deindc philosophari. C'est i)arce que notre nature spirituelle déborde, sans la nier, notre nature corporelle, qu'elle surajoute ses propres fins à celles d'une vie physique qu'elle ne supprime pas. — Au lieu donc de cherchei

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