DETERMINATION DES LOIS PSYCHOLOGIQUES
on ne saura jamais prédire une décision avec la même assurance qu'une éclipse, ni même expliquer rétrospectivement cette décision avec la même certitude que la chute d'un corps ou une synthèse chimique.
1. Cela tient d'abord à l'intervention constante des « variables indépendantes » que sont, selon W. James, la liberté et la personnalité. On peut bien les négliger dans l'étude, pour des raisons de commodité ; mais elles réapparaissent dans la vie. Et leur jeu fera toujours justement discréditer les prédictions psychologiques qui prétendraient être autre chose que des divinations et des conjectures.
2. Cela tient ensuite à la complexité des phénomènes et des fonctions psychologiques. Dans un corps qui tombe, on n'a à considérer que les lois de la pesanteur; dans un homme qui pense, il faut discerner tout un complexus de lois : lois psychophysiques de l'aetion du climat, de l'hérédité, des milieux, etc. ; lois psycho-physiologiques de l'action des fonctions organiques sur la conscience ; lois psychologiques, multiples et délicates, de l'association des idées, de l'imagination, de la pensée, de la sensibilité, etc. L'inextricable enchevêtrement de tontes ces lois, certaines cependant, mais qui se contrebalancent, fait que l'analyse en est pour ainsi dire infinie ; aussi leur détermination relève-t-elle plus de F « esprit de finesse » que de P « esprit géométrique », épris de simplicité absolue.
3. Cela tient en outre, et surtout, à la nature même des faits psychologiques, à tout ce qui les distingue des faits physiques. Ceux-ci, par leur matérialité, se prêtent à toutes les manipulations de laboratoire, et à leur formulation en lois exactes oii chaque élément est dosé mathématiquement. On peut dire que toute la perfection de la physique et de la chimie tient à leur double nature et de sciences expérimentales et de mathématiques appliquées. Nous avons vu combien est chétive l'expérimentation psychologique, qui ne saurait prétendre à manier ses phénomènes au vrai sens du mot ; et nous savons que leur absence de quantité intérieure empêche de rêver d'une psychologie mathématique. Très certainement on trouve ici pour les lois psychologiques la principale raison de leur imperfection scientifique.
4. Enfin la physique et la chimie ont l'avantage de systématiser si bien leurs lois qu'elles peuvent les déduire et dériver les unes des autres grâce à leurs hypothèses d'unité de composition des corps et des forces. Les lois de la chute des corps,
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par exemple, découvertes par Kepler, sont restées, comme l'4n dit, des his empiriques, tant que Newton ne les a pas déduites des lois supérieures de la gravitation ; ce jour-là, elles sont devenues des lois dérivées. Il n'y a pas de ces lois dérivées en psychologie. Et il ne peut point y en avoir, si, comme nous l'avons vu. les lois psychologiques sont irréductibles, comme le sont leurs fonctions. Dès lors, la psychologie ne pourra jamais présenter qu'un corps de lois empiriques, bien inférieur aux systèmes des lois physiques et des théorèmes mathématiques.
III. Dernière réponse à Aug. Comte. — Cette imperfection des lois psychologiques ne sufiit cependant pas à donner raison à Aug. Comte, à lui permettre d'exclure la psychologie des sciences positives. Car, à ce compte, il faudrait aussi en exclure les sciences morales (et premièrement la sociologie, qui lui est si chère), et en même temps la plupart des sciences naturelles ; toutes les sciences enfin qui étudient, sous quelque aspect que ce soit, les phénomènes de la vie, sans autre instrument que l'observation et l'analyse scientifique, et sans autre ambition que celle de dégager des lois empiriques bien fondées. « Il ne faut pas, dit Aristote, demander une égale précision à toutes les sciences; mais on doit se contenter en chacune du degré de précision que son objet comporte ». La psychologie est l-ion une science positive ; elle est à la fois la dernière des sciences naturelles et la première des sciences morales.
CONCLUSION GKNERALE DE L'INTRODl'CTION
I Les diverses psych^logies scientifiques. — D'après tout ce que nous avons dit, on peut voir qu'il n'y a pas une. mais plusieurs psychologies scientifiques, que l'on peut distinguer, soit d'après leurs méthodes, soit d'après leur objet précis, soit d'après le point de vue oii elles l'envisagent.
A) Selon la méthode a laquelle elles donnent leurs préférences, on a : l"hi psychologie inirospective ou subjective; 2° la psychologie objective; 3° la psychologie expérimeniale ; 4° la psychologie InoUxjiqne.
B) Selon leur olijel précis, on dislingue : 1° la psychologie générale, qui traite delà vie psychique en gi'néral, et 2o les diverses psychologies spéciales, qui se peuvent diversifiera l'infmi. On a ainsi : a) la psychologie animale; b) les psychologies hu-
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maines individuelles df^ Venfant, du génie, de Varliste, du politique, du fou, du criminel, etc. ; c) les psychologies collectives des sociétés, des races, des classes des foules, etc.
C) Enfin, selon le point de vue spécial envisagé, et le but poursuivi, l'on a : 1^ la psychologie normale ; 2° la psychologie anormale ou pathologique ; 3° la psychologie génétique; 4° la psychologie pédagogique, etc.
Nous traitons ici de la psychologie générale, en tant qu'elle utilise toutes les méthodes et tous les points de vue. Elle est évidemment le centre d'où rayonnent toutes les autres psychologies, et coordonne leui'S résultats principaux.
II. Ordre et divisions de ce traité. — Si la conscience se composait d'éléments simples et d'atomes psychiques, comme l'entendent les partisans de l'atomisme mental, les traités de psychologie se construiraient sur le type des traités de mathématiques et de physique, et conformément à la méthode synthéiique ; les premiers chapitres y seraient consacrés à l'étude des éléments, et les chapitres suivants à l'étude de leurs compositions. Ce serait un ordre architectural, allant du simple au composé, oh l'exposition des premières vérités n'implique pas la connaissance des suivantes, qui au contraii^e supposent la connaissance des précédentes. Cet ordre et cette méthode sont ici impossibles, puisque, comme nous l'avons vu, la conscience présente sans cesse l'interpénétration de toutes les fondions, perpétuellement emmêlées.
La psychologie ne peut qu'employer la méthode analytique, et démêler ces fonctions une à une ; elle doit consentir à n'avoir qu'un ordre organique, oii toutes les fonctions se supposent les unes les autres, et où l'on n'en saurait bien connaître une seule sans connaître toutes les autres. Par où que l'on commence, on tombera donc dès le début in médias res. Le mieux que l'on puisse faire est d'aller du plus connu au moins connu, et du principal au secondaire. En ce sens, c'est l'intelligence qui nous est le mieux connue, et qui aide le plus à comprendre les autres facultés, encore qu'elle paraisse se développer après la sensibilité. Nous traiterons donc successivement : !« de l'inteUigence ; 2" de la sensibilité et 3° de la voloîité.
D'autre part toutes les fonctions spéciales, tant intellectuelles, qu'aiïectives et actives, présentent des caractères communs, qui n'appartiennent en propre à aucune d'elles. C'est ainsi que toutes s'enveloppent du coefficient du moi, que toutes sont
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susceptibles de présenter un jou plus ou moins conscient, plus ou moins attentif, plus ou moins habituel. Personnalité, conscience, attention, habitude sont ainsi à envisager comme des fonctions générales, des fonctions de fonctions. D'ob l'utilité de les étudier séparément et avant les autres, puisqu'elles leur fournissent à toutes des principes d'explication.
D'oii les divisions de ce traité :
Li^Te II. — Fonctions générales ;