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CHAPITRE V

Toute fonction psychologique est susceptible de deux modes particuliers de.fonctionnement : le fonctionnement attentif et le fonctionnement habituel. Attention et habitude sont ainsi deux modalités essentielles de la vie de la conscience. Deux modalités, et non deux activités, ou deux facultés : il n'y a pas d'attention ni d'habitudes «pures», c'est-à-dire qui existent indépendamment de fonctions attentives ou habituelles. Faire attention c'est ou sentir attentivement, ou percevoir attentivement, ou penser attentivement, etc. ; avoir une habitude, c'est toujours avoir l'habitude de pratiquer telle fonction déterminée. C'est pourquoi attention et habitude se retrouvent dans les trois facultés, et ne se laissent enfermer dans aucune d'elles à titre de fonctions spéciales et déterminées. C'est pourquoi encore nous avons à les étudier d'abord et séparément

Commençons par l'attention, comme plus caractéristique de la vie intérieure.

De toutes nos fonctions psychologiques on peut dire que nous les accomplissons avec plus ou moins d'intensité : c'est quand nous les accomplissons avec une intensité maximum, quand elles monopolisent toute l'énergie psychologique disi)onible, qu'elles s'accompagnent d'attention. L'attention est donc bien, selon la définition classique, la concentration de la conscience sur son objet, ou mieux encore sur son action du

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moment. Nous allons analyser successivement : 1^ sa nature et 2° ses espèces ou variétés.

Articlk 1. - Nature de 1 attention.

Elle se manifeste dans \o jeu assez compliqué : l^de ses conditions psyclioloo:iques ; 12" de ses conditions physiologiques ; 3° de ses conditions biologiques; 4° enfin dans la conscience que nous prenons d'elle.

I 1. — Conditions psycholooiouks

I. Les états d'attention. — On en a noté plusieurs, qui présentent le phénomène d'attention à des degrés divers, allant du minimum au maximum de son développement.

1. V attention dispersée. — Supposons que le fleuve de la conscience coule d'un courant monotone et continu ; que rien n'y prenne de relief ; que ne s'y distinguent ni sensations, ni perceptions, ni idées, ni sentiments. Telle est. sans doute la conscience primitive de l'enfant. Telle est certainement la nôtre à certaines heures de fatigue ou de rêverie, où nous dormons les yeux ouverts, assistant indifférents et impuissants à l'écoulement des choses, comme des témoins à peine distincts du spectacle «[u'ils regardent, si tant est même qu'ils le regardent, Selon la formule de Condillac, nous sommés les choses qm se reflètent en nous, plus que nous ne les sentons et conniiissons activement; on peut même se demander si subsiste la distinction du moi et du non moi. Notre vie intérieure va à la dérive. C'est là l'état dit ^.'attention dispersée, qu'on qualifierait certainement mieux d'état d'inattention.

2. V attention expectante. — Ce qui frappe, au eontraii'e, dans inc conscience attentive, c'est qu'elle cesse d'aller à la dérive •t de se laisser faire passivement : elle est activité, tension effort.

Cette tension et cet effort se remarquent déjà dans les cas (lits (T attention expectante, ceux oii la conscience bande ses énergies vers un objet (jui ne lui est pas encore donné. Tels les cas de la sentinelle aux aguets, du chasseur à l'artut, de riioiiime à qui Ton dit impérativement « écoutez! regardez ! attention ! » sans lui rien donner encore à percevoir. Ce que l'on éprouve alors, ec sont des sentiments de tension, d'attente, et de direction de; l'esprit vers l'objet inconnu qu'il brûle de «aisir. Cest Vcffort avant qu^il se décharge dans un acte et sur un

objet. L'attention expectante est presque de Tattention pure 3. Uaitention concentrée. — Ici l'elïort se réalise dans un acte et sur un objet déterminés. C'est la véritable attention, au sens ordinaire du mot. Elle est le fait de la conscience pesant de tout son poids, donnant de toutes ses énergies dans son activité du moment. Il se produit en elle une véritable concentration de ses forces, analogue à la concentration physique de rayons lumineux rassemblés par une lentille sur un point.

II. Les effets de l'attention. — Cette concentration psychologique entraîne trois résultats principaux, qu'on appelle les effets de l'attention :

1. L'intensification de la jonction attentive, qui bénéficie de toutes les forces qui s'y concentrent. On est tout yeux, tout oreilles, etc., dès qu'on regarde ou écoute attentivement. Intensification de la fonction, mais non pas de son objet actuel. Car cet objet peut d'abord n'être pas encore donné, comme il arrive dans les cas d'attention expectante. De plus, même donné, il n'est pas modifié par l'attention, qui le laisse tel qu'il est, sans lui conférer un supplément d'intensité objective. Que je perçoive avec effort des nuances obscures ou des sons très faible.?, cela ne change rien ni à l'obscurité des nuances, ni à la faiblesse des sons; il n'y a d'intensifié que leur perception. Pour eux, ils sont simplement mis au point, centrés au foyer de la conscience, ce qui leur vaut de se détacher avec le maximum de netteté et de perceptibilité.

Cependant l'on peut se demander si cette loi, si nette en ce qui concerne rattenlion aux sensations externes, gaide encore tout son prix lorsqu'il s'agit de l'attention aux sensations internes. C'est un fait d'expérience que l'on augmente singulièrement les sensations de malaises et de douleurs dès quon s'y laisse absorber, coinme les malades et les nerveux ne sont que trop portés à le faire ; malaises et douleurs s'en trouvent aug mentes, ce quG les médecins soulignent en dénonçant les dangers de r « autoscopie »>. Pareillement, si Ton opère une concentration attentive sur certaines sensations devenues inconscientes, comme celles que nous avons denos membres, de nos orteils, etc., on a immédiatement limpression, non seulement de réveiller ces sensations, mais encore de les doubler ettripler instantanément. On ferait une remarque analogue à propos de tous les efforts de l'introspection pour atteindre des phénomènes subconscients (p. li'8). C'est que dans tous ces cas lobjetde l'attention, étant une sensation interne, a une excitation interne. Le courant nerveux qui va intensifier la perception, intensifie en même temps l'excitation, et par là l'objet perçu. Ce qui n'a pas lieu dans les cas d'attention à des objets externes, où l'excitation, étant externe, échappe à ce choc en retour de l'influx nerveux. Ainsi la loi reste vraie jusque dans les exceptions qui paraissent y déroger.

2. Le rélrécissement du champ de la conscience. Ce champ Bt' restreÏQl à l'objet sur lequel porte l'attention, à rexelusion de tous autres. C'est ainsi que tout<.* sensation à laquelle nous prêtons attention reste environnée de sensations inaperçues, qui attendent leur tour et jouent le rôle d'arrière plan, si même elles ne s'évanouissent pas dans l'inconscient. Quand je lis. je cesse de voir ou d'entendre ce qui se passe autour d«^ moi. Quand je regarde fixement un tableau, je n'aperçois ni les tableaux voisins, ni le mur auquel il est accroché, ni même son cadre, etc. Attention à ime chose signitie toujours inattention aux autres choses ; et cet exclusivisme est au moins pour moitié dans la concentration de l'esprit. Ce qui a fait définir l'attention un (i mouoïdéisiïie « (Ribot).

3. La multiplication des actes perceptifs. — Il ne faudrait cependant pas se méprendre sur la nature de ce monoïdéisme, et le concevoir comme la fixation indéfinie d'un objet immobile sous le regard immobile de la conscience. C'est là l'idée fausse qu'on se fait communément de la contemplation, où l'on imagine une vision prolongée dans un acte continu et comme tétanique. Cette contemplation-là est un phénomène morbide, une véritable fascination, qui aboutit très vite à l'obnubilation et au vide de la conscience, c'est-à-dire à l'état d'inattention ; aussi sert elle à amener le sommeil hypnotique, et même l'autre. Li contemplation normale est faite de visions ou de réflexions successives. Toute attention continue n^est qu'une attention continuellement renouvelée; renouvelée quant à ses objets, qu'elle échange sans cesse contre de nouveaux, ou, ce qui revient au même, dans lesquels elle envisage sans cesse de nouveaux aspects; renouvelée surtout quant aux actes perceptifs qu'elle déclanche, et qui se multiplient à mesure. C'est par là qu'elle ne cesse d'enrichir la conscience. En regardant attentivement un paysage, on ne cesse d'y découvrir et d'y percevoir des déiails, et d'accumuler à mesure les perceptions visuelles.

m. La durée de latteutiou. — On s'est aperçu que l'attention ne saurait se prolonger longtemps sans rémission et sans fatigue, et qu'elle suit une sorte de loi de rythme. Qu'on s'efforce, par exemple, d'écouter sans distractions le tic-tac d'une montre, pincée à telle distance qu'il soit juste perceptible, et l'on verra qu'il y a des instants où on l'entend, suivis d'instants où on ne l'entend plu^. 11 y a ainsi dans l'attention des concentrations alternant a\ ec i\l':< (kHonccutrations, des fluctuations

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qu'un graphique exprimera sous forme d'ondes. D'après des expériences précises de laboratoire, l'oude moyenne ne paraît pas dépasser huit à dix secondes, en tenant compte des diverses circonstances de fraîcheur ou de fatigue, de santé, d'effort, d'intérêt, etc.

A ce point de vue il semble utile de dhtinguevV application de Vaiieniion. L'application est une disposition prolongée à faire attention, une volonté constante d'éviter les distractions, une direction maintenue de l'esprit vers un objet ou une question à envisager sous toutes ses faces. C'est surtout cette disposition qui est continue; elle se décharge progressivement dans des actes d'attention discontinus et successifs, dont chacun se morcelle encore en actes perceptifs distincts. Aussi bien l'attention, forme supérieurede l'activité conscientielle,nepeut qu'obéir à sa loi d'évolution rythmée. Pour la conscience, s'arrêter serait se suicider.

IV. Peut-on faire attention à plusieurs choses à la fois? — Nous avons maintenant les éléments nécessaires à la solution de ce problème classique.

i. II ne s'agit pas de savoir si l'on peut faire plusieurs choses à la fois. Cela est évident ; on peut mener de front une ou plusieurs activités hr.bituelles, plus ou moins inconscientes, et une activité attentive consciL''*-.e : siffloter, chantonner, et lire ou écrire, etc. Il s'agit de savoir si l'ae^ivîtô attentive peut se partager.

2. D'autre part nous venons de voir que faire attention peut s'enteai-'e d'un état général d'application, ou d'un acte d'attention isolé. S'il s'-Jjit de l'état d'application, on peut évidemment faire attention à plusig'jrs choses à la fois. Mais cet « à la fois » implique une série d'actes suci-issifs et très rapprochés. C'est en ce sens qu'un joueur d'échecs ou de dames fait attention à la fois à toutes ses pièces et à celles de son adversaire ; ou encore que J. César, selon la légende, pouvait dicter quatre lettres tandis qu'il en écrivait une cinquième. J. César ne pouvait faire ce tour de force que grâce à de rapides chasses-croisés d'actes nécessairement successifs, accomplis en passant d'une lettre à l'autre. Il se mettait là, du reste, dans les meilleures conditions pour les mal rédiger toutes. Les témoins de la vie de Napoléon insistent au contraire sur sa méthode de ne faire qu'une seule chose à la fois, et de s'y absorber avec son étonnante puissance de concentration. Il dictait ses lettres l'une après l'autre; et elles n'en étaient que mieux écrites. (Cf. Mémoires de Rœderer).

3. Venons-en maintenant au cas d'un acte d'attention isoU : peut-il porter sur plusieurs objets à la fois, avec une simultanéité parfaite ?

a. Evidemment oui. si ces objets sont de même nature, et se rapportent à un même acte perceptif. Toute perception est une synthèse qui peut envelopper une multiplicité d'objets. Ainsi, voyons-nous d'un coup d'oeil tout un panorama, et entendons-nous d'emblée une multitude de sons. Mais préi^is'inenl ces perceptions globales sont confuses, et ne se font celtes qu'en restreignant le nombre de leurs objets. Des expériences

précises ont établi qu'en moyenne on ne saurait voir avec netteté phisde cinq objets lignes, points, etc.) ni entendre distinctement plus de iiuit sons successifs. Ce sont là les « limites dempaume » de la perception nette. Aussi vojons nous qu'au concert, où nous sont offertes siinultanéraent tant de données sonores, l'attention oscille et se reprend sans cesses passant de la méludie à l'harmonie, des voix à l'orchestre, des cuivre, aux bois, etc- : chaque fois qu'elle se flxe sur un détail avec conscience vive, le reste n'est plus perçu que par la subconscience. Le phénomène de siiraudilion, qui consiste à dégager, par exemple, une partie de second violon, pour la percevoir isolément, n'a lieu qu'en déterminant une « soiisaudition » du reste. C'est pourquoi toute partition musicale exige des éludes et des auditions répétées, afin d'être saisie, pour ainsi dire, sous toutes ses dimensions.

6. Si maintenant on veut faire porter un scmZ acte d'attention sur deux actes perceptifs distincts, à objets hétérogènes : par exemple, regarder et écouler, réciter une poésie et faire une multiplication, etc., on s'aperçoit vite qu'on n'y réussit (et fort mal d'ailleurs) que par des oscillations de l'attention passant do l'un à l'antre, ou par une division de travail qui confie une opération à la subconscience et réserve 1 autre à la conscience attentive. Ces exceptions sont donc de celles qui confirment la régie. On ne peut vraiment bien faire attention qu'à une seule chose à la fois. Pluribus intentas minor est ad singula sensus. Nous n'avons pas des provisions indéfinies d'énergie psychologique ; et puisque par définition l'attention en utilise le maximum là où elle s'applique, elle ne saurait se partager sans se détruire.

§ 2. — Conditions physiologiques

T. Les phénomènes organiques. — La collaboration du corps à l'attention se marque par divers phénomènes organiques :

1. Dans la circulation. — On a montré expérimentalement que toute attention modifie la circulation du sang ; elle provoque une congestion aux centres cérébraux en exercice et une décongeslion parallèle à la périphérie. C'est une loi générale en effet que tout organe en travail aspire le sang pour s'entretenir et se restaurer.

2. Dans la respiration. — Tout le monde sait qu'on se retient de respirer dan.s les moments de gnmdo attention, quand on prête Toreille à un bruit faible ou lointain, quand on écoute un orateur captivant, etc. Alors les expirations se raccourcissent, les inspirations s'allongent, D'oii l'expression : travaux de longue haleine.

.3. Dans tout le système musculaire. — Il se produit ici toulcune série d'adaptations fonctionnelles. — 1^ Adaptation immédiate des organes, qui accordent leur appareil à son objet : accommoilal ion et (•(►n\<'rg('m'e des yeux ; orientation du i»a\ illou de l'oreille (mobile chez beaucoup d'auijuaux) vers l'objet

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sonore, et tension des muscles du tympan ; application de la main qui palpe les formes, les reliefs et les contours ; aspiration éner^que de l'air entraînant les odeurs, etc. — 2° Adaptation lointaine du corps, favorisant l'ors-ane attentif ; celui-ci devient le foyer de contractions musculaù^es qui s'irradient de proche en proche jusqu'aux extrémités. Le chat se pelotonne pour guetter la souris, ou savourer son lait. L'homme qui médite s'immobilise ; pour peu que cela lui coûte, son front se barre de rides, ses muscles se durcissent, etc., comme chez le Penseur de Eodin. — 3° Lihibition spontanée des mouvements contradictoires à l'attention. Quand on écoute bien, on baisse les paupières, on se retient de tousser, de remuer, presque de vivre.

Tous ces phénomènes sont solidaires les uns des autres et se déclanchent mutuellement ; ils constituent une concentration pliysiologique qui est la condition de la concentration 'psychologique.

II. La théorie physiologique de l'attention. — Des psycho logues ont pensé pouvoir réduire l'attention à son mécanisme physiologique. « Les manifestations motrices ne sont ni des effets ni des causes, mais des éléments; avec l'état de conscience qui en est le côté subjectif, eUes sont l'attention » (Eibot). Cette thèse n'est qu'un corollaire de la doctrine générale qui ramène les faits psychologiques aux faits physiologiques, et fait delà conscience une résultante (p. 32 et 118). K"ous avons dû écarter la thèse; il est plus facile encore d'écarter le corollaire. Il serait acceptable peut-être si l'attention était un phénomène passif. Mais une attention passive est un pm' non-sens : l'attention est la plus grande expérience d'activité psychologique que nous puissions avoir. Loin de résulter des modifications corporelles qui l'accompagnent, c'est elle qui les provoque, les détermine et règle leur jeu. On ne fait pas attention parce qu'ion accommode, mais on accommode parce qu'ion ■fait attention. Il n'y a pas d'influence plus évidente du moral sm' le physique.

Ce qui paraît expliquer l'erreur que nous combattons ici, c'est la confusion entre l'attention, qui est activité, et la conscience de son jeu physiologique, qui comporte la passivité des sensations qu'elle enregistre (cf. infra, | 4). Ces sensations sont déterminées en effet par les phénomènes organiques; mais ceux-ci l'ont été auparavant par l'attention elle même.

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§ 3. — Conditions biologiques

La psychologie et la physiologie nous disent « comment » nous faisons attention ; il reste à savoir « pourquoi» nous faisons attention. C'est la biologie qui nous le dira en nous découvTant dans l'attention une technique de sélections, fondées sui* la loi d'intérêt, et en dernier ressort sur les besoins et les exigences de la vie.

I. Les sélections. — Faire attention à un objet, c'est touiom's le choisir de préférence à d'autres, qui se trouvent éliminés par là. L'attention joue ainsi un rôle de filtrage et de débit des représentations et des idées. Un petit nombre seulement des multiples excitations qui ne cessent de nous assiéger, arrive à forcer les portes de la conscience ; nous ne pouvons servir nos sensations que les unes après les autres. De même un savant a beau posséder ime infinité de l)ellcs idées, il ne peut les penser qu'une à une. Ainsi de tous les souvenirs, de tous les savoirs, de toutes les expériences. Les choses ne peuvent arriver à la conscience que par l'attention, qui en est comme Thuissicr introducteur. Elle opère la sélection des objets à connaître, et l'élimination des objets à néglige ; puis, dans les objets retenus, la sélection des aspects à envisager et l'élimination des aspects ii lai-ser dans l'ombre. Toutes les opérations intelkcluelles d'analyse, de dissociation, d'abstraction, etc., supposent cette technique naturelle.

II. Loi d intérêt. — La raison dernière de ces préférences n'est autre que la loi d'intérêt, qui est la loi même de la vie. C'est un fait général que nous ne prêtons attention qu'à ce qui nous touche ou nous émeut, de près ou de loin, directement ou indirectement. Iln'y a pas d^attention désintéressée : toujours (juelque désir pins ou moins conscient détermine les attentions sensorielles et intellectuelles. Même la pensée la plus abstraite est polarisée vers la découverte d'une vérité désirée, d'une conclusion qui fait clioi.^ir les arguments, retenir les bons, écarter les mauvais, etc. : la fin sollicite en nous les moyens. Si je pense d'aventure que 2 -f- 2 = 4, ce n'est pas au hasard, mais parce que cela sert quelque intérêt scientifique ou autre du moment. Inversement, que l'on considère l'impossibilité où nous sommes de faire a4^riTti<m à ce qui ne nous intéresse pas, sintoutà ce qui c()U(V<^itT1~T^vQiolérêts : comment penser à la

mort au milieu d'une fête, écouter un fâcheux au concert, entendre la Yoix de la conscience dans le vertige de la passion ? Le seul moyen de ramener l'attention à des objets déplaisants, c'est de la forcer à y découvrir des intérêts. La loi est absolue.

in. Facteurs d'intérêt. — Les objets n'obtiennent pas l'attention par ce qu'ils sont en eux-mêmes, mais par ce qu'ils sont 2}our nous ; non par leur nature objective, mais par leur valeur subjective. Valeur qui se révèle en affectant de façon ou d'autre notre sensibilité, où elle est cause de plaisir ou de douleur, d'aversion ou de désir, de peur ou de colère, d'admiration ou de dégoût, etc. ;car le dégoûtant et l'horrible même peuvent nous fasciner. Les sources de valeur subjective et d'intérêt sont donc indéfinies comme la sensibilité.

Pratiquement, et pour préciser, l'on peut dire que les objets ou les idées nous intéressent :

1. Par leur vivacité. — Ainsi l'éclair et le tonnerre forcent toujours l'attention. Tout ce qui brille, se meut, fait tapage, etc., la provoque. Toute émotion forte, toute image vigoureuse, s'impose. Les « états forts » l'emportent toiTJours de prime abord

'sur les « états faibles », et le présent sur l'absent. Si absorbé que l'on soit par une méditation intense, un coup de fusil qui éclate, du bruit dans la rue, ou dans l'appartement, etc., nous déconcentrent instantanément de nos pensées et nous reconcentrent sur des sensations. Il suffit même de moins que cela pour nous distraire, selon Pascal : une mouche qui vole, un iiisecte qui bourdonne, etc., et les idées s'évanouissent.

2. Par leur aptitude à faire jouer nos tendances, soit instinctives, soit acquises. — L'instinct est donc générate^ir d'attention : par lui la souris discerne premièrement le chat, et le chat la souris. « Ventre affamé n'a pas d'oreilles ». Et comme les hommes ont plus de tendances innées que les animaux, ils ont plus d'intérêts à chercher dans les choses, et de raisons de leur prêter attention. Une fois épuisée la liste de nos instincts physiques, nous avons encore nos instincts sociaux, scientifiques, moraux et religieux, et leurs infinies oariosités. — ISTous avons en outre les tendances que nous acquièrent nos multiples habitudes. Chacun aime parler de son métier. Un routiuier n'a d'yeux que pour les objets de sa routine. Les sauvages prêtent moins d'attention aux bateaux qu'aux r.haloupes, qui leur rappellent leurs pirogues familières. La natiu'c parle musique à un musi-

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cien. poésie à un poète. Dans nue même fnêt un peintre discerne d'emltlée des liiines et des couleurs; un bûfhoron, des arbres à couper; un chasseur, des fourrés à gibier; tandis qu'un homme fatigué n'y verra que de l'ombre et de la mousse, etc., etc. C'est en modifiant nos instincts et nos habitudes que la vie façonne nos intérêts et nos méthodes d'attention : Aristote, Horace et Boileau ont f;iit à ce point de vue des analyses classiques do la psychologie des différents âges.

3. Par leur rapport avec Je contenu actuel de la conscience. — Si l'on parle de pendules, nous regardons colle de la cheminée. Si nous sommes obsédés de l'idée d'une maladie, nous en trouvons partout les symptômes. Si la solution d'un problème nous préoccupe, nous n'accueillons que les idées qui tondent à y conduire. Il n'est que d'être préoccupé pour rencontrer partout de quoi nourrir ses préoccupations : si nous sommes tristes, nous ne voyons partout que des malheurs, fermant les yeux atout spectacle réjouissant. La passion est extraordinairement exclusive de tout ce qui la combat, extraordinairement sensible aux arguments qui la peuvent entretenir. Ainsi y a-t-il constamment en nou55 des complexus de sentiments et dos complexus d'idées, qui déterminent nos attentions du moment. Ce sont là ces « masses aperceptives » dont parle Horbart, et qui servent à assimiler toute expérience nouvelle : l'inconnu tend immédiatement à s'intégrer au connu. Ainsi satisfait-il une double curiosité, et parce qu'il a de neuf et donc d'excitant, et par ce qu'il a de vieux et de déjà connu. « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé », selon le mot pro fon'l de Pascal.

IV. Fondement biologique de l'attention — Ainsi la loi d'intérêt, par son jeu varié, ])lus souvent inconscient que conscient, no cesse de déterminer nos attentions. Si maintenant on se demande : pourquoi s'intéresse-t-on ? on voit tout de suite que les intérêts correspondent à des besoins, et les besoins aux exigences profondes de l'être vivant. Le salut de son organisme est sa loi suprême ; un animal auquel les données de son expérience seraient indifférentes, qui ne serait ni attiré par les unes, ni repoussé par les autp/'S, ne pourrait que périr à bref délai. Il lui faut néces.siairemont choisir pour s'adapter, avoir en lui un instrument lui faisant le départ de l'utile et du nuisible, et des tend:inces instinctives qui l'y poussent. C'est donc la vie

qui inspire le mécanisme des sélections et des éliminations. Il faut que la conscience aille au devant des choses, dont a valeur subjective n'est que leur valeur par rapport à ;des besoins. En se développant, la vie multiplie les besoins, et parallèlement les intérêts et les motifs d'attention, mettant ainsi la conscience en demeure de satisfaire à toutes ses nécessités et à toutes les adaptations qu'elles comportent. En dernier ressort, le déterminisme de l'attention est donc à cliercher en nous, et non pas en dehors de nous, dans la finalité de nos tendances, et non pas dans le mécanisme des excitations et des pressions du monde extérieur. C'est un déterminisme finaliste. Les objets de l'attention la déterminent moins qu'elle ne s'y détermine, selon les exigences de sa nature. Et l'attention est essentiellement un phénomène dî' auto- détermination.

I 4. — Conscience de l'attention

Comme tous les phénomènes psychologiques, l'attention peut être inconsciente. On est porté à s'oublier soi même quand on se laisse saisir par une idée ou par un objet. L'attention se double alors d'une distraction, et même d'une double distraction : celle qui nous rend inattentifs à ce qui se passe autour de nous, et celle qui nous rend inattentifs à nous-mêmes. Pour un homme vraiment absorbé, il n'y a de réel que l'objet de son attention. Non seulement le monde extérieur, mais encore le monde intérieur, cessent provisoirement d'exister pour lui. Les grands attentifs ont toujours été de grands inconscients : témoin Archimède au bain, ou devant le soldat romain qui a a le tuer.

Mais on peut aussi prendre conscience de l'attention, de son jeu physiologique et de son jeu psychologique.

L Conscience de son jeu physiologique. — C'est la conscience organique de tous les phénomènes circulatoires, respiratoires, et surtout musculaires, qui donnent un corps à l'attention. Aussi celle-ci est-elle normalement perçue comme effort musculaire, et, quand elle se prolonge un peu, comme fatigue des organes mis en jeu. Fechner a remarqué qu'un sentiment de tension se localise dans les organes attentifs, autour des yeux dans l'attention visuelle, vers l'oreille interne dans l'attention auditive, dans les mains lors de la palpation, à l'intérieur du cerveau pour l'attention Imaginative, etc. Dans une attention

intellectuelle intense et forcée, tout le cerveau paraît tendu, et le crâne sur le point d'éclater. Enfin Ton connaît la variété des maux de tête consécutifs à des attentions fatigantes ; ils varient selon les cas ; ce n'est pas le même mal de tète qu'on éprouve après la visite d'un musée et après la lecture de Kant.

Malgré son importance et son relief, cette conscience organique ne peut être que secondaire dans la conscience totale de l'attention. L'effort musculaire n'est perçu que par des sensations qui, comme toutes les sensations, sont d'origine périphérique et passives, étant provoquées par des modifications sensorielles.

II. Conscience de son jeu psychologique — C'est la conscience de l'effort intellectuel et de l'activité conscientielle elle-même se déployant dans sa concentration. S'il y a quelque part en nous une intuition immédiate de l'activité, c'est bien ici qu'il la faut chercher. En fait, c'est dans ses p. us grands actes d'attention introspective que le moi prend le mieux conscience de lui-même et de son activité synthétique, si bien qu'il y a alors identité entre conscience de soi, conscience d'activité et conscience d'attention.

Enfin un élément nouveau intervient quand l'attention se fait pénible : l'effort intellectuel se double alors d'un effort moral fourni par la volonté. Effort moral qu'il ne faut confondre ni avec l'effort musculaire ni avec l'effort intellectuel, (^ar on peut faire des actes d'attention qui réclament de grands efforts musculaires d'accommodation, de grands efforts intellectuels de concentration, sans rien réclamer à la volonté, par cela seul qu'ils plaisent. C'est ce qui arrive au spectacle, et partout où l'attention suit la loi de moindre résistance. Par contre, d'autres actes d'attention n'exigeront presque rien des muscles ni de l'esprit, et demanderont une grande dépense à la volonté, par là qu'ils déplaisent et « nous coûtent ». C'est ce qui arrive quand on médite sur un sujet rebutant, et chaque fois que l'on a il vaincre des attractions ou des répulsions puissantes, qu'on lutte contre ses passions, etc. Alors, la conscience de l'attention s'enrichit de la conscience de l'etïort moral, qui apparaît bien, selon la juste définition de W. James, comme le sentiment d'aller dans le sens de la plus grande résistance, et de mener l'e-prit là oii il n'irait certainement jamais, abantlonné à son penchant naturel vers les lignes de moindre résistance.

Article II. — Les variétés de l'attention.

On peut différencier l'attention à divers points de vue. Ainsi, l'on peut envisager d'abord son mécanisme : selon qu'on y trouve ou n'y trouve point le critérium de l'effort moral pénible, l'on a Vattention spontanée et Vattention volontaire. On peut en outre considérer les fonctions où elle intervient, et l'on a les divers cas des attentions affective, sensorielle, intellectuelle, etc. On peut enfin discerner l'attention normale des attentions anormales, qui constituent de véritables maladies de l'attention.

I J. — Atteivtions spontanée et volontaire

I. Attention spontanée. — C'est celle que son objet déclanche en nous par le simple jeu des intérêts. Elle produit d'emblée tous ses effets physiologiques et psychologiques : accommodations organiques, concentration, sélections, etc. Comme il est naturel, l'attention spontanée est le fait de la vie psychique spontanée. On la trouve chez les animaux, qui n'en connaissent pas d'autre ; chez les enfants, tout entiers au monde extérieur ; chez nous tous enfin, dans celles de nos activités que l'instinct ou l'habitude ont rendues à peu près automatiques. Telles l'attention du musicien aux sons, du peintre aux lignes et aux couleurs, du puriste aux formes du langage, du psychologue à la vie intérieure. Ces attentions peuvent coûter du travail, mais non des efforts jiéuibles de volonté ; car elles ne font que nous faire suivre des attractions actuellement dominantes : Trahit sua quemque voluptas.

On a distingué dans l'attention spontanée deux sous-variétés, selon la qualité de l'intérêt qui la détermine. 1° L'attention immédiate ou primitive, où l'intérêt naît d'une tendance ellemême immédiate et primitive : telle l'attention du chat à la souris. 2° L'attention médiate, dérivée, dite encore aperceptive, où l'intérêt naît des rapports entre l'objet donné et le stock de nos idées, préoccupations et connaissances acquises, c'est-à-dire des « masses apcrceptives » dont nous avons parlé plus haut. Intérêt médiat donc, que l'objet n'a pas par lui-même, mais seulement grâce à ses associations avec le contenu de la conscience. Telle l'attention du professionnel aux choses de son métier. Evidemment chez un adulte, c'est l'attention aperceptive qui domine.

II. Attention volontaire — C'est donc celle (]ui nous fait alliT dans le sens de la plus grande résistance. Elle paraît ainsi aller contre la loi d'intérêt. Elle le paraît seulement; car si elle nous fait contrevenir à l'action d'intérêts immédiats, c'est en leur opposant celle d'intérêts éloignés, qui sont toujours des intérêts. Mais précisément, pour les faire prévaloir, il faut nous forcer : d'oîi Tcllort pénible. Effort pour ainsi dire contre nature, et qui nous coûte trop pour durer longtemps : violentiim non durât. Ou bien alors l'attention volontaire aboutit à déclauclier le jeu de l'attention spontanée, l'objet auquel on se force devenant attrayant par quelque côté ; ou bien l'effort de la volonté échoue et s'épuise, tout ce qu'il refoulait envahit de nouveau la conscience, qui va à la dérive de ses attractions, jusqu'à ce qu'un nouvel effort tente de redresser son cours.

L'attention volontaire est pour nous d'un usage constant. On la retrouve partout : dans la vie pratique, lorsque par exemple, nous avons à écouter un fâcheux, ou à accomplir quelque besogne déplaisante ; dans la vie intellectuelle, quand s'impose la préparation d'un examen odieux, ou simplement qu'on s'applique à la lecture d'une page difficile, qu'on reprend vingt fois sans arriver à s'y intéresser ; dans la vie morale, oii la lutte classique du devoir contre la passion se ramène à la lutte de l'attention volontaire à un id'al contre l'attention spontanée à des attractions tentatrices ; enlin chaque fois qu'il s'agit de faire triompher de haute lutte ce que l'on veut contre ce que Ton désire, des intérêts lointains et ingrats contre des intérêts immédiats et charmants.

Théorie de Condillac. — On a souvent appelé l'attention spontanée attention passive. C'est donc d'elle ([ue doit se ^•ériiier, si elle se vérifie jamais, la définition que Condillac donne de l'attention, qui ne serait, selon lui, qu' « une sensation prédominante », Définition que réédite Taine, lorsqu'il parle de « la fascination exercée sur un esprit par une image obsédante ». Ces fonnules sont évidemment fausses, s'il est vrai, comme nous l'avons vu, que l'attention est le plus grand déploiement d'activité i»sychi(iue. Elles ne sont que la théorie physiologique reprise .sur le plan psychologique, et relè\ent des mêmes critiques (p. 69). S'il y a quelque part de la passivité, c'est dans l'attention dispersée, qui n'est pas du tout une attention.

C'est surtout à propos de l'attention volontaire que les formules de Condillac et de Taine apparaissent fausses. Comment

parbr ici de sensations prédominantes, qnand on va directement contre ces sensations ? Comment tenir pour passive une attention à son maximum d'activité? Comment croire à l'invasion de la conscience par l'idée du devoir, et comparer l'homme qui triomphe de ses passions à un obsédé et à un fasciné ?

I 2. — Attentions affective, intei.lectuei,le et voittive

Puisque toute fonction psychique peut utiliser la concentration de la conscience, il existe évidemment autant d'attentions que de fonctions.

I. Dans la sensibilité, joue V attention affective, si forte sous sa forme spontanée, chez les individus des types émotionnel et passionnel. Ils sont toujours occupés à redoubler et exagérer leurs émotions en s'y concentrant, jusqu'à se créer de véritables o1)sessions affectives. — Sous sa forme volontaire, elle apparaît dans l'effort qui tend à développer des sentiments que l'on choisit, à les cultiver par tous moyens, à écarter les sentiments condamnés, à sentir comme l'on veut et non comme nous y prédispose une sensibilité indisciplinée de sa nature.

II. Dans l'intelligence. -— Nous avons ici les types les mieux connus de l'attention.

1. Jj attention sensorielle, la plus étudiée dans les laboratoires depsychologie expérimentale, sous les formes à.^ attention visuelle, auditive, tactile, etc., selon les diverses sensations sur lesquelles on se concentre. Toute langue a deux verbes pour exprimer l'exercice des sens, selon qu'il se fait avec ou sans attention : regarder et voir, écouter et entendre, palper et toucher, etc.

2. Jj^ attention imaginative, particulièrement développée chez les artistes. Chez tout le monde elle joue un rôle particulier dans les « préperceptions » (p. 284).

3. Il'' attention intellectuelle, que nous connaissons tous sous les noms familiers de méditation, de contemplation, de réflexion, etc., et qui intervient à chaque instant dans la partie la plus humaiue de notre vie. — Sous la forme d'attention spontanée, elle préside normalement à l'évolution de tous les processus de la pensée. C'est grâce à elle que nos idées s'enchaînent, tendent à se grouper autour d'un thème qui leur sert de centre et de foyer, à s'ordonner vers la solution d'un problème,

bref à suivre un cours rationnel, à la fois logique et bien dirigé. Tout ce qui ne va pas au but s'élimine ; tout ce qui y conduit trouve place dans la suite des réflexions. Aussi a-t-on pu dire do l'attention intellectuelle spontanée qu'elle donne la mesure d'un esprit, que le génie n'en est que le plus haut coefiBcient, et Tidiotie que le coefficient nul. Là oîi un génie découvre mille aspects nouveaux, un esprit ordinaire n'en trouve qu'un ou deux halntuels. Aussi la contemplation aboutit chez l'un à renrieliissement indéfini delà conscience, et chez l'autre à son appauvrissement, par monotonie et par inaptitude à se renouveler. — Sous sa forme volontaire, l'attentijn intellectuelle est par excellence l'art de fixer l'esprit, de le faire triompher des distractions, de bloquer les images et les préoccupations envahissantes, de retourner si activement un sujet que finalement des intérêts s'en dégagent et provoquent l'attention spontanée, et par elle un cours heureux et régulier des idées.

III. Dans la volonté, il y a lieu de discerner une attention volitive originale, qui n'est autre que la concentration de l'esprit sur son vouloir même et son effort à le tendre. Il s'en faut que cet effort soit toujours pénible. Les caractères forts, et de volonté bien trempée, éprouvent, au contraire, une facilité et une joie particulières à maintenir élevé le « tonus » de leur vouloir, quel qu'en soit l'objet, à repousser toutes les tentations d'agitation, de détente et d'amollissement, les sentiments énervants et les représentations dissolvantes. Tel un Î^Tapoléon. Il y a donc lieu de parler d'une forme spontanée de l'attention volitive. — La forme volontaii-e n'apparait (lue lorsque se présentent les résistances qui rendent l'effort pénible et presque douloureux. Il n'y a aucun paradoxe à dire qu'elle est surtout le lot des volontés faibles, à courte haleine, sensibles aux difficultés, qui ont à se raidir faute d'être naturellement tendues, et qui ont à formuler un « je veux vouloir ». L'idéal, c'est la volonté naturellement forte et définitivement maîtresse de soi, par un seîj control inné ou acquis.

Nous aurons à reparler de l'attention à propos de la volonté, à retrouver l'œuvre de sa concentration dans nos décisions, et à reconnaître dans la liberté, qui n'est psychologiquement qu'un pouvoir de choix, la forme la plus haute des sélections par attention et des auto-déterminations.

IV. Corollaire! pédagogiques. —L'éducation sous toutes ses formes

L'ATTIiNTlON 7»

doit évidemment tendre à développer l'attention, cette ouvrière de toute notre vie. Elle le fait en utilisant ses mécanismes et en leur créant des méthodes utiles. — H y a donc lieu de parler d'une éducation des sentiments, qui n'est qu'un dressage de l'attention affective, si rarement juste et saine. C'est par la sensibilité et ses passions que nous péchons le plus, et que nous courons le plus grand risque de manquer notre perfection individuelle. Nous ne sommes que trop portés à donner dans l'utopie de J.J. Rousseau, à croire que tous nos sentiments et toutes nos émotions sont excellentes, et que leur spontanéité et leur sincérité suffisent à décider de leur valeur. Gela nous fait négliger l'œuvre trop nécessaire du redressement de notre sensibilité, œuvre toujours fatigante, qui ne peut réussir qu'au prix d'une attention volontaire extraordinairement énergique et patiente. — L'éducation intelleclueUe, d'autre part, doit obtenir dans l'enseignement la collaboration do l'attention spontanée et de l'attention volontaire. 1. Par la première, elle visera à rendre l'étude intéressante en lui découvrant quelque intérêt immédiat, tiré des enlrailles du sujet, ou emprunté aux instincts, aux habitudes, etc., de l'élève. A tout prix, il faut éveiller en lui la curiosité, le désir de savoir, le goût des problèmes. Car il y a un art véritable de s'intéressera ce que l'on fait. Les vrais paresseux sont rares; les paresseux ordinaires ne sont que des esprits dont la curiosité n'est pas éveillée, et dont on sait mal discei'ner et utiliser les goûts ; leur paresse est souvent le fait de celle du maître, de son incuriosité et de sa nonchalance. Faute d'intérêts immédiats, et par pis aller, l'éducateur pourra recourir à des intérêts éloignés, comme les sanctions et les récompenses, la perspective de situations sociales à se créer, etc. 2. D'autre part la culture de l'attention intellectuelle volontaire apprendra à l'élève à discipliner son esprit, à combattre les distractions et le vagabondage intellectuel, à acquérir la maîtrise de ses pensées, condition de la maîtrise de soi-même. Si nous ne pouvons créer à volonté le cours de nos expériences, tant internes qu externes, nous pouvons toujours tout au moins le diriger, l'arrêter ou le précipiter, en nous réservant de fixer les idées ou les représentations par nous choisies. — P^nfin les éducations morale et religieuse utilisent toutes les attentions psychologiques, dès là qu'elles polarisent toutes nos fonctions psychiques vers un idéal moral ou religieux. Elles impliquent donc d'abord une culture des sentiments, par l'attention affective dirigée. Puis une culture des idées et des principes, par la méditation, qui crée des centres d' « aperception morale et religieuse » où s'alimentent les fortes convictions, et qui habitue à s'intéresser aux fins supérieures de la vie : « Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale » (Pascal). Enfin et surtout une culture du vouloir, de la liberté et de la maîtrise de soi.

I 3. — Attentions normale et anou.male. Pathologie de l'attention

I. Il n'est guère de maladies mentales qui ne se trouvent être des maladies de l'attention, ueiie-ci peut pécher par excès ou par défaut.

1. Par excès. — On a alors la paraprosexie (de mots grecs qui

signifient « appliquer son esprit de travers ») avec les idées fixes, les obsessions intellectuelles ou émotionnelles, les phobies, les doutes, les scrupules, les impulsions, etc., et toutes leurs conséquences psychologiques et physiologiques. Tous ces phénomènes, qui caractéri>;ent en particulier la neurasthénie et la psychasthénie, tiennent à ce que l'attention, cessant d'être contrôlée et dirigée, se concentre avec une intensité morbide sur son objet malencontreux. On a affaire surtout à des attentions affectives, qui intensifient les émotions et la conscience de soi, et qui se font au détriment des attentions sensorielle, intellectuelle et volitive. De là le sentiment de l'irréalité des choses, perçues à travers un voile, l'impuissance au travail de l'esprit, et toutes les aboulies. Le remède psychique est dans une lutte tenace contre les attentions morbides, dans la restauration des attentions compromises, et particulièrement dans la rééducation du vouloir.

2. Par défaut. — On trouve ici Vaprosexie, ou impuissance totale d'attention de l'idiotie et de certaines vésanies, et Vhypoprosexie, ou attention déficiente de l'hystérie, etc., et des malades voués à la distraction perpétuelle. Distraction morbidi-, qu'il ne faut pas confondre avec la distraction saine des grands attentifs. Celle-ci n'est que le côté d'inattention que comporte toute forte concentration ; celle-là est une impuissance plus ou moins constitutionnelle à fixer quoi que ce soit, en dehors d'un cercle restreint d'idées, d'ailleurs très pauvres. Aussi l'hystérie est-elle souvent caractérisée par un rétrécissement du champ de la conscience, qui n'est qu'un rétrécissement du champ de l'attention. (La même expression, nous l'avons vu, sert malheureusement aussi à exprimer un des effets normaux de la concentration attentive, la focalisation de la con.sciencr sur son objet du moment).

IT. En dehors de ces cas maladifs extrêmes, ou conçoit toute une échelle d'intensités diverses dans les attentions normales. Mesurer ces intensités serait mesurer la force même de l'esprit et de ses facultés. La psychologie expérimentale commence seulement à s'occuper de ce problème, qu'elle n'a étudié qu'à propos de quelques attentions sensorielles.

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