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CHAPITRE VI

Avec l'habiUule, nous abordons un mode d'activité qui n'est pas spécial à la vie psychologique, mais qui aj)partient à toutes les fonctions vitales ; car de toutes il est vrai de dire qu'elles se modifient et se perfectionnent en s'exerçant. L'habitude n'est que Vensemhle des modifications et perfectionnements conférés à une activité par son propre exercice, en particulier Vaptitude à fonctionner de plus en plus et de mieux en mieux.

îsTous allons analyser successivement : 1° sa nature; 2° ses espèces et 3° son rôle.

Article I. — Nature de l'habitude.

I l. — Deux théories

On conçoit diversement l'habitude, selon la conception qu'on se fait de la vie dans l'univers. Kous trouvons ici les deux philosophies antagonistes du mécanisme, qui réduit la vie à des mouvements mécaniques, et du dynamisme qui y voit une forc« spontanée et originale.

I. Théorie mécaniste. — Pour les mécanistes, donc, l'habitude doit se rencontrer dès le monde inorganique, et s'expliquer par l'inertie. Selon Descartes, A. Comte, Dumont, etc., on retrouve ses caractéristiques dans des phénomènes purement matériels. Telle la facilité et la perfection que crée l'exercice ; c'est ainsi qu'une clef et un violon fonctionnent mieux à l'usage, que les vêtements se font au corps, qu'une carte pliée dans un sens présente une aptitude à y être « pliée derechef < (Descartes). Telle encore la répétition régulière des mouvements ; on peut concevoir les lois des atomes comme leura habitudes inorganiques. Telle enfin la couser\"ation des modi-

oi COURS D1-: PSYCllOLOGIlD

fications acquises : tout système d'atomes une fois modifié cou.sei\ e ces modifications. Au lieu donc d'être le privilège des organismes vivants, l'habitude n'est en eux que la prolongation des propriétés fondamentales de la matière, de son inertie qui conserve indéfiniment les équilibres et les mécanismes une fois constitués.

II. Théorie dynamiste. — « Une pierre lancée en Fair, dit Aristote, ne prendra pas l'habitude d y remonter d'elle-même ». tandis que l'enfant qui la jette se donnera l'habileté et le besoin croissants de l'acte du jet. Pareillement, ce n'est pas dans le violon, mais chez le violoniste, qu'il faut chercher l'habitude. Elle est le privilège de la vie, et se multiplie à mesure que la vie s'emichit de l'animal à l'homme. C'est donc pure métaphore de parler d'habitude des atomes ou de la matière ; pure métaphore encore de rapprocher la facilité acquise aux machines par l'usure de leurs rouages, de la facilité acquise aux organes et à leurs fonctions; l'exercice détruit les machines et restaure les organes. Enfin l'inertie n'est que l'impossibilité de modifier un état présent ; l'habitude, au contraire, est l'aptitude à en sortir pour revenir à un état ancien, l'aptitude à recommencer, qui appartient exclusivement à ce qui peut commencer, à l'activité.

III. Conciliation. — Du point de vue des faits, ces deux théories se complètent plus qu'elles ne se contredisent. Les dynamistes ont raison de dire que l'habitude n'a de sens que pour des organismes vivants. Mais tout organisme suppose des éléments physico-chimiques, qui retiennent les propriétés de la matière. Et les mécanistes ont raison de souligner ce point. L:> même inertie qui garantit les mécanismes du monde inorg;inique, garantit les mécanismes nouveaux du monde organique. Départ et d'autre elle est principe d'équilibre et de nécossilé. Les atomes du corps vivant se prct^-nt à ses mouvements, comme ceux de la clef se prêtent à la serrure. La vie, créatrice d'habitudes, utilise cette plasticité passive de la matière, en y superposant la plasticité active de ses fonctions.

§ 2. (ioMMKNI s"a(,(,iUII;RKNT lis HARITUDES

Prenons donc eoninic jioint de dé])art un organisme vivant. Si uuu- lui sniiiiosons I;i jm ifectiou immi'dia'C de ses fonctions,

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il ne pourra acquérir aucune habitude, aucun savoii'-faire nouveau et sera limité aux savoir-faire innés des instincts. Il faut lui supposer de la perfectibilité, une aptitude originelle des organes et des fonctions à se modifier par leur propre fonctionnement ; bref, une mémoire organique. C'est ce que l'on entend par la plasticité active de la vie. Le problème est de voir comment cet organisme, qui n'est à sa naissance qu'un faisceau d'instincts lui constituant sa première nature, en vient à se doubler d'un faisceau d'habitudes lui constituant sa « seconde nature », selon le mot d'Aristote.

I. On répond généralement : par la répétition des actes. Cette formule est insuffisante et demande à être expliquée. En effet, s'il fallait attendre la répétition, si le premier acte ne laissait derrière lui aucune tendance ou facilité à se reproduire, l'habitude ne naîtrait jamais. Car le deuxième acte serait inefficace comme le premier ; de même du troisième et de tous les autres à la suite. H faut donc que l'habitude commence avant la répétition, et que le premier acte l'ébauche. Souvent même il la crée tout entière ; c'est ce qui arrive pour nos souvenirs individuels, qu'une seule expérience suffit à enregistrer. De même on sait qu'une seule chute peut déterminer un vice inguérissable ; et un proverbe dit qu' « il n'y a que le premier^pas qui coûte ». La répétition, comme répétition, est inefficace ; sinon la pierre d'Aristote prendrait l'habitude des ascensions en l'ail'. Elle n'agit que comme répétition d'actes : tant valent les acteS; tant vaut la répétition qui ne fait que sommer leurs efficacités. Ce qu'H nous faut analyser pour expliquer la naissance de l'habitude, c'est donc les conditions de l'efficacité des actes. — Ces conditions sont à la fois biologiques, physiologiques et psychologiques.

II. Conditions biologiques. — Il faut d'abord considérer le rapport des actes, et par conséquent des habitudes, avec les tendances origin lies. Du point de vue biologique, l'habitude n'est qu'une tendance canalisée ; elle ne crée aucune fonction, et les développe toutes. Aussi son domaine est-il coextensif • à celui de notre fonds d'activité. Si l'homme est, de tous les animaux, celui qui a le plus d'habitudes, c'est, pour une bonne part, parce qu'il est celui qui a l'activité la plus riche et la plus diverse.

Ainsi, pas d'hahitude qui ne corresponde à quelque tendance préalable. Cela paraît contredit par nombre d'habitudes, comme celles de 1 alcool, dn tabac, de l'opium, de la

Hy COURS DE PSYCHOLOGIE

musique, du théâtre, etc., auxquelles ouest embarrassé d'assigner une inclination originelle. Mais on voit vite qu'elles satis- ; font et réalisent notr'? tendance la plus énergique, celle de sentir pour sentir, d'avoir des émotions à tout prix, et plutôt même : des émotions désagréab es que pas d'émotions du tout.

Inversement, il n'y a pas d^kahitudes qui puissent prévaloir ^' coiitre des tendances incoercibles ; on ne prendra jamais l'habitude ^ de ne pas boire ou de ne pas manger. Une. loi universelle nous | maintient dans les limites de nos virtualités ; la seconde nature :| est forcément bornée par la première ; « chassez le naturel, il * revient au galop ». Toute éducation, c'est-à-dire toute formation par des habitudes, échoue si elle ne trouve un fonds préexistant de tendances plastiques, ou si elle se heurte à des ten- j dances invincibles : tous les hommes ne sont pas également ;■ éducables, ni tous les animaux également domesticables. |

Donc, toutes choses égales, la force d^une habitude sera toujours "»

proportionnelle à la force des tendances originelles qu'elle canalise. .

III. Conditions physiologiques. — Elles se résument dans la plasticité des tissus, qui fixent les modifications organiques imprimées par les actes. ;

Soit une habitude musculaire, par exemple celle de patiner, , de nager, etc., ou l'une quelconque de celles que comportent J les métiers et les sports. Les premiers mouvements révèlent une résistance de l'organisme, dont les éléaients opposent leur inertie; cette résistance disparaît peu à peu pour faire place à de la facilité, parce que es mouvements, en se répétant, ont discipliné les organes en modifiant favorablement leur équilibre interne.

Soit maintenant une hahifude nerveuse; elle s'établit également par une victoire progressive des processus nerveux sur les éléments nerveux, grâce .» quoi se trouve fixée une « voie nerveuse », qui constituera par la suite un chemin de moindre résistance pour les courants futurs. Cela se vérifie de toutes les habitudes nerveuses, depuis le type simple du réflexe, auquel une voie suffit, jusqu'aux types les plus compliqués, 'lui supposent une coordination de 'multiples réflexes et de multiples voies nerveuses. C'est le ceiveau qui est le lieu d'élection de ces coordinations-là ; physiologiqueraent il apparaît comme l'ensemble de nos voies nerveuses. C'est pourquoi prati -uement toute habitude nerveuse peut être considérée comme une habitude cérébrale.

Ainsi donc l'inertie joue dans le eorps, pur rapport aux

habitudes, premièrement un rôle d'obstacle à leur formation, Bt secondement un rôle de garantie de leur conservation. ^

Parallèlement à l'inertie intervient la nutrition jui, restaurant les cellules musculaires ou nerveuses en exercice, tend par là même à fixer leurs modifications fonctionneUes. C'est u i fait d'expérience que des organes, qui font assez mal un travail quand ils sont fatigués, le font beaucoup mi ux dès qu'ils ont réparé cette fatigue, et sans que soit intervenu un exercice nouveau. On joue mal un morceau de piano à la fin d'une séance, et on le joue beaucoup mieux au commencement de la séance suivante. Ce qui a fait dire à un humoriste qu' « on apprend à patiner en été et à nager en hiver ». Ce paradoxe n'est que l'exagération d'une vérité, à savoir que, dans l'intervalle des actes, la nutrition a fait son œuvre de réparation des tissus et de fixation de leurs nouveaux équilibres. D'où l'utilité de doser les exercices et de les accorder au rythme de la nutrition sanguine. Encore ne faut-il pas les interrompre trop longtemps, ce qui permettrait aux modifications fonctionneUes de s'effacer, sinon d'être éliminées par les modincations rivales d'actes utilisant les mêmes éléments musculaires et nerveux. Tout entraînement exige de la continuité.

Donc, toutes choses égales, une habitude sera d'autant plus forte qu'elle aura mieux assoupli et discipliné les organes et les tissus qu'elle utilise; d'autant plus forte donc qu'elle sera d'origine plus ancienne et d'exercice plus fréquent. Par là se trouve expliquée l'importance de la répétition des actes.

IV. Conditions psychologiques. — Elles sont toutes entières dans l'actiAàté de la conscience, et en particulier de l'attention. Car dans tout savoir-faire on peut dire que le « faire » revient à l'organisme et le « savoir » à la conscience. Les premiers mouvements du patineur ne se font pas au hasard : il les surveille et les dirige ; sa conscience est ainsi la première créatrice de son habitude de patiner. La conscience intervient ainsi en toute habitude : 1» pour faire la sélection des mouvements utiles, et l'élimination parallèle des mouvements inutiles ou nuisibles, des contractions gauches, etc. ; 2o pour orsaniser et systématiser les mouvements utiles ; la coordinatron physiologique dépend ainsi d'une coordmation psychologique ; enfin S'' pour intensifier les actes, ce qui est le rôle de l'attention et de tous les facteurs d'intérêts qui dominent son jeu. On ne prend vraiment bien l'habitude que des actes que l'on aima

S6 cuLUs m: l'sV'.iioLue.iL

à faire et que Ton fait attentivement. Il faut aimer patinei pour bien patiner, aimer les mal liématiques pour devenir bon mathématicien ; une lecture appliquée laisse plus de souvenirs que dix lectures distraites, etc.

La valeur du facteur ]).sychologique va croissant à mesure que l'on mcmte vers les habitudes supérieures. La conscience a uno autre effîcaciié pour la fixation des habitudes de percevoir, de penser et de "\ ouloir, que pour la fixation de l'habitude de naoer. Les habitudes cérébrales, sous-jacentes aux habitudes intellectuelles et morales, sont évidemment de simples effets de celles-ci. Ainsi l'habitude, au lieu d'être un simple phénomène d'inertie, est-elle vraiment une manifestation d'activité, et établit progressivement la domination du moralsurlephy.sique.

Donc, toutes choses égales encore, une hahitnde sera d'autant pins forte qu'ellesera le prodiiHdhmecollahoraiioyi plus intime de la conscience et du corps, et que Vatteniion y interviendra plus énergiquement.

§ 3. — Gomment jouent les habitudes

Les analyses précédentes nous permettent de dégager les lois de l'habitude, c'est à-dire ses effets sur le.s organes, sur les fonctions, et particulièrement sur la conscience.

PEEinÈRE LOI. Elle modifie et fortifie les organes. — Cette loi, connue de tous temps, a reçu de la biologie moderne une extension presque indéfinie. — Que les organes s'entre tie»? cent par l'activité et s'atrophient par l'inaction, les hygiénisi'^s l'ont toujours enseigné; ils ont dosé l'exercice restauratc>;r, selon une formule d'optimum, entre l'inertie et le sunneuî/^c, qui sont également destructeurs. Toute l'éducation physique, tant chez les anciens que chez les modernes, est fondée sur ce point ; la philosophie des sports y trouve ses principes. — D'autre part on a souvent remarqué les déformations professionnelles et les perfectionnements de muscles déterminés par la pratique des métiers, surtout des métiers héréditaires ; le dos des ]»ortefaix, les bias des forgerons, les mains des pianistes, etc., sont connus de tous. L'on a noté également les particularités somati(iues consécutives aux genres dévie habituels, au climat, à l'alimentation, et«. La biologie moderne a pensé trouver dans ces modifications lentes l'explication de la morjihologie, de l'anatomie et de la physiologie des espèces, coufonnéiiunt aux principes dits de « l'usage et du non usage ». De l'aveu de

Lamarck, qui a le premier popularisé ces vues, elles ne font que généraliser des observations empiriques sur les effets organiques de l'habitude.

Deuxième loi. Elle facilite et perfectionne les actes et crée des savoir-faire. — C'est ce qu'expriment bien des proverbes : « L'habitude fait les habiles », Fairicando fit faber, Calculando fit calculator, etc. L'habitude «st créatrice de mécanismes nouveaux. Par là, elle complète l'instinct, ce qui est sensible surtout chez l'homme. Car, à l'inverse des anhnaux, qui naissent, pour ainsi dire, avec des mécanismes tout montés, et qui apprennent peu par expérience et par exercice, nous avons presque tout à apprendre ; nous avons à nous monter artificiellement presque tous nos mécanismes. Que l'on songe d'une part à ce qu'il en coûte à l'enfant pour savoir marcher, s'habiller, manger, parler, lire, écrire, exercer un métier, etc. ; et que l'on remarque d'autre part avec quelle facilité il en vient à faire tous ces actes si compliqués, sans même avoir à y appliquer sa conscience, qu'il réserve à d'autres occupations. îTous sommes tous ainsi des virtuoses ; la vie comporte un nombre incalculable de techniques que nous possédons à notre insu, et qui mériteraient autant d'être admirées que les virtuosités des artistes et des gens de métier. Partout c'est l'habitude qui donne la raison dernière : !« de la rapidité; 2° de la vivacité ; 30 de la précision et 4° de la perfection des mouvements et des actes en apparence les plus difficiles.

Troisième loi. Elle crée des besoins, des nécessités ou des devoir-faire. — Tout mécanisme tend à s'exercer dès que rien ne s'y oppose ; il en est des mécanismes additionnels de l'habitude comme des autres. Les lignes de moindre résistance que sont les habitudes nerveuses s'offrent d'elles-mêmes à la Jécharge de l'influx nerveux. Ainsi, une nécessité physique de l'organisme crée une nécessité psychologique ; les impulsions des mécanismes se font besoins dans la conscience. L'habitude Be trouve donc cumuler, avec les tendances originelles qu'elle canalise, les tendances qu'elle crée. Enfin la sensibilité intervient pour fortifier encore ces résultats : car toute tendance engendre des désirs ; tout désir engendre des plaisirs ou des douleurs, selon qu'n est satisfait ou frustré ; et à leur tour, lîlaisirs et douleurs viennent intensifier les désirs et par eux les tendances. Entre tous ces termes, il y a action et réaction constantes.

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Finalemeat l'habitude en vient à être un besoin exigeant jusqu'à la tyrannie : la seconde nature se fait aussi impérieuse que la première, qu'elle tend à submerger. Car il nous serait bien difficile, par exemple, de dégager chez un civilisé ce qu'il est par son fonds primitif de ce que ses habitudes l'ont fait, et de savoh- ce qui lui est le plus indispensable de la satisfaction de ses besoins artificiels ou des autres. C'est ce qui a fait souvent condamner la civilisation, à laquelle Epicure et et J.-J. Eousseau ont pu reprocher de nous créer plus d'habitudes et de besoins qu'elle n'en saurait satisfaire, et de rendre p:ir là les hommes immanquablement malheureux. Quoi qu'il en soit de leur réquisitoire, il est bien certain que tout ce qui nous est habituel nous devient rapidement indispensable : les choses, les gens, les occupations même. Ce qui explique les grandes douleurs de la nostalgie, de l'exil et de la prison, que les animaux éprouvent aussi bien que les hommes.

Quatrième loi. Elle diminue la conscience. — D'abord la conscience intellectuelle de son jeu, puis la conscience affective des émotions qu'il déclanche.

1. Conscience intellectuelle de son jeu. — Quand on acquiert une habitude, comme celle de jouer du piano, de faire de l'escrime, etc., l'attention se porte sur chacune des contractions qu'elle comporte et la perçoit. Mais peu à peu ces contractions s'enchaînent ; la sensation de l'une sufiSt à déclancher la suivante ; l'habitude nerveuse tend à se fixer et à se sufiâre. L'attention, devenue inutih', disparaît, ou se restreint à une première perception qui met en branle la chaîne entière des mouvements. C'est ainsi que le pianiste perd la conscience de ses doigts et l'escrimeur de son bras. Toute habitude évolue ainsi vers l'inconscience de son mécanisme, et vers l'automatisme psychologique defonctions s'accomplissant d'elles-mêmes. Cela se vérifie tout autant, sinon plus, des habitudes supérieures «|ue d<'S habitudes inférieures. Dans le jeu d'une habitude intellectuelle, comme celle de raisonner, la pensée procède avec une telle aisance et une telle rapidité qu'elle saute les intermédiaires et que son mouvement nous échappe. A peine quelques conclusions se formulent -elles dans la conscience ; et notre parole intériem'e la plus agile n'en exprime pas la moitié.

Cependant cet automatisme de l'habitude est bien rarement un nutniKitisnie abf^olu; to;it ne revient pas au sy.>teini' nnvi ux. et l'on i)eut suroreudre l'action de sensations et d'idées

inconscientes, qui continuent à diriger les actes en l'absence, et à la place, de l'attention. C'est ainsi que j'ignore certainement quelles contractions musculaires je fais en ouvrant une porte, si je l'ouvre en la poussant ou la tirant ; mais ma main le sait et ne se trompe guère. De même, des idées inaperçues déterminent la.suite de mes raisonnements. L'ajustement des mouvements corporels et spirituels suppose donc quelque conscience ordonnatrice subliminale. Le jeu purement mécanique de l'habitude n'est ainsi qu'une limite, à laquelle on n'arrive que dans le cas des pm-s réflexes.

2. Conscience affective des émotions. — C'est une loi d'expérience que les plaisirs habituels s'émoussent; que l'ivrogne trouve de moins en moins de goût à son petit verre, et le fumeur à sa cigarette; que l'un et l'autre en viennent à multiplier les excitations pour maintenii* quelque constance dans les sensations. C'est que. par l'habitude, le corps se fait à ces excitations, et cesse progressivement de leur être sensible. De même des sensations de chaud, de froid, etc., auxquelles on s'habitue jusqu'à ne plus les percevoir. Bref, il en est des sensations répétées comme des sensations continues ; les unes et les autres tendent à l'inconscience.

Si cette loi jouait seule, l'habitude conduirait donc progressivement à l'insensibilité absolue. Mais il n'en est pas ainsi, à cause du jeu de la loi précédente des besoins, que l'habitude fortifie, et qui en se réveillant périodiquement réveillent la sensibilité. Ainsi l'habitude, puissance d'inconscience, est sans cesse corrigée par l'attention, puissance de conscience.

3. Par là s'expliquent certains faits paradoxaux en apparence :

a. L'habitude fait le charme et fait l'ennui de la vie. Assueta dulcescunt ; assueta vilescunt. Les deux points sont également vrais, selon qu'on considère dans l'habitude son pouvoir de créer des besoins, ou son pouvoir de diminuer la conscience.

h. Il est des douleurs auxquelles on ne s'habitue pas, telles les douleurs névralgiques, celles de l'extrême chaud ou de l'extrême froid : parce que lorganisine ne cesse de protester en réveillant la conscience. Il est des plaisirs qui s'afûnent et s'intensifient à l'usage, tels ceux du goui'met, de l'artiste, du savant ; parce que l'esprit d'analyse ne cesse de les renouveler en s'y appliquant.

c. L'habitude émousse plus vite la sensibilité au plaisir que la sensibilité à la douleur. C est qu'elle use en effet le plaisir, mais en approfondissant à mesure les besoins, ce qui en rend la satisfaction toujours plus impérieuse et l'insatisfaction plus pénible. On jouit peu de bien respirer, et on souffre beaucoup d'étouffer. On apprécie de moins en

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moins 1 indispensable, et Ion ressent de plus en plus sa privation. On ne goûle vraiment les plaisirs de la sanlé. de la société, de la famille, elc, f|ii'a;irès en avoir été privé ; et tel s'onnnie à la maison qui sera vite alleiiil dehors de nostalgie. Là est le secret de la surprise naïve des gens qui si-ngagent si facilement à renoncer à de peliles commodilés et qui ne peuvent exoculer leur jirojet: ils avaient prévu le sacrifice léger de pelils plaisirs et ont adaire à l'acceptation de gros ennuis. Les besoins lia!. iliiels sont dautant plus incoercibles que leur satisfaction" répétée est sans saveur.

§ i. — Comment sk perdent les h.vbitudes

Les habitudes se conservent comme elles s'acquièrent, par la répîtiti<tn des actes, et selon le coefficient d'efficacité de ces actes. La longévité d'une habitude est donc proportionnelle aux tendances qu'elle dégage, à l'imprégnation qu'elle fait subir aux organes, à la fréquence de son exercice. On conçoit tout de suite qu'une habitude insinuée jusqu'au fond du système nerveux, comme celle de la morphine, se perde moins facilement (j[ue celle de la gymnastique. — Malgré la puissance et la tyrannie qu'elles peuvent déployer, on peut dire qu'il n'est guère d'habitude.? indestructibles, tant qu'elles ne nous ont pas réduit à l'état de pures machines, et que subsiste en nous quelque activité spontanée. Virtuellement au moins, toute habitude peut di.sparaître, soit par désuétude, soit par destruction directe, soit par remplacement par d'autres habitudes.

I. Par désuétude. — La désuétude vérifie à rebours les lois des eiïet.'< (le l'habitude. 1° Elle affaiblit les organes et efface leurs modifications fonctionnelles, par non usage. 2° Elle diminue les savoir-faire; les pianistes et les violonistes savent ce qu'ils jierdent à ne plus jouer. 3° Elle diminue les tendances et les besoins, qui se font à mesure moins tyranniques. 4° Elle fait reparaître progressivement la conscience des représentations et des émotions liées aux actes, à mesure que ceux-ci redeviennent inhabituels.

Naturellement la mort lente d'une habitude est en raison inverse de sa vitalité et de sa durée. De toutes nos habitudes, les plus exposées à se perdre sont donc les plus récentes et les moins tyranniques. Toutes choses égales, celles de l'enfance survivent à celles de l'âge mûr; la langue maternelle est la dernière qu'on oublie. Cette loi explique la loi de la perte des souvenirs (cf. ]). 201).

II, Par destruction directe. — C'est la méthode héroïque des

ivrognes (^m cessent tout d'un coup de boire de l'alcool, de tous ceux qui bloquent immédiatement un besoin en lui refusant toute satisfaction, et le condamnent à périr d'inanition. Méthode de violence, qui coûte le plus à la volonté ; elle est le fait des énergiques qui se dominent par force plutôt que par ruse. Les volontés moins sûres d'elles mêmes préfèrent recourir à la désuétude progressive : tel cet ivrogne qui vint à bout de son vice en versant chaque jour une goutte de cire dans son Lanap.

III. Par remplacement. — Toute habitude peut céder à une h;ibitude contraire utilisant les mêmes tendances et le même mécanisme psycho-physiologique. C'est ainsi qu'on guérit plus fil cik ment d'un vice en cultivant la vertu contraire ; qu'une passion cède la place à une autre passion; que les attractions de la paresse sont combattues par celles de l'activité. Les premiers actes de l'habitude cm^ative peuvent être faits sans goût : peu à peu ils deviennent aisés, et finalement indispensables. Cela donne un^ens psychologique profond au .conseil étrange de Pascal au Libertin : « Prenez de l'eau bénite, faites dire des messes, etc. ».

Ainsi, la thérapeutique des mauvaises habitudes dispose de trois grands moyens qui sont, par ordre d'' efficacité croissante : 10 Tiitilisation d'une habitude contraire; 2° la désuétude progressive; 3° la destruction directe.

Article II. — Les espèces d'habitudes.

L'habitude ne créant point d'activités et les perfectionnant toutes, on peut dire qu'il y a autant d'habitudes que de fonction.'^, et d'applications et utilisations spéciales de fonctions. Cela nous mène donc à l'infini. Pratiquement l'on est convenu de distinguer les habitudes : 1° selon leurs effets principaux, en actives et -passives; 2» selon leurs objets d'application, en générales et particulières ; S° selon les diverses vies où elles se rencontrent en physiologiques, psychologiques, morales, sociales, religieuses, etc.

§ 1. — Habitudes actives et passives

Par habitudes actives on entend celles qîii nous créent des mécanismes et des savoir-faire, celles dont les trois premières

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lois précisent les résultats. Telles les habitudes d'action phye;i(|ue ou morale, de réflexion, les vertus morales, etc. — Les habitudes passives, de leur vrai nom (( accoutumances », sont celles qui vérifient surtout la quatrième loi, et qui apparaissent comme des dispositions à ressentir de moins en moins les sensations, surtout d^ ordre affectif. Telles l'endurance au chaud, au froid, aux émotions, de quelque ordre qu'elles soient. C'est i:our marquer cette distinction que Eavaisson a formulé cette loi que « l'habitude exalte l'activité et abaisse la passivité » ; loi qui no fait que récapituler les effets de l'habitude.

I 2. HaBITUDKS (JKNKIIM KS KT SPÉCIALES

L'habitude générale est celle qui prédispose à une plus grande diversité d^actes; et l'habitude spéciale celle qui ne prédispose qu^à quelques actes déterminés. Telles l'habitude générale da piano, et l'habitude spéciale de certain morceau de piano Evidemment cette distinction est toute relative ; telle habitude apparaîtra générale par rapport à une autre, comme la culture artistique par rapport à la culture musicale, et spéciale par rapport à une troisième, comme la même culture artistique par rapport à la culture générale de 1' « honnête homme ».

Si relative qu'elle soit, la distinction est d'une grande utilité pratique. L'on a souvent remarqué, par exemple, que len habitudes spéciales, qui favorisent le rendement technique et la perfection du savoir-faire précis, font payer cet avantage par le sacrifice du perfectionnement de l'individu. C'est le double effet de la division du travail en tous les genres : tel ouvrier ne fait que des talons de souliers, et ne poarrait confectionner une chaussure; tel historien ne connaît que la guerre de Trente ans, et ignore l'histoire de l'Europe ancienne et contemporaine. Les habitudes générales ont l'avantage opposé d'assouplir et éduquer mieux l'esprit et le corps, de former l'homme avant le spécialiste. D'où la supériorité des sports et de la gymnastique sur les métiers, et des humanités sur les enseignements techniques. Le premier intérêt des études classiques est de faire passer l'éducation intellectuelle avant le savoir, et de ]>réparer atout sans encore adapter à rien; bref de cultiver exclusivement les habitudes générales de l'esprit. Toute spécialisation venue trop tôt aboutit vite à tuer la perfectibilité, en visant à une perfection mécanique immédiate.

I 3. — Habitudes physiologiquks, PSYCHOî.or.FQUES,

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