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III. Dans la vie sociale. — Les mœurs ne sont que des habi

i. Ne pas conloDflre lus habitudes Je la volonté, ou liabiludes volilives, avec les habitudes volontaires, lias ([u'elles sont librement choisies et voulues, les hahiluilos de n'importe quelle ronction ou TacultO deviennent volontanes, ipso fado.

L'HABlTUDt: 9i

tudes collectives; elles font l'unité organique de toute société, petite ou grande : famille, patrie, humanité. Il n'y a entente possible entre les membres d'une société que dans la mesure où tous parlent plus ou moins le même langage, et surtout ont sur les points essentiels et vitaux les mêmes méthodes de sentir, de juger et d'agir. Cela leui' constitue une « âme commune », c'est-à-dire une sensibilité, une intelligence et une volonté communes, qui ne sont que des habitudes affectives, intellectuelles et volitives communes. Sans la contagion de ces diverses habitudes, toute vie sociale péricliterait. Les conflits entre l'iadividu et la société sont plus encore des conflits entre habitudes individuelles et habitudes collectives qu'entre intérêts particuliers et intérêts généraux,

IV. Dans les vies morale et religieuse. — Enfin toutes ces habitudes, individ.uelles et collectives, prennent couleur d'habitudes morales ou religieuses, dès qu'elles sont orientées vers la réalisation d'un bien moral ou religieux. Vertus et vices ne sont que des habitudes du bien et du mal ; convictions, croyances et principes ne sont que des habitudes de penser et de juger d'après des critères moraux et religieux, <|ui constituent la conscience morale et religieuse.

Corollaires pédagogiques. — On voit dès lors à quoi revient premièrement l'éducation dans tous les ordres, intellectuel, moral ou religieux, c'est-à-dire à une culture des habitudes, au discernement des bonnes et des mauvaises, au renforcement des unes et à l'élimination des autres Intellectuellement, elle doit donc créer des méthodes. U y a lieu de prôner avec J.-.T. Rousseau une éducation de la perception, et de même des éducations delà mémoire, de l'imagination, de l'attention, et surtout de la "pensée et du jugement. L'éducation intellectuelle doit de toute évidence avoir le pas sur l'instruction : mieux vaut cent fois un homme intelligent quun homme instruit : et le savoir-faire intellectuel remportera toujours sur le savoir, qui n'est que son outil. Moralement et religieusement, l'éducateur a toujours beaucoup plutôt affaire à des apprentis qu'il faut exercer qu'à des ignorants qu'il faut instruire ; son elïort doit tendre avant tout à déraciner les instincts mauvais, avec leurs besoins et leur savoir-faire détestables, et à les remplacer par les savoir-faire et les besoins des instincts artificiels que sont les bonnes habitudes.

Article lll. — Rôle de l'habitude.

Nous pouvons maintenant tirer quelques conclusions sur l'utilité et la finalité de l'habitude, considérée soit en elle-

même, soit par rapport à sa fonction anthithétique, Tattention.

§ 1. — Son rôle propre

I. Avant tout, elle est à considérer comme le grand procédé d'adaptation dans la nature; ce qui explique sa fort un ^ singulière dans la bioloirie moderne, si soucieuse de ce point de vue. L'adaptation rend compte du pourquoi et du comment de l'habitude. De son pourquoi : si l'être vivant doit s'adapter aux nécessités indéfinies de son existence, il faut qu'il puisse modifier à mesure ses organes, et acquérir des mécanismes et des savoir-faire nouveaux, ce que lui procure précisément l'habitude. De son comment : car toutes les diverses Lns de l'habitude ne sont que diverses formules d'adaptation : adaptation de l'organe à son métier (l^e loi), de la fonction à son jeu (2^ loi), de l'activité à ses nécessités objectives (3^ loi), de la conscience enfin à son corps et au milieu externe (-1^ loi). Ce n'est donc pas dans ie mécanisme de la matière, mais dans les exigences de la vie, que l'habitude trouve sa raison dernière Son déterminisme est, lui aussi, essentiellement un déterminisme finaliste.

II. Elle est conditiou de continuité. — C'est grâce à elle que le passé se retrouve dans le présent, ce qui est une condition nécessaire de la vie. L'on a pu définir la matière, en disant (lue son existence est un éternel présent, sur lequel ni le passé ni l'avenir n'ont d'influence ; au contraire, à n'importe quel moment de sa durée, un organisme vivant s'explique surtout par ce qu'il conserve de son passé et par ce qu'il prépare de son avenir. Pour un être capable d'habitudes, il est faux que le passé Boit vraiment passé et mort ; il subsiste et reste eflScace. Pas un acte qui ne laisse après lui sa trace ; et en vérité absolument rien ne meurt tout à fait dans une conscience; — Que si, d'autre part, à la considération des habitudes individuelles, on ajoute celle des habitudes héréditaires, on voit que l'habitude assure aussi bion la continuité de la vie des espèces que la continuité de la vie des individus. Cette vue moderne correspond au pressentiment de Pascal : « Si l'habitude est une seconde nature, la nature n'est-elle pas une première habitude ? » Par là les instincts se soudent aux habitudes, qui apparaissent comme des instincts acquis, se rangeant à côté de ces habitudes héréditaires.

III. Elle est instrument de progrès dans tous les ordres. Car

il n'y a progrès possible que si l'on évite les recommencements perpétuels, et si ce que l'on acquiert reste définitivement acquis. Or, sans l'habitude, tout acte nouveau ne serait qu'un recommencement; n'étant pas facilité par ceux qui l'ont précédé, il coûterait toujours autant qu'eux, et ne serait jamais plus parfait qu'eux. — D'autre part, tout progrès exige l'économie des forces employées, de façon à obtenir le plus de rendement possible aux moindres frais posJ?ible. L'habitude est par -excellence cette fonction d'' économie ; elle ménage nos forces en simplifiant nos mouvements. En ce qui concerne en particulier nos habitudes intellectuelles, elles nous permettent de penser des expériences de plus en plus compliquées avec des idées de plus en plus simples, fixées une fois pour toutes : tout concept, toute loi scientifique, tout assemblage de formules, est ainsi un système d'habitudes avec lesquelles nous pensons l'univers le plus économiquement possible.

§ 2. — Rôles comparés de l'habitude et de l'attention

L'objection. — Mais ne convient-il pas de chercher l'inslrument du progrès psychologique dans l'attention, et l'instrument du progrès moral dans la liberté? Or l'habitude est l'ennemie des deux. De l'attention d'abord, qui est une fonction de conscience et de spontanéité, tandis qu'elle est une fonction d'inconscience et d'encroûtement. De la liberté ensuite, qu'elle contredit par ses mécanismes et leurs nécessités tyranniques.

Celte vieille au pas monotone

Endort la jeune liberté. (Sully Prudhomme.)

De plus, diminuant l'effort, l'habitude doit diminuer le méi'ite ; et faisant évanouir la conscience, elle fait évaaouir la responsabilité. Or comment concevoir la vie morale sans liberté, sans mérite, sans responsabilité ? Allons-nous opter pour des routines amorales contre la sponta néilé morale ? — Ces objections constituent le fonds de 1' « Emile » de J.-J. Rousseau. Elles mènent à ces conclusions paradoxales : que les meilleures habitudes sont les ennemies de la morale ; que toute éducation positive, consistant à inculquer des habitudes, est à condamner comme un attentat à la liberté de l'enfant ; et que la véritable éducation doit être négative, et se borner à éviter les habitudes de la vie sociale, de la religion, de la science même, bref de tout ce qu'on enseigne le plus consciencieusement aux enfants.

La réponse. — La logique de ces paradoxes révèle le sophisme de l'objection, qui consiste à considérer comme destructrices l'une de l'autre deux fonctions complémentaires l'une de l'autre.

1. En ce qui concerne d'abord la vie psychologique, il est bien certain que habitude et attention ne sont fonctions ni de même signe ni de même lens ; que l'une est spontanéité, et tend à acquci'lr du neuf, Ipndla qud

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i autre est mécanisme, et tend à conserver du vieux. Mais c'est {)ar là précisément quelles se complètent.

a. Elles se complètent dans leurs résultats. S'enrichir, ce n'est pas seulement acquérir, c'est encore conserver l'acquis. En particulier, les acquisitions psychologiques ont pour caractère de se faire, non par entassement du neuf sur du vieux, mais par assimilation du neuf au vieux, de l'inconnu au connu, de l'inhabituel à l'habituel. L'attention ne fait qu incorporer ses conquêtes à des habitudes.

6. Elles se complètent dans leur fonctionnement, en s utilisant l'une lautre. — 1. L'habitude utilise l'attention, d'abord dans son acquisition, comme nous l'avons vu, et ensuite dans son exercice. Car ce serait une grosse erreur de penser que les actes habituels se répètent inlassablement les mêmes, sans le concours de l'attention : cela ne se vérifie que du réflexe. Déjà les instincts soumettent leurs mécanismes à l'action de la conscience; les animaux adaptent leurs mouvements d'après leurs sensations. Les mécanismes de nos habitudes sont pareillement surveillés par l'attention : on ne voit pas que les habitudes de patiner, de calculer, de penser, de vouloir, etc., dispensent de prêter attention aux mouvements, aux calculs, aux idées, aux motifs. — 2. A son tour, l'attention utilise l'habitude, à la façon dont l'art utilise la technique ; toutes nos habitudes ne sont en effet que des techniques au service de la vie psychologique. Nous avons ainsi des techniques de bien voir, de bien penser, de bien raisonner, etc., lentement acquises et constamment utilisées, et qui fonctionnent comme des machines surveillées. — 3. Enfin l'habitude supprime moins la conscience qu'elle ne l'économise, la réservant tout entière à l'attention. Ce qui importe avant tout dans la vie psychologique, ce n'est pas la conscience que nous en avons, mais bien son plein exercice. Ce plein exercice, qui comporte déjà la collaboration de l'esprit et du corps, comporte également la collaboration des activités inconscientes et des activités conscientes, c'est-à-dire de l'habitude et de l'attention.

2. En ce qui concerne maintenant la vie morale : a. Elle suppose une collaboration analogue de l'habitude et de l'attention, c'est-à-dire de la liberté (cf. ch. xxxu) qui n'est que l'attention spécialisée aux actes volontaires. Un homme de volonté forte n'est pas un homme qui fait tout par des actes de liberté ; c'est celui qui joint à des habitudes fortes une liberté d'autant plus efficace qu'elle peut s'appuyer sur ces habitudes, pour faire face à des circonstances nouvelles. Au contraire, le type de la volonté faible est à chercher dans l'homme sans habitudes, qui vit dans une indécision perpétuelle, délibère sur tout et remet éternellement tout en question. Si je suis obligé de faire intervenir ma liberté pour décider les heures de mon lever, de mon coucher, de mon travail, etc., toute mon énergie s'y usera. Si en tout cela je suis un règlement, devenu habitude, j'aurai mon énergie toujours fraîche pour d'autres tâches.

6. De plus nos habitudes morales, comme les autres, supportent l'intervention de l'allention, c'est-à-dire de la liberté, qu'on retrouve responsable : 1" de leur acquisition ; 2° de leur conse nation; 3^ de leur renforcement, et 4" enfin du détail de leur exercice. L'homme vertueux fait librement ses actes dès lors qu'il les choisit, fût-il dispensé par sa vertu même de choisir entre le bien et le mal, grâce à une heureuse option, faite une fois pour toutes. Et tout ce qui est assuré ainsi à la liberté est

assuré à la responsabilité et au mérite. Si la vertu confirmée enlève les occasions du mérite de la résistance au mal, elle multiplie les occasions du mérite de l'accomplissement libre du bien. Et ceci vaut mieux que cela: car l'idéal est la liberté de l'homme confirmée dans le bien, non la liberté de l'indécis toujours à hésiter entre le bien et le mal.

c. Enfin, habitude et liberté ne sont dans la vie morale que des moyens, et non des fins. La fin, c'est la réalisation du bien moral ; et il y faut tout autant de déterminisme que de liberté. 11 convient de viser à la réussite, et non à la dilficulté, dans 1 effort moral. A\issi Aristote a-t-il fort bien défini l'honnête homme par les critères de l'habitude, en disant qu'il est celui qui se donne la facilité du bien, ou qui s'en est créé le besoin, ou enfin qui en goûte le plaisir.

3. Toute éducation morale donc, aussi bien celle qu'on reçoit que celle qu'on se donne, doit tendre à créer en nous le déterminisme du bien par de bonnes habitudes. Si nous n'avions que de bons instincts, si nous n'étions susceptibles que de bonnes habitudes, comme ça été lutopie de J.-J. Rousseau de le croire, en s'appujant sur son dogme de la bonté originelle de l'homme, il suffirait d'une éducation négative. Mais l'éducation positive s'impose dès lors que nous avons de mauvais instincts, et que nous prenons spontanément de mauvaises habitudes, que l'éducateur doit sans cesse activement combattre et redresser. On n'échappe pas à la nécessité de se faire des habitudes et de conserver son passé; l'éducation ne fait que diriger une fonction fatale; et, en la dirigeant bien, elle sauve la liberté, au lieu de la tuer.

4. Enfin, à la base de l'objection, il y a une confusion perpétuelle entre habitude et routine. Car c'est la routine qui tyrannise l'initiative et la liberté. Les routines intellectuelles des idées faites et des préjugés, engendrent l'étroitesse d'esprit, si malveillante à toute idée originale, si impuissante à comprendre une situation inédite. Les routines de la volonté qui entend « ne rien changer à ses habitudes », et qui s'est asservie à de petits procédés mesquins, paralysent toute activité placée dans des conditions nouvelles. Mais on n'est pas routinier pour avoir des habitudes ; on l'est pour n'avoir que des habitudes, souvent même fort peu. dans le cercle desquelles on s'enferme. Un Napoléon a infiniment plus d'habitudes qu'un routinier ; mais il les manoeuvre, au lieu d'en être tyrannisé ; ce qui lui permet de garder une souplesse indéfinie à son intelligence et sa volonté. Il a en particulier l'habitude de l'initiative, qui lui permet d'être l'homme toujours prêt à de nouvelles entreprises ; à l'inverse à la fois du routinier qui ne se fait que se répéter, et du brouillon qui ne saurait rien commencer. L'éducation, culture de toutes les habitudes, doit donc être avant tout la culture de l'habitude de l'initiative, suprême remède aux routines, à l'encroûtement et à l'automatisme, où aboutissent les habitudes abandonnées à l'inertie.

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