III. — Evolution de la conscience du moi
1. La distinction du moi et du non-moi n'est pas primitive. — Le sens commun, qui ignore tout du développement et du mécanisme de nos connaissances, croit facilement que la conscience du moi est primitive et absolue, que le moi se perçoit parce qu'il est, et comme il est, d'emblée, et en s'opposant comme un bloc au non-moi. C'est le sens commun qui inspira à Descartes et à Maine de Biran leurs doctrines de la perception immédiate du moi comme âme-substance opposée à la substance-matière. En réalité, la différenciation de l'interne et de l'externe n'est ni primitive ni absolue. Il n'apparaît même pas que le moi soit perçu le premier, en sorte qu'il n'aurait qu'à repousser et à extérioriser le non-moi. Au contraire les faits paraissent montrer que l'expérience primitive ne comporte pas la distinction de l'interne et de Texterne ; que, de plus, elle tend à nous répandre dans les choses avant de nous recroqueviller sur nous-mêmes; qu'elle n'opère enfin ce recroquevillement que tardivement, lentement, et comme à contre-cœur. Aiiisi la distinction du moi et du non-moi se ferait, non par une extériorisation spontanée du non-moi, mais par une intériorisation progressive du moi, après une période dHndifférenciation primitive.
2. Première phase : L'indifférenciation. — On a pu dire que la première conscience du nouveau-né est sporadique, c'est-à-dire que les sensations et les réflexes s'y déclanchent sans se centraliser, ou en se centralisant dans des centimes encore incoordonnés, qui agissent chacun pour son propre compte. C'est ainsi que Préjer a parlé de moi spinal, de moi cérébral, même de moi sensoriels, distincts au début de la vie humaine. On se figure facilement ainsi la vie psychique des animaux inférieurs à système nerveux diffus. — A tout le moins peut-on parler pour le nouveau-né de conscience chaotique, tout s'y trouvant dans la confusion d'un courant de conscience confus et inorganisé, dont le phénomène d'attention dispersée nous fournit une idée approchée. Car le développement cérébral nécessaire à un acte d'attention et de perception nette n'est pas encore atteint; l'enfant ne peut pas encore connaître au plein sens du mot ; il est ce qu'il reflète comme un miroir, au sens où (^(mdillac dit qu'il « est la lumière qu'il voit ». 11 est d'abord ses sensations internes, les premières dans l'ordre historique : sensations vitales de bien être, de malaise, etc., liées aux fonctions organiques. Puis il est ses sensations
1^4 COURS UK l'>Y<J»tni.(i.,|i;
externes de couleurs, de sons, de résistances, etc. Encore est-ce nous qui faia ins pour lui celle distinction de l'inleine et de l externe.
Sa première activité parait porler sur le monde extérieur qu'il lui faut premièrement connaître pour s y adapter. F.lle se manifeste par des actes datlt-nlion sensorielle. Il montre vite du goùl pour la lumière ; puis pour les objets, qu'il voit d'altonl sans accommndor. et qu'il regarde enlin en accomuiudant, vers la troisième semaine. De même, les sensations passives du toucher font progressivement place a ses sensations actives de paValion plus ou moins gauches, etc. Feu à peu s'ébaïK'henl les processus de sensations, de perceptions, de souvenirs, dassocialions, etc. qui ne finiront plus qu'avec la vie. et qui commencent à luj constituer son univers expérimental. Ainsi va-t-il de la perception indifférenciée d'un continuum coloré, étendu, résistant, aux notions de plus en plus précises d'objets distincts. C'est parallèlement à ce travail que se fait la distinction du moi et du non-moi. Le moi est, lui aussi, dégagé du conlinuum primitif, grAce à un mécanisme d'intériorisations successives, dont la première détermine le moi phvsique, en tant que séparé du reste de l'univers, et la seconde le moi psychologique, en tant que séparé du corps.
3. Deuxième phase : L'intériorisation du moi physique. — La conscience est amenée à se tailler, dans Tensemble de ses données sensorielles, un monde subjectif dont son corps est la limite. Elle le fait en déterminant ses frontières par la vue et le toucher, et en situant en deçà de ces frontières toutes ses sensations affectives et cénesthésiques, qui sont dorénavant des sensations internes. Ainsi le corps est successivement pour l'enfant : 1. L'objet à la limite duquel il cesse de sentir. L'en dedans est le moi ; l'en deliors, le non-moi. 2. La réalité quHl perçoit continuellement du dedans, même les yeux et les sens fermés; le jnonde extérieur n'étant perçu que par intermittence. 3. L-ohjet qu''il meut à volonté, et qui réalise ses fantaisies de gesticulations, le monde extérieur étant ce qui ne se meut point, ou se meut sans qu'il y prenne part. 4. Enfin Vohjct qui le met en contact avec les autres objets, qui agit sur eux comme ils agissent sur lui.
Mais ce critérium de l'effort et de la résistance, cher à Maine de Biran, doit intervenir assez tardivement ; la résistance peut rester longtemps une sensation passive et subjective : avant de connaître qu'il est heurté à ses frontières, l'enfant doit les connaître. Il n'est rien qu'il ne fasse pour les explorer dès qu'il les a découvertes. Il se regarde et s'expérimente du toucher, palpant ses pieds, ses mains, etc. ; il paraît, en particulier, curieux des sensations de double contact qu'il trouve à ces essais. Enfin il élabore avec application cette connaissance à la fois tactile,
visuelle et cénesthésique de son corps que nous aurons à reprendre (p. 295).
4. Troisième phase : L'intériorisation du moi psychologique. — Cette premièi'e dislinction du moi physique et du non-moi est 1 œuvre d'une activité spontanée que rien n'autorise à refuser aux animaux. Elle est suivie, à assez longue dislance, de la dislinction du moi physique et du moi psychologique, qu'il faut celte fois refuser aux animaux ; car elle est le fait de la réflexion. Une inlériorisation nouvelle fait donc que l'enfant se retire, pour ainsi dire, au plus intime de son corps [OÙ ? il ne le sait), pour de là aliéner ce corps et le restituer au monde extérieur. Cet effort lui est peu naturel d'abord. Longtemps il vit sa vie psychologique de pair avec sa vie physiologique, centralisant les deux dans un moi indistinct. 11 croit qu'on voit ses pensées, comme l'on voit son visage ou ses membres. Mais enfin, quelque expérience de duplicité, passive ou active, l'instruit un jour de la possibilité de cacher ses pensées et ses sentiments, lui révèle le sanctuaire de la vie intérieure inviolable. Il prend bien vite l'habitude de s'y retirer à l'abri du monde extérieur et des indiscrets, pour y sentir et y penser en toute liberté, et y vivre à part soi sa vie personnelle. Il a senti son àme comme distincte de son corps. Le langage de ceux qui l'entourent, peu à peu compris et réalisé, l'aide à se faire quelque conception de cette âme, conception de sauvage ou de civilisé, de simple ou de cultivé, conception sociale, morale ou religieuse, etc. ; toutes peuvent varier, au moins ne sera-t-il jamais sans en avoir une.
Article III. — Pathologie du moi.
II y a évidemment lieu de distinguer théoriquement les maladies du moi des maladies de la conscience du moi. Pratiquement les unes ne vont guère sans les autres. Il est bien difficile en effet que le moi se désagrège sans que soit altérée la conscience qu'on en a ; et U est bien difficile aussi que la conscience du moi ait des accrocs sans quelque désordre «'étendant au moi lui-même. Cependant les maladies mentales se caractérisent assez bien par l'un ou par l'autre de ces deux genres d'anomalies, plus particulièrement accentué. C'est ainsi que la neurasthénie et la psychasthénie sont plutôt des maladies do la conscience du moi, et l'hystérie une maladie du moi proprement dit.
I 1. — Les maladies dr la conscience du moi
Cette conscience peut pécher par excès et par défaut.
Par excès. — Il n'est guère de neurasthénique chez lequel lo sentiment du moi ne s'exalte jusqu'à en devenir une obsession fort désagréable. Il se sent tellement réel, qu'il en vie ut à no
plus percevoir le monde extérieur qu'à travers un voile, et comme dans un rêve. L'hypertrophie du moi des romantiques a souvent eu quelque chose de cette morbidité neurasthénique. — Ce phénomène tient évidemment à une exaltation de la cénesthésie et de la sensibilité affeotive.
Par défaut. — Le progrès de la maladie peut mener du sentiment de l'iiTéalité du monde extérieur à celui de l'irréalité du moi lui-même, dont c'est le tour d'apparaître comme plus ou moins inexistant ou étranger.
1. De là le phénomène curieux de dépersonnalisation. Les malades cessent de se reconnaître soit dans leur corps, ou dans une partie de leur corps, soit dans lem's souvenirs. Leur moi s'appauvrit de ces élément.s, qui cessent d'être appropriés, et se fait à lui-même l'effet d'une ombre, d'un fantôme vide et indifférent ; il se perçoit « tout autre « et souiïre de mille sensations d'étrangeté. — En plus des troubles de la cénesthésie, de plus on plus accentués, on voit apparaître ici la diminution du pouvoir de synthèse. Le seuil de la conscience a des dénivellations ; bien des phénomènes cessent d'être perçus, ou ne le sont plus que par intermittence, ce qui désorganise leur a])propriation. Car les limites de la conscience du moi ne peuvent être que les limites de son pouvoir de synthèse.
2. Les démences offrent en outre des cas d'' aliénai ion plus ou moins totale. Tel fou refuse délinitiveniout de reconnaître comme sien son corps, ses actes, ses paroles, et peut perdre jusqu'au souvenir de son existence passée, etc. — Cette méconnaissance tient à quelque trouble de la cénesthésie et de la mémoire. Ce qui est aliéné est ce qui n'est plus senti comme « mien », et particulièrement ce qui est oublié. L'amnésie joue ici un grand rôle.
3. Euiin la méconnaissance du moi peut se doubler d'une fausse reconnaissance, comme il arrive dans le cas de substitution d'un moi nouveau à un moi ancien, dans les erreurs de liersonnalité des fous qui se croient pape, empereur. Dieu, milliardaire, etc. — Alors il y a, ou brusque apparition d'une nouvelle cénesthésie, ou amnésie totale, ou enfin action toute puissante d'une idée délirante, qui accapare et se soumet toute la vie psycliologique, s'agrège tout ce qui la nourrit, méconnaît et rejette le reste. Ainsi peu à peu nous arrivons à de véritables maladies du moi ; car visibloinenl la conscience du moi est altérée ici parce que le moi l'est le premier.
I 2. — Les maladies du moi
C'est dans l'hystérie qu'apparaissent les plus nettement caractérisées, les dédoublements successifs ou simultanés delà personnalité.
1. Dans les dédoublements successifs, on a le phénomène dit des personnalités alternantes. Tels les cas de Félida, observée par Azam ; de Mary Eeynolds, observée par Mac Nish ; de Léonie, observée par P. Janet, etc. Ces sujets vivent successiment deux existences qui ne s'interpénétrent point ; ils passent alternativement d' « états premiers » à des « états seconds » constitués par des expériences personnelles et des mémoires personnelles. Le même individu a deux moi, inégalement intelligents et à caractères distincts : l'un sera très doux, l'autre irascible ; l'un sera une couturière, l'autre une grande dame, etc. Ces deux moi peuvent s'ignorer, ou l'un connaître l'autre et le haïr, etc. — L'hypnotisme tend à créer aussi presque normalement dans ses sujets, à force de multiplier les états seconds de transe, deux personnalités, une personnalité de sommeil à côté de la personnalité de veille, chacune plus ou moins impénétrable à l'autre. C'est ce qui constitue le danger de l'hypnotisme, qui est comme une hystérie provoquée. Dans tons ces cas, l'on a des maladies de Videntité du moi.
2. Par contre, les dédoublements simultanés sont des maladies de Vunité du moi. Le malade peut présenter deux, ou même plusieurs moi, vivant côte à côte, s'ignorant ou se connaissant. Des hystériques se croient doubles, et attribuent une partie de leurs cris, de leur bavardage, et de leurs actions à 1' « autre ». Des fous se soutlètent, pom* punù- ce mauvais colocataire. Miss Beauchamp, observée par Morton Prince, possède jusqu'à quatre ou cinq personnalités, faisant à l'occasion assez mauvais, ménage. On ramène généralement la mediumnité à une cohabitation plus ou moins temporaire de deux moi, le moi second étant « l'esprit » qui profère des messages, les écrit par écriture automatique, etc.
.3. On explique souvent des phénomènes aussi déconcertants pa ■ des troubles nerveux, par des désagrégations fonctionnelles v.cs centres, etc. L'on a raison. Mais cela sert de peu. Car, en l'état actuel de la science, l'on ignore à peu près tout de ces phénomènes physiologiques anormaux, causes certaines, mais
incounues, des maladies du moi. C'est pourquoi les psychiatres ne sont guère encore que des psychologues.
C'est donc toujours à la psychologie qu'il revient de nous éclairer ici. Elle le fait en nous montrant que l'unité du moi, faite de la synergie et du contrôle des fonctions, ne peut que baisser avec cette synergie et ce contrôle : les dédoublements ne sont que de l'anarchie substituée à la monarchie du moi normal, des gouvernements provisoires à la place ou à côté du gouvernement normal. Ils se conçoivent par ce que nous avons dit des désagrégations de la vie psychique (p. 117) et de la dissociation des consciences supraliminale et subliminale. Celle-ci, qui est encore une conscience, continue à fonctionner pour son propre compte, à s'organiser, et doit donc apparaître comme un moi, à l'instar de la première, dont elle est une « coconscience » (Morton Prince). Disposant du même organisme et des mêmes fonctions psychiques, elle a tout ce qu'il faut pour cela. Ajoutez enfin les troubles de la céne.sthésie et de la mémoire : car les personnalités alternantes impliquent des cénesthésies et des mémoires alternantes.
I 3. — Le normal et ï/anormal
Ainsi la patholoç^ie du moi cesse d'être un mvslère dés qu'on a compris la psychologie du moi et de la conscience du moi. De part et dautre, le normal et l'anormal s'expliquent par l'appel aux mêmes fonctions de contrôle, de synthèse, de cénesthésie et de mémoire. Pour peu qu'on envisage ces fondions comme susceptibles de fonctionnements plus ou moins bons, on voit qu'elles expliquent la santé et la maladie, le normal et l'anormal.
D'ailleurs, il n'est pas un des phénomènes morbides ci-dessus mentionnés dont un homme sain ne trouve en lui des ébauches, et souvent même assez vives, à l'occasion de quelque crise passagère. Ainsi nous sommes tous exposés à constater en nous de l'hypertrophie du moi, pour peu que nous soyons malades, ou simplement par trop égoïstes ou passionnés. Dans quelque état de Catigiio intense, nous pouvons ('prouver le phénomène de dépersonnalisation. Nous aliénons normalement tout loublié r-t tout l'inconscient : la sensation du doigt mort peut nous aider à ciimi)rendre les {tauvres fous qui croient morts leurs membres et tout leur corps; il est même heureux alors que nous sachions corriger les lacunes de notre cénesthésie et de notre mémoire par l'appel au témoignage de nos sens externes, ou par la foi aux témoignages des gens avec qui nous vivons. Il y a de véritables substitutions d un moi nouveau à un moi ancien dans les conversions subites, ou dans les transformations brusques que déterminent la puberté ou des maladies comme la (lèvre typhoïde, par exemple. Qui se reconnaît exactement dans l'enfant qu'on lui assure qti'il a été? Nous vivons fréquemment un véritable dédoublement succeaif en passant tous les jours de la veille au sommeil, les idéeii
du matin rejoignant, souvent celles du soir, et 'es souvenirs du dernier rêve réapparaissant quand on s'endort. Enfin, il n'est pas jusqu'îin dédoublemenl simultané dont on ne retrouve l'esquisse dans la cohabitation en nous de nos multiples moi empiriques, sociaux et autres, et dans leurs luîtes, parfois si pénibles. « Je sens deux hommes en moi ». dirait saint Paul. Notre polypsychisme peut même nous en faire sentir bien davantage.