CHAPITRE IX
On définit généralement la sensation Vétat de conscience consécutif à la modification d^un organe sensoriel. Nous allons l. faire une analyse sommaire de ce phénomène ; puis déterminer d'un peu plus près : 2. ses conditions physiques, 3. ses conditions physiologiques, et enfin 4. sa nature psychologique.
Article I. — Analyse sommaire.
Les sensations ne naissent pas spontanément dans la conscience, comme paraissent le faire, par exemple, les souvenirs. Elles y sont la conséquence de deux sortes d'antécédents, l'un physique et l'autre physiologique. D'où trois phases dans l'histoire d'une sensation.
I. L'excitation. — Pour que je voie des couleurs, il faut que des vibrations éthérées viennent du dehors ébranler ma rétine ; pour que j'entende des sons, il faut que des vibrations aériennes viennent du dehors ébranler mes cellules de Corti, etc. Bref, à un organe en repos correspond le zéro de sensation ; et toute sensation positive suppose un organe modifié par quelque excitant. — Cette loi ne se vérifie pas seulement pour les sensations externes, mais encore, et tout aussi nécessairement, pour les sensations internes. La moindre sensation de plaisir, de vertige, de malaise, de douleur, etc. suppose quelque part dans le corps des terminaisons nerveuses mises en branle par quelque excitation physique ou chimique. D'où la distinction d''excitations externes, issues du monde extérieur, et à'' excitations internes, provenant du corps lui-même
' II. L impression nerveuse. — L'excitation, quelle qu'elle soit, détermine un processus nerveux que la physiologie considère successivement : a) dans Vorgane périphérique récepteur, où il
se déclanche (par exemple dans la rétine) ; puis 6) dans le nerf conducteur, le Ion? duquel il chemine sous la fonne de courant ou d'influx nerveux (par exemple dans le nerf optique); puis enfin c) dans le centre cérébral, où il vient subir sa dernière élaboration (par exemple dans les centres optiques). C'est à ce moment que va naître la sensation. Car elle n'est pas encore née : on n'en trouverait pas la moindre trace dans le cerveau ; le processus nerveux reste un processus nerveux jusqu'à la fin de son évolution.
m. La sensation. — C'est donc Vétat de conscience proprevicnt dit. Son originalité éclate d'emblée. Bien qu'il soit déterminé par ses antécédents, il leur apparaît immédiatement hétérogène et irréductible ; il semble surgir à l'appel d'une baguette de fée. H est déjà difficile d'assigner une ressemblance intelligible entre le phénomène physique de l'excitation, choc ou vibration, et le processus nerveux qui lui fait suite ; mais il est totalement impossible de concevoir une ressemblance quelconque entre ces phénomènes et un son, une couleur, une odeur. Empiriquement donc, on ne peut qu'accepter la sensation comme elle se présente, c'est-à-dire comme une création de la vie psychologique.
Toute sensation révèle à l'analyse quelques aspects qu'il importe de relever.
1. Premièrement on y discerne l'intervention efficace des trois facultés, ce qui a fait parler des trois éléments représentatif, affectif et actif de la sensation, a. IPélément représentatif est constitué par la « qualité sensible » elle-même, par le proprium quid qui est objet de connaissance : couleur, son, odeur, etc., et qui nous sert à distinguer une qualité d'une autre (lualité, une odeur d'un sou, une odeur de rose d'une odouid'œillet, etc. h. ^élément affectif est le sentiment de plaisir ou de douleur qui accompagne la connaissance de la qualité, et la pénètre d'une sorte d'atmosphère émotionnelle ; une odeur d'œillet est plus ou moins agréable ou désagréable à sentir. r. L' clé ment actif est la réaction qui prolonge la sensation par quelque mouvement organique ; l'odeur d'œillet, une fois sentie, incite à la respirer de nouveau, à se saisir de la fleur ; elle déclanche les processus d'attention et leurs accommodations sensorielles, etc.
2. Deuxièmement il y a lieu de distinguer dans l'élément représentatif, qui eàt l'eâsentiel de la sensation, Vacte de connais-
mnce et la qualité connue ; pins précisément, la fonction et son abjet. Dans une sensation de bleu, par exemple, il y a le bleu que je connais, et la connaissance que je prends de ce bleu Un dictionnaire psychologique bien fait ne manquerait pas d'avoir des substantifs distincts pour ces deux choses et de les exprimer séparément. C'est ainsi que les Grecs séparaient VmstJiésis de Vaisthéton, etc., et que le latin si précis de la scolastique opposait au moyen âge la sensatio aux sensata, la VISIO aux visa, Vauditio aux audita, etc. Nous avons vu qup les langages modernes se prêtent mal à la notation de ces nuances capitales, et que l'on dit indifféremment que l'on a une sensation de bleu et que le bleu est une sensation ; un seul et même mot servant à désigner amphibologiquement la fonction et son objet (p. 17).
3. Troisièmement il faut distinguer enfin dans la qualité sensible elle-même sa nature spécifique et son intensité. Une couleur, un son, une odeur, etc., en plus de leur qualité même, présentent des degrés variables de vivacité et de force dans cette qualité; c'est cela qui leur constitue un coefficient quantitatif d'intensité (p. 53).
Il nous faut maintenant revenir sur nos pas et considérer d'un peu plus près chacune des trois phases physique, physio logique et psychologique de la sensation.
Article II. - L'excitation.
Les principaux problèmes à poser sont ceux a) de la nature des excitants, b) de la nature de V excitation, et enfin c) des rapports de V excitation et de la sensation. Les deux premiers ne relevant pas directement de la psychologie, quelques mots^ suffiront ici.
1. Nature des excitants. — Ce problème revient à la physique et la chimie. Ou il s'agisse d'excitations externes ou d'excitations internes, ce sont toujours des corps qui les déterminent, et c'est à la physique et à la chimie à définir la nature de ces corps. On sait qu'elles les réduisent en dernier lieu à des agrégats de molécules et d'atomes. Ainsi constitués ils agissent sur nos organes sensoriels, soit par contact de leurs masses (toucher), soit par dilution de leurs éléments (goût), soit par émission d effluves et de particules (odorat), soit enfin par communication de mou veraents transmis à travers un milieu vibratoire (ouïe. vue. sens thermique).
Beaucoup d'émissions et de vibrations sont sans doute perdues pour nous, faute d'organes appropriés pour les recueillir. L'oreille ne se
lu
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montre sensible qu'aux vibrations aériennes allant de 12 à 37.000 à la seconde (ce dernier rhiffre correspondant au cri de la chauve-souris, que beaucoup n'entendent pas). L'œil ne perçoit ni les rayons infra-rouges, ni les rayons ultra-violets, dont la physique établit l'existence aux limites inférieure et supérieure de la gamme des couleurs spectrales. Le sens thermique, enfin, est très limité dans sa sensibilité aux vibrations moléculaires qui lui donnent les perceptions du chaud et du froid : l'extrême chaud etlextrême friùd subjectifs ne montent pas très haut et ne descendent pas très bas sur léchelle des températures objectives. Ainsi les gammes de nos sensations sont assez limitées et ne se rejoignent point. Kéunies, elles constituent une série discontinue, dont les hiatus correspondent mal à ce que nous savons par ailleurs de la continuité de la nature. En particulier nous n'avons point d'organes pour percevoir directement les phénomènes électriques, les rayons X, etc.. qui ne nous deviennent perceptibles qu'indirectement, grâce à la ruse des pliysiciens les amenant à impressionner nos sens ordinaires et à nous donner des sensations lumineuses, musculaires, etc. On conçoit déjà par là la possibilité de sens autres, ou plus riches, que les nôtres.
II. Nature de l'excitation. — Elle varie selon les excitants et selon les organes. W'imdt a cru pouvoir dire qu'elle est mécanique (toucher, ouïe, vue) ou chimique (goût et odorat), ce qui lui fait parler de « sens mécaniques » et de « sens chimiques •>. On tend actuellement déplus en plus à dépasser cette distinction, et à ramener le dernier effet de l'excitation à une désintégration chimique des cellules sensorielles terminales.
Quelle que soit la nature objective de l'excitation, ce qu'il nous importe de marquer ici, c'est qu'elle n'est qu'une excitation, c'est-àdire qu'elle met en jeu des énergies qui la dépassent. Quand il y a causalité, il y a égalité de l'action et de la réaction, égalité de l'antécédent et du conséquent. Au contraire, quand il n'y a qu'excitation, il y a inégalité de ces termes, la réaction est plus forte que l'action, et le conséquent que l'antécédent. C'est ce qui a lieu ici, l'excitation sensorielle ne faisant que déclancher les forces physiologiques et psychologiques de la sensibilité. Nous trouvons donc une application de la « loi d'énergie croissante « (p. 46). C'est pourquoi la sensation ne peut être considérée I comme le simple elTet de son excitation, et pourquoi encore leurs rapports ne seront jamais ceux d'un pur antécédent et d un pur conséquent, comme il arrive dans le monde mécanique, où celui-ci est fait de la même énergie que celui-là. L'importance des facteurs internes apparaît souveraine; la sensation est un acte vital que le facteur externe de son excitation ne suffit |ias à expliquer.
m. Excitation et sensation. — Le troisième problème est par excellence celui de la psycho-physique, dont noue allons rapidement mentionner les principaux résultats.
§ 1. LkS différents seuils Kl LA SENSIBILITÉ DIFFÉRENTIELLE
Les seuils. — Pour déterminer ime sensation, l'excitation doit réaliser deux condiliomj. Il faut premièrement que l'exci-
tant soit d'une nature appropriée : pas de vision sans vibrations éthérées. H faut deuxièmement que l'excitation soit d'une intensité suffisante : des vibrations éthérées trop faibles ne seront pas perçues. La perceptibilité de l'excitation se définit donc par son coefficient d'intensité, que les psychophysiciens ont eu à établir dans chaque cas. Ils ont eu d'abord à préciser pour chaque sens un minimum de perceptibilité, qui n'est que le « minimum de conditions requises » pour l'exercice de ce sens, n y a ainsi un minimum visihile, un minimum audihile, etc. Au-dessous, l'excitation peut décroître et garder encore une valeur positive ; mais il n'y a plus de sensation. C'est pourquoi au minimum d'excitation perceptible correspond ce que Fechner appelle le « seuil primitif de la sensation ». — D'autre part au-dessus du minimum, l'intensité de l'excitation peut croître et faire croître parallèlement avec elle l'intensité de la sensation, ce dont nous sommes avertis subjectivement par un sentiment de différence dans la sensation. De là un nouveau problème, qui est d'établir un nouveau rapport entre les accroissements de l'excitation et les accroissements de la sensation. Chaque degré d'accroissement senti constituera un seuil nouveau, un « seuil différentiel ». — Enfin la perceptibilité de l'excitation n'est pas indéfinie; il y a une limite où l'intensité de celle-ci peut continuer à croître tandis que l'organe cesse de s'y montrer sensible. C'est le maximum perceptible, auquel correspond Vacmé, ou l'intensité ultime, de la sensation.
Sensibilité fondamentale et sensibilité différentielle. — I. —Par suite de ces déterminations de minimums, d'accroissements et de maximums dans l'excitation, d'une part, et de seuils primitifs, de seuils différentiels et d'acmés dans la sensation, d'autre part, on est amené à établir une distinction essentielle dans la sensibilité. Il j a pour tout sens une sensibilité fondamentale, qui est son impressionnabilité à telle qualité d'excitant; celle de l'œil, par exemple, aux vibrations éthérées; et une sensibilité différentielle, qui est son impressionnabilité au quantum de cet excitant, celle de l'œil aux différentes intensités des vibrations éthérées. C'est l'a sensibilité fondamentale qui rend compte de la qualité des sensations, corrélative à la qualité des excitants. Et c'est la sensibilité différentielle qui rend compte de l'intensité des sensations, et de leurs divers seuils corrélatifs à l'intensité des excitations.
II. -— Mais il convient d'élargir encore le concept de la sensibilité différentielle. Elle ne nous instruit pas seulement sur les différences d'intensité, qui surviennent dans une excitation donnée, mais encore sur les différences d'excitation à excitation, et plus généralement sur toutes les variations d'excitations. Il est bien remarquable, en effet, que nos sens paraissent moins sensibles aux excitations elles-mêmes qu'à leurs variations et différences. Dans son champ visuel l'œil est attiré tout de suite
^^^ COURS dl: psychologie
narce qui brille et se détache, et surtout par ce qui se moût : tel objet pa se inaperçu qui se fait percevoir dès qu'il se déplace. Immob.les dan Sn bain nous y perdons la sensation de la température de 1 eau, m. s nou a'relrouier dès que nous remuons nos membres. Le meun.er qui Rendort au bruit de son moulin, se réveille des que le moulm s ar.^te. Les contac s prolongés deviennent insensibles ; les changements de on- Ucts les frotLmenU, etc.. sont immédiatement perçus. Toute douleur endort en durant, mais se réveille dès qu'elle -- e c. e^c. C est en celaaue consiste lœuvre dinconsnence de 1 habilude (p. 88), que nous pouvon m'nlenant expliquer. Nos appareils sensone s une fo.sexcUe., ne peuvent quépuiser les effets de cette excitation : i s tendent a s equ iL'erTe. l'eur 'excitant ; ils donnent donc une sensation q.n ne pe, t qu diminuer et glisser rapidement vers l'inconscience- ^ f ^ ,^Jj^^"^ «^^^^^^^^ In,- ^'n,<num<^ement par excitation continue. Cette loi d assoupissemem loi d '^**^"f;^^'"*' ",,^"' , .g ,é,.,ii par variation des excitations, variation est «J^^^b^.^^'^ P;^^ "^e^;^^ La sensibUUé di/rerentielle n'est
o:f/r:: :;-5 ^'^ aux r^a.1" queues quelles puissent être. C'est elle que la ''«''^'^''"; *;" mullioles sentiments de différences et de rapports, ''"•T.ntolustardToÏÏel principal de lintelligence proprement dite ; Ja^Sli^encee^'avai^^^ perception et conception
'Vo^ nous en tenir au seul domaine de l'e^P-'-^/^-f^f^X-el q„. la sensibilité différentielle nous y fait connaître ;/ J^^ 3^";^^ Tintensiié en plus et en moins, dans les sensations ce qui fou.n ra sa a intensité, en piu^ auantité • 2. les différences de qualités a
P"^;:rfo;deLn L nc^^rf idée de' multiplicitéf 3. les différences de ZXurtfZ^es eTde positio,is des objets, principe de notre idée d ^ilfTleVdifférenccs de succession Aes sensations, principe de notre idée de temps 5 les différences conjuguées des positions et des successio,is,
^T^it^^oifdJl^ï:^!^^^^^^
exa-érée p^r les philosophes qui ont professé la heor.e que « nous ne rnfnnp des différences» (Hobbes. Spencer, etc.), et que, dans 1 hypo- Te oùTente « contrasterait avec autre chose, nous
seiï^s dans l'u ,iCi,Ué d'avoir la moindre sensation. - Hypothe.e a lu t le mo ns irréalisable ; car le champ des excitations ne cesse de er lânt'-h i des excitations externes, assuré par un univers perpevaiier. lani uc excitations nlernes, constam-
tu.llementen mouvement, que ^^^1"' ^^^ \^^„i ,^ „^^i, hypothèse fausse
n.nt --';:,f;f;'; : ,t rrôeï^sêr;^^ rondaLntale. Déj.
F::;:nr a^ H -^ :;" V-me sensation doit exister r v elle-même T [. îonfi ter avec d'autres, et posséder sa qualité ,.iopre, ante- Hvanl de '^"" '^•:'^^^ ^'^j ^ ,,,,„, „, uniouir la dislinrtion de la sensi- ••'.^\'''',%^T'''I;'?'eTieia s nsibililé différentielle. Celle-là est notre
S;r^t nrtrôr^rbi:::;: ":; îr^nsibiUtedifferentieUe l-em. porle de beaucoup sur la sensibilité fondamentale.
Seuils primitifs
T. Une première série de recherches psycho-physiques conf^iste donc à déterminer pour chaque sens sa limite inférieure d'exercice, son minimum d'excitation perceptible, correspondant au seuil primitif de sa sensation spécifique. — Eecherches délicates ; car 1. il est difficile déjà d'assigner le zéro de sensation qui doit servir de point de départ aux expériences. C'est ainsi que nous n'avons jamais de zéro de sensation lumineuse, par suite de la présence dans l'oeil de la « lumière idio -rétinienne », lumière qu'il produit lui-même, ce qui fait que la sensation de noir est encore une sensation optique. Le noir est une couleur ; les aveugles absolus ne la perçoivent pas plus que le rouge ; c'est une légende qui les fait vivre « dans des ténèbres éternelles ». Or tous nos sens étant ainsi toujours plus ou moins en exercice, leur zéro de sensation est toujours plus ou moins relatif. — 2. L'impressionnabilité des sens varie selon les gens, selon les circonstances 'de fatigue ou de fraîcheur, de maladie ou de santé, de plus ou moins grande délicatesse innée ou acquise des sens, d'attention ou d'inattention, etc. Les psycho-physiciens ont donc dû établir la fiction utile d'une sensibilité normale, et réduire à des moyennes les résultats de leurs longues et délicates expérimentations, faites selon des techniques et des méthodes appropriées. (Cf. les traités spéciaux.)
II. A titre d'exemple, voici les minimums perceptibles déterminés pour le seul sens du toucher avec V esthésiomètre de Weber, C'est une sorte de compas, mesurant l'écartement de ses branches. Le « test » est l'écartement minimum des pointes qui, simultanément appliquées sur la peau, donnent deux sensations ; plus rapprochées, elles ne donneront plus qu'une seule sensation. Cet écartement varie de 1 à 68 millimètres, selon les régions : 1 millimètre à la pointe de la langue ; 2 à la pulpe des doigts ; 4 aux lèvres ; 7 à 11 aux doigts ; 11 à 20 au visage ; 32 au dos de la main ; 41 aux bras ; 54 à la nuque et au thorax ; 68 au milieu du dos.
I 3. — Seuils différentiels. Loi de Weber
On pourrait supposer que la sensation, une fois déclanchée par l'excitation, continue à croître avec la même régularité qu'elle, à chaque accroissement d'intensité dans l'excitation correspondant un accroissement égal d'intensité dans la sen-
sation. Toute différence d'excitation donnerait alors le senti, ment d'une dilïérence dans la sensation. Tel est, en effet, l'avis du sens commun, facilement convaincu que deux bougies allumées éclairent deux fois plus qu'une bougie. C'est là une erreur.
Sans doute l'intensité de la sensation croît en même temps que l'intensité de l'excitation, et dans le même sens ; mais elle croît beaucoup moins régulièrement, et surtout beaucoup moins rite. Une fois arrivée à son acmé, elle cesse même de croître. Il y a donc un retard manifeste de la sensation sur son excitation.
Ce retard est. en outre, progressif : plus une excitation initiale est forte, plus doit être fort son accroissement, pour que soit donné le sentiment d'une différence dans la sensation. C'est ainsi qu'on remarque la lumière d'une bougie ajoutée à une bougie, mais non pas ajoutée à cent bougies. « L'obscure clarté qui tombe des étoiles » ne se fait pas sentir en plein jour ; cependant les étoiles brillent en même temps que le soleil. Le craquement des meubles, qui s'entend la nuit, ne s'entend pas de jour, etc., etc. Weber le premier remarqua ce retard de la sensation et en établit la loi pour les sensations de poids. Fechner, Wundt, etc., appliquèrent ses méthodes aux autres sensations. Méthodes qui se ramènent toujours à déterminer de quelles excitations additionnelles il faut augmenter une excitation initiale pour donner le sentiment d'une différence dans la sensation. Ce qui permet d'établir une série de seuils différentiels pour chaque sensation.
Prenant toujours pour type une sensibilité normale, considérée un pou en deçà du minimum et du maximum perceptibles, Weber établit sa loi que le « rapport entre Vexcitation initiale et Vexcitation additionnelle est sensiblement constant pour une sensation donnée ». Il est de 1 /3 pour les sensations de pression, de température et de son, de 1/17 pour les sensations musculaires, de 1 /lOO pour les sensations lumineuses, etc. C'est-à-dire que pour sentir un accroissement ou une diminution dans la sensation de pression, il faudra ajouter ou enlever 1 /3 du î)oids initial, 100 grammes s'il est de 300, 1 kilogramme s'il est de 3 kilogrammes, etc.
I 4. — La loi psy<:ho-phystoue db Fechner
La loi de Wober ne concerne que les retards de la sensation sur l'excit.ilion, et ne mesiirt; que rexcitalion. Fechner crut pouvoir aller plus loin et mesurer la sensation elle-même, de façon à se donner deux pnindcurs mathématiques, l'une fonction de l'autre. Pour cela il établit d'abord
expérimentalement pour une sensation donnée la suite de ses seuils différentiels, à partir de son seuil primitif ; puis il prend pour unités de sensation les intervalles entre deux seuils, et dit que la sensation située après le quatrième seuil, par exemple, doit être composée des quatre sensations précédentes plus une unité nouvelle. Dès lors, ayant les deux grandeui's mathématiques cherchées, il formule sa fameuse « loi psychophysique» : la sensation croit comme le logarithme de l'excitation. C'est-àdire que Texcitation croissant en progression géométrique (par exemple comme dans la série 1, 2, 4, 8, 16, etc., chaque terme étant égal au pi'oduit du précédent multiplié par la raison 2), la sensation croîtra en progression arithmétique (par exemple comme dans hi série 0, 1. 2, 3, 4, etc.) l'ar sa formule, Fechner pensait poser les bases dune psychologie mathématique, et donc faire rentrer la psychologie dans le domaine des sciences mathématiques appliquées, où sont déjà les autres sciences de la nature. / Cette immense ambition a été déçue et devait l'être (p. 55). L'erreur fondamentale de F'echner est précisément dans ce qu'il croit sa découverte fondamentale, dans cette unité de sensation, qui est la pièce maîtresse de la théorie. Non pas qu'il pratique ici une mesure de la sensation quant à sa qualité ; on le lui a souvent reproché, mais bien à tort, semble-t-ii. 11 ne parle que de mesurer l'ijifeusité de la sensation, ce qui seul lui importe en etfet. Mais cela même est impossible. Cette intensité, qui est réelle, n'est pas mathématiquement mesurable, comme nous l'avons vu. Surtout elle ne l'est pas directement. Or la présomption de Fechner a été de la mesurer directement, par rapport à ellemême, d'envisager ses degrés successifs comme des grandeurs commensurables l'une par l'autre. Rien de plus arbitraire en vérité. Car les degrés antérieurs n'existent plus qu'en souvenirs quand apparaissent les degrés posléi-ieiirs. La sensation d'après le seuil 4 ne contient pas plus les sensations d'avant ce seuil que ma douleur névralgique d'aujourd'hui ne contient ma douleur névralgique d'hier. Enfin il est arbitraire encore de déclarer égales les intensités situées entre les seuils (si incertains d'ailleursl ; car aucune vérification expérimentale de ces égalités n'est concevable; elles sont donc purement imaginaires, et inventées pour la théorie.
La loi de Fechner n'est donc pas une loi scientifique. Telle quelle, elle est une métaphore mathématique exprimant assez heureusement la loi de Weber, c'est-à-dire, le retard de la sensation sur l'excitation, retard que figure agréablement celui de la progression arithmétique sur la progression géométrique.
' Article III. — L'impression nerveuse. I 1. — Les activités physiologiques dans l'appareil