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SENSORIEL

I. D'abord dans l'organe périphérique. — Celui-ci apparaît comme l'épanouissement du nerf sensitif en une infinité de cellules terminales, qui constituent une sorte d'appareil récepteur. Ces « terminaisons sensorielles » sont préadaptées à re-

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cueillir, dans la diversité des phénomènes externes ou internes, une série déterminée de mouvements, chocs, vibrations ou l)ressions, etc., à laquelle elles se montrent sensibles en restant insensibles à toutes les autres. Ce sont donc des organes de sélection très bien différenciés. Leur spécialisation est fort nette : l'œil ne perçoit que les vibrations éthérées, le sens thermique que les vibrations moléculaires, etc.

Ces organes varient d'espèce à espèce, quant à leur forme, quant à leur constitution interne, et quant à leur sensibilité. Les \-ibrations éthérées ne sont pas reçu&s de même façon par les infusoires, par les poissons, i)ar les oiseaux, par les quadrupèdes, etc. H y a lieu d'établir une anatomie et une physiologie comparée des organes sensoriels dans la série animale. Cette étude y découvre une différenciation et une perfection croissantes à mesure : 1. qu'on monte dans la série, 2. que croît l'importance biologique de l'organe (d'oii l'excellence de la vue chez les oiseaux, de l'odorat chez les quadrupèdes, etc.). 3, que l'usage le fortifie (inversement les animaux des cavernes tendent par non-usage à devenir aveugles, etc.). L'homme, chez qui l'intelligence supplée souvent aux sens, est toujours inférieur à quelques animaux pour chaque sens (si l'on excepte l'ouïe, qu'il a excellente, à cause sans doute de l'usage de la parole) ; dans l'ensemble il a ce qu'il lui faut. Notons que les sauvages ont de meilleurs sens que les civilisés, et les paysans que les citadins, toujours pour des raisons d'exercice.

II. Le nerf. — Il est l'organe conducteur qui reçoit le courant nerveux déterminé dans l'organe périphérique et le propage jusqu'aux centres rér(^braux. Ne fail-il que conduire? Ne transforme-t-il pas l'intensité ou la qualité du courant? Hsl-il vraiment, comme on le pense généralement, un conducteur indilTérent? Ces questions attendent encore une réponse déflnitive. — Le courant nerveux lui-même serait, selon les uns, d'ordre mécanique, une simple transmission de vibrations, selon les autres d'ordre chimique, une propagation de désintégrations. Il est plutôt lent, de 30 mètres à la seconde en moyenne chez l'homme. .

III. Les centres. — Ils paraissent jouer le rôle principal dans la sensation, comme dans nos fonctions physiologiques.

1" D'une façon générale, tous les centres, ceux de la moelle aussi bien que ceux du cerveau, apparaissent comme des organes de jonction entre les nerfs scnsitifs (ou afférents ou centripètes), et les nerfs moteurs (ou efférents ou centrifuges). Ils transforment les excitations en réactions, comme il se voit dans les réflexes, et déterminent la « décharge nerveuse » qui ira quelque part contracter quelque muscle ou quelque glande, déclanfher un mouvement ou une sécrétion. Celte décharge nerveuse libère souvent de grandes énergies; elle peut ressembler â une véritable expie-

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sion, comme on le remarque dans le réflexe du tressaillement, où il y a unetelie disproportion entre l'excitation et la réaction. — Ce rôle purement phvsiorogique est celui des centres de la nutrition, de la circulation, localisés dans le bulbe, notre plus vieux cerveau, qui préside à nutre vie végétative ; c'est aussi celui des centres moteurs, localisés tant dans la moelle que dans le cerveau (cf. les traités de physiologie).

2° Les centres sensoriels jouent le rôle psycho-physiologique d'élaborateurs de la sensation, ou plutôt du phénomène cérébral qui lui correspond et qui s'intercale entre l'excitation et la réaction. Ces centres sont également bien localisés, on les trouve dans le cerveau moyen, dans la (> zone sensitivo-motrice » : le centre de la vision dans les lobes occipitaux, le centre de l'audition dans les circonvolutions supérieures du lobe temporal, les centres du goût et de l'odorat dans la circonvolution de l'hippocampe, etc. — D'après la théorie généralement admise, le rôle des centres sensoriels serait prépondérant dans la sensation ; encore faut-il noter qu'on ne sait rien de bien définitif sur le détail de leur fonctionnement, sur la part qu'y prennent les cellules et les fibres, la substance grise et la substance blanche, etc.

S** Pour rassembler ici tout ce qui concerne la physiologie cérébrale de nos fonctions intellectuelles, il nous faut dire un mot des centres d'idéation. Le phénomène cérébral de la sensation doit être assez simple, si on le compare aux phénomènes cérébraux des opérations intellectuelles qui élaborent les sensations. Le temps entre l'excitation et la réaction se prolonge encore, tandis que se déroulent les processus si compliqués de l'association, de la mémoire, de la réflexion, de la pensée, enfin de toutes nos opérations intellectuelles. Les psychophysioiogisles, par l'hypothèse des centres d'idéation, ont pensé pouvoir assigner à chacune de ces opérations son lieu de fonctionnement organique. Mais les localisations des diverses fonctions du langage, les premières qu'on ait cru pouvoir établir en cet ordre, sont aujourd'hui plus que discutées. Si bien que toute localisation, et même jusqu'à l'existence, de centres d'idéation, reste problématique. On ne saurait guère dépasser l'affirmation que les conditions physiologiques de toute fonction intellectuelle sont à chercher dans les hémisphères, c'est-à-dire qu'il faut un cerveau pour penser. De là les ra;>ports empiriques certains, mais imprécis, que nous avons constatés enUe le développement de la conscience et celui du cerveau. La physiologie de la pensée proprement dite est encore inexistante.

I 2. — La « SPÉCIFICITÉ DES APPAREILS SENSORIELS »

I. Exposé. — Elle fut découverte au commencement du XJX® siècle par Millier. H y a « spécificité » de ce fait que ce sont les nerfs sensoriels, pris dans leur ensemble, qui déterminent et « spécifient » la qualité sensible perçue. De quelque façon qu'un nerf soit ébranlé, il donnera une sensation qui sera toujours de même « espèce » : le nerf optique, des sensations lumineuses et colorées ; le nerf acoustique, des sons, etc.

D'oii : 1. si l'on applique à un seul et même appareil sensoriel des excitants de natures diverses, la qualité sentie restera tou-

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jours de même espèce. Par exemple, que l'on excite le nerf optique, soit en faisant tomber des vibrations éthérées-sur la rétine, soit en sectionnant le nerf, soit en l'électrisant, soit en faisant prendre au sujet de la belladone, soit en pressant le globe oculaire etc.. il y aura toujours sensation de lumière et de couleurs. Un coup de poing sur l'œil suffit à « faire voir 36.000 chandelles ». — 2. Si l'on applique un seul et même excitant à différents appareils sensoriels, cliacun d'eux réagira en donnant sa sensation spécifique. Par exemple, l'électrisation du nerf optique est perçue comme éblouissement : celle du nerf acoustique, comme sonorité ; celle du nerf gustatif , comme saveur, etc.

Quant à dire si la spécificité tient à l'organe récepteur, ou au nerf conducteur, ou au centre, ou enfin à tous ces éléments à la fois, c'est ce qui n'est pas absolument déterminé. Helmlioltz pense, conformément à la théorie de l'indifférence des nerfs conducteurs, que l'activité essentielle revient au centre ; que l'on doit donc avoir une sensation visuelle dès que les centres optiques fonctionnent, quelle que soit l'excitation qui détermine le jeu de ces centres. D'oîi cette hypothèse paradoxale : si l'on pouvait coudre le nerf optique au centre auditif, l'on entendrait des couleurs : et si pareillement l'on cousait le nerf auditif au centre optique, l'on verrait des sons, etc.

II. Critique. — Celte doctrine a été contestée, en particulier par Lotie et par M. Bergson. Elle méritait de l'être, à cause de la saveur idéaliste que lui a donnée HelnihoUz. Son interprétation des faits, tendant à établir que la qualité sentie lient exclusivement aux processus centraux, implique 1 indifférence et l'inactivité, non seulement du nerf conducteur, mais encore de l'organe périphérique, et, qui pis est. de l'exrilant lui-même. Celui-ci ne serait plus qu'tm excitant au sens exclusif du mot, un simple déclencheiu" d'une aclivilé, au travail et aux résultats de laquelle il resterait étranger. L'image perçue serait donc purement cérébrale, quanta sa nature, et quant à sa première localisation. (Nous examinerons ce point plus tard. p. 280. Ainsi l'idéalisme, faisant de la conscience le créateur de l'univers, aurait une base scienliûque. — Mais la science pro teste tout de suite là contre. Si l'efticacité du nerf conducteur n'est pas prouvée, celle de l'organe périphérique l'est par sa loi de spécialisation ,p. lo2); car la rétine n'est pas sensible à n'importe quelle excitation, mais exclusivement à celle des vibrations éthérées ; de même des autres organes périphériques, tous bien spécialisés. Et par là se trouve prouvée l'efflcacité de l'excitant normal lui-même, qui provoque, soutient et nourrit l'image perçue. Pas de vision normale de rouge ou de bleu sans les vibrations éthérées correspondantes, ni en dehors de leur action. La science force donc à reconnaître une objectirité pliydque à la sensation, objectivité proportionnelle à l'action de son excitant normal. — Que si des excitations anormales peuvent nioLlre eu branle l'appareil sensoriel,

comme dans les cas cités, cela n'a rien de miraculeux ; car cela revient aux cas de riialUicinalion et du rêve lui-même, où une excitation interne joue le même rôle sui'érogaloire, et d"Dnne lieu à d'anciennes sensations de se réveiller et de fonctionner sans leurs excitants normaux. L'idéalisme de l'hallucination et du rêve présuppose le réalisme delà sensation. De quelque façon qu'un appareil sensoriel soit amené n réagir, il ne saurait réagir que selon son expérience antérieure et selon son mécanisme natui'el.

III. Conclmion. — La seule conclusion scientifique que comportent les faits, d'ailleurs incontestables, invoqués par iMûller et Helmholtz. c'est celle de la subjectivité physiologique des sensations, aussi réelle, mais pas plus, que leur objectivité physique. Ils vérifient la formule d'Aristote, selon lequel la sensation est l'acte commun du. sens et de son objet : la spécification de la qualité sentie ne peut pas ne pas tenir des deux.

Parlant, toute modification d'un appareil sensoriel, pris dans son ensemble, organe, nerf et centre, entraînera forcément quelque modification de kl qualité sentie. Or ces appareils varient sensiblement dans la série animale, comme le montre la physiologie comparée. Les yeux à facettes des insectes, les cellules rétiniennes mal ditîërenciées des animaux inférieurs, doivent faire voir à ces êtres d'autres couleurs que ïes nôtres, tout en leur faisant percevoir le même monde d'excitations objectives. Nous-mêmes, nous ne sommes assurés d'avoir les mêmes gammes de couleurs et de sons que grâce à l'hypothèse de l'identité spécifique de l'organisme humain chez tous les hommes. Car de vérifier ce point directement, cela nous est interdit par lincommunicabililé des consciences. Encore savons-nous que cette identité d'espèce laisse place à des variations individuelles, qu'il y a des altérations de loeil entraînant l'arbromatopsie, ou perte des couleurs, et le daltonisme, ou confusion de couleurs (surtout du rouge et du vert : « pour les daltonistes, les cerises ne sont jamais mûres »). Non seulement donc d'autres sens que les nôtres sont possibles pour les excitations qui jious échappent, comme nous l'avons dit (j). 146); mais encore des sensations différentes 'tes nôtres sont possibles pour les excitations que nous percevons', lorsqu'elles sont recueillies par des appareils sensoriels différents des nôtres. Ainsi se vérifie le vieil adage scolastique : Receptum recipitur ad modum recipientis.

Article IV. — Nature psychologique de la sensation.

Psychologiquement nous avons à la caractériser successivement comme fonction de connaissance et comme donnée sensible, comme sensatio et comme sensatum.

I i. — ^ La SENSATION, FONCTION DE CONNAISSANCE

I. Elle est une connaissance. — Cependant on l'a souvent nié. L'école cartésienne réservait toute connaissance aux idées, et déniait à la sensation le pouvoir de nous renseigner sur la nature des choses. Malebranche, en particulier, ne lui rccon-

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naissait qu'un rôle utilitaire, celui de provoquer les réaf^i--"^ du corps ; et le pragmatisme contemporain a souvent brodé suï ce thème.

Ce proljlème s'éclaii'e par la distinction que nous avona donnée. Les sensations, prises pour des qualités sensibles et des sensata, ne sont pas en effet des connaissances, mais des « connus ». Encore cette matière de la connaissance reste-t-elle inéliminable ; la science la x)lus abstraite de l'univers sera toujours la science d'un univers sensible et qualitatif. Mais les qualités sensibles ne peuvent nous être connues que par un acte positif de connaissance, celui de la sensation envisagée comme fonction. Cet acte, c'est l'intelligence elle-même en son premier exercice. Voltaire a raison de dire que le miracle de la connaissance éclate tout aussi bien dans la sensation d'un enfant que dans les méditations les plus sublimes d'un Newton.

Malebranche et les pragmatLstes ont donc tort de réduire la sensation à la réaction de l'organisme à une excitation. Cela, c'est le réflexe ; l'originalité de la sensation est d'insérer entre l'excitation et la réaction la cormaissance d'une qualité sensible. Sans doute cette connaissance est utile à l'action, puisqu'elle la dirige ; mais son utilité ne fait pas sa nature, qui reste celle d'une activité intellectuelle.

11. Elle est une intuition. — On ne saurait définir la première connaissance .sensible, puisqu'on ne saurait la ramener à d autres. La dénoniinalion qui lui convient le mieux est celle d'intuition (p. 103). L'intuition sensible offre les mêmes caractères que l'intuition conscienlielle : elle est aussi immédiate qu'elle, aussi absolue, aussi certaine; elle présente la même compénétration directe de l'objet et du sujet; et il n y a pas plus moyen de douter de la réalité des données externes que de la réalité des données internes. C'est donc bien à tort que les cartésiens ont voulu opposer sur ce point l'expérience interne à l'expérience externe (p. 104). oubliant que l'expérience interne est encore une expérience sensible, spécialisée aux sensations internes, qui sont de même nature et de même jeu psycho-physiologique que les autres. Le moi est connu de la même façon que le non-moi ; les deux objets diffèrent, mais non pas les deux modes de connaissance.

Et de même que l'intuition conscientielle est la connaissance primitive et indifférenciée que supposent et développent nos connaissances ultérieiu'es et plus parfaites du moi, l'intuition sensible est la connaissance primitive et indifférenciée que supposent et développent nos connaissances ultérieures et plus parlaites de l'univers, toutes nos perceptions, tous nos concepts, toutes nos sciences. Selon le proverbe, il est inutile de parler de couleurs à un aveugle; cetaveugleeùt-il toutes les connaissances rationnelles de l'optique, il lui manquera toujours l'intuilion initiale qui seule lui donnerait la connaissnnco du rnn^n et du bleu. Une intuition se

possède d'emblée, pleine et complète, ou ne se possède pas du tout. Ainbi toutes nos connaissances pratiques et théoriques, étant à base d'expérience, sont à base d'intuitions sensorielles ; et leur valeur dépend de la valeur de cette base ; on ne saurait renier la sensation, sans renier du même coup toutes les connaissances qui s'y appuient (cf. en philosophie le problème de la valeur de la connaissance).

/ m. La « sensation pure ». — On peut déjà voir par là quelle

difficulté l'on doit éprouver à réaliser une « sensation pure », c'est-à-dire l'intuition pure d'une qualité sensible, dégagée des connaissances ultérieures qui viennent à chaque instant la compliquer, l'élaborer et la transformer. Chez les individus adultes, les sensations se muent instantanément en perceptions ; ce qui paraissait ne devoir être que la connaissance d'une « qualité », se trouve être la connaissance d'un « objet », et d'un objet tout de suite reconnu et intégré à notre univers familier. Quelle distance, par exemple, entre la sensation candide d'une tache sombre étalée sous nos yeux, et la perception de cette tache tout de suite reconnue pour un pré vert étendu à l'ombre d'une église, au creux d'un vallon. Perspectives, souvenirs, savoirs pratiques, etc. : tout vient submerger l'intuition sensible qui n'en peut mais ; nos connaissances acquises écrasent nos connaissances immédiates sous leurs alluvions. Il faut, selon le juste mot de Ruskin, qu'un peintre retrouve 1' « innocence de l'œil » pour revenir à l'intuition immaculée des couleurs et des formes, pour se mettre en communion immédiate avec la nature, que lui cache le voile opaque de ses perceptions habituelles. Aussi faut-il reculer le stade de la sensation pure jusqu'au premier exercice des sens, et la chercher soit chez les nouveaux nés, soit chez les aveugles-nés opérés de la cataracte congénitale. Chez nous, elle n'est qu'un étatlimite. Nous ne saurions en approcher qu'en cessant de percevoir à notre ordinaire ; comme par exemple, lorsque nous voyons à l'envers une page de journal, ou lorsque nous regardons un paysage la tête renversée et entre les jambes, etc. Il n'y a plus guère alors pour nous que des couleurs et des sensations visuelles pures.

iV. Durée de la sensation. Mesure des réactions sensorielles. — Si instantanée qu'elle paraisse, la sensation a une durée, comme tout phénomène psychologique. Elle tombe sous la loi du temps, et l'on doit pouvoir la mesurer. Ce sont les psycho-physiciens qui se sont chargés de le faire.

1. Leproblème. — L'on nesatu'aitsonger à mesurer directement la durée de la sensation elle-même, faute de pouvoir suffisamment la dissocier de

bcs antécédents et de ses conséquents. 11 est déjà impossible de séparer le temps de la sens.ilion du temps de l'impression nerveuse et du temps de l'eicilalion; il faut accepter im temps unique pour les trois phénomènes, conçus pratiquement roinme isochrones Ue plus, si l'on peut lacilement marquer le point de dép;ut du phénomène, qui est celui de 1 excitation, l'on marque mnins facilement son point d'arrivée, qui est l'intuition d'une qualité; il faut ajouter ici les temps de la conscience de cette intuition et de sa manifestation au dehors par quelque réaction musculaire.

2. Les méthodes. — D'où le dispositif ordinaire des expérimentations: on fait apparaître un signal quelconque, couleur, son, etc.. qui constiluo lexcilalion à sentir; le sujet, dès qu'il l'a sentie, en averliU'observateur par un mouvement, ou réaction; un même appareil enregistre automatiquement 1 instant où le signal fut donné, et l'instant où la réaction s'est inscrite. Le temps compris entre ces deux limites est celui de la « réaction totale ». 11 com(irend donc : 1. le temps de la sensation (excitation et impression nerveuse comprises) ; 2. le temps de la pensée de la réaction ; 3. le temps de l'exécution de la réaction. De ces trois temps, le second seul ppul être alu-égé ; et on l'abrège en effet, en rendant la réaction instantanée et auti'malique comme un réflexe. C'est le cas des « réactions simples » qui donnent ainsi les temps de sensation les plus approchés. Au contraire, dans les « réactions complexes «, on allonge progressivement ce temps, en faisant intervenir des opérations intellectuelles qui compliquent la sensation. Par exemple, au lieu dune lumière a voir, le signal sera une couleur à discerner, le sujet devant réagir à telle couleur et ne pas le faire aux autres (comme au jeu de '< pigeon vole »). Le temps de sensation se trouve alors augmenté d'im temps de discrimination. Ou bien il s'agira de lettres ou de mots à reconnaître et à lire, ce qui fait intervenir un temps de perception. Ou encore il s'agira d'associer à un mot lu ou entendu n'importe quel autre mot immédiatement évoqué, ce qui donnera un tem/is d'association, etc.

3. Les résultats. — a) 11 est évident que les réactions simples sont plus courtes que les autres. Elles oscillent entre un et deux dixièmes de seconde en général, les temps étant abrégés par l'attention, p.ir l'exercice, par le bon état de santé, etc., et allongés par l'inattention, par la dépression, par la vieillesse, etc. — Parmi les réactions sim[iles. on a distingué les « réactions sensorielles », celles où le sujet fait porter son attention sur la perception du signal, et les « réactions musculaires ». celles où il se concentre sur le mouvement à faire et tient ses muscles bandés. Celles-ci sont plus courtes, parla quelles se rapprochent plus du réflexe.

b) !.,es réactions compleres sont nécessairement plus longues. On obtient le temps de leur opération intellectuelle en souslravant du temps total celui de la réaction simple, préalablement connu. Les résultats varient beaucoup selon les individus, selon les opérations intellecluelles, et selon les objets. En général, les temps de discrimination n'atteignent pas un dixième de seconde; les temps de perception oscillent entre un et deux dixièmes; les temps d'association entre cinq el huit dixièmes. — Encore faut-il remarquer <]ue les cx|i('Tiences portent sur des opérations extrêmement simplifiées et artificielles. Elles sont loin de la complexité réelle

des Traies opérations de pensée réfléchie, avec conceptions, jugements et raisonnements. Aussi aurait-on bien tort d'en attendre la « mesure de la pensée », comme on l'avait cru un peu naïvement. Tout ce qu'elles peuvent donner, c'est quelques mesures approchées de coefflcients individuels de rapidité de sensation, de perception, d'attention, de lecture, etc. C'est à peu près tout. Et c'est bien peu.

I 2. — Les sensations comme qualités senties

I. Leur simplicité. — La sensation est aussi indéfinissable comme qualité sentie que comme acte de connaissance, comme sensatum que comme sensatio ; car toute qualité est une donnée primitive et inanalysable. Nous n'avons aucun moyen de dire ce que c'est que du rou^e, du bleu, un son, une saveur, un plaisir. Sans doute, on peut dire sous quelles conditions ces données apparaissent dans la conscience ; c'est à quoi tendent les analyses physique et physiologique de la sensation. Mais c'est là raconter leur histoire, non déterminer leur nature ; c'est établir leur fieri, non leur esse ; c'est encore, si. l'on veut, en donner une définition génétique, mais non pas une définition essentielle, la seule vraie définition dans l'espèce. Ainsi nous trouvons-nous obligés de constater de prime abord l'infinie diversité des qualités sensibles originelles, comme tout autant de données originales, qu'il faut accepter telles quelles, en renonçant à les déduire de quoi que ce soit, et de les réduire à quoi que ce soit. Elles sont originales, irréductibles et indéfijiissables, parce qu'elles sont simples.

Le vrai moyen de les définir serait en effet de les décomposer en éléments premiers, avec quoi on les recomposerait. Mais ce moyen échappe complètement. Toute qualité prise en elle-même se refuse à la décomposition ; et cela parce qu'elle n'a pas été composée, étant une création de la vie psychologique. Une couleur rouge, bien isolée, peut sans doute être soumise à une analyse physique, qui discerne une multiplicité de vibrations dans son excitant, ou encore à une analyse physiologique, qui assigne une multiplicité d'éléments nerveux à l'exercice de l'organe, mais non pas à une analyse psychologique réelle qui décomposerait sa qualité en petites couleurs composantes. Aucune multiplicité intérieure ne se laisse découvrir ici. Dès lors, si l'on a lé droit de parler de compositions physique et physiologique de la sensation, l'on ne saurait parler intelligiblement de leur composition psychologique. Car l'on n'est autorisé à parler de composition que là où une

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analyse réelle dégage des éléments. Toute qualité sensible est donc simple.

La prétendue composition des sensations. — Cette thèse, relativement récente, a contre elle des affirmations longtemps classiques en psychologie. Nous avons vu Leibnitz p. 106) composer ses aperr.eptions avec de petites perceptions, et Taine p. 110) composer les sensations conscientes avec des sensations inconscientes. De même l'on cite encore souvent des compositions de sensations simultanées avec des sensations successives : les sons successifs de la roue de Savart ou de la sir.^ne de Cagnard- Latour, s'additiniinant en un son continu dès qu'ils se pressent; le> couleurs spectrales du disque de Newton donnant la sensation de blanc dès qu'on le fait tourner assez vite; le point rouge d'une allumette incandescente se muant en ligne ou en cercle dans l'obscurité, selon le mouvement qu'on lui donne; les contractions espacées d'un muscle devenant une contraction continue et tétanique sous l'accumulation des secousses électriques, etc. On cite également la composition des sensations avec des éléments simultanés, la tache rouge de la goutte de sang vue à l'œil nu serait faite des taches jaunes des globules vus au microscope ; les sons simples seraient composés dune note fondamentale et d'harmoniques, etc. De telles expériences devaient amener à douter de la simplicité d'une sensation quelconque, et à dire que les difficultés de l'analyse empêchent seules de remonter à des éléments qualitatifs premiers que la raison force à affirmer. — Mais, il est bien évident que celte analyse, où qu'on la fasse et la puisse faire, est et sera toujours une analyse physique de l'excitalion, et non pas une analyse psychologique de la sensation. A toute modification de l'excitation correspond la création psychologique d'une qualité nouvelle. Le son continu de la sirène succède aux sons discontinus, et ne les contient pas ; la vision du blanc dans le disque tourné succède à la vision des segments colorés et ne les contient pas; la goutte de sang rouge nest point faite de taches jaunes infinitésimales accumulées, etc. On ne voit pas les feuilles dans la forêt, et l'on n'entend pas le bruit des gouttes d'eau dans le fracas de l'océan ; mais des excitations globales donnent la vision de la forêt et l'audition du bruit de la mer, et des excitations partielles feront voir des feuilles et entendre des gouttes d'eau.

La doctrine de la composition des sensations a donc toiijours reposé sur la confusion entre l'analyse physique de l'excitation et l'nnalyse psychologique de la sensation. Confusion créée et entretenue par latomisma mental !p. 50), qui séduisait l'esprit par la correspondance imaginaire d'une vibration physique â une vibration nerveuse, et finalement à une qualité simple. Cette conception est démentie par les faits et par la loi du « minimum des conditions requises » (p. 111). Il faut un certain quantum d'excitation pour déclancher l'impression nerveuse, et un certain quantum d'impression nerveuse pour déclancher la sensation, qui est immédiatement intégrale et indécomposable. An rebours donc de la conception atomistique. il faut chercher la simplicité des sensations, non dans des éléments premiers, qui ne sont que des mythes pseudo-scientifiques, mais dans les données immédiates de l'expérience sensorielle.

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