‹ PsychologieChapitre 39 sur 107 · Excitant. — Les pressions intérieures · texte numérisé non relu

Excitant. — Les pressions intérieures

2. Organe. — Les terminaisons nerveuses, qu'on retrouve dans les muqueuses, les épithéliums, les gaines d'organes, etc.

Par ces tissus, la peau se continue du dehors au dedans avec son rôle de revêlemenl superficiel faisant toujours face audehors. Le tube digestif tout entier esta considérer comme une prolongation du milieu extérieur dans le corps. L'on a remarqué que les corpuscules du tact continuent à en tapisser les parois, en se raréfiant à mesure que l'on avance vers l'intérieur : il y en a plus sur les lèvres que dans la bouche, plus dans la bouche que dans l'œsophage, plus dans l'œsophage que dans lestomac, etc. ; ce qui rend de plus en plus obtuse la sensibilité tactile de nos organes internes. Un estomac sain ignore le sentiment de réplétion ; ce sentiment ne se perçoit, en cas de maladie, que par une distension dont

les pressions peuvent s'irradier jusqu'à la gorge et à la peau. — Les viscères ec raison de leurs surfaces plus grandes el de leur mobilité spi'^ciale, qui les fait glisser les uns sur les autres, tmt donné lieu a la différenc ation du tact oUcéral. dont les sensations jouent un rôle dans la conscience d'équilibre ;p. 184).

3. Qualités. — Des contacts et des pressions plus ou moins vagues, que nous ne percevons que synthétiquement et confusément. Comme ils sont toujours des sensations tactiles, Is doivent garder encore la donnée d'étendue, si développée, dans le toucher externe. Ils paraissent impliquer au moins quelque sens de voluminosité, que l'on retrouve en particulier dans cette conscience de notre capacité cubique, qui ne nous abandonne guère, et qui sert de base aux localisations de toutes nos sensations internes.

I 2. — Le sens kinesthésique '

Spécialisé aux organes du mouvement que sont les muscles, les tendons, les os et leurs articulations, le toucher interne donne la famille si importante des sensations afférentes à ces organes, et prend le nom de sens kinesthésique.

1, Excitant. — Encore des pressions : a. pressions extérieures, issues de quelque corps heurtant le nôtre, et venant à travers la peau déranger et déformer les organes moteurs au repos ; h. pressions intérieures créées par l'activité motrice, qui contracte les muscles, fait jouer les tendons, les os et les articulations, selon les mouvements à exécuter.

2. Organe. — Les terminaisons sensorielles que l'anatomie relève à la périphérie des muscles, et jusque dans leur tissu interne (terminaisons circummuscidaires et intramusculaires), dans les tendons, à la périphérie des os, et surtout dans la surface de revêtement de leurs articulations. — La sensibilité différentielle de ces terminaisons les rend sensibles à toutes variations de pression ; ces variations sont pour ainsi dire ini^issantes, dès que se produisent des mouvements.

;•). Qualités. — H y a donc lieu de discerner des sensations musculaires j des sensations tendineuses, des sensations osseuses et des sensations articulaires. Distinction surtout théorique ;

i. [)es mois grecs kinests, mouvement, ft aisthesis, sensation. On devrait dire l'incstln-sitiui-, comme on dit cint'liiiuf, ciniina, etc. Mais on a fc-arde le mol tel qu il lut lorgé à l'étranger, sans doute pour éviter toute amphibologie avec la cëneslhétie (p. 185) et surtout avec la synesthésie (p. 244).

car toutes ces sensations se présentent à la conscience dans une complexité inanalysable à l'introspection. C'esu pourquoi on leur donne le nom commun de sensations Mnesthésiqiies, ou souvent encore de sensations musculaires, le groupe tenu pour le plus important étant chargé de représenter les autres.

Le problème du sens musculaire a été longtemps discuté en psychologie. Scahger lui demandait déjà la révélation du mouvement ; Maine de Bii-an, ceUe de l'effort et de l'activité ; Spencer enfin et les emx)iristes, la construction de l'étendue et de l'espace. Ce qui amenait d'autres psychologues, qui lui refusaient ces prérogatives, à nier purement et simplement son existence. Laissons ici provisoirement de côté ces discussions dialectiques que nous retrouverons en leur lieu (p. 181 et 195). Si l'on s'en tient purement et simplement à la psycho -physiologie, il est impossible de nier les sensations musculaires, tout comme les sensations articulaires, etc., et toutes celles de la famille des sensations kinesthésiques.

Elles sont de deux sortes, selon les deux sortes d'excitations que nous avons notées, a. Quand elles sont consécutives à la pression externe d'une masse corporelle quelconque, elles nous révèlent cette pression, comme une donnée tactile qui dure peu. h. Quand, au contraire, elles sont consécutives à un mouvement actif, faisant jonerles appareils moteurs avec continuité, alors les pressions s'accumulent, se prolongent, etc., et l'on a les véritables sensations kinesthésiques, avec leurs x^rérogatives de continuité, de durée et de dynamisme. Il y a loin en effet d'un muscle passif, déformé du dehors, à un muscle actif se gonflant et se détendant ijar son jeu. D'oii, dans ce dernier cas, de véritables sensations de mouvement.

Etant encore des sensations tactiles, les sensations kinesthésiques continuent à s'envelopper d'étendue, ce qui rend leur localisation toute naturelle et spontanée.

Que si, maintenant, l'on rapproche les sensations kinesthésiques des sensations tactiles internes et des sensations tactiles externes ou tégumentaires, on a les éléments nécessaires pour comprendre différents sens, faits exclasivemeut de leur complexité, mais que l'on envisage pratiquement comme des sens primitifs, originaux et simples. Tels les sens de la résistance, des poids, de l'effort et des attitudes.

isû cours de l'.svchologie

§ 3. — Le sens de la késïstance

La résistance, qui passe pour la donnée spécifique essentielle du toucher, est le produit commun du toucher externe, du toucher interne et du sens kinesthésique. En effet, elle est consécutive à des pressions du dehors qui déterminent immédiatement des pressions du dedans. Car la main presse l'objet qui la presse ; le corps oppose son impénétrabilité à l'impénétrabilité de cet objet, et lui résiste. Un gaz, qui ne résiste point, se laisse au contraire pénétrer et déplacer : c'est pourquoi il reste insensible.

On distingue utilement la résistance passive, celle des organes qui se laissent déformer, en n'opposant aux pressions externes que leur impénétrabilité matérielle ; et la résistance active, qui esr la précédente doublée par le fait du muscle qui réagit, se contracte et met en branle tout l'appareil moteur des tendons et des os. L'une et l'autre résistance déterminent une complexité de sensations tégumentaires, tactiles internes, et kinesthésiques; avec cette différence toutefois que ces sensations, surtout les dernières, sont beaucoup plus abondantes et mieux étoffées dans le cas de la résistance active que dans le cas de la résistance passive.

Psychologiquement, la résistance apparaît à l'introspection comme une qualité sensiblement simple et homogène. C'est pourquoi il n'y a pas de gammes de résistances. Des résistances différentes sont toujours des résistances ou différemment intenses, ou différemment étendues, quantaux surfaces sensorielles utilisées, ou enfin diff'éremment mêlées aux sensations superficielles de poli, de rugueux, de mollesse, de fluidité, etc. En fait, l'homogénéité subjective de la résistance nous traduit l'hiimogénéité objective des forces mécaniques dont elle est la mesLU-e conscientielle.

§ 4. — Le sens des poids

Toute sensation de poids est un complexus de sensations de contacts et de sensations de résistances. Pour peu que le poids se fasse assez lourd, la sensation de contact disparaît (à moins d'être douloureuse), tout revenant aux sensations sous-cutanées des tissus qu'il déforme et écrase. Il y a également à distinguer, parmi les sensations de poids, des sensations passives, celle de la main, par exemple, posée sur un meuble

et qui apprécie sans bouger ni réagir le poids qu'on lui impose ; et des sensations actives, par exemple celle de la même main se détachant du meuble pour mieux apprécier le poids. Il y a dans ce dernier cas addition de l'effort à la pesée, d'tme résistance active à une résistance passive : d'oii l'afflux abondant de sensations kinesthésiques, intervenant comme éléments d'appréciation. Ce n'est pas en vain que les facteurs et les caissiers soupèsent sur leurs doigts les lettres et les pièces de monnaie, pour arriver à des mesures plus délicates de lem'S poids.

I 5. — Le skns de l'effort

Toutes les sensations que nous avons analysées jusqu'ici, même celles de mouvements et de résistances actifs, ont le caractère commun d'être consécutives à des excitations, et donc « passives )>. puisqu'elles ne font qu'enregistrer des modifications organiques. Or nous avons une conscience, qui paraît immédiate, de notre activité. Cette conscience n'est nulle part plus vive que dans l'effort, et d'abord dans l'effort musculaire. C'est là que Maine de Biran, et beaucoup avec lui, la cherchent de préférence. D'où l'importance des discussions ouvertes sur ce point. Elles ont donné lieu à deux théories antagonistes.

1, Théorie péripMrique. — (Hume, W. James, etc.) Dire que la sensation d'effort est périphérique, c'est en faire la synthèse des différentes sensations qui nous viennent de notre peau, de nos muscles et de nos articulations, etc., consécutivement à la contraction musculaire. Ainsi l'effort ne serait pas perçu en lui-même, mais uniquement dans les modifications qu'il occasionne dans le corps. Il ne serait pas un état de conscience de l'activité qui se déploie, mais un état de conscience consécutif à l'activité déployée. Bref, il donnerait lieu à des sensations aussi passives que toutes les autres sensations, et non à la sensation active qu'il paraît être. Si, par exemple, je serre activement le poing, j'ai la sensation d'effort musculaire ; à l'analyse, on trouve ici : 1. les sensations tactiles de résistance, dans les doigts se pressant les uns sur les autres ; 2. les sensations tégumentaires de la peau, soulevée par les muscles, et plissée aux articulations ; 3, enfin la complexité bien connue des sensations kinesthésiques dans tout l'appareil moteur de la main. Et c'est tout : on ne trouve pas la moindre conscience directe de l'effort proprement dit. Si nous pouvions faire \m effort qui ne modifierait aucunement notre cori^s, nous n'en

aurions aucune conscience. C'est ce qu'avaient déjà dit Aristot^, et après lui Malebranche : l'activité ne se perçoit pas en ellemême, mais dans ses effets.

2. Théorie centrale. — Cependant certains auteurs, tout en accordant généralement celle analyse périphérique de la sensation d''effoH déployé, pensent trouver dans la conscience la sensation de Veffort qui va se déployer ou qui se déploie. Cette sensation, par un privilè.se unique, serait d'origine centrale, et non périphérique. Tel le « sentiment d'innervation » dont parle Wundt, scBtiment que les cellules motrices auraient du mouvement qu'elles engendrent, accompagné d'une anticipation de la résistance à vaincre, et de la dose d'énergie requise. Par là, s'expliquerait la conscience que chacun a, plus ou moins vive, de sa force. La sensation centrale d'effort serait même dissociée des sensations périphériques concomitantes chez les paralytiques, qui, ne pouvant plus faire des efforts musculaii'es ni les sentir, ont encore l'énergie de les vouloir et la conscience de cette énergie. On trouverait là le pur sentiment d'effort actif, pratiquement mêlé chez nous aux sensations d'effort musculaire.

Ces arguments ne semblent pas convaincants aux partisans de la théorie périphérique. D'une part, disent-ils, l'anticipation de la résistance à vaincre, et celle de la dose d'énergie à dépenser, paraissent bien n'être que des sortes de représentations prophétiques, c'est-à-dire dos imaginations de résistances, antérieurement éprouvées, et que l'on juge devoir éprouver encore. C'est ainsi qu'après avoir fait un mouvement, on sait l'effort musculaire qu'il demande ; et à chaque mouvement nouveau, il y aura Tappréciation, grâce à des souvenirs, de la dépense d'énergie requise. De plus, chez le paralytique, la sensation d'effort central paraît bien se réduire à l'imagiDation de l'effort musculaire, et des effets qu'il aurait, s'il venait à se réaliser. Enfin la concience générale de l'énergie à dépenser n'est guère que la conscience du besoin de la dépenser, le sentiment cénesthésique d'une surabondance de vie, ou, plus simplement, de la démangeaison qu'éjjrouvent les muscles de s'exercer. Eu tout ceci, donc, on ne verrait rien qui ressemblât à une conscience centrale d'effort.

3. Il semble bien qu'à tout le moins la meilleure conscionce d'activité s-iit à chercher hors de l'eff -rt musculaire, dans Vejjort d''nUcntion, tel que nous l'avons défini (p. 74). Celui-ci comporte, comme nous l'avons vu :

LES DIVERSES SliNSATIONS 183

a) Les sensations concomitantes de tension cérébrale (c'est là ce qu'il y a de plus analogue au sentiment d'innervation), de contraction des muscles, etc. Ces sensations sont toutes passives.

h) La conscience purement psychologique de l'activité du moi, intensifiant ses fonctions, et les concentrant sur leurs objets. C'est là, semble-t-il, qu'il faut chercher la véritable conscience d'activité. Conscience qui s'avive quand, à l'effort intellectuel, s'ajoute l'effort volontaire, particulièrement sensible quand il est pénible et nous mène dans le sens de la plus grande résistance. Aussi bien ne pouvons-nous atteindre immédiatement d'activité qu'en nous-même, comme nous ne saurions saisir d'autre vie que notre vie intérieure. Pour tout ce qui se passe dans le corps, nous ne sommes avertis que par des sensations : et toute sensation est passive, du fait qu'elle est subordonnée à l'action de quelque excitant.

I 6. — Le sens des attitudes

A tout moment, nous pouvons, les yeux fermés, nous rendre compte de la position et de l'attitude de nos membres ; savoir si nos bras sont plies ou étendus, et dans quelle direction ; sentir l'inclinaison qu'un expérimentateur donne à l'un d'eux, et la dormer nous-même à l'autre. Cette conscience est évidemment faite de sensations tégumentaires des tensions et des plis divers de la peau, et de sensations kinesthésiques. Le principal paraît en revenir aux sensations articulaires ; la preuve en est qu'une anesthésie des articulations la dés )riente, si même elle ne la supprime (P. Bi nnier).

Eemarquons qu'il ne s'agit en tout cela que d'attitudes « segmentaires » de membres isolés. Mais nous avons de plus le sentùnent de l'attitude « totale » de notre corps entier, et de son rapport à la verticale. Ce sentiment paraît dû à une spéciaUsation nouvelle, différenciée la dernière du sens tactile interne, le sens de l'équilibre.

I 7. Li: « SENS DE l'éouii.ibi'.e »

Nous sommes, en effet, avertis intérieurement de notre équilibre, soit que nous soyons immobiles, soit que nous soyons en mouvement ; nous savons, sans y regarder, si nous sommes debout ou couchés, si nous peiich jus ea avaat ou eu airicre, à droite ou à gaucue ; nous le savons même si on fait pencher

ik uotre insu le siège où nous sommes assis, ou si s'incline le pont du bateau sur lequel nous nous tenons debout. Constamment nous pressentons des chutes, et nous faisons des mouvements compensateurs du tronc ou des membres pour les éviter.

1. Organe. — On pense avoir découvert l'organe de ce sens à l'intérieur même de l'oreille interne, dans les « canaux semicirculaires », et dans 1' « utricule » et le « saccule », longtemps considérés comme organes annexes de l'ouïe. Les terminaisons nerveuses qui se trouvent ici font partie d'un nerf différent du nerf acoustique, encore qu'il rejoigne ce dernier pour sortii* de l'oreille.

2. Excitant. — L'excitation de ces terminaisons nerveuses a lieu par suite des variations de niveau de l'endolymphe dans les canaux, qui constituent ainsi comme des niveaux à bulle d'air, et par suite des variations de position des « otolithes » verticaux et horizontaux, contenus dans l'utricule et le saccule. Ainsi, tout mouvement de la tête seule, ou de la tête jointe au corps, produit (en plus des sensations ordinaires de mouvements) des dénivellations de l'endolymphe, et des déplacements des otolithes, conformément aux lois combinées de la pesanteur et du mouvement.

3. Qualités. — De là des sensations spéciales qui nous avertissent de nos mouven en s d'inclinaison, de rotation, de translation, de chute, d'élévation, etc., c'est-à-dire de notre équilibre et des variations auxquelles il est constamment soumis. Toute lésion des organes d'équilibre, par suite, détermine des altérations des sensations d'équilibre. De telles lésionSi^ produites artificiellement chez des animaux, les font tomber, tourner toujours dans le même sens, etc., parce qu'ils ont alors des sensations fausses, qui déterminent de faux mouvements compensateurs.

De ces sensations spécialisées, il faut rapprocher sans doute les sensations diffuses qui nous viennent en particulier de nos viscères, dont les mouvements du corps troublent plus ou moins les positions, et qu'ils font glisser les uns sur les autres et se presser diversement. De même aussi de nos autres organes, moins mobiles, mais toujours soumis aux lois de la pensanteur et du mouvement. De là les vertiges de la chute, de la descente en ascenseur, des « montagnes russes ». etc., ressentis princi- I)alement dans les oreilles et dans les viscères.

Le sens de l'é(iiiilil)rr> i»;ir;ill plus Hf-velonné chez les anininiix qui ont *

LES DIVERSES SENSATIONS i85

s'équilibrer sans point dappui dans un milieu instable, comme l'air et comme l'eau. Aussi lesololilhes sont-ils mieux dil'férenciés chez les oiseaux et les poissons que chez nous. Les poissons, ayant à évoluer dans un milieu à pressions particulièrement variables, en sont instruits par les sensations d'un organe spécial, la « ligne ventrale », toute faite de cellules tactiles, non revêtues d'écaillés ; ils peuvent ainsi faire les mouvements compensateurs de leur « vessie natatoii'e », qui, en se comprimant ou en se distendant, assure leur équilibre interne.

I 8. — Le sens de l'orientation

Enfin Ton a fait intervenir le sens de l'équilibre dans ce que l'on a assez improprement appelé le « sens de l'orientation », qui est moins un sens qu'un savoir-faire, instinctif ou acquis, consistant dans linterprétation spontanée de diverses données sensorielles. Quand nous marchons vers un but quelconque, préalablement repéré, nous sentons continuellement notre direction par la conscience de notre attitude du point de départ, conscience qui suffit à nous avertir si nous dévions à droite ou à gauche, si nous tournons le dos à notre objectif, etc. C'est comme une boussole intérieure que nous consultons à chaque instant à notre insu. Nous ne cessons guère de nous orienter ainsi partout, dans la rue, dans notre chambre, etc., de sentir notre droite et notre gauche, les directions d'avant et d'arrière, etc., cela grâce à une concordance perpétuelle de sensations visuelles et de sensations d'attitudes. Toute désorientation nous produit instantanément un malaise physique, ressenti dans tout le corps.

Naturellement le sens de l'orientation doit être plus délicat chez les animaux mieux servis que nous pour les sensations qu'il utilise : chez les oiseaux et les poissons, animaux presque naturf llement migrateurs; les oiseaux surtout, qui, en plus de leur sens d'équilibre perfectionné, ont leur vue merveilleuse et ses images panoramiques, à points de repère indéfinis (On leur a même attribué sur ce point un sens magnétique (?), les pigeons voyageurs s'égarant surtout pendant les orages magnétiques). Les quadrupèdes s'aident aussi de l'odorat et de l'ouïe; ils l'etrouvent toujours, les sauvages leur tanière, les domestiques, l'écurie. Même emporté à des lieues dans un panier, le chat retourne droit à la maison : on ne saurait guère invoquer ici que le renversement de ses sensations d'attitudes; il fait en grand ce que nous faisons en petit, quand, nous étant levés de notre chaise, nous y revenons à reculons et sans y regarder. 11 est, d'ailleurs, assez bon équilibriste, lui si apte à « retomber toujours sur ses pattes », pour qu'il soit difficile de lui marchander celte interprétation spontanée de ses attitudes.

§ 9. — La cénesthésie

I. Toutes les sensations, tant externes qu'internes, que nous avons recensées jusqu'ici, nous renseignent sur les différents incidents de notre « vie sensitive », dite encore vie de relation et vie d'action. Par-dessous cette vie, et lui servant de fondement, il y a la « vie végétative », toute entière dans l'accom-

plissement des fonctions physioloo^iqnes de nutrition, d'assimilation et de désassimilation, de respiration, de circulation des hum urs, etc. Cette vie primordiale, qui existe sans être con^ci nte chez les végétaux, nous est révélée par notre sensibilité intérieure la plus profonde et la plus mal différenciée : on peut même dire qu'elle est faite du résidu de nos sensations indifférenciées. Ce sont les « sensations organiques », appelées ainsi parce qu'elles sont consécutives aux modifications incessantes, mi-ijhysiques et mi-chimiques, que le torrent de la vie entraine dans tous nos tissus. H est généralement impossible de leur assigner en détail un excitant, des terminaisons sensorielles spécifiques, et encore moins des qualités distinctes. H n'est sans doute pas un de nos organes qui n'ait sa sensibilité.

Toutes les sensations organiques ne cessent de nous apparaître fondues et totalisées à mesure dans ce que l'on a appelé la '( conscience organique » ou Cénesthésie (des mots grecs koiné et aisthésis, sensation commune). La cénesthésie est ainsi une sorte de miroir intérieur de la vie corporelle : c'est à elle que convient le mieux la définition que Spinoza donnait de Tâme : idea sid corporis. Tant que toutes les fonctions vont bien et s'équilibrent, elle récapitule toutes les sensations qu'elle en reçoit dans une impression générale indistincte de bien-être, que sa monotonie rend vite inconsciente. Quelque incident venant à rompre l'équilibre, la cénesthésie nous en avertit par les divers sentiments de faim, de soif, de satiété, de désirs, de besoins, de démangeaison d'agir, de fatigue, de faiblesse, etc. Que si enfin quelque fonction périclite, la cénesthésie est altérée, et l'on a des impressions de malaise, particulier ou général, de maladie, de fièvre, et toute la masse indéfinie des douleurs locales, que les médecins utilisent comme symptômes.

II. Psychologiquement les sensations cénesthésiques sont remarquables: 1. Par le relief de leur caractère affectif , ce qui leur vaut d'être immédiatement perçues comme internes. Elles nous donnent moins des connaissances que des impressions; Ion ne connaît guère l'estomac par des douleurs d'estomac. Tout ce qu'elles ont de représentatif parait se borner au « proprium quid » qui les lait dilTérencii-r les unes des autres. Encore n'y arrivons-nius que lorsqu elles coiupuscnl des com[ilexiis comm»' la l'aiin, la soif, et les malaises bien accus' s. Nous avons une infinité de sHnsaliims cén^slbésiques innommées et innommables, par \h que leur ténuité ou leur conrusion bs dérobe à l'analvse. (.epenilnnt elles retiennent encore quilipie caraitere d étendue, ceipii permet di' les localiser avec |tlus ou moins de précision, et de consliiner un a allas ccneslbcsii|ue » (p. 2yti, 2. l'iir liur coiUtiiuite. l'aili- a la l'ois «le la coinpt nelration de sensations simultanées et d ' la compenétralion de sensations

successives. Ceci surtout est à souligner : nulle part on ne constate plus nettement le phénomène d'imbrication : chaque sensation survenant se pose sur la précédente comme font les tuiles d un toit, en sorte qu'on ne perçoit qu'un flux indistinct sans commencement ni fln. Cette continuité psychologique sjuibolise admirablement la continuité de la vie physiologique, en perpétuel devenir d intégrations et de désintégrations d'infiniment petits : rien n'y commence et rien n'y finit absolument, tout se fait par modifications lentes, ininterrompues et sans à-coups.

III. De là l'utilisation de la cénesthésie comme principe d'explication de nombreux phénomènes psychologiques, en particulier :

1. Du moi (p. 132), de la conscience que nous prenons de son unité, de son identité et de son activité, qui sont les trois prérogatives essentielles de toute vie : or la cénesthésie est avant tout conscience vitale.

2. De la conscience (p. 10) dont le courant est surtout son courant, la continuité surtout sa continuité, et le fleuve surtout son fleuve. Nous ne connaissons des objets, tant sensoriels qu'intellectuels, que par intermittence : entre temps, nous sommes pure conscience de notre vie. L'attention ne pouvant se dédoubler, il en résulte que percevoir l'objectif, tant qu'on s'y absorbe, disirait de sentir le subjectif, et inversement. Il y a ainsi en nous comme une sorte de rythme alternatif de courants de connaissance et de courants de cénesthésie.

3. De la durée (p. 207), qui est à base de perception de continuité intérieure.

4. De Vémotio7i (p. 504), qui plonge dans la sensibilité inférieure par les modifications organiques qu'elle entraîne et la conscience qu'elle en enveloppe.

I 10. — Le sens de la douleur

I. Parmi les sensations organiques qui tendent à se différencier de la cénesthésie par leur relief, et à s'acquérir une existence autouuuie, les principales sont sans doute celles du plaisir et de la douleur. Il y a donc lieu de po-^er les deux problèuies psychu-physiologiques des sensations hédoniqiies et des sensations douloureuses. Celui-ci seul a paru recevoir un comuiencement de snlulion, sinon même une solution définitive. C'est ce que croient les psychologues qui pensent pouvoir assigner à la sensibilité douloureuse, au moins dans ses manifestations périphériques, un excitant, im organe et une qualité, ce qui en ferait même un sens externe (loteyko, Kbbinghaus). 'Voici leurs conclusions :

1. Excitant. — Tout agent physique ou chimique qui vient ébranler les nerfs dolorifiques supposés. Excitation externe violente, qui déchire, meurtrit ou brûle les tissus; excitation exagérée des terminaisons sensorielles spécifiques, communiquée aux terminaisons dolorifiques : l'éblouissement, les détonations violentes, les pressions ou piqûres immodérées, l'extrême chaud et l'extrême froid, etc., détruisent les sensations spécifiques et ne laissent place qu'a la douleur. Ceci se vérifie également des sensations internes : la fatigup, et surtout les rhumatismes, entraînent la perte des sensations musculaires, articulaires et tendineuses, remplacées par des souffrances locales aiguës.

2. Oryane. — Dos teruiinaisons dolorifiques, malheureusement non identifiées par l'anatomie. Mais la physiologie établit leur existence.

D'aboid par la séparation de lanalgésie, ou insensibilité aux douleurs, et de rane?lhosie, ou insensibilité aux conlacls. séparation réalisée dans diverses insensibilisations. Puis par le retard de la sensibilité douloureuse sur la sensibilité tactile ; retard évident, par exemple, quand on plonge un doigt dans l'eau bouillante : f^n sent d abord lliumidité. puis la chnleur, puis la douleur. Puis par la delerminaliou périphérique de points sensibles à la douleur, distincts à la fois des points sensibles aux contacts et des points sensibles au chaud et au froid. Enfin par la découverte de régions Icirunienlaires sensibles exclusivement à la douleur ; telle la cornée, si douloureuse et toute dénuée de sensibilité Uctile (comme on le voit à lexpérience du grain de poussière dans l'œil) ; telle aussi sans doute la pulpe des nerfs dentaires.

3. Qualité. — La douleur physique. Qualité simple, à ne pas confondre avec la douleur morale. Qualité purement affective, qu on ne « voluminise » et ne localise qu'en l'associant à des sensations tactiles ou organiques. Qualité homogène enfin, les douleurs ne différant qu'en intensité.

II. Cette analvse est loin de réussir à imposer ses conclusions. La plupart des psvchologues continuent à attribuer la sensation de douleur aux nerfs sensoriels spécifiques, chez lesquels elle résulterait d'une forme d'excitation violente, anormale et contre nature. Ces psychologues demandent qu'on isole les prétendues terminaisons doiorili(iues. qu'on ne trouve nulle part. Ils nient également l'homogénéité des douleurs, et différencient les « maux de tête », les « maux de reins », les « maux d'entrailles ». bref, toutes les souffrances, par des qualités spécifiques. Ils pensent enfin que tous les faits invoqués d'analgésie, d'insensibilité la.lile, etc., s'expli'iuenl tout aussi bien par des dillérences sures dans la mo.ialité des excitations, que par des différences hypothétiques dan" 'es terminaisons sensories.Ue

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