CHAPITRE XI
Les problèmes. — Aristote a fait du mouvement, de l'espace et du temps, des « sensibles communs », c'est-à-dire des données qui appartiennent en commun à plusieurs sens, sinon à tous, par opposition aux « sensibles propres », qui sont les données spéciQques de cliaque sens, comme la couleur lest de la vue et le son de l'ouïe. En effet, il apparaît difficile au premier abord de traiter le mouvement, l'espace et le temps comme des qualités sensibles, et de leur assigner un excitant et un organe propre. Il ny a pas de sens du mouvement pur. Tout mouvement est le mouvement d'un objet préalablement donné dans une expérience sensorielle. Or cette expérience sensorielle paraît la même, qu il s'agisse d'un objet au repos ou en mouvement ; les qualités tactiles et visuelles de cet objet ne cbangent pas avec son déplacement; on ne voit donc pas d'excitation sensorielle correspondant à son mouvement. Que si l'on dit que le mouvement est perçu grâce à des comparaisons de positions successives, on ramène par là sa perception à une perception de rapports; or les rapports ne sont pas des qualités sensibles. De même il ny a pas de sens de ie-<pace pur. Si j'ai, par exemple, la sensalion visuelle d'un point A et la sensation visuelle d'un point B, cela fait deux sensations : mais comment concevoir la troisième sensation de la distance de A à B, et sui'lout la quatrième sensalion de la dislance de ces points à mon oeil ?' Ces distances ne sont pas des réalités sensibles, mais encore des rapports, c'est-à-dire toujours quelque cbose de parfaitement insensible. Enfin, il n'y a pas de sens du temps pur. Le temps n'est pas autre chose qu'un rapport entre un avant et un après : comment concevoir des sensations d'avant et d'après ? On voit bien des sensations qui se succèdent, mais la sensalion de succession ?
Il semble donc bien que la connaissance du mouvement, de l'espace et duteuîiis, doive être refusée a la sensation, et demandée à des fonctions nouvelle^, de nature plus intellectuelle. G est ce qu'ont pensé Kant et les idéalistes, qui out fait de l'espace et du temps des « formes a priori », que l'expérience a posteriori ne saurait fournir, et que l'esprit ajoute aux pures sensations de mouvement ne faisant pas question, parce qu'il se réduit a des rombinaisons de données spatiales et temporelles). De même les empiristes ont exclu l'espace des données immédiates de la sensibilité, et i ont voulu construire avec des sensations musculaires.
Principes de solution. -- Cependant la psychologie contemporaine paraît se détourner de ces voies. Elle a été amenée d'abord à bien discerner les sensations de mouvement, d'étendue et de durée, et les idées de mouvement, d'espace et de temps. Ainsi, c'est l'idée de mouvement
qui se ramène à des comparaisons de rapports, par l'analyse d'espaces paiTotirus dans des intervalles de temps. C'est par celle idée que je juge que l'aiguille des heures s'esl mue sur ma montre de cinq à huit heures; je l'afïirme sans l'avoir vue tourner, et en raison d'un raisonnement inconscient. .Mais par contre, je vois fort bien tourner l'ai^juille des secondes, par une véritable expérience sensorielle. El c'est celle eiperience sensorielle qui, élaborée par l'abslraclion, m'a donné mon idée de mouvement. Pareillement mon idée abstraite de l'espace est le résultat de mon élaboration de mes expériences sensorielles d'étendue. Et enfin mon idée de temps est le résultat de mon élaboralion de mes expériences sensorielles de durée.
Quant à ces expériences sensorielles immédiates de mouvemeat, d'étendue et de durée, on se rend tout de suite compte de leur luécanisme psycho-physiologique en se référant à la distinction essentielle que nous avons établie entre la sensibilité fondamentale et la sensibilité ditîérentielle (p. 147). Celle-ci est la sensibilité aux différences et aux variations qui se produisent dans l'excitation. Or un objet en mouvement est un objet dont l'excitation ne cesse de varier avec continuité, a mesure qu il glisse sur un fond immobile, enlre d'autres objets immobiles ou inégalement mobiles. Un objet étendu, d'autre part, présente les différences de ses limites, qui lui constituent sa grandeur et sa forme. Enfin des sensations successives, par là qu'elles changent et diffèrent, ne cessent point de s'opposer et de s'extérioriser, pour ain-^i dire, les unes aux autres. Ainsi, c'est la sensibilité différenttelle qui nous doime ces sentiments immédiats de variations et de différences, que sont les sensations du mouvement, de l'étendue et de la durée concrets, d'où nous tirerons nos idées du mouvement, de l'étendue et du temps abstraits. C'est elle qui nous gratifie de ces rapports sentis, origine et fondement de nos rapports pensés. Enfin, c'est parce que la sensibilité différentielle est sensiblement une et la même pour toutes les sensations qualitatives, que ses données apparaissent -comme « des sensibles communs » à toutes ces données, ce qui favorisera la conception abstraite ultérieure du mouvement, de l'espace et du temps homogènes.
Objectivité du mouvement, de l'espace et du temps. — Nous pouvons, d'ores et déjà, élublir quelques conclusions fermes sur l'objectivité des trois « sensibles communs », et des Irois idées qui en sont abstraites.
Selon la distinction que nous avons établie ci-dessus (p. 165), les expériences sensorielles du mouvement, de l'étendue et de la durée offrent déjà Vobjecticilé empirique, celle dont est juge le sens commun. Elles sont aussi réelles que les sensations les plus représentatives, el persimne n'en a jamais douté : toute notre action leur fait un crédit illimité. Elles unt de |dus l'objectivité scientifique, celle que leur assure leur origiiie extérieure; car chaque différence perçue correspond a une dilierence de l'excitation. Il faut même dire que les trois sensibles cimimuua sunt bien plus objectifs en ce sens que les sensibles propres. Car ceux-ci, c'csl-a-dire les qualités sensorielles, sont des traductions subjectives de leur excitant, traductions qui varient selon les traducteurs, c'est-à-dire selon les sensibilités sensorielles, toutes différentes d'espèces à espèces, comme nous l'avons vu (p. lo2;. Au contraire les seutiuients de différences et de variations dam» leb exciluliouii sont sensiblement les mêmes chez tous
LE MOUVEMENT, L'ESPACE ET LE TEiMPS 191
les animaux : nous ne voyons pas les objets colorés comme un coléoptère ou une fourmi, mais nous sentons comme eux leurs formes et leurs mouvements ; et à leur place nous utiliserions comme eux ces mouvements et ces formes. Ainsi, les données de la sensibilité différentielle sont bien autrement objectives que les données de la sensibilité fondamentale. KUes sont les mêmes pour des sens divers : un objet révèle les mêmes dilTérences de forme au toiicher et à la vue ; et elles sont les mêmes pour des animaux divers. Ce qui mène à comprendre pourquoi la science, voulant définir l'univers, nous le définit exclusivement par les sensibles communs et non par les sensibles propres ; par le mouvement, l'espace et le temps, c'est-à-dire par les données de la sensibilité différentielle, à l'exclusion des données qualitatives de la sensibilité fondamentale.
Quant à savoir quelle est la réalité en soi qui correspond à nos idées du mouvement, de l'espace et du temps, c'est-à-dire quelle est leur objectivité critique, c'est un problème extrapsjchologique, qu'il faut renvoyer à la philosophie. Qu'est-ce que cet espace infini, réceptacle de toutes choses et les débordant toutes? Qu'est-ce que ce temps infini, réceptacle de tous les phénomènes et les doliordant tons ? Qu'est-ce enfin que le mouvement? Seuls les métaphysiciens ont mission de nous te dire : ils n'y ont pas manqué, et tout système offre quelque solution de ces problèmes éternels.
Tenons-nous-en donc à nos problèmes psychologiques, et déterminons pour chaque sensible commun : d. Son expérience sensorielle, et 2. ses élaborations, en particulier son élaboration en idée.
Article l. — Le mouvement.
§ 1. — Les expériences sensorielles du mouvement
I. Leurs espèces. — On pourrait dire a priori que des expériences sensorielles de mouvement doivent exister. Car un animal qui serait insensible, tant aux mouvements des choses qu'à ses propres mouvements, serait nécessairement condamné à mort. Tout animal vit, en effet, dans un monde où tout est sans cesse en mouvement, où il ne cesse de se déplacer lui-même, pour s'adapter aux objets, se nourrir, se détendre, etc., et où sa propre vie n'est qu'un mouvement perpétuel, tant extérieur qu'intérieur : vita in motu. La connaissance de tous ces mouvements lui est donc indispensable. BUe lui est assurée par la sensibilité différentielle, qui le renseigne sur :
1° Les mouvements objectifs des choses, c'est-à-dire des mobiles extérieurs, mouvements que lui révèlent des sensations tactiles et visuelles. Ces mouvements sont sentis dans les variations continues des positions successives des mobiles, et dans les changements de leur grandeur visuelle apparente, qui se modifie selon qu'ils s'approchent ou s'éloignent.
2*^ Les mouvements subjectifs de nos appareils moteurs, tels que nous les révèlent nos sensations kiuesthésiques. Ils sont sentis dans les variations continues des attitudes de nos membres et de notre corps tout entier.
30 Les ^nouvement-'? fonctionnels de notre vie même. Mouvements originaux entre tous, sans mobile ni moteur apparents; mais m-'uvements quand même : car ils sont des variations conliLues à direction constante et irréversible d'arrière en avant. C'est en ce sens que nous sentons le dynamisme perpétuellement mobile de nos fonctions physiologiques de circulation, de digestion, etc., et de nos fonctions psychologiques de sensation, de perception, de pensée, etc., etc. ; enfin, et plus généralement encore, les mouvements du courant de la vie physiologique et du courant de la conscience. C'est évidemment dans nos sensations fonctionnelles et vitales que noi:s sont donnés ces mouvements vitaux.
Reprenons en détail les trois expériences sensorielles de «.es trois ospéces de mouvement.
II. Sensations des mouvements objectifs des choses. — Elles sont natureilomeiit le uinnoiiole a peu prts excitisif fie.s sen? auxquels revient de nous représenter le monde extérieur, c'est-a-dire de la vue et du touciier ; les mêmes qui auront, et pour la même raison, le monopole à peu près exclusil des sensations d'étendue.
\° La vue et le touciier se montrent extrêmement impressionnables aiuv mouvements objectifs des choses. — Dans notre champ visuel, tout objet qui se meut attire immédiatement notre attention La lampe qui va et vient dans sa chambre est parmi les premiers objets que fixe le nouveau-né. Une image marginale impossible à percevoir est perçue des qu'elle bouge, etc. On a même expliqué par celte sensibilité de lœil au mouvement rinstinrt qui pousse les animaux à « faire le mort u pour échapper à leurs ennemis; et de même l'inslinct similaire qui nous l'ait nous tenir cois, et retenir notre respiration, pour passer inaperçus (comme font les enfants jouant à cache-cache, quand passe le chercheur), et qui nous fait, au contraire, sauter de-ci delà, agiter notre chapeau, un mouchoir, etc. comme font les naufragés, pour attirer l'attention de personnes passant au loin, hors de la portée de la voix. — De même pour le loucher. A lintérieur d'un « cercle tactile », les deux piqûres de leslliésiomètre ne donnent que la sensation de « un » ; cependant une ligne tracée avec la pointe d'une épingle entre les deux pointes est perçue comme ligne, et avec sa direction. Une mouche posée sur la ppau n est pas sentie ou l'est à peine ; on la sent vivement dès qu'elle se déplace, etc.
2° f)' autre pdrl, la vue et le toucher sont des sens mobiles. — L'oeil, de par son appareil luustulnire externe, peut se mouvoir en tous les sens; il est méoie dillicile de limmobiliser complètement. La main, organe par excellence du loucher actif, est d'une agilité extraordinaire, grâce aux
articulations complexes et aux muscles du bi-as et des doiîrts, qui lui permettent de tout explorer en tous sens autour de nous. Enfln l'œil et la main s'aident de tous les déplacements du corps. De là cette conséquence : quand les objets ne se déplacent pas, nous nous déplaçons par rapport à eux ; et ainsi se double la richesse de nos expériences de mouvements. Car. qu'il y ait mouvements des choses sur nos organes, ou mouvements de nos organes sur les choses, il y aura toujours des mouvements enregistrés par nos organes et perçus dans des sensations.
C'est même là, selon W. James, ce qui doit rendre assez confuses les premières sensations du mouvement: l'animal doit apprendre à rapporter, tantôt à lui-même et tantôt à robjet, le mouvement qu'il perçoit d'abord sans le rapporter ni à l'un ni à l'autre. Des erreurs sont ici possibles ; celle qu'on fait, par exemple, en tournant rapidement sur soimême : on perd la notion de sa propre immobilité, et on fait tourner les choses avec soi. Enfin la sensation du mouvement en profondeur est nécessairement aussi indistincte aux débuts que la sensation de la distance en profondeur (p. 201). Pour toutes ces raisons, on peut être sûr que la perception des mouvements fait l'objet d'une éducation, semblable et parallèle à l'éducation de la perception de l'étendue.
III. Sensations de nos propres mouvements subjectifs. — Nous percevons les variations de nos organes en mouvement, variations qui provoquent des modifications de ces organes, et conséquemment des sensations kinesthésiques. C'est le complexus perpétuellement mouvant de ces sensations qui nous donne la conscience perpétuellement synthétique de nos mouvements, des mouvements particuliers de nos membres et du mouvement d'ensemble de notre corps tout entier.
Une question intéressante s'est posée à ce sujet entre psycho-physiologistes : celle de savoir si nos sensations kinesthésiques nous donnent d'emblée et primitivement la notion de nos mouvements (Claparède), ou si elles nous donnent d'abord la sensation de nos attitudes, soit segmentaires, soit totales, les sensations de mouvements étant réductibles à des sensations de variations de ces attitudes (P. Bonnier). La logique parait bien être du côté de cette dernière interprétation, puisque, même immobiles, nous avons des sensations d'attitudes (p. 183), et puisque le premier effet de nos mouvements est d'impressionner précisément les terminaisons sensorielles auxquelles nous devons ces connaissances d'attitudes. L'attitude serait donc comme une donnée qualitative, fournie par la sensibilité fondamentale, par opposition à la variation d'attitude, fournie par la sensibilité différentielle. Que si nous avons plus souvent conscience de mouvements que d'attitudes, cela est conforme à la prévalence fréquente de la sensibilité différentielle sur la sensibilité fondamentale, prévalence qui fait que nous remarquons souvent mieux en un champ sensoriel les variations que les qualités qui varient, les changements de contacts que les contacts, les mouvements des images marginales que ces images elles-mêmes, etc. (p. 148).
IV. Sensations des mouvements fonctionnels et vitaux. — C'est à la cénesthésie que nous devons la connaissance des mouvements de nos fonctions organiques. Nous avons vu (p. Ibii) qu'elle ne cesse de traduire leur perpétuel devenir physiologique par son perpétuel devenir psycholo-
gique, de rassembler à chaque instant une infinité de sensations organiques, qui se suivent en se chevauchant et en s imbriquant les unes sur les autres, de façon à nous donner la conscience continue de notre vie. — On retrouve encore très net ce caractère de variations continues à proçrés constants dans les sensations sonores (p. -08} ; c'est pourquoi le facteur du mouvement a tant dimportance dans la musique. — Enfin la vie intérieure, prise dans son ensemble, apparaît inséparable de la conscience incessante de son mouvement incessant, avec passages perpétuels de sensations à sensations, d'émotions à émotions, de perceptions à perceptions, d idées à idées, de jugements à jugements, de i-aisonnemenls à raisonnements, et de l'un quelconque de ces actes à n'importe quel autre. C'est pourquoi nous avons dû la définir empiriquement comme une activité et un dynamisme à processus sans arrêts et sans solutions de continuité.
I 2. — Les idées du mouvement
Sensoriellement, les expériences de mouvement sont les plus confuses qu'on puisse imaginer; elles ne sont par elles-mêmes que des sentiments de variations continues. Pour devenir pensables et pratiques, pour s'élaborer en idées, il leur faut se rapporter à la représentation de ce qui varie et à des termes entre lesquels se fassent les variations. C'est pourquoi nous avons Ihabitude de définir les mouvements par un point d'arrivée et un point de départ, et par un mobile allant de l'un à l'autre. Le mouvement lui-même échappera à la pensée, qui ne considère désormais que le mobile et ses positions successives.
Aussi notre idée empii'ique du mouvement est-elle à peu prés exclusivement faite pour représenter les mouvements objectifs des choses; nos sensations de nos mouvements subjectifs sont rapportées aux mouvements objectifs de leur appareil organique, c'est-à-dire des muscles, des tendons et des os ; et nos sensations de mouvements vitaux se perdent dans la confusion de ce concept de vie, le plus riche et le moins débrouillé qui soit (ce qui suffirait a expliquer l'antipathie naturelle qu'il inspire aux mécanistes;. Normalement donc, nous pensons exclusivement les mouvements en fonction des positions successives d'un mobile, et ces positions en fonction des espaces traversés et des temps de traversée, ce qui nous permet nos appréciations pratiques de lenteur et de vitesse, de retard et d'aciélération.
Ce point de vue artificiel est plus net encore dans Vidée scientifique du mouvement, également ramenée à des déplacements du mobile : les changements de position, les distances, les temps et les vilesse>, sont soumis à l'analyse mathématique. Désormais le mouvement n'existe plus pour lui-même : il est réduit à l'espace et au temps, qui .suffisent à le définir spicntififiuemcnt; sa continuité originelle est remplacée par la discontinuité de points parcourus et d'instants de parcours. — D où la négation de sa réalité par les Eléates, tant anciens que modernes; c'est à la philosophie à la lui rendre, on formulant une idée inélaphysiqup qu\ le rétablisse dans ses droits expérimentaux, comme Aristote en particulier chercha à le l'aire.
LE MOUVEMEiNT. L'ESPACE ET LE TEMPS Î85
AnTici.E [[. —L'étendue et 1 espace.
Le problème de la perception psychologique de l'espace est assez récent. Il n'existe pas pour le sens commun, assez porté à croii-e que l'espace se perçoit comme les objets, d'emblée et tel qu'il est. Pendant longtemps les philosophes n'ont envisagé que le problème métaphysique de la nature de l'espace en soi. Ce n'est qu'au xviiie siècle que la célèbre discussion des idées innées, parmi lesquelles les cartésiens le rangeaient, vint soulever le problème de ses origines psychologiques. De là des théories et des analyses scientinques que nous allons résumer séparément.
I 1. — Les théories
La première question qui se pose, et la plus souvent discutée, est ceUe de savoir si la donnée d'étendue et d'espace est primitive et naturelle, contemporaine de nos premières expériences sensorielles, ou si au contraire elle est acquise, les premières expériences sensorielles se réduisant à des perceptions de qualités inétendues. La première hypothèse, voisine du sens commim, a trouvé son expression dans la théorie nativiste K La seconde fait le fond de la théorie empiriste. C'est cette dernière qui a été d'abord soutenue, et qui compte encore les plus nombreux partisans.
I. Théorie empiriste. — EUe a été proposée d'abord par Berkeley, en 1709 ; puis elle a été développée par les empiristes anglais (MiU, Bain, Spencer), par les empiristes aUemands (Lotze, Helmholtz, Wundt), et par les empiristes français (Taine, Eibot). I^ous ne pouvons entrer ici dans le détail des doctrines et de leurs nuances individuelles. Contentons-nous de dégager les principes et les affirmations communes.
Donc, selon les empiristes, la notion d'étendue n'est aucunement prmiitive ; nos premières sensations sont inétendues, et n'ont d'autres caractères que leur qualité et leur intensité. Ce sont nos sensations musculaires qui nous font acquérir l'étendue; si bien qu'un Prométhée enchaîné sur sa roche
1. Ce terme de nativismc est plutôt malheureux, car il signifie ëtymologiquement innéisme, et tend à faire considérer l'étendue comme donnée a prion. Or la plupart des nativistes veulent au contraire quelle nous soit donnée a posteriori, à la façon des qualités sensorielles, et avec elles, par 1 exercice spontané des sens.
i.,6 COUHS DE PSYCHOLOGIE
depuis sa naissance, et qui ne pourrait remuer ni ses mains ni ses yeux, ni contracter aucun muscle, ne pourrait, eût -il les yeux ouverts, voir qu'un monde de qualités inétendues. Nous avons ainsi à acquérir les trois dimensions.
a) Pour ce qui est de la distance, ou troisième dimension, il est évident d'abord que nous ne saurions la percevoir par la vue : un poiat, dit Berkeley, ne saurait projeter sur l'œil qu'un point, et non sa distance de l'œil. Aussi les aveugles-nés opérés disent-ils que les objets leur « touchent les yeux » : ils les voient dans un plan adjacent à leurs yeux. Témoins les aveuglesnés opérés par Cheselden (1728) et par Franz (1850). Enfin Platner (1793), observant des aveugles-nés non opérés, s'est convaincu que « le temps leur tient lieu d'espace. Proximité et éloignement ne signifient rien de plus chez eux que le temps plus ou moins long, le plus ou moins grand nombre de sensations, qui leur sont nécessaires pour passer d'une sensation à une autre ». C'est donc bien le mouvement, apprécié en notions de temps et en sensations kinesthésiques, qui donne le discernement des distances, naturellement inconnu à la vue, et même au toucher. « Une distance de vingt pas, c'est vingt pas à faire » (Berkeley). « L'espace n'est que la carrière du mouvement » (Bain).
h) C'est de la même façon que s'acquiert la notion des deux premières dimensions, hauteur et largeur-. Selon Spencer, elles se ramènent toujours à la conscience d'un parcours, par l'œil ou par la main, de points visuels ou tactiles. En allant de A à Z. et en retournant de Z à A, on obtient ainsi une série de sensations successives, qui, rapidement récapitulées, donnent Timpression du simultané. &e8t leur réversibilité qui fait leur simultanéité, et qui caractérise au reste l'espace par rapport au temps : car le temps n'est qu'une succession irréversible.
r) Ainsi toute localisation des sensations est acquise. Nous verrons plus tard comment les empiristes allemands se sont chargés de l'expliquer avec leur théorie annexe des «< signes locaux » (p. 294).
Donc, sous toutes ses formes, l'espace est un dérivé du temps et du mouvement.
n. La théorie nativiste (Stumpf, Hering, W. James, Dunau, etc.), contredit ces thèses essentielles, et fait de l'étendue une donnée primitive et irréductible de n<is sensations. La pietniere lois que s'ouvrent les yeux, ils ont Timpressiou d'un
continiium coloré, non pas encore à trois dimei^sions, les trois dimensions devant être déterminées par une abstraction ultérieure, mais, si l'on peut ainsi dire, à toutes directions. De même, le toucher enveloppe toujours un continuum tactile. H n'est même pas une seule de nos sensations qui ne présente, selon W. James, une qualité de voluminosité indistincte : car une colique, un son, etc., ont «leur volume». Mais c'est évidemment la vue et le toucher qui sont ici privilégiés, surtout la vue, puisque l'espace normal des clairvoyants est un espace visuel.
Si l'on se place au point de vue des dimensions, il faut dire au moins que les deux premières sont doimées dans la sensation des continuums. Quant à la troisième, la distance, beaucoup de nativistes se rallient, en ce qui la concerne,à l'empirisme, et la tiennent pour acquise par l'expérience musculaire. Mais les principaux partisans de la théorie lui restent ici fidèles. Ils montrent d'abord un certain nombre d'animaux jouissant dès leur naissance d'une juste appréciation des distances : les poussins qui, en sortant de l'œuf, vont droit au grain à picorer; les petits canards qui se dirigent vers l'eau, etc. De plus l'homme lui-même, s'il ne peut accomplir si tôt de pareilles prouesses, à cause de l'insufâsante perfection de son cerveau et de ses organes lors de sa naissance, n'aura qu'à élaborer son expérience visuelle primitive à l'aide de sensations kinesthésiques pour arriver à apprécier les distances. Il pourrait même, selon W. James, l'acquérir par l'interprétation de ses seules impressions rétiniennes : ainsi le Prométhée des empiristes, devant les yeux duquel on ferait tourner un bâton dans divers sens, le verrait successivement en hauteur, en largeur et enfin en profondeur, au moment où l'un des bouts tendrait à disparaître derrière l'autre; c'est-à-dire arriverait encore à discerner les trois dimensions.
I 2. — Sensation primitive de l'étendue
11 est bien difficile aujourd'hui de ne pas donner raison au nalivisme contre l'empirisme, quant à l'origine de l'étendue.
1. L'expérience ne saurait créer la qualité d'étendue. — L'empirisme se dédouble, ici comme partout (p. 51), en empirisme métaphysique et en empirisme psychologique. C'est comme empirisme métaphysique qu'il obéit à son éternelle tentation de physique et de chimie mentales, ce qui lui fait soutenir le paradoxe de construire l'étendue avec de l'inétendu.le simultané avec du successif, et l'espace avec du temps. Ce n'est même
plus là de la chimie : c'est proprement de l'alchimie, et qui revient k
faire une omelette sans œufs. — Où est dailleias 1 i-xpérienco de qualités visuelles et tactiles inétendues, de couleurs et de résistances qui ne soient pas des taches colorées et des masses résistantes *? — Beriteley parle de points extérieurs projetés en points rétiniens : à ce compte limage d'un objet serait aussi grande dans la rôline que cet objet l'est dans la réalité, puisque chaque point extérieur ne manquerait pas davoir son cori-espondant rétinien. Mais les points ne sont que des abstractions inconnues à l'expérience naturelle ; une perception spatiale de couleurs et de résistances n'est pas une somme de points colorés ou résistants. — Pareillement les trois dimensions ne sont que des abstractions : nous n'avons pas à les acquérir l'une après l'an Ire, mais à les différencier l'une après l'autre. — Enfln. comment ramener létendue à une série réversible de points parcourus? Dabord nous avons des séries réversibles qui ne sont aucunement étendues, par exemple celle des gammes sonores, que l'on peut monter et descendre indéfiniment sans arriver jamais à les étaler. De plus, les continuums colorés et tactiles primitifs nous sont donnés avant que nous les parcourions, et nous continuons à les percevoir sans les parcourir et sans y sérier des points. De les parcourir nous aidera à les mesurer, mais ne les créera pas. — Bref l'empirisme métaphysique échouera toujours à nous créer artificiellement létendue.
2. L'expérience élabore notre connaissance de létendue. — Mais il y a un empirisme psychologique, et qui est excellent, celui qui consiste ici à étudier les différenciations de nos sensations primitives d'étendue, et à donner une « théorie génétique » de leur élaboration. Cet empirisme complète heureusement le naiivisme. Celui-ci a tout à fait raison de dire que nous commençons par des sensations instantanées de continuums ; mais ce sont des continuums indifférenciés. Les données en sont simultanément étalées, et nous n'aurons jamais à les étaler, ni même à les étaler plus ou moins qu'elles ne sont. L'étendue sensorielle primitive restera toujours inextensible et irrétrécissable ; virtuellement il y a extériorité de toutes ses parties, partes extra partes. Mais ce virtuel doit passer à l'acte : et c'est par une éducation progressive de nos sensations que nous arrivons à la connaissance distincte de rapports spatiaux entre qualités étendues. Deux objets s'extériorisent l'un par rapport à l'autre en se limitant à leurs frontières ; et ils s'étendent eux-mêmes en s'étalant à l'intérieur de leurs propres limites. Ainsi, toute différenciation des étendues primitives se fait par des explorations de limites, c'est-à-dire de différences. C'est pourquoi il y a lieu d envisager toujours une « théorie génétique » de l'étendue, qui est celle de l'élaboration de nos sensations d'étendue. .Mais pas d'élaboration possible sans un fonds de données primitives à élaborer; pas d'évolution sans une virtualité à faire évoluer; révolution explique tout, sauf ce fonds primitif indispensable. C'est pourquoi, dans notre analyse des sensations, nous avons du accepter comme irréductible le caractère primitif d'étendue qui appartient si évidemment au moins aux plus représentatives d'entre elles (p. 164).
§ 3. — Élaborations ultérieures
I. Leur mécanisme. — Le travail de la différenciation de l'étendue se ramène pratiquement à rolui de la différenciation
des données de nos deux champs tactile et visuel. Il est bijn remarquable que les deux sens auxquels nous devons premièrement notre notion d'espace, la vue et le toucher, soient les deux seuls qui se montrent sensibles aux mouvements objectifs des choses, et qui aient un organe mobile (p. 192). Ainsi nous instruisent -ils sur l'étendue de leurs propres quaUtés sensibles de diverses façons. 1. En nous les présentant d'abord, et d'emblée, comme étalées extérieurement les unes aux autres, ce qui morcelle tout de suite, et natureUement, la contnuité primitive en objets discontinus. 2. En nous donnant des images indépendantes des objets en mouvement. 3. En nous permettant de parcourir ces objets en tous sens, de suivre leurs lignes de démarcation, bref de les explorer, pour aviver la connaissance de leurs formes. 4. En provoquant, par ce travail d'exploration active, le jeu de leurs propres appareils musculaires, ce qui nous vaut ime infinité de sensations musculaires et kinesthésiques, qui deviennent tout autant d'éléments d'appréciation des étendues et des distances. 5. En se contrôlant les unes les autres, de façon à coordonner et faire concorder leurs résultats. 6. En rapportant ces résultats à la donnée primordiale de la perception du corps propre, le principal volume que nous connaissions, et par rapport auquel nous orientons les objets de nos champs visuel et tactile ; orientation spontanée qui met en jeu tout le lot des sensations d'attitudes. 7. En faisant intervenir à l'occasion jusqu'aux orientations auditive et olfactive (p. 170 et 171).
Ainsi, dans la connaissance qu'un adulte possède des dimensions d'un objet quelconque, et du milieu où il le place, trouvet-on toujours un complexus très riche de données optiques, de données tactiles externes, de données tactiles internes, surtout kinesthésiques, etc., le tout pénétré d'interprétations acquises et plus ou moins habituelles, et de raisonnements inconscients. Tout est ici affaire d'éducation des sens, de leur éducation par l'intelligence. Condillac a mille fois raison de dire qu'il y a une distance infinie entre les premières perceptions nues d'un enfant, et les perceptions mtellectuelles d'un adulte ; encore que celui-ci croie naïvement n'avoir qu'à ouvrh les yeux pour saisir les choses telles qu'ell^'^s sont.
11. Quelques exemples de cette éducation des perceptions d'étendue feront saisir sur le lait la complexité de ce travail, qui ne nous paraît simple que parce qu'il est naturel et spontané.
200 COURS DE PSYCllOLOGlIi
A. Percepiion des grandeurs. — Senties d'abord confusément, et sans distinction de dimensions, les grandeurs des objets tendent vite à se l'aire percevoir analytiquement, comme grandeurs de lignes, de surfaces et de volumes (Bourdon).
1" Une ligne est virtuellement dessinée par des oppositions de couleurs ou de contacts; elle est donc d'abord perçue dans ces couleurs et ces contacts, comme leur limite faisant partie d'elles-mêmes. Mais elle est beaucoup mieux perçue dès qu'on la parcourt, grâce à quelque mouvement de l'oeil ou de la main. Ce n'est pas ce mouvement qui constitue la ligne, comme donnée optique ou tactile ; il aide seulement à la mieux percevoir. La ligne n'est donc pas une récapitulation de sensations kinesthésiques. Elle n'est même pas une récapitulation de points successifs; il nv a pas perception de points, qui n'existent pas dans la continuité de la ligne perçue par une sensation optique, .synthétique et simultanée.
Une sensation synthétique de ce genre est déjà donnée par un point lumineux se déplaçant rapidement, par une étnile filante, pai' exemple, ou par un charbon brûlant tourné dans l'ob.^curité: la sensation simultanée est alors assurée par la persistance de li m pression physiologique. A fortiori, quand la persistance de l'impression physiologique est garantie par la persistance de l'excitation, comme c'est le cas des lignes immobiles que l'oeil ou la main parcourent, y a-t-il perception synthétique et simultanée.
2° Les surfaces, d'abord perçues en elles-mêmes, sont mieux perçues dans les lignes qui les limitent, et dont elles sont désormais 1' a en dedans ». C'est toujours plus ou moins grâce à des mouvements que se fait leur reconnaissance et leur exploration. No'is avons tellement l'habitude de tracer partout des lignes, actuelles ou virtuelles, qu'il nous est à peu prés impossible de percevoir des points isolés sans les relier par des lignes idéales; ces lignes les font entrer dans des siu"faces. Ce sont généralement des lignes droites, celles qui nous sont les plus familières.
3<* La percepiion des volumes suppose l'appréciation de leur épaisseur, qui dépend de l;i perception de la distance en profondeur, dont nous parlerons tout à l'heure. Indépendamment de cette dimension le volume est perçu comme une surface.
B. Perception des positions. — Les positions des objets nous sont connues en fonction des directions où il noiis faut les chercher. Leur orientation objective est donc définie d'après notre orientation subjective, et d'après les sensations d'attitudes qui nous en donnent conscience. C'est [lar rapport à notre cor|)s en équilibre, plus particulièrement i)ar rapport k notre tête et à la ligne de nos yeux, que se déterminent les directions des iibjets. Klles se ramènent à trois : haut et bas, droite et gauche, avant et arrière. Ainsi un objet est a notre droite, ou à droite d'un autre objet, s'il nous faut aller de gauche à droite pour le trouver, etc.
Pratiquement nous déterminons les positions par rapport à trois lignes Idéales. 1 Une ligne verticale, située dans le plan vertical du nez. par rapport â un " œil médian » virtuel (1' « leil de cydopc » de Hering). 2. Une ligne hori/nnlalo, située dans le plan horizontal des yeux. '.\. Une ligne de profondeur, allant devant et derrière nous. Ces trois lignes pratiques déterminent nos trois dimensions : hauteur, largeur et profondeur; nous n'avons que trois difiionsions parce (jue nous n'avons que trois directions simples de mouvements.
C. Perception des distances. — Nous avons déjà primitivement un sentiment vague de distance, qui est surtout le sentiment de non-contact des objets ambiants. Du moment, en effet, que nous séparons notre corps du monde extérieur, nous percevons ce monde comme séparé, c'est-à-dire comme distant. De plus, l'expérience des mouvements objectifs des objets, qui glissent le long les uns des autres, se recouvrent et se découvrent, doit aviver encore ce sentiment de distance. Nous ne partons pas de la vision sur un plan adjacent à l'œil ; du reste, la notion de plan est abstraite et postérieure ; et enfin les enfants et les aveugles-nés opérés tendent les bras aux objets, et ne les cherchent point sur leurs yeux. On peut donc dire que nous voyons naturellement à distance. — Mais voir à distance n'est pas voir la distance. CeUe-ci ne paraît pas nous être donnée directement par des sensations rétiniennes. EUe est indirectement perçue, grâce à l'interprétation intelligente de signes, qui nous permettent à la fois d'en aviver le sentiment et de la mesurer.
1. Le premier signe est à la portée des clairvoyants et des non- clairvoyants; c'est le déplacement que nous devons effectuer pour atteindre l'objet distant et en obtenir le contact; déplacement du bras, ou du corps entier. C'est ainsi que réellement la mesure d' « une distance de vingt pas, c'est vingt pas à faire », selon le mot de Berkeley. Les déplacements se traduisent alors dans la conscience soit par des sensations kinesthésiques, soit même, s'il s'agit de grandes distances, par des appréciations subjectives du temi^s du déplacement. Ainsi les paysans diront d'un village qu'il est à « tant d'heures ». Ces mesures de distance échappent évidemment à l'œil, qui ne se déplace pas. Mais il est d'autres mesures dues à l'interprétation d'autres signes de distance, où l'œil retrouve son avantage.
2. Le sentiment de la convergence des yeux. Cette convergence est en effet fonction de la distance des objets vus. Très forte pour les objets rai^prochés, elle s'affaiblit à mesure qu'ils s'éloignent, et disparaît dans la vision à l'infini (au delà de 60 mètres). La conscience musculaii'e de la convergence se transpose donc en conscience de la distance. — Par là s'explique que nous apprécions très mal la distance par la vision monoculaire ; nous n'avons ici que la conscience extrêmement obtuse de l'accommodation (et un peu aussi celle de la convergence, qu'il est difficile de séparer de l'accommodation). C'est la vision
binoculaire qui sert le mieux; grâce aux variations de la convergence, nous percevons assez bien les reliefs et les distances des objets rapprochés, mais des objets rapprochés seulement. Au delà de quelques mètres, l'effort de convergence n'est plus guère perçu; car la sensibilité musculaire de l'œil est assez obtuse. C'est ce que montre bien le fait que, dans l'obscurité, nous sommes incapables de dire à quelle distance se trouve une vive lumière.
3 Les parallaxes. On entend par là les différences des images que donne un même objet, soit perçu successivement par un œil qui bouge, soit perçu simultanément par les deux yeux. — La principale est la parallaxe binoculaire. Les deux images de la vision binoculaire, en effet, prises de points de vue légèrement différents, sont plus ou moins différentes, et ne se superposent pas de façon à coïncider exactement ; leurs cJifférences rapportées aident à percevoir le relief. C'est là le principe même du stéréoscope, où la vision par chaque œil d'une image légèrement différente de celle de l'autre œil, donne un vif sentiment de profondeur et de relief. — D'autres parallaxes résultent des positions de la tête, droite, penchée, ou inclinée. Aussi remue-t-on involontairement la tête pour examiner successivement les objets de bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite, etc., ce qui précise et em-ichit leur perception.
4. La perceptihiUté de l'image. Ainsi, quand l'atmosphère se purifie, les objets, étant plus perceptibles, i^araissent plus proches ; phénomène fréquent dans les montagnes et les déserts, surtout après la pluie. Inversement, ils paraissent s'éloigner dans le brouillard. Pour la même raison, des sons faibles paraissent des sons lointains ; et une odeur vive fait conclure à la proximité de l'objet odorant.
.5. Les points de repère du champ visuel. Nous apprécions souvent la distance inconnue d'un objet, par la distance connue de ceux qui nous séparent de lui; et plus il y a de ces objets, mieux nous apprécions. On mesure la longueur d'une route au nombre de ses arbres. Par là s'explique que cette appréciation se fasse mieux en plaine, moins bien en montagne, mal en mer, et très mal pour la vision en hauteur. On repère en effet très mal la hauteur oti se trouve un ballon, une fois que les détails de la nacelle sont devenus imperceptibles.
6. La comparaison de la grandeur apparente avec la grandeur réelle, préalablement connue, de l'objet distant. Un homme vu comme un i)oint est par là même perçu comme éloigné.
(C'est pour une raison analogue que les dessinateurs placent un homme auprès des monuments qu'ils dessinent, afin de suggérer immédiatement leurs dimensions réeUes.)
Bref, la distance est, de toutes les modalités de l'étendue, celle dont la perception est le plus vague à l'origine, et doit le plus à l'expérience et à ses complexus de données sensorielles Q,t de raisonnements inconscients.
D. Perception des formes. — La forme d'un objet est fonction à la fois de sa grandeur, de sa position et de sa distance. Une même ligne droite a une forme différente selon qu'elle est verticale, oblique ou horizontale. Un même carré change daspect selon qu'il est vu droit ou renversé. Enfin l'introduction de la troisième dimension entraîne la déformation visuelle des formes, surtout des volumes, et leur vision en perspective. On retrouve ici tout le jeu de la convergence des yeux et des parallaxes: les borgnes, qui n'ont ni convergence, ni parallaxe binoculaire, apprécient aussi mal les reliefs des objets que les distances. Percevoir un volume, c'est toujours en faire le tour, en fait ou en imagination. La main seule peut épouser tous les plans de sa forme. Les yeux cherchent à l'envelopper pareillement ; faute d'y arriver aussi facilement, ils savent suppléer à leur insuffisance en interprétant en profondeurs les ombres, les déformations de plans latéraux, et tous les détails de la perspective. Ce qui permet aux peintres de nous faire peixevoir des volumes et des espaces sur la surface plane de leurs toiles.
I 4. — Étendue tactile et étendue visuelle
I. Le monde des clairvoyants. — D'après tout ce que nous venons de dire, il est clair que pour un individu normal, c'està-dire un clairvoyant, l'étendue visuelle prime pratiquement l'étendue tactile, et que tous nos renseignements ordinaires sur les grandem-s, les positions, les formes, les profondeurs et les volumes, sont des notions visuelles, ou des notions tactiles ramenées à des notions visuelles. Cette réduction, d'atUem's, est beaucoup plus facile et naturelle qu'on ne pense. On y voit souvent une superposition paradoxale de résistances et de couleurs, c'est-à-dire de qualités hétérogènes : il n'y a en réalité superposition que de « sensibles communs », de données différentielles qui tendent d'elles-mêmes à s'accorder, à constituer une étendue commune aux couleurs et aux résistances. Etendue premièrement mise à la disposition de la vue. il ne saurait donc être question pour nous d'une étendue tactile pure, nos perceptions tactiles ayant peu à peu été rapportées, par l'expérience et l'éducation des sens, à nos perceptions visuelles, autrement maniables et pratiques. Cette éducation est si forte que
les aveugles accidentels, ceux au moins qui ont perdu la vue après l'âge de huit à dix ans, continuent à transposer leurs expériences ta<îtiles des choses en expériences visuelles. Ils font ce que nous faisons tous quand, par exemple, nous heurtons un meuble au salon dans l'obscurité, et que nous imaginons visuellement la forme d'une chaise, d'une table, etc. ; ils continuent à vivre dans un monde visible, et à avoir des rêves visuels.
II. Le monde des aveugles. — Par là l'on comprend qu'un clairvoyant ne puisse facilement se représenter ce que peut être le monde tactile d'un aveugle-né, et les notions tactiles pures qu'il se fait des grandeurs, des formes, etc. '. Par là l'on comprend également combien un aveugle-né opéré doit se trouver désorienté dans son nouveau monde visible. Ses premières sensations visuelles sont nécessairement toutes incompréhensibles pour lui ; il lui faut apprendre à les interpréter. Et longtemps sans doute, sinon toujours, il opérera la réduction (inverse de la nôtre) des sensations visuelles aux sensations tactiles ; il continuera à vivre dans un monde tactile. Le travail de cette traduction de sa langue ancienne dans une langue nouvelle, forcément peu familière, ne pourra qu'être très long, et prêter à des malentendus de la part des clairvoyants qui n'y prendront pas garde. Un aveugle-né opéré parle sa langue tactile, par exemple, quand il dit que les objets « touchent ses yeux » ; soit qu'il ait en effet cette impression, soit qu'il n'ait
1. Nous sommes portés à déprécier outre mesure la connaissance que l'aveugle possède du monde extérieur, parce qu'il manque delà perception des couleurs, lin réalité l'aveugle est moins désavantagé par là que par l'impossibilité où il est de percevoir à dislance ; il touche moins souvent que nous m; voyons, et il ne touche les objets qu'un à un, alors que nous les voyons tous ensemble. Mais on doit remarquer que chaque l'ois que l'on touche et que l'on voit, le toucher prend l'ascendant sur la vue, et parait avoir une meilleure sensibilité dilTérentielle, ce qui est limportant, comme nous avons dit (p. d'iO). Dans l'ensemble donc les aveugles connaissent aussi bien, sinon micuv que nous, les objets sur lesquels ils sont informés par le toucher, et sur lesquels nous ne le sommes que par la vue. he plus, n'étant pas distraits criinmc nous le sommes par nos spectacles visuels, ils enregistrent mieux, et élaborent mieux leurs propres donnée^ tactiles. Knlin ils suppléent à l'absence du toucher à distance qu'est la vue par une utilisation, ([ui nous est presque inconnue, des autres touchers à dislance que sont 1 ou'ie, 1 o<lorat, et même la perception Uictile de lair, dont ils rapportent les diiréiencOs très délicates a des reverbiirations d'objets, l'n aveugle a vile fait, une lois entré dans une chambre, d'en mesurer la grandeur, d'y reconnaître et situer les meubles et les personnes, etc., et de même, à l'extérieur, de sentir tous les objets qui sont dans son entourage immédiat : il y a des aveugles qui font des courses à cheval et à bicyclette aussi bien que des clairvoyant-;.
que les mots anciens pour exprimer les expériences nouvelles, et que « toucher » veuille simplement dire impressionner vivement. Il possède d'autant moins la perception visuelle de la profondeur qu'il n'a pas appris à converger, et à interpréter le sentiment de convergence, et qu'il commence par la vision monoculaù'e (on opère généralement les deux yeux à quelques semaines d'iutervaUes). C'est pom-quoi il sera longtemps avant de s'assimiler tout le mécanisme de la perception visuelle des distances. Quant à sa perception visuelle des formes et des grandeurs, elle doit être assez vague d'abord, soit en raison de la faiblesse de son acuité visuelle, qui restera toujours au-dessous de la normale, soit en raison de son inexpérience. Mais, même supposée vive, cette perception ne lui dii'a rien, tant qu'il ne l'aura pas rapportée à quelque perception tactile des mêmes grandeurs et des mêmes formes. Non seulement les qualités perçues diffèrent, mais les étendues elles-mêmes paraissent différer; les aveugles-nés opérés trouvent les objets beaucoup plus grands qu'ils ne s'y attendaient. C'est pourquoi le fait qu'ils ne savent pas discerner un cube d'un carré ne prouve nullement qu'ils ne distinguent pas ces formes, mais simplement qu'ils ne les reconnaissent pas, faute de les identifier à un cube ou à un carré tactiles (problème de Molineux). Tout cela est affaù-e d'éducation, et d'une éducation qui consiste à faire co'incider en détail les étendues visuelles et les étendues tactiles, mais non à acquérir la notion d'espace par, des sensations kinesthésiques, qu'ils possèdent d'ailleurs presque toutes. Le cas des aveugles-nés opérés ne saurait donc prouver, comme on l'a trop dit, l'inexistence d'une étendue primitive dans les sensations visuelles.
I 5. ' — Les idées d'espacr
I. Idée empirique. — Si nous étions immobiles dans un monde immobile, nous pourrions percevoir ce monde comme étendu, nous n'aurions pas l'idée de l'espace. L'espace est pratiquement pour nous le réceptacle des corps en mouvement; réceptacle qui déborde toujours ce qu'il contient, car les objets peuvent toujours se mouvoir plus loin qu'ils ne le font, dans les directions où ils le font. Et de même ne percevons-nous aucune Limite extérieure à nos propres déiilacements en tous sens. L'espace empirique est bien ainsi « ia carrière du mouvement », la possibilité indéfinie de tout mouvement en toute direction.
200 COURS DE PSYCHOLOGIi:
L'impossibilité même d'assigner des limites aux mouvemenis est la raison dernière de l'impossibilité oii nous sommes d'assigner des limites à l'espace. Et après avoir été d'abord la carrière du mouvement, l'espace devient la carrière de l'imagination qui se plaît à le parcoui'ir. Quand 7ious pensons en avoir une sensation, nous n^en avons qu'une imagination. Et cette imagination elle-même revient encore à exploiter l'idée de la possibilité de tous les mouvements dans toutes les directions. Seuls des esprits peuvent avoir cette idée, et conséquemment cette imagination. L'animal a des représentations d'étendue: il n'a pas l'idée de l'espace réceptacle des choses.
Etant une idée, l'espace doit être le même pour les aveugles el les clairvoyants. Nous n'avons même plus ici l'opposition de l'espace visuel et de l'espace tactile, comme nous avons eu l'opposition de l'étendue visuelle et de l'étendue tactile. L'espace n'est ni visuel ni tactile ; il est la <;arrière de tous les mouvements, soit d'objets visuels, soit d'objets tactiles. — Tout au plus, peut -on dire que les aveugles doivent être moins sensibles que nous à son indéfinité empirique, n'ayant jamais la perception actuelle d'objets toujoui-s plus distants : l'objet distant est pour l'aveugle un objet absent. Les yeux aident étonnamment à prolonger les perspectives, et le champ visuel a le i)rivilège de présenter toujours un horizon qui ne cesse de reculer à mesure que nous avançons. Rien de pareil dans le champ tactile de l'aveugle, qui n'a pas d'horizon sensoriel. Enfin c'est à l'œil surtout, et à l'ouïe, mais pas du tout au toucher, que nous sommes redevables de nos « sensations dUnfini ».
11. Idée scientifique. — L'idée empirique de l'espace, idéalisée et simplifioe. est devenue l'idée scientifique d'un espace absolu, infini, hornogènc. tel enfin que nous ne saurions ni le percevoir, ni lexpérimenler, mais tel que nous le pouvons concevoir à l'aide de définitions. Car l'espace einuirique est toujours relatif k nous qui en sommes le centre. Il n'est pas infini en acte, mais indéfiniinent prolongeable. Il n'est enfin pas hnmorféne, puisqno les positions et les localisations des objets y ont un caract.-rc qualitatif et héléroî:!ène : notre gauche n'est pas notre droite, etc. —C'est dans l'espace abstrait que le géomètre conçoit ses fitfures abstraites, qui, elles encore, ne sont pas emj)runlées A rétendue qualitative, mais construites avec des éléments simples et abstrails. le point et le mouvement ; le point en mouvement donne la ligne, la ligne en mouvement le plan, le plan en mouvement le volume. —C'est pourquoi la géométrie des aveugles est exactement la même que celle des clairvoyants. Co» deux géoraétries différeraient si elles se faisaient avec des images et de iliialités sensorielles. Mais du moment que la géométrie n'est qu'une sciem e de rapport), spatiaux, et que ces rapports sont compris grâce à
LE MOUVEMENT, L'ESPACE ET LE TEMPS :i')7
des définitions, rapports et définitions sont des conceplions intellectuelles identiques chez le clairvoyant et chez l'aveugle. Que l'on fasse la géométrie au tableau, ou en palpant des figures tangibles, l'esprit conçoit toujours les mêmes idées, tout en s'aidant d'images diverses ; et l'image ici n'est qu'accessoire, comme partout d'ailleurs où elle n'est que le support de la conception. — Quant à l'idée métaphysique de l'espace, nous ne pouvons qu'en renvoyer l'anah'se à la philosophie.
Article 111. — Durée et temps
On s'attendrait naturellement à voir reparaître à propos de la perception de la durée et du temps l'opposition de l'empirisme et du nativisme : on voit tout autant de raisons pour les empiiistes d' « engendrer » le temps que d'engendrer l'espace, et de tirer le temps de l'espace que de tirer l'espace du temps. Cependant tous les psychologues sans exception considèrent la durée comme une donnée primitive et irréductible, c'est-à-dire sont nativistes siu' ce point. îsTous n'avons donc ici qu'à déterminer les conditions de la perception de la durée concrète, et de son élaboration en temps abstrait.
I 1. — Sensation primitive de la durée
I. Les diverses expériences sensorielles de durée. — « Le temps est la mesure du mouvement », dit Aristote. Aussi la sensation de durée est toujours donnée avec et dans quelque sensation de mouvement : pas de mouvement sans durée, pas de durée sans mouvement. Qu'on essaye de percevoir un « temps vide »; quelque effort que l'on fasse, on se trouvera toujours en présence d'un temps plein, étoffé tout au moins par des sensations organiques et vitales de mouvements intérieurs. ISTous pouvons donc déterminer nos expériences sensorielles de durée parallèlement à nos expériences sensorielles de mouvement.
1. îvTous percevons déjà immédiatement la durée des mouvements objectifs des choses, dans les sensations visuelles et tactiles qui nous les révèlent. L'expérience de durée est ici la sensation différentielle et synthétique des successions de leurs positions et de leurs changements de grandeurs.
2. Nous percevons immédiatement encore la durée de nos propres mouvements subjectifs, dans leurs sensations kinesthésiques. L'expérience de durée est ici la sensation différentielleet synthétique des successions d'attitudes, soit segmentaires, soit totales.