CHAPITRE XIÏ
Définition et importance de l'image. — Nous pouvons, dans 1 isolement et le silence du cabinet, revoir un site déjà vu le parcoui>ir en esprit, entendre le bruit d'une chute d'eau' même respirer l'odeur des fleui-s et revivre les émotions d'une excursion. Bref, nous pouvons renouveler ime expérience sensible en l'absence de toute excitation sensorieUe. C'est que les sensations que nous avons éprouvées ne sont point tout à fait mortes ; encore qu'eUes aient disparu de la conscience, elles peuvent y reparaître sous la forme d'images. I^Hmage est ainsi une sorte de reviviscence de la sensation, sous iorme généralement affaiblie et appâlie. EUe est le double, ou la copie, de cet original; Vétat faible de cet état fort; Vétai second de cet état premier.
EUe a une importance extraordinaii-e dans la vie intérieure Par opposition à la sensation, qui est autant au monde extériemqu :i, nous, eUe nous appartient tout entière, nous donnant la ileine possession de notre passé, et se prêtant à toutes les elaborations possibles des expériences une fois acquises. Normalement, le courant de la conscience entraîne autant d'imao-es que de sensations, sinon plus. Chaque fois que nous nous dérobons aux excitations venues du dehors, et que nous renonçons a penser au dedans, nous sommes amenés à ne vivre que d'iînages et de fonctions d'images. C'est le cas du rêve, c'est-à-dire de toute notre vie endormie ; c'est le cas aussi de ce que nous réservons de notre vie éveiUée à la mémoii-e, à l'imagination et a l'association ; bien plus, des images se mêlent constamment à nos perceptions et à nos pensées. Il semblerait en vérité que la sensation se réduisît au rôle de pom-voyeuse d'images dans la vie de la conscience.
Nous allons successivement : 1. relever et décrii-e nos différentes sortes d'images ; 2. analyser leur nature, 3. et en parti-
culier leur caractère empiiique d'irréalité ; enfin 4. préciser leui- rôle, et les transformations qu'il leur vaut.
Ai'.Tici.K I. — Étude descriptive.
I 1. — Images représentatives
n n'y a image que s'il y a eu préalablement sensation. Etre dépourvu d'un sens, c'est donc nécessairement être dépourvu de la catégorie des images correspondantes ; les aveugles-nés n'ont pas plus d'images visuelles que de sensations visuelles ; les sourds de naissance, pa« plus d'images auditives que de sensations auditives. On compte donc autant de variétés d'images que de variétés de sensations. — Ceci heurte quelque peu le sens commun ; car on ne voit communément dans l'imagination que la fonction des images visuelles, conformément à l'étymologie du mot image, qui n'évoque à l'esprit que formes et couleurs. Mais, de même qu'il y a des images visuelles, U y a des images auditives : témoins les mélodies qui nous obsèdent ; des images gustatives et des images olfactives : car l'on reconnaît fort bien les savem'S et les odem"s ; des images tactiles surtout, aussi variées que les sensations tactiles : images tactiles externes qui aident l'aveugle à reconnaître les objets et à se représenter le monde extérieur, images tactiles internes, qui nous fournissent à tous notre topographie naturelle de nos organes intérieurs, images hinestlié signes d'attitudes et de mouvements.
Car nous avons encore des images de nos sensibles communs comme de nos sensibles propres : images des mouvements objectifs des choses, que nous nous rappelons aussi nettement que les choses, et images de nos mouvements subjectifs, plus connues sous le nom dHmages motrices ; les savoir-faire d'un métier, d'un sport ou d'une activité musculaire quelconconque, sont à base de ces images motrices, comme l'expérience du peintre est à base d'images visuelles, et celle du musicien à base d'images auditives ; images d''étendue, de formes, de grandeurs, de positions et de distances, qui nous spatialisent notre représentation intérieure du monde externe ; images de durée, enfin, et de rythmes de durée. Car rien ne nous est plus facile à évoquer que le rythme d'une phrase musicale et celui d'un vers, qui nous viennent parfois, le premier sans sa mélodie, le second sans ses paroles, mélodies et paroles que l'on peut souvent chcrrhor longtemps et en vain, le cadre revenant sans son contenu qualitatif.
LES IMAâfiS ti»
Ainsi donc, toute sensation et toute perception paraissent aptes à se sui-vivre sous forme d'images. Cette aptitude paraît proportionnelle à Vutïlité des sensations et des perceptions, et par conséquent à leur représentativité : plus elles nous servent, plus nous tendons à les conserver. C'est pourquoi nous manions plus d'images visuelles, tactiles et sonores que d'images olfactives et gustatives. — Cela même nous amène à poser le problème des images affectives.
I 2. — Images affectives
ISTos sensations affectives, en effet, étant naturellement inutilisables en « savoirs » et en « savoir-faire », on peut s'attendre à ce qu'elles donnent difficilement naissance à des images affectives et cénestliésiques. Et l'on ne saurait s'étonner que l'existence de telles images ait été mise en doute ; ce qui a fait nier toute imagination et toute mémoire aiïectives.
1. Thèse affirmative. — La plupart des psychologues affirment aujourd'hui, à la suite de Eibot, de Paulhan, etc., l'existence d'images affectives. D'abord en raison du principe que tout état de conscience est susceptible de reviviscence, et qu'il n'y a pas lieu de faire a priori une exception pom^ les états de conscience affectifs. Ensuite les faits de reviviscence d'émotion paraissent bien établis. Le souvenir d'un événement terrifiant peut s'accompagner du renouvellement de l'ancienne terreur, et que l'on reconnaît : le frisson revient, souvent aussi intense que la première fois. A visiter les lieux de son enfance on retrouve, après une longue absence, toutes les émotions qu'on y éprouva. Enfin nous avons tous plus eu moins de ces états affectifs vagues-, qui nous donnent le sentiment du & déjà vécu », et que nous pouvons ensuite rattacher à des expériences passées, tout comme les autres souvenirs. — Ces faits de reviviscence d'émotions, soit spontanée, soit liée à des représentations, prouvent donc l'existence de véritables images affectives.
2. Tiièse négative. — Par contre, d'autres psychologues, avec W. James, etc., nient la réalité de ces reviviscences. Voici leurs arguments.
a. D'abord c'est un fait que nous ne ressuscitons pas à volonté nos émotions anciennes. On a beau savoir que l'on a souffert de névralgies ou d'angoisses, on ne sam'ait rest«urei l'expérience de la névralgie ou de l'angoisse. Et de même des émotions agréables : le vieillard ne retrouve plus ses impressions de jeunesse.
tlO COURS DE PSYCHOLOGIE
b. Ce qu'on prend souvent pour une émotion ancienne n'est que le souvenir intellectuel d'avoir été ému. Mais le souvenir d'une doulem' n'est pas une douleur ; il peut même être agréable : forsan et haee olim meminisse juvabit. De même du souvenir des plaisirs, qui peut être une souffrance : « la pii'e douleur est le souvenir du bonheur passé », dit le Dante. Au contraii"e, l'image d'une couleur est encore colorée, et le souvenir d'une maison est une maison.
c. Que si le souvenir d'une émotion s'accompagne d'une émotion, c'est d'une émotion nouvelle, qui n'est pas la reviviscence de l'émotion ancienne. C'est le produit tout frais d'une image représentative, qui peut, comme la sensation, déterminer des mouvements organiques et donc la conscience d'une émotion plus ou moins analogue à la première.
3. Conciliation. — On peut facilement concilier ces deux théories, dont les affirmations ne s'excluent pas. Il suffit pour cela de distinguer avec Eibot des souvenirs affectifs abstraits, tel le souvenir de la douleur qui ne fait pas mal ; ce sont les plus fréquents : et des souvenirs affectifs concrets, qui sont des léviviseences de véritables images affectives ; ils n'apparaissent qu'à titre d'exceptions
En effet :
a) L'oubli immédiat des émotions est de règle ; la conscience cénesthésique meurt à mesure qu'elle se renouvelle. La reviviscence d'un voyage ne donne généralement que des souvenirs représentatifs sans souvenirs affectifs. En face d'un paysage, en même temps qu'on enregistrait les images d'un beau panorama, on ne cessait peut-être de souffrir de préocc;;|iations, de scrupules, de colères, de maux d'estomac, etc., qui en paralysaient la jouissance; mais tout cela meurt vite ; et à se rappeler le paysage, on ne retrouve que lui, ce qui permet de le goûter plus librement. Ce qui explique que le souvenir des voyages est souvent plus agréable que le voyage lui-même.
Cet oubli des souvenirs affectifs facilite en parlimlier l'idéalisation du passé. « Celait le bon temps », disent les vieillards d'une jeunesse qui fut souvent pleine de déboires. 11 est bien probable que Thersite, en contant sur le lard sa rencontre avec Ulysse, se régala de la gloire d'avoir dit leur fait aux grands chefs, et oublia l'incident des coups de bàlon. Les lartarins se font autant de bonheur avec leurs souvenirs qu'avec leurs expériences présentes, par volonté enragée d'élre toujours satisfaits ; et le malencontreux chameau devient un thème à variations héroïques. Il conviendra toujours de se défier des autobiographies : l'idéalisation rétrospective y JDue un rôle inévitable.
b) // n'y a pis de rappel volontaire possible des images affectives concrètes, qui ne sont donc aucunement maniables, et n'ont pas de rôle pratique. A quoi l'on peut assigner une raison biologique : la nature veut premièrement l'action de luire vivant, et If"? connaissances qui favorisent
celte action. C'est pourquoi elle nous conserve et met à notre disposition nos images représentatives et nos idées. Un afflux d'images affectives ne pourrait que paralyser notre action et nos connaissances ; nous ne sommes toujours que trop émotifs. Aussi les souvenirs affectifs concrets ne pourraient que gêner l'action et la connais.sance. 11 est bien remarquable qu'ils nous surviennent surtout dans les intermèdes de l'action, quand nous nous laissons aller à ne faii'e que sentir. Si la nature voulait premièrement notre bonheur (qu'elle ne veut en fait que consécutivement à notre action), elle nous aurait développé ime mémoire affective plus maniable. C'a été l'erreur d'Épicure d'essayer de réformer sur ce point l'œuvre de la nature, qu'il jugeait en pessimiste. Il veut que son sage, jusque « dans le taureau de Phalaris », ait sous la main des provisions de bonheur dans les souvenirs des plaisirs passés, et puisse dompter avec eux les pires douleurs présentes. On peut regretter qu'il se trompe ; mais il se trompe certainement, la mémoire affective est trop faible, trop exceptionnelle, et trop peu pratique, pour avoir cette merveilleuse efficacité.
c) Le souvenir normal d'une émotion est donc le souvenir abstrait d'avoir été ému. Sous cette forme, la mémoire affective est aussi puissante que Tautre, souvent même plus puissante. « Je me souviens d'un garçon qui nous fit bien rire, je ne sais plus à propos de quoi. » « Dans telle occasion je ne sais plus qui dit je ne sais plus quoi : mais c'était agaçant au possible. » Etc.
Donc, pratiquement, quand on parle d'images, il ne s'agit que d'images représentatives.
I 3. — Lks typks d'imagination
I. Il n'y a pas une imagination ; mais des imaginations, qui sont diverses. C'est cependant un i)réjugé assez fi-équent que celui de croire à l'existence d'un tj-pe universel d'imagination, qui serait le même chez tous, et dont chacun userait plus ou moins habilement, comme tous ont le même type universel de raison, dont chacun use selon ses moyens. Mais ce n'est là qu'un préjugé. En réalité, nous imaginons comme nous sentons, c'est-à-dire très diversement. Déjà les différents sens ont rarement une égale importance, d'individus à individus. Chez certains la vue domine ; chez d'autres c'est l'ouïe, etc. La prédominance d'un sens entraîne la prédominance de l'imagination correspondante. Prédominance qui s'accuse en raison de l'importance des images dans la vie intérieure, surtout dans la i3arole intériem'e, qui chez tous accompagne la pensée sous la forme d' « images verbales ». Chez les uns cette parole intérieure est faite de mots lus ; chez d'autres de mots entendus ; chez la plupart enfin de mots prononcés, la parole étant avant tout une habitude motrice. ^
II. De là la distinction de certains types, qui sont à la fois des types de sensation, d'imagination, d'association et de
mémoire. On est un visuel, un auditif, etc.. ?e!on que l'on présente une accentuation des fonctions de sensati< n, d'imagination, d'association et de mémoire visuelles ou auditives.
1. Le type visuel est fréquent chez les peintres : d'aucuns l'ont assez accuse pour pouvoir faire des portraits de mémoire. H est normal chez les calculateurs prodiges (Diamandi). Il caractérise certains poètes qui ont une faculté de visualisation prodigieuse (Victor Hugo), Pour les visuels, se souvenir, c'est revoir ; réciter une leçon, c'est la relire sur la page oti on l'a étudiée, et en suivre ligne par ligne les signes graphiques. — Il y a lieu enfin de distinguer les visuels sensibles aux lignes et aux formes, des visuels sensibles aux couleurs ; ce qui donne la distinctian classique des dessinateurs et des coloristes.
2. Le type auditif. Il est naturellement remarquable chez les musiciens. Tels Mozart écrivant de mémoire à l'auberge lo Miserere d'Allegri, qu'il vient d'entendre à la chapelle Sixtine ; Beethoven sourd composant de vastes symphonies avant d'en écrire une note. Pour les auditifs, se souvenir, c'est réentendre ; leur parole intérieure est une parole entendue. (Le calculateur prodige Inaudi, par exception, était un auditif.)
3. Le type tactile et moteur, fréquent chez les aveugles (qui sont cependant souvent des auditifs). Il se trouve à l'état pur chez les sourds-muets-aveugles. Pour les individus de ce type, il est impossible de se représenter un mouvement sans le reproduire mentalement, sinon même corporellement, de lire sans remuer les lèvres, ou sans prononcer au moins intérieui'ement. La parole intérieure se réduit alors à des articulations esquissées. Les « moteurs » ont naturellement une aptitude spéciale à apprendre les langues étrangères et à les bien prononcer.
4. On a également parlé d'un type affectif. Ceux qui le réaliseraient ne feraient guère que sentir, au sens affectif du mot ; leur conscience ne serait qu'un courant d'émotions. On cite Lamartine comme appartenant à ce type, sans doute à causr de son faible pouvoir de visualisation. Sa poésie du « Lac », par exemple, n'évoque aucune image distincte ; il serait autrement difficile de l'illustrer que les poésies de Victor Hugo. Par contre, Lamartine se prête étonnamment à la musique ; et il semble bien qu'il ait été plus >' auditif » encore qu' « affectif ». Naturellement les images affectives ne servent de rien à la parole intérieure.
5. Le type indifférent. C'est de tous le plus commun, car presque tous nous sommes originellement à peu près également
sensibles à toutes nos sensations et à toutes nos images. Noi;s ne faisons guère de préférences que celles qu'exigent les nécessités de la vie. JSTous sommes tom- à tour auditifs, quand nous faisons de la musique, visuels, quand nous nous occupons de peinture, affectifs, quand nous nous laissons émouvoir par une belle page de poésie sentimentale ; et nous sommes surtout moteurs dans notre parole intérieure, les mots se maniant comme des mécanismes musculaires. Au surplus, les images ne sont pas plus interchangeables que les sensations ; aucun groupe ne saurait facilement remplacer les autres. Ce qui force à considérer les « types d'imagination « comme des cas-limites, et, à tout prendre, comme des anomalies.
Article II. — La nature de Vimage.
C'est par rapport à la sensation, dont elle procède qu'on peut essayer de définir l'image.
I i. — Nature physiologique
Physiologiquement, elle apparaît comme une sensation à excitation centrale et non plus périphérique, puisque c'est exclusivement dans le cerveau qu'elle trouve son point de départ. Cette distinction d'excitation n'entraîne pas une distinction de processus nerveux. Car on s'accorde de plus en plus à penser que, l'image n'étant qu'une sensation réviviscente, son processus nerveux n'est que l'ancien processus nerveux réviviscent. Il doit s'accomplir principalement dans les centres, où nous avons vu la condition principale de la spécificité des sensations, et où nous devons conséquemment chercher la condition principale de la spécificité de leurs images. Ainsi les centres sensoriels seraient en même temps des centres imaginatifs (p. 259). Quand l'image s'intensifie, on peut même penser qu'elle met en jeu jusqu'aux éléments de l'organe sensoriel, ce qui paraît bien arriver dans l'hallucination. Wundt a constaté après des hallucinations les mêmes phénomènes d' « images consécutives » qu'après la vision, ce qui prouverait que les éléments rétiniens fonctionnent et se fatiguent dans un cas comme dans l'autre. Enfin l'on sait qu'il est impossible de voir et d'imaginer en même t^-mps un même objet, ce qui confirme encore qu'un m^me proce.vi)? nerveux sert aux deux fonctions.
§ 2. — Nature psYCHOf.ocrQUK
Psychologiquement, l'image n'étant qu'une sensation atté« nuée, on voit comment elle ressemble à cette sensation et comment elle en diffère.
Ressemblances. — Elle lui ressemble en ce qu'elle reproduit ses qualités. Sa qualité spécifique d'abord : une image visuelle garde la couleur de la sensation originelle, une image auditive est encore un son, etc. Puis sa qualité d'étendue. Car, pour internes qu'elles sont, les images ne sont pas inétendues, comme on est trop porté à le croire. Mon image des tours de IS'otre- Dame présente des dimensions, que je puis apprécier et discuter les yeux fermés ; pour peu que je m'y applique, je puis restituer à ces tours leur voisinage, les y situer et les loger dans un milieu spatial. Il y a ainsi comme im espace et une étendue Imaginatifs, insuperposables à l'espace et à l'étendue sensoriels, dont ils ne sont cependant que la reproduction.
Différences. — L'image se distingue de la sensation a) par sa moindre intensité, b) par son appauvrissement de contenu, et c) par son absence de localisation sensorielle.
1. Par sa moindre intensité. — Elle apparaît comme une copie « lavée » et exsangue de la sensation. D'oîi la difficulté fréquente de l'analyser, et même de s'assurer de son existence. II faut un véritable effort d'introspection pour dégager les images kinesthé.siques. De même, les images verbales ont pu être longtemps mises en doute, et il n'est pas toujours aisé de se rendre compte de leur nature visuelle, auditive ou motrice dans chaque cas. Aussi, le courant normal de la conscience ne nous donne-t-il guère le sentiment, quand il est fait d'imagos, d'être fait d'éléments sensoriels.
Il est bien vrai que cette différence de vivacité entre l'image et la sensation se ramène à une différence de degrés; que nous avons souvent des images très vives, dans les cas d'hallucination, par exemple, ou de souvenirs très précis ; que, par contre, nous avons souvent des sensations très pales, et qu'à tout i)nMi(lre il est des images plus vives que certaines sensations. jNIais au moins ne sont-elles jamais normalement plus vives que les sensations dont elles procèdent ; et leur vivacité même est toujours exceptionnelle. Si bien que la différence
d'intensité reste pratiquement un excellent critérium, non mfaillible certes, pour différencier l'imaoe de la sensation
2. Par sa pauvreté de contenu. — L'image est toujours un appauvrissement de la sensation dont elle procède. Elle tend a n'être qu'une abstraction, au sens matériel du mot Elle est la sensation arrachée du milieu des sensations qui lui faisaient cortège, c'est-à-dire à la fois séparée des sensations externes avec lesqueUes elle prenait place dans la continuité objective au monde extérieur, et des sensations internes avec lesquelles elle constituait la continuité subjective du courant de la conscience. Le soleil visible prend place dans un champ visuel avec horizon ; sa vision s'accompagne de sensations de chaleur et de lumière et de sensations organiques qui lui donnent du corps, et comme une tonalité subjective. L'image du soleil est l'image d'une tache blanche sans environnemejit : eUe ne chauffe ni n'éclaire, et s'auréole à peine de sensations organiques, qui ne lui appartiennent pas en propre, et d'une tonaUté émotive toute nouvelle.
Aussi est-n exceptionnel que l'image produise les mêmes modifications organiques que la sensation : normalement le souvenir d'une odeur écœurante ne donne pas la nausée, comme le fit la sensation de cette odeur. Il est donc exceptionnel aussi que l'image renouveUe toute l'émotion de la sensation : eUe ne peut le faire qu'en prenant un relief extraordinaire, ^-ormalement, elle reste faible et pauvre ; elle n'est que la sensation revenant seule, maigre et décharnée, se faire vivre pom- eUe-même, détachée de son milieu sensoriel nourricier.
3. Par son manque de localisation sensorielle. — Les sensations n'ont pas à s'extérioriser : elles s'orientent d'elles-mêmes vers la som-ce de leur excitation périphérique, les sensations externes dans le champ tactilo-visuel, les sensations internes dans notre champ organique (p. 256), ce qui est encore une façon de s'extérioriser et de se localiser. Au contraire, les images, étant des représentations à excitation centrale, ne prennent place dans aucun de ces deux champs, dont les expulseraient au besoin les sensations possédantes. Elles sont trop faibles pour se faire compétitrices des états forts, et pour envahir leur domaine ; aussi bien, toutes les places y sont déjà plus ou moins occupées. Elles sont ainsi, de la part des sensations et des perceptions leurs contemporaines, l'objet de réductions constantes (Taine), qui ne cessent de les refouler. Elles sont étendues, cependant, et nous avons conseionco
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de les percevoir dans un espace à trois dimensions : mais ce n'est qu'un espace imaginatif, comme elles, qui ne saurait s'identifier à l'espace sensoriel ni le compéuétrer. Cet espace imaginatif, avec tout son contenu, réalise le paradoxe de n'être nulle part, pas même dans ce petit coin d'espace sensoriel qu'est notre corps. Tout notre monde imaginaire est bel et bien exterritorialisé par nos sensations. C'est un second monde, sans point de contact avec l'autre. Ainsi nos images ne sont pas seulement intérieures à la façon dont le sont nos sensations internes (p. 177), elles le sont autrement, précisément à la façon dont nous venons de parler. C'est pourquoi il n^y a aucune localisation sensorielle possible des images, non plus que des idées.
Article 111. — Irréalité des imag'es.
Il n'est personne qui ne distingue spontanément son « monde imaginaire » du monde réel, et partant qui ne le considère comme irréel.
En quoi consiste cette irréalité. — En un sens l'image est tout aussi réelle que la sensation : car elle est, tout aussi bien qu'elle, un état de conscience qualitatif et une donnée positive. Elle a donc à ce titre le même coefficient de réalité psychologique. Mais il n'en est i)lus de même s'il s'agit de 7'éalité empirique et pratique; cette réalité-là n'appartient qu'aux sensations, auxquelles seules revient de nous dire ce qu'est le monde et ce que nous sommes, hic et nunc. Xous avons vu (p. 165) que la réalité empirique i^rend deux aspects, selon qu'elle est celle du non-moi ou celle du moi : que celui-là nous est donné par nos sensations externes, ce qui leur vaut une réalité externe, et celui-ci par nos sensations internes, ce qui leur vaut une réalité interne. Les images n'ont ni l'une ni l'autre de ces deux réalités : les images visuelles n'ont pas la réalité externe des sensations visuelles, et les images organiques n'ont pas la réalité interne des sensations organiques. De même donc que nous avons dit des images qu'elles sont plus et autrement intérieures que nos sensations les jùns intérieures, de même faut-il dire qu'elles sont plus et autrement subjectives que nos sensations les plus subjectives. Leur réalité est sur un autre plan que la réalité sensorielle : et c'est cela même qui fait leur Irréalité empirique, qui est a.'.'îsl celle des idées.
lES nUGES 227
Les critérium . - Ce sont d'abord les critériums de la d,st.uct,on de l'image et de la sensation. Est r celle U Zrt
nÏiZ "/,?"' -t'f """'''''' '"^-^■'^' normalement la rfZ, ;/ , r t représentation faible, pauvre, exclue des t^JZ rt Z"™''^" !'^ ^««'•"■*' c'est-à-dire normalement 1 miage Ces trois eritenums nous font perpétueUement le départ de nos deux mondes, que nous ne confondons point, encore oue nous ne cessions de Tivre simultanément dans l'un et dans 1 autre. ^^vu»
Une contre-épreuve de cette thèse se trouve dans le fait que nos nuages ne réussissent à conquérir le caractère de réalité qu en revêtant les caractères sensoriels dont elles sont normalement dépourvues. C'est ce qui arrive d'abord dans les hallucmatjons, qui ne sont que des images se faisant sensations et perceptions ; eUes n'y parviennent qu'en devenant plus intenses, plus étoffées, et surtout en prenant place dans un champ sensoriel C est ce qui arrive encore dans le rêve où, l'activité réductrice des sensations venant à disparaître, les imaoes s'avivent s enrichissent et se développent dans leur espace, qui est désormais le seul où nous vivions. N'étant plus refoulées par des impressions venues du dehors, elles évoluent librement, avec une fantaisie incroyable que ne contredit aucim déterminisme physique. C'est enfin ce qui arrive jusque dans la perception ou nous verrons l'miage s'ajouter à la sensation, se fondre en elle, et participer subrepticement à sa réalité, en participant préalablement à sa vivacité, à sa saturation et surtout à sa localisation (p. 284).
Les illusions de réalité. — On pourrait donc dire que
I irréalité des images, de même que leur exclusion de tout Dhamp de localisation sensoriel, est comme un état de contramte où les maintient la brutalité des sensations, et dont elles sortent dès que vient à cesser toute compression. Aussi la distmction du réel et de l'irréel est-eUe parfois peu accusée
II est bien possible que l'enfant ne l'acquièrp qu'assez tard, car il confond longtemps ce qu'il a rêvé avec ce qu'il a vécu ; dans ses jeux il ne cesse de prêter la vie à ses jouets, etc. ; il vit probablement dans un monde mi-sensoriel, mi-imaginaire, à réalité identique et confuse. De même du prmiitif et du sauvage, pour lequel ce qu'il a vu en songe équivaut à ce qu'il a vu de ses yeux. Bien des malades (et même d'autres que des malades) trouvent perpétuellement une saveur de rêve à leur vie, et se
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plaignent d'un affaiblissement constant du « sens de la réalité » (p. 136). Enfin, sommes-nous jamais bien sûrs de ne point mêler d'imaiïination à notre vie la plus prosaïque, d'être des gens pour lesquels (^ les choses ne sont que ce qu'elles sont « "? Il faudrait être singulièrement naïf pour l'affirmer. A tout le moins, sommes-nous exposés, et beaucoup plus que nous ne le pensons, aux hallucinations et à leurs iUusions de réalité. Tout le monde a eu au moins des expériences d'images si vives, ou si voismes de sensations très faibles, qu'il les a immédiatement crues réeUes, et tout de suite localisées dans ses champs sensoriels. On se leroit heurté, et il n'y a personne ni rien qui nous touche • on entend sonner l'heure au loin quand elle ne sonne point . on perçoit les pianissimos d'un violon dont l'archet n'effleure plus les cordes ; on a vu passer ime personne qui se trouve à cent lieues ; on perçoit dans l'appartement une odem* de gaz écœurant, et l'on recherche obstinément une fuite de gaz qui n'existe point : enfin, et sm-tout, on a des douleurs imaginaires, et bien localisées, qui cessent dès qu'on renonce à y croire, etc.
Quatrième et dernier critérium. — Evidemment, dans tous ces cas d'illusions de réaUté, le premier geste de défense est d'en appeler à nos trois critérimns. Mais bien à tort : car ce sont eux précisément qui sont en défaut ; leur consultation ne peut donc qu'em-aciner et fortifier l'iUusion. Le vrai remède est alors d'en appeler à un quatrième critérium, celui de la vérification de V excitation.
1. Son emploi. — C'est lui, en définitive, qui juge les autres et qui les authentifie ; car la justification suprême de l'intensité, de la richesse et de la localisation des représentations, ^e trouve dans leur excitation. Que si l'on doute de la réalité d'une représentation quelconque, pour intense, riche et localisée qu'elle soit, on en vient toujours tôt ou tard à vérifier si elle procède d'une excitation assignable et suffisante. On contrôle ainsi les sensations les unes par les autres, et surtout par le toucher. « Quand même je verrais, si je ne touche point je ne croirai point », disait l'apôtre saint Thomas. C'est là l'expression même du sens commun ; c'est lui qui nous fait en appeler à l'excitation externe, comme susceptible de nous imposer à volonté des sensations vérificatrices. Le réel, c'est donc en dernier ressort le vérifiahle. Si la sensniion est réelle, c'est parce qu'elle nous est imposée et que nous la subissons, parce qu'elle est l'œuvre de V « autre « ; si l'image est irréelle, c'est parce que nous
noîis la donnons {peu importe comment) et qu'elle est notre œîcvre. Aussi le sens commun nous fait-il croire d'emblée à la réalité des sensations et à l'irréalité des images, parce que nous percevons les premières à sens ouverts, et les secondes à sens fermés. C'est pour cette raison que la vie éveillée disqualifiera toujours le rêve, qui n'est fait que de représentations .i sens fermés, et sans excitation périphérique.
Au lieu de ce critérium empirique, Leibnitz a cru devoir invoquer le critériimi rationnel d'incohérence ; il dit que « la perception est un rêve bien lié », tandis que le rêve n'est qu'une perception mal liée. — Mais il est évident que le rêve est aussi cohérent et aussi bien lié que la perception ; seulement il l'est d'une autre façon. Il l'est selon le déterminisme intérieur de ses images, tandis qu'elle l'est selon le déterminisme extérieur de ses excitions. Mais cela sufiBt pour qu'il ne donne jamais le sentiment d'incohérence au rêveur, pour lequel toute la féerie de ses images est on ne peut plus naturelle. On rêve que l'on va de France en Amérique, et cela se fait en un clin d'œil, au gré du désir. Tandis que pom' y aller en effet, le désir doit se plier aux lois inexorables du mouvement, de l'espace et du temps, et consentir à ce que les représentations se débitent au fur et à mesure des excitations. La vraie différence des deux traversées est donc à chercher dans l'absence ou la présence d'excitations dans les représentations, ce dont juge l'expérience, et non dans la cohérence rationnelle de ces représentations i.
1. Ce problème de la distinction du rêve et de la vie éveillée a été un véritable casse-tète pour la philosophie, tant ancienne que moderne. « Le critérium de la vérité n'est autre que la représentation elle-même, telle quelle safilrme dans la perception qui la saisit et la comprend », disait le dogmatisme stoïcien. A quoi les sceptiques opposaient que ce critérium est aussi valable pour le rcve que pour la vie éveillée ; car le rêve est t'ait, lui aussi, de représentations bien saisies. Comment dès lors discerner l'irréalité de l'un de la réalité de l'autre"? « La vie éveillée condamne le rêve », insistait le stoïcien. « Mais, répliquait le sceptique, il m'arrive de rêver que je rêve, et encore de rêver que je ne rêve pas : je pratique donc votre discernement aussi bien en dormant que les yeux ouverts ; où est le critériuœ des bons discernements ? » « Si vous ne le sentez point, c'est que vous été? une bête bi'ute », conclut Epictète. Maigre réponse en vérité ; aussi les arguments sceptiques subsistaient. — Descartes les reprend pour fortifier son doutf; provisoire, et pour condamner l'évidence sensible des perceptions. Il les enrichit même de sa supposition d'un malin génie qui nous donnerait le rêve perpétuel de l'expérience .sensible, malin génie dont on ne peut pas plus prouver l'existence que 1 inexistence. — Puis les doctrines idéalistes allemandes sont venues teinter de rêve toutes nos représentations : si le monde est une création du moi, comment faire que les sensations ne participent pas à 1 irréalité des images? — Il ne reste plus alors qu'à douti'r du la réalité du moi, comme de la réalité des choses, et à professer un illusionnisme uni-
2. Ses limites d"* application. — Si excellent que soit le critérium du retour à l'excitation, il s'en faut qu'il soit toujours utilisable et toujours elïicace. Il n'est l'un et l'autre que lors(|ue l'on peut en effet retrouver et contrôler l'excitation ; mais cela n'est pas toujours possible. S'il s'agit, par exemple, de vérifier la réalité d'un son perçu comme lointain, la vue, et surtout le toucher, peuvent rester impuissants à faire percevoir l'objet sonore. De même pour l'iiallucination olfactive de l'odeur de gaz, si difficile souvent à réduire : car on ne découvre pas aussi facilement l'absence que la présence d'une fuite de gaz. — De plus, la difficulté augmente quand on passe des représentations à excitation externe aux représentations à excitation interne, si voisines des images à excitation centrale : comment convaincre un malade imaginaire que ses douleurs ne sont qu'imaginaires, quand il les sent, et souvent fort vives ? — Enfin la difficulté est insurmontable quand l'imagination est tellement puissante qu'elle dévore la sensation qui la pourrait rectifier. C'est ce qui arrive dans les cas à.lmllucinations systématisées, c'est-à-dire auxquelles participent tous les sens, hallucinations qui constituent certaines folies, et qu'on provoque artificiellement chez les hypnotisés. Alors chaque sens corrobore l'illusion du voisin par la sienne propre : les sujets croient toucher l'objet qu'ils croient voir, etc. — C'est ce qui arrive surtout dans le rêve qui, tant qu'il dure, n'est qu'une hallucination perpétuelle : le monde imaginaire est seul donné, et il est forcément perçu comme réel, faute d'être réduit par le monde sensoriel. Il faut que les deux mondes soient donnés ensemble, pour que leur confrontation rende possible la réduclion des illusions de réalité. C'est poui-quoi l'homme éveillé peut seul juger du rêve.
.\bticlk IV. — Évolution et rôle des images.
Jusqu'ici nous n'avons considéré les images que dans leur nature de qualités sensibles de seconde mouture. Il nous reste à voir quel rôle la vie psychologique leur assigne, à quelles fonctions elle les soumet, et comment ces fonctions les transforment.
vcrscl. analogue à celui des philosophes hindous qui font de tout pht^noniène et de toute existence la création faiitomatiiiue duno Maya décevautc.
Nous donnons ci-dessus la solution psychologique du probitine. Keste sa BOlutiOD luijlaphysique, qui! faut renvoyer à la phil'isophic et à la discussion do l'idéalisme. l'sychologi(|ueracnt, nous navniis pas a savoir ce qu il en est do la r(5aliti5 en soi de nos perceptions. Laissons donc provisoirement aux sceptiques cette échappatoire idéaliste.
LES IMAGILS IH
Diversité de ces fonctions. — Ces fonctions sont de deux ordres très divers. Ou bien, en effet. les images restent de pures images, des « représentations libres » que nous vivons pour elles-mêmes, sans les référer à aucune expérience ni passée ni future. Ou bien, au contraire, les images se réfèrent à des expériences passées ou futures qu'elles nous aident à connaître ; elles sont alors des « représentations fixées ».
1. Dans le premier cas, les images servent à alimenter le cours spontané de la conscience sans se rapporter au monde extérieur; elles en sont détachées et ont une existence et une évolution purement internes. Cette évolution n'est soumise qu'à ses propres lois dynamiques. Alors les fonctions des images sont : ou des fonctions iV association, par lesquelles elles s'enchaînent et s'évoquent les unes les autres ; ou des fonctions à'' imagination, par lesquelles elles se trouvent transformées et modifiées x>our des fins esthétiques ou utilitaires.
2. Dans le second cas, au contraire, les images, devenues « représentations fixées », servent à des fins de connaissance, et sont élaborées par des fonctions proprement cognitives. Telles la mémoire, qui Jies identifie aux expériences passées dont elles procèdent; la percejitioji, qui les identifie aux expériences présentes qu'elles aident à reconnaître; et enfin toutes les fonctions de pensée, qui les utilisent pour concevoir toutes nos expériences possibles. Car, si l'on en croit Aristote, « on ne pense pas sans images » ; à tout moment nos pensées ont pour matière l'expérience élaborée qu'elles représentent.
Influence des fonctions de l'image sur son évolution psychologique. — Or, selon ces fonctions diverses, les images se trouvent diversement modifiées dans leur nature même.
I. — En tant que « représentations libres », les images, vécues pour elles-mêmes, ne connaissent d'autre évolution que celle de leur vie propre et indiiiduelle. Elles peuvent s'affaiblir ou se renforcer, selon qu'elles reviennent plus ou moins souvent, et qu'elles fixent plus ou moins l'attention. Elles peuvent également être plus ou moins transformées par l'imagination. C'est ainsi que l'image d'un paysage pourra aller s'aiïaiblissant en moi, si elle reparaît de moins en moins souvent dans ma vie intérieure ; ou, au contraire, devenir de plus en plus vive, si je l'évoque souvent ; ou enfin être modifiée, si elle me sert à forger quelque paysage de mon cru, dans mes rêves, mes rêveries ou mes créations artistiques. A tout le moins, vécue
m COURS DK l'SYCIlol.oi.lR
et élaljorée pour flle-mOnie, l'image toiui à c isorver, et an besoin à retrouver, toute la ^àvacité et la richesse qualitative des sensations, c'est-à-dire à constituer à elle seule une expérience interne concrète, aussi i)lpine, aussi colorée que l'expérience externe à, laquelle elle se substitue pour alimenter la vie intérieure.
II. — Au contraire, dès que V image sert à des fins de connais sance, elle a ime tendance marquée à perdre sa vie propre en se fixant une fois pour toutes.
1. C'est ainsi que Vimage-souvenir tend à rester identique à l'expérience dont elle est Je souvenir. Toute la valeur de sa reconnaissance dépend de cette identité ; et l'elïort de la mémoire est de la vérifier trait pour trait.
2. En outre, l'imaoe qui sert aux fonctions de perception tend à s'appauvrir de son contenu qualitatif, à devenir de plus en plus schématique et abstraite, pour pouvoir s'appliquer à la variété des objets à percevoir. De plus en plus ce qu'elle est perd de l'importance à côté de ee qu'elle signifie. Par là même elle tend à se désindividualiser et à se généraliser.
C'est le cas des images qui, dans la perception, nous servent à reconnaître ■ les objets. Nous reconnaissons l'homme dans quelque position et sous quelque apparence qu'il se présente, debout, couché ou assis, grand ou petit, vêtu de façon ou d'autre. C'est donc que notre image générique de l'homme fait abstraction de tous ces détails qui varient, pour se réduire à quelques traits constants et significatifs. De même avonsnous également des images individuelles qui nous permettent de reconnaître un ami, etc., dans quelque situation qu'il soit, etc., même quand nous le trouvons changé: quelques traits accentués constituent la physionomie de cet ami, tous les autres traits variables étant négligés en raison de leur moindre importance. Si l'on songe à la facilité avec laquelle nous reconnaissons et identifions sans cesse les mille objets de notre univers, on se rendra compte de l'abondance des images abstraites et fixées dont se trouve constamment nanti notre arsenal perceptif. Les bêtes nous imitent en cela, car elles aussi savent reconnaître et percevoir : un chien retrouve son maître sous tous les déguisements possibles, témoin le chien d'Ulysse. Et il faut bien que les animaux aient des images génériques et individuelles des objets pour adapter si promptcmcnt et si sûrement leurs aclions à leurs perceptions.
Nous verrons, on traitant de l'abstraction (p. 353) comment se forment et s'élaborent ces images.
3. Quand enfin l'image ne sert plus que 'de support à la pensée et à ses concepts, son évolution d'état de conscience qualitatif est épuisée ; elle s'est appauvrie de tout suc sensoriel, et toute son importance est désormais exclusivement dans> sa signification. Elle n'est plus image, lirais « porte-pensée ». Telles les images verbales, les mots, dont le sens fait toute la valeur à nos yeux, jusqu'à nous faire si facilement oublier, et si difficilement retrouver, leur nature d'images motrices, visuelles ou auditive?. Nous en reparlerons en faisant la psychologie des idées (p. 366).