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CHAPITRE XIII

Article I. — Déûnitions et problèmes.

On parle à côté de moi de cathédrales, et soudain je vois surj.:ir la nef de Xotre-Dame, dominant la cité ; mi panorama mouvant se déclanche en moi qui fait défiler sous mon re,£;ard intérieur les monuments voisins, la Seine, ses ponts, la place Maubert, le Panthéon, etc ; je refais une promenade récente en ces lieux, je retrouve les amis qui m'accompagnaient ; puis c'est la couverture illustrée du roman de Victor Hugo que je revois, et me voilà songeant pêle-mêle à Quasimodo, à Esmeralda, à Victor Hugo lui-même, aux Orientales, à la Grèce, à son ciel, à ses héros, à Homère, etc., etc. Bref, un seul mot entendu à la dérobée am'a suffi à déterminer en moi tout un courant d'images, d'idées, de souvenirs et d'émotions qui s'appellent, se fondent ou s'enchaînent en se suggérant les unes les autres. On donne à ce phénomène psychologique le nom d'association.

V association est donc la jonction grâce à laquelle des états de conscience évoquent d'autres étais de conscience, soit pour se les agréger, soit pour s'en faire suivre.

% {. — Deux sortes d'association

I. L'association simultanée. — C'est celle qui réunit plu sieurs états de conscience, les intégrant à im tout conscient ieli où ils jouent désormais le rôle de parties constitutives ; en sorte que l'apparition de l'un entraîne ipso facto l'apparition des autres. C'est ainsi que je ne puis entendre un mot sans en percevoir immédiatement le sens, mot et sens ne faisant qu'un pour moi. Apprendi'e à lire, c'est apprendre à associer des sons à des signes graphiques, c'est-à-dire des images verbales auditives à des images verbales visuelles, et les unes et les autres aux idées qu'elles signifient. Association proprement indissoluble, puisque la lec-

ture les évoque toutes ensemble instantanément : il faut un effort d'analyse pour découvrir des éléments dans une perception que sa familiarité fait apparaître parfaitement simple. Toute l'his toire de la percei)tion, nous le verrons, est l'histoire d'asso "ciations analogues, qui étoffent à mesure les sensations de toutes, les significations dont une longue expérience les a enrichies.

II. L'association successive. — C'est celle qui permet à un état de conscience d'en évoquer un autre, distinct de lui, et qui lui fait suite; celui-ci, à son tour, en évoquera un troisième, etc., en sorte qu'une chaîne ou série continue d'états successifs tend immédiatement à s'établù\ C'est là l'association la plus frappante, celle dont nous venons de donner des exemples, et dont chacun pom^rait en donner des milliers, tant elle est familière. H semble que nous n'ayons pas un seul état de conscience, sensation, image, représentation, idée, émotion, etc., qui ne possède quelque coefficient d'association, c'est-à-dire quelque aptitude à évoquer et suggérer d'autres états de conscience, à les faire apparaître dès qu'il disparaît. Naturellement ces coefficients varient : il est des mots, des images, etc., plus suggestifs et plus évocateurs que d'autres. Les poètes le savent bien, c'est ce qui les rend si friands de vocables à associations particuHèrement riches, qui suggèrent plus qu'ils ne disent, et se prolongent eu retentissements indéfinis chez le lecteur. Mais l'âme la moins poétique n'échappe point à l'universalité de ce phénomène.

L'association joue un rôle immense dans la vie psychologique. C'est elle qui détermine le courant spontané de la conscience, tant que ce courant suit ses propres lois et obéit à son dynamisme personnel. Dans la vie éveiUée, ce dynamisme est sans cesse interrompu, soit par des sensations et perceptions extériem-es, soit par l'intervention active de la réflexion. Encore n'est-il pas tout à fait interrompu : perceptions et réflexions, après avoir troublé momentanément le cours normal des séries de la vie intérieure, s'y glissent et y prennent place, après en avoir modifié la direction. Mais c'est sm'tout dans le rêve et la rêverie, c'est-à-dire dans la vie intérieure à l'abri des interventions tyranniques de l'expérience externe et de la pensée logique, que l'association est toute-puissante, et décide seule des éléments et du rythme ducom'ant conscientiel. — Ainsi donc, l'association paraît bien, selon le mot de Hume, être., dans le monde intérieur, l'équi-

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valent de la gravitation dans le monde extérieur : les états de conscience s'attirent comme le font les corps.

Keste à dégager les lois de cette attraction mentale.

I 2. — Lf. l'Roiu.ÈMr. i)i:s i.ois de l'association

A priori l'on serait tenté de douter ici de l'existence de lois quelconques, tant les associations paraissent capricieuses. I! y a souvent une telle distance entre deux représent ationb successives que l'on ne voit pas d'abord comment l'une a pu évoquer l'autre ; on croii-ait plutôt à quelque génération siîoutanée dans la conscience. « Quand nous nous abandonnons au cours de nos représentations, les images paraissent venir d'elles-mêmes, tout comme les sensations. Nous croyons remarquer qu'elles ne sont pas plus notre œuvre que les sensations immédiates. Aussi bien les unes que les autres, nous devons les prendre comme elles viennent. » (H«'ffding.)

Les successions paraissent d'autant plus inexplicables que souvent eUes comportent des intermédiaires inconscients, comme nous l'avons vu dans l'exemple classique de Hobbes (p. 113). Ce qui fait comparer ces sortes d'associations par Hamilton au phénomène mécanique de la transmission d'un mouvement à travers ime rangée de billes en contact : le mouvement commimiqué à la première ne déplace que la dernière. Ainsi y a-t-il des transmissions du mouvement de la conscience en des séries dont nous n'apercevons que le premier et le dernier terme.

Poui' arriver à une explication complète du phénomène de l'association, nous avons à résoudre deux sortes de problèmes : a) Premièrement, à quoi les états de conscience doivent-ils leurs proijriétés et lem-s coefficients d'association, et quelle est la nature de ces affinités électives qui les relient à d'autres états de (conscience ? h) Secondement, comment jouent ces affinités électives, et quelle est la loi des associations de fait ? Car autre chose est de dire qu'un état de conscience présente des tendances à en suggérer d'autres, et autre chose de déterminer lequel de ces autres il va s'associer effectivement. Dans le premier cas, il s'agit d'étabUr la liste de ses associés possibles; dans le second cas d'assigner dans ceUe liste celui qui sera V associé réel.

Abticle IT. — Les affinités associatives.

Pendant longtemps le premier problème a passé pour être tout le problème de l'association. Aussi a-t-il été l'objet de théories bien établies, qui permettent de le serrer de près.

I 1. — La théorie anglaise. Les affinités habituelles

L'école empiriste anglaise qui va de Hume à Bain, à Jaines Mill et à Stuart Mill, a mérité le nom d'écoZe associationniste à cause des analyses qu'elle a faites du phénomène de l'associarion, de l'importance qu'elle lui attribue, et du rôle exclusif qu'elle lui fait jouer dans l'explication des fonctions inteUectueUes. C'est donc eUe qu'il convient de consulter la première; car ses conclusions font encore aujom-d'hui le fond de la psychologie classique de l'association.

I. Les trois lois. — EUe rend compte de l'association par trois lois, celles qu'avaient déjà signalées Aristote dans son traité de la réminiscence.

1. Loi de contiguïté. — Deux ou plusieurs représentations ont la propriété de se suggérer mutuellement dans la conscience quand elles y ont déjà été contiguës, c'est-à-dire ou simultanées ou immédiatement successives. — Par là s'exx)liquent les associations simultanées qui sont à la base de nos perceptions, les associations de signes et de choses signifiées, telles que celles des larmes et de la douleur, ou celles des mots lus, de leur son et de leurs sens. De même les associations successives des souvenus qui se complètent, par évocation des circonstances de l'exijérience primitive, etc.

Cette loi de contiguïté a justement été appelée par Hamilton une loi de rédintégration, ou de restauration. Elle revient en effet à ce que la conscience, revivant une partie d'une expérience passée, tend d'emblée à la revivre tout entière. Il y a donc moins association de deux états distincts, que restauration d'un état synthétique qui se complète spontanément. Ce point de vue, comme le remarque W. James, sauve la continuité de la conscience. Quand, par exemple, un mot me rappelle un vers, il n'est qu'une partie de ce vers ; et quand je récite une poésie, il ne faut pas dii-e que chaque mot s'associe celui qui le suit, mais bien que tous les mots précédents s'unissent pom* l'attirer,

et que tous font partie d'un seul état de conscience. Aussi le même mot, dans deux vers différents, n'aïu'a-t-il pas la même faculté d'évocation. Par exemble, dans ces deux vers :

Je crains Dieu, cher Abner, el n"ai point d'autre crainte. Lhomme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.

le mot Dieu n'est évocateur que lié aux mots qui te précèdent. Aussi ne se continuera-t-il pas indifféremment par la fin du premier vers, ou par celle du second.

2. Loi de ressemblance. — Deiix représentations peuvent, même smis avoir été contigu'ès dans la conscience, se suggérer Vune Vautre, pourvu qu'elles aient entre elles quelqtie point de ressemblance. — C'est ce qui explique tout phénomène de reconnaissance : l'expérience présente suggère l'expérience passée à laquelle elle s'identifie. C'est ainsi que la photogTaphie ou la copie suggèrent le modèle, qu'une couleur évoque une couleur de tonalité semblable, qu'une rime appelle une autre rime de même son : les faisem-s de calembom-s et les rimeurs Ront particulièrement sensibles aux similitudes phonétiques des mots. — La ressemblance évocatrice peut être soit une ressemblance qualitative, comme dans les cas que nous venons de citer ; soit une ressemblance affective, comme lorsqu'une mélodie évoque une mélodie toute différente mais de même sentiment ; soit enfin une ressemblance intellectuelle de rapports et d'analogie, comme lorsque César fait penser à Alexandre, comme lui conquérant et fondateur d'empire. C'est l'association par ressemblance qui explique le mécanisme de la métaphore, si puissant chez les primitifs et chez les poètes.

3. Loi de contraste. — Deux représentations qui contrastent ont une tendance à s'évoquer Vune Vautre. — Tels le jour et la nuit, l'ombre et la lumière, etc. Bain insiste sur l'habitude oii nous sonnnes de synthétiser ainsi les idées contrastantes dans des couples : grand et petit, noir et blanc, épais et mince, faible et fort, jeune et vieux, riche et pauvre, absolu et relatif, etc. C'est là le principe même de l'antithèse, qui, avant d'être une figure de rhétorique, est ime des lois de toute pensée. On ne 3onuaît bien une chose que quand on peut l'opposer à son contraire ; c'est pourquoi les connaissances négatives, c'est-à-dire qui se bornent à nier d'un objet ce qui constitue son contraire, ont pratiquement presque autant d'utilité que les connaissances positivuâ.

II. Réduction des trois lois. — 1. H paraît évident d'abord que la loi de contraste n'est qu'un cas delà loi de ressemblance. En effet, il n'y a de contraste possible que pour les éléments d'une même série : le noir contraste avec le blanc, et non avec une odeur d'œillet ou avec un son de cloche. Noir et blanc appariiennent à la série des couleurs, ce qui leur constitue une ressemblance spécifique, malgré lem'S différences individuelles. Et il faut que préalablement soit donnée cette ressemblance pom- que se manifeste le contraste.

2. D'autre part, selon W. James, la loi de ressemblance n'est à son tour qu'un cas de la loi de contiguïté. Car qui dit ressemblance dit identité plus différence ; et la ressemblance est toute dans l'élément identique. C'est par cet élément identique que les représentations ressemblantes obtiennent la contiguïté dans la conscience.

Ainsi donc, un seul et même schéma suffira à figurer les trois lois : A B

B C B représentant à volonté le point de contiguïté, le point de ressemblance et le point de contraste, c'est-à-dire l'élément commun.

m. Leur interprétation psycho- physiologique par l'habitude. — Toute réduction faite, il ne reste donc pour expliquer l'association que la loi de contiguïté conscientielle. Cette loi elle-même n'est qu'un cas de la loi d'habitude. Car deux représentations contiguës sont deux représentations qui ont été données ensemble et tendent par la suite à revenir ensemble. L'association n'est ainsi qu'un phénomène de répétition. Ce qui facilite grandement son interprétation psychologique et son interprétation physiologique.

1. — Psychologiquement, l'association vérifie tous les critériums de l'habitude : a) Facilité croissante et mécanisme automatique. Ainsi les associations coutumières d'images et de perceptions reviennent, si l'on n'y prend garde, de plus en plus souvent dans la conscience; les mêmes mots suggèrent toujours les mêmes comparaisons ; et les associations prennent la forme de tics psychologiques, b) Besoin croissant. On tom^ne volontiers toujom"S dans le même cercle d'associations, c) Inconscience. Les associations d'images simultanées sont toutes inconscientes ; c'est ce qui fait la simplicité apparente des actes de perception, que nous aurons à décomposer en associations inaperçues. De

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plus les associations successives qui sont bien liabituelles se funt îi. notre insu. Tous les prétextes liossibles uuus ramènent inconsciemment à nos thèmes familiers, le vieillard au « bon vieux temps », le geignard au « malheur des temps », etc. Ainsi se forment en nous des «centres d'association », qui jouent le rôle des « masses d'aperception » (p. 72), et qui attirent et s'assimilent toutes les expériences nouvelles.

2. — Physiologiquement, rien n'est plus facile que d'interpréter l'association en fonction de l'habitude nerveuse, et du symbolisme des voies nerveuses et de leurs coordinations. A toutv association psychologique correspond une association physiologique de processus nerveux et de voies nerveuses. Une excitation donnée, à im point quelconque du cerveau, tend à s'irradier dans les voies ouvertes ou dans les voies de moindre résistance. Ainsi y a-t-il une contiguïté physiologique à la base de la contiguïté psychologique ; et les deux ne sont que les efïets de l'habitude dans les deux organismes physique et psychique conjugués.

IV. Examen critique de ces théories. — C'est de l'association ainsi expliquée que les associationnistes entendent faire la loi mentale unique. Nous aurons à juger en détail de leur succès à propos des diverses fonctions intellectuelles. Mais il nous faut dire dès maintenant que leur ambition a pciu- résultat de rétrécir, et même de fausser leur psychologie de l'association.

1. Il est bien vrai que la contiguïté et l'habitude constituent un premier et très efficace coeffi'^ient d'association'. Ce coefficient suffit à expliquer toutes les associations simultanées, et beaucoup d'associations successives, toutes celles en un mot qui se font par restauration et par répétition d'un état primitif. Mais si l'habitude jouait seule, nous auriotus toujours les mêmes associations ; nous n'aurions jamais d'associations nouvelles, celles d'états de conscience qui n'ont jamais encore été donnés ensemble, et qui en s'évoquant deviennent contigus pour la première fois. Pour ces associations nouvelles l'habitude ne sert plus de rien, et l'explication associationnisle apparaît insuffisante.

2. C'est le cas en particulier des associations par contraste et par ressemblance. Car on ne saurait les réduire sérieusement à la contiguné cl à l'habitude. Le contraste a beau supposer la ressemblance, il n'es; pas une ressemblance. De même, la ressemblance, qui suppose objectivement quelque identité dans les qualités, n'est point l'identité subjective de leurs représentations. Ces représentations restent distinctes dans la conscience, où elles ne se superposent point (ce qui n'a d'ailleurs pas de sens) et ne

1. On la parfois nié, ou mis en doute, en faisant lemarquer que la contiguïto. pour rtr<; vraiment ct'licace, devrait être réciproque et réver.sible : que par exemple, la lin d'un vers devrait suggérer lo commencement cornine lo comiDcncemunt suggère la On, ce qui n est pas le cas. — Mais c'est là oublier que la contiguïté n'agit qu'en vertu de rhabitudc, et que les habitudes, elles non plus, ne sont pas ri'ri'rsihles : elles n'en sont pas moins efficaces.

consliluent pas un seul état. Contraste et ressemblance ne sont que des rapports et n'existent que pour un esprit qui les perçoit au moins concrètement dans des représentations qu'il rapproche. Les associations par l'essemblanf-e et contraste, qui sont réelles, supposent donc autre chose que des affinités habituelles; elles supposent des affinités intellectuelles.

3. Or, c'est là précisément ce que l'associationnisme s'interdit de reconnaître, à cause de son point de vue empiriste (p. 50). Ce point de vue l'oblige à expliquer tous les phénomènes intellectuels sans l'esprit, à éliminer l'intelligence comme activité réelle, à substituer aux fonctions dynamiques de cette activité, les fonctions mécaniques des représentations elles-mêmes. L'association nest pour lui qu'une agglutination et une attraction d'ordre physique : il veut que les représentations s'attirent comme des molécules, que leur synthèse associative soit conçue sur le type de la synthèse chimique, et que leurs affinités associatives ne soient que des affinités chimiques. En ce cas. en effet, l'esprit serait une hypothèse inutile ; et les fonctions intellectuelles n'existeraient point. Mais cela revient à expliquer la digestion par les seuls aliments, sans les fonctions digestives de l'estomac. L'empirisme nie donc, ici comme partout, la moitié de l'expérience ; car l'expérience donne les fonctions en même temps que leurs objets. De même donc que dans la sensation nous avons dû distinguer l'objet senti et la fonction de sentir, de même dans l'association il nous faut distinguer à côté des représentations associées les fonctions qui les associent. L'une de ces fonctions est certainement l'habitude. Mais il y en a d'autres, auxquelles on ne peut substituer l'habitude.

4. Enfin les explications associationnistes apparaissent dans toute leur pauvreté dès qu'on rend au problème de l'association toute son ampleur. Car il n'y a pas que des associations d'images, ou de qualités sensorielles, mais encore des associations d'idées ; et ces idées ne sont pas du tout des représentations, comme l'associationnisme se l'accorde par une pétition de principe tacite (p. 364). Soit cette suite d'idées : « en lisant une poésie, je songe à son auteur ; je me rappelle qu'il fut pauvre, parce que inconnu et exploité par son éditeur; je me dis que la pauvreté est vraiment une grande misère ; des gens soutiennent qu'elle aiguillonne le talent ; ils en parlent à leur aise, et je voudrais les y voir ; on compte ceux qui s'en sont tirés, et qui ont connu les succès ; mais les autres? etc.. etc. » Dans tout cela il n'y a guère d'images, et il n'y a pas l'ombre de raisonnement. En pensant ainsi, je n'ai ni représenté, nisyllogisé : je n'ai fait que suivre des associations d'idées, aussi naturelles, aussi spontanées que des associations d'images. Ce sont elles qui constituent presque toute notre vie intellectuelle, bien moins souvent logique qu'on le croit. Comment les expliquer avec la chétive loi de contiguïté? Evidemment il nous faut faire appel à des principes d'association plus riches, et qu'il nous reste à dégager.

I 2. — La. théorie écossaise. Les affinités intellectuelles

I. La loi. — L'école écossaise, avec Hamilton et Dugald- Steward, a pensé trouver le i)riiicipe d'association en dehors des représentations elles-mêmes, dans leurs rapports. Ces rapports

sont OU essentiels et rationnels (tels les rapports de principe à conséqiieuce. de cause à effet, de moyen à fin, de phénomène à substance, etc.) ; ou accidentels et empiriques (tels les rapporta de signification, de contiguïté dans le temps et l'espace, de ressemblance, de contraste). Ce qui donne deux types d'associations : les associations essentielles (par exemple celles de la responsabilité attachée à la liberté conmie à son principe, de la pensée associée à l'intelligence comme à sa cause, etc.), et les associations accidentelles (par exemple celles de Socrate associé aux sophistes ses contemporains, de Strasbourg associé au Ehin, de César associé à Alexandre, etc.)

D'oîi cette loi générale : tout état de conscience possède V aptitude à évoquer n'importe quel autre éUU de conscience avec lequel il supporte des rapports.

II. Critique empiriste. — Ainsi présentée, cette théorie prétait à une objection spécieuse qu'on n'a pas manqué de lui faire, et que W. James formule ainsi. On ne nous offre que des rapports intelligibles, c'est-à-dire une table des catégories de la pensée logique. Or, il s'agit ici d'associations, c'est-à-dire de lois que suit notre vie intérieure quand la pensée logique n'y intervient pas. et que suit la vie intérieure d'un enfant aussi bien que celle d'un savant, celle d'un fou aussi bien que celle d'un homme raisonnable, celle dune béte aussi bien que celle d'un homme. Ce qu'il faut donc ici, ce ne sont pas des principes objectifs de liaison rationnelle entre concepts, mais des principes subjectifs d'association entre états de conscience quelconques.

De plus, ajoute-t-il, la liaison rationnelle présuppose l'association psychologique qu'on lui veut faire expliquer. Car on ne perçoit un rapport entre deux représentations que si ces représentations sont préalublement associées. On ne peut remarquer la ressemblance que si les deux ressemblants sont là, et la causalité que si la succession de lantécédcut et du conséquent est donnée, etc. Socrate évoque les sophistes avant (pie je les Itense comme ses contemporains, et César évoque Alexandre avant que je le pense comme son émule en conquêtes.

m. Justification. — A son tour cette objection comporte une méprise, dont le discernement lève la difficulté. L'on confond eu effet les rapporti pensés et abstraits et les rapports sentis et concrets. VV, James lui-même remarque que le moindre de nos états psychiques s'enveloppe d'un halo de rapports et de franges, qui le font sentir en continuité avec d'autres états psychiques. Halo et frange ne sont autre chose que des affinités intellectuelles, résultant de ce que nos représentations ne restent pas en nous de pures données qualitatives, mais ne cessent d'être pénétrées de l'activité spontanée do la pensée. L'on voit ainsi comment deux représentations ressemblantes s'orientent d'elles-mêmes l'une vers l'autre ea vertu (le cette ressemblance, qui est leur frange. Hessemblance sentie, qui crée l'association : après quoi la pensée abstraite pourra la dégager eu rapport objectif ; mais la dégacer et l abstraire n'est pas la créer.

Ainsi n'est-il pas un rapport qui ne puisse jouer le rôle subjectif d'affinité associative.

TV. Application. — Nous avons dans les affinités intellectuelles de quoi exioliquer la plupart des associations nouvelles, c'està-dire qui ne sont ni des répétitions, ni des restaurations du passé habituel. Or ces associations nouvelles tiennent beaucoup de place dans la conscience, et en tiennent d'autant plus qu'on s'élève dans la hiérarchie des consciences. Si une conscience d'anima est plus ou moins cantonnée dans le cercle des associations habituelles, une conscience humaine y échapxje constamment ; elle y échappe d'autant plus qu'elle est plus humaine. Les représentations y suggèrent des représentations ressemblantes ou différentes, ou des causes, ou des effets, ou des utOités, etc., — sans qu'intervienne le moiadre souci de logique, sans même que ces associations soient pom- cela raisonnables plutôt que déraisonnables. La fantaisie s'y joue en toute liberté : et on les trouve ittdifférennnent chez un fou et chez un génie.

Ceci permet de différencier psychologiquement les deux concepts empiriques d'esprit et d'intelligence. Un homme d'esprit est essentiellement un homme à associations promptes, inattendues, brillantes, en qui tout est suggestion et évocation, rapprochements, métaphores, etc., le tout sans la moindre intervention de logique critique. C'est cette logique, au contraire, qui caractérise les hommes dits inteUigents. Et l'on sait que l'esprit et l'iateUigence, loin d'aUer nécessairement de compagnie, peuvent se nuire, sinon s'exclure.

Ainsi donc, parmi les affiLoités associatives, il convient de faire une place, et une place de choix, aux affinités intellectuelles à côté des affinités habituelles. A bien entendre les choses, celles-ci ne détermifient (et insuffisamment) que des associations d'images, tandis que celles-là déterminent de vraies associations d'idées, qui sont toujours des associations, c'est-à-dire des attractions subjectives et spontanées. Les idées ne peuvent natm-ellement s'attirer que par leurs relations, par lem'S « fran-ges » intellectuelles. C'est ainsi que sous l'association des mots, c'est-à-dire des images verbales, il y a toujours l'association du sens de ces mots, qui est le principal, et qui ne peut s'expliquer que par des attractions purement intellectuelles.

I 3. — Théories modernes. Les affinités affectives I. La loi. — Enfin la psychologie contemporaine a su dé-

gager une troisième source d'attraction des états de conscience dans l'émotion, et expliquer par là des associations dans lesqiiclles n'interviennent ni des habitudes ni des rapports intellectuels. H j- a en effet des parentés émotionnelles étranges entre nos états de conscience. Une flem- me fera penser, non pas à une autre fleur, vue autrefois avec elle, ou qui lui ressemble, mais à mie journée de printemps, ou à l'aurore, ou à un tableau de prijiiitil', ou à un regard d'enfant ; parce que tout cela me donne la même impression indéfinissable de frai cheur. Victor Hugo trouve :

Uuelque chose de bcdii comme un sourire humain Sur le prolil des Propylées.

La haine et l'amom- suggèrent des raisons de haïr et d'aimer, et se nourrissent des représentations qui les entretiennent. ^\insi de toute émotion et de toute hmueur : les images brillantes ne manquent jamais à l'optmiiste, ni les images tristes au pessimiste, n semble que la continuité profonde de la conscience, toute faite, nous l'avons vu, de sensations affectives et cénesthésiques, décide normalement de la continuité de nos chaînes d'images et d'idées, comme entraînées dans un reflux de déshs et de tendances qui les débordent en les enveloppant. Il est bien pro bable en effet, que les associations affectives sont les plus constantes et les nlus efficaces. 11 faut, pour amsi diie, que nous cessions de sentir, pour pouvoir représenter et sm-tout penser ; les affinités habitueUes et intellectueUes ont besoin, pour jouer, den'être pas trop contredites ou submergées par des affinités affectives. D'où cette loi générale : tout état de conscience d'une tonalité affective dmnée présente Vaptitude à suggérer les étais de conscience de même tonalité.

II. Applications. — C'est par cette loi qu'on exphque en particulier le phénomène si déconcertant des synesthésies, ou associations spontanées de sensations de modaUtés différentes. La plus frappante est la synofsie, dite encore audition colorée, grâce à laquelle chez certaines gens tel son invoque invariablement telle couleur. Les poètes décadents ont souvent exploité celte anomaUe (fréquente d'aiUeurs : 30 p. 100 des enfants, et 12,5 p. 100 des adultes la présenteraient,) en cherchant à élargir par là le pouvoir évocat eur de leurs vers. D'où le fameux sonnet de Kimbaud :

A noir, K blanc, I rouge, V vcrl. 0 bleu, voyelles. Je dir.ii (juflque jour vos naissances lointaines. Etc.

On s'accorde généralement aujourd'hui à voir dans l'audition colorée un cas d'association simultanée par affinité affective. Eyidemment O convient d'élargir le concept de la synesthésie ; car il n'y a pas que nos sensations à se grouper affectivement : tous nos états de conscience sont plus ou moias susceptibles de le faii'e. En particulier le charme de la poésie tient pour beaucoup à son aptitude à exprimer de tout sujet des émotions évocatrices de représentations. Le prestige de la poésie romantique s'exphque par là : tout lyrisme s'objective spontanément dans des constellations d'images et d'idées, jaiUies d'un sentiment puissant.

Article II. — Jeu des affinités associatives. I 1. — Les difficultés du problème

Pour un état de conscience donné, il existe donc un grand nombre, siuon une infinité, d'associés possibles, si bien qu'il semble qu'on puisse toujours passer, plus ou moias immédiatement, de n'importe quelle représentation à n'importe quelle autre représentation. Mais quel sera Vassocié de fait, celui qui va s'évoquer ? Y a-t-il quelque loi qui permette de le prévoh^ et de le prédire *? C'est là notre second problème.

Problème rendu difficile par la solution du premier. Car l'analyse vient de nous mettre en présence de nombreuses affinités : cer tainement l'une d'elles va fonctionner, mais laquelle "? Tout serait assez simple encore si l'habitude jouait seule. Et c'est à peu près le cas pour les associations simultanées, où le groupe des associés est si fortement constitué qu'un élément ne saurait venir sans les autres. Encore y a-t-il souvent des incertitudes, qui expliquent les illusions de la perception : une tache colorée indécise vue de loiQ peut évoquer les images d'un homme ou d'un cheval ; un mot peut avoir plusieurs sens, etc. : c'est le contexte des idées ou des choses qui décide alors. Mais ces incertitudes sont centuplées dans les associations successives, oti croît le nombre des associés, et décroît la nécessité de leur lien avec l'état de conscience évocateur. Ainsi, j'ai vu cent fois la Sorbonne, et l'ai pensée en contiguïté avec mille représentations et idées : laquelle va sm-gir ? Est ce le visage d'un examinateur, le souvenir d'un succès ou d'un échec, celui d'un cours, ou im rayon de soleil, ou le musée de Cluny, etc. ? N'importe lequel de ces états de conscience peut bénéficier de ses affinités habituelles. Mais d'autres peuvent

prétendre à bénéficier d'affinités intellectuelles et émotives, et je puis passer éiralement de la Sorbonne à Jeau Sorbon, ou à une théorie de l'éducation, ou à l'université de Bologne, ou aux ennuis ie l'étude, etc., etc.

Bref, les analyses que nous avons faites jusqu'ici nous permettent d'établir une liste de candidats à l'association; elles ne nous permettent pas de déterminer le lauréat, non pas même le candidat favori, faute de nous donner des coefficients certains i'affinités.

I 2. — Solution : la loi d'intérêt

Le problème ainsi posé, une seule solution paraît possible, que nous pouvons formuler en cette loi : de tous les associés possibles d'un état de conscience, celui-là sera évoqué qui présente actuellement le plus d'intérêt. C'est l'intérêt qui fixe Me et nunc le coefficient maximum d'affinité associative. iUnsi le jeu de l'association se trouve dominé par celui de l'attention. C'est l'attention qui départage les candidats et qui couronne le plus intéressant. Et avec l'attention réapparaît l'activité conscientielle que l'associationnisme pensait éliminer. — Considérons successivement le jeu de l'association : 1) dans la vie spontanée, 2) dans la vie réfléchie.

I. Dans la vie spontanée. — Nous retrouvons ici les divers facteurs d'intérêt que nous avons dégagés (p. 71) comme moteurs de l'attention spontanée.

10 La vivacité. — Un événement qui nous a frappés vivement, lors d^ sa première apparition, revient toujours à la première occasion. C'est pourquoi les souvenirs d'enfance, toujours si vifs, s'associent si facilement à nos représentations du jour. De même de tous les « grands événements » de la vie : les vieux soldats reviennent toujours aux souvenirs de leurs campagnes, etc. Enfin les souvenirs les plus récents peuvent acquérii-, par leur récence môme, une vivacité particulière : si l'on me parle de Racine, je penserai à la dernière de ses tragédies que j'ai lue ou vu jouer, etc. H y a ainsi comme une lutte de vivacité entre les souvenirs anciens et les souvenirs récents, qui sont les uns et les autres le plus facilement associés, tandis que sombrent les souvenirs qtii s'espacent d'hier à autrefois.

2° Les iendanocs instinctives et habituelles. — Si l'on parle des montagnes et que j'aie soif, je songerai facilement aux fontaines ;

je penserai aiix ombrages, si j'ai chaud, etc. C'est ainsi que les associations de l'enfant tournent à des images de jeu, celles du garçon « sportif >; à des images de sport, celles de l'artiste à des images esthétiques, etc. Un même événement inspii^era des vers à un poète, des mélodies à un musicien, des réflexions à un moraliste. Les associations les plus répétées deviennent les plus invincibles, ainsi que nous l'avons dit ; non seulement parce que l'habitude crée des mécanismes, mais encore parce qu'elle engendre des tendances et des intérêts prépondérants.

30 Le rapport avec le contenu de la conscience. — Si l'on me parle de grands capitaines, toute la famille des grands capitaines me reviendra à la mémoire ; si l'on cite un trait d'héroïsme, d'autres traits me viendront à l'esprit. Les séries de faits semblables sont sm'tout des séries de faits semblablement intéressants. Si je lis ou si j'entends prononcer une phrase, le sens général de la phrase me suggère et détermine le sens précis de chaque mot, qui n'a sa valeur que par rapport à son contexte. Ce qui nous permet à chaque instant de passer impunément à travers les amphibologies et le polysémantisme déconcertant des mots. Car nous avons bien plus d'idées que de mots ; et nous serions perdus, si le contenu de la conscience ne venait à chaque instant évoquer exactement l'idée qu'il nous faut parmi les diverses idées et nuances signifiées par les mots. Le facteur du contenu de la conscience est vraiment tout -puissant dans l'association intellectuelle.

Grâce à tous ces facteurs d'intérêt, une sélection spontanée intervient entre les associés possibles. Un état de conscience qui disparait attire des profondeurs deTinconscience la représentation qui s'accorde le mieux avec lui. Un véritable choix fait surgir le candidat élu, en l'attirant par ses « franges », tandis que les autres retombent dans le séjour des possibles d'où ils ont failli surgir. C'est l'intérêt qui fait choisir : il aimante l'aiguille de l'attention et lui fait attirer, soulever et enfiler comme des perles les représentations, qui glissent à mesure le long du fil de la pensée. Quant à définir cet intérêt lui-même, et dire à quelle source il s'alimente à tel moment donné, si c'est aux tendances instinctives ou habituelles, à l'accord de l'image avec l'état présent, ou à sa vivacité, c'est ce qu'on ne saurait toujours l'aire. Rien de plus mobile que l'intérêt. Tout l'indéfini et l'inexplicable de la vie se retrouve en lui. C'est ce qui empêchera toujours de se permettre ici de vraies prédictions. 11 restera même toujours des associaticuà inexplicables. Si continue que soit la vie, elle n'en a pas moins des à-coups, des soubresauts : elle recèle en son fond des trésors de contingence. Ainsi de l'association.

11. Dans la vie réfléchie. — Ce qui caractérise ici le jeu de l'association, c'est qu'olii^ est dominée par rnttentinn volontaire, qui maîtrise ses len-

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dances d'évolutian spontanée, et la force à évoluer vers un but. et à devenir un moyen pour une fin précise. L association propose et la pennée dispose. Ce sont désormais des intérêts intellectuels précis qui régentent l'évocation et la suite des idées.

Si. par exemple, je cherche un nom oublié, l'association proposera toute une série de noms, que ma pensée éliminera, s'ils sont faux pour n'adopter que le vrai. Même, l'énergie volontaire de la raison paralysera souvent l'énorgie spontanée de lassocialion. — De là deux conséquences remarquables. 1. Parfois l'association ne retrouvera sa richesse de représentations, que si la pensée cesse de la contrôler ; un nom oublié surgit dans la mémoire quand on a renoncé à le chercher, qu'on « n'y pense plus » et qu'on a « donné sa langue au chien ». 2. l'association n'arrivant pas à fournir à la pensée ce que celle-ci lui demande, on a souvent le curieux sentiment de « vide » dans la con.^cience. On se demande « à quoi pensais-je donc"? » ou : « quel peut bien être cet homme? » etc. Et immédiatement l'on perçoit que l'on ne perçoit plus rien. Ce qui n'arrive jamais dans l'évolution spontanée de la conscience, qui ne comporte pas de vides.

Toute la vie intellectuelle est faite de ces points d'interrogation que la pensée pose à l'association, de la sélection active avec laquelle elle fait le tri des réponses, et de l'organisation systématique qu'elle impose aux résultats accueillis qu'elle « rationalise » immédiatement. Exemple : on se demande « quelle est la cause de la gelée blanche? » Immédiatement l'association fournit la foule des antécédents et des concomitants, assemblés par l'expérience et la mémoire : lune rousse, refroidissement de la terre, de l'atmosphère, présence des nuages, etc. La raison disqualifie les uns, accepte les autres, les ordonne; elle perçoit le rapport du refroidissement plus rapide de la terre, par irradiation à travers l'atmosphère, puis le rapport de ce refroidissement retardé par l'écran que constituent les nuages, etc. Elle arrive ainsi à systématiser en théorie les images et les idées suggérées par l'association . Toutes nos expériences raisonnces, pratiques ou scientifiques, sont de ce type. Toutes nos réflexions également. La raison demande tour à tour, et impérieusement, à l'association des causes, des effets, des fins, des moyens, des cas semblables, des cas différents, etc., etc. C'est ce qui donne a la vie intellectuelle cet aspect spécial d'activité méthodique et rigide, et qui confère à l'attention volontaire une si haute valeur. Toute la dislance qu'il y a entre l'association des bêtes et celle des hommes, entre l'association du rêve et celle du travail de cabinet, se trouve dans la présence ou l'absence de ce critérium de l'activité intellectuelle énergique, venant régenter tyranniquoment les suites capricieuses des associations.

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