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LA MÉMOIRE

Si nous étions limités à l'expérience actuelle de nos sensations et perceptions, si nous n'avions qu'un présent, toute vie intellectuelle nous serait impossible. Qui dit vie, dit continuité, prolongation et présence du passé dans le présent. C'est la mémoire qui assure ce bénéfice à la vie intellectuelle, comme l'habitude, qui n'est qu'une mémoire organique, l'assure à la vie tout court. La mémoire est la faculté de revivre et de recon naître le passé de la conscience.

Article I. — Analyse descriptive.

I 1. — Mémoire et réminiscence

Un acte de mémoire intégral, ou souvenir complet, comporte cinq conditions : 1. fixer; 2. conserver; 3. rappeler; 4. reconnaître et 5. localiser les états de conscience passés. Il y a donc là cinq fonctions différentes, dont les dernières présupposent les premières, mais non inversement, et pour lesquelles on ne saurait donner une explication unique et globale.

I. — Pour le sens commun, les trois premières sont les plus importantes, sinon les seules ; quand on dit de quelqu'un qu'il a une bonne mémoire, on entend par là qu'il fixe, retient et retrouve facilement ce qu'il a vu ou entendu. Cependant, ce sont les deux dernières qui sont les plus originales : car les sensations, images et idées fixées, retenues et rappelées, ne sont proprement des souvenirs que si elles sont pensées comme passées, identifiées aux expériences antérieures dont elles procèdent, et datées de l'époque de ces expériences même. Le souvenir est ainsi l'état de conscience réviviscent, plus le sentiment du « déjà vu », c'est-à-dire plus les fonctions qui, non seulement le réfèrent au passé, en y ajoutant l'idée du temps, mais encore le réfèrent à mon passé, et l'y situent. — Sans cette élaboration,

le souvenir n'est qu'une réminiscence, c'est-à-dire une évocation sans reconnaissance : récurrence n'est pas méuiuire. Quand un élève glisse dans son travail des lambeaux de phrases lues ou entendues, qu'il croit tirer de son propre fonds, il a des réminiscences, qui deviendront des souveniis au moment où il s'apercevra qu'il les tient d'autrui, et pourra retrouver la source de ses pseudo-inventions. Fonteuelle, entendant lire une poésie, saluait ainsi au passage, comme « de vieilles connaissances », de ces plagiats inconscients, qui étaient des réminiscences chez l'auteur de bonne foi, et des souvenirs pour l'auditeur malin,

II. — M. Bergson a heureusement exprimé cette distinction des deux mémoires en appelant la première mémoire-habitude, et la seconde mémoire-souvenir. Si (pour prendre Fon exemple) on « apprend par cœur » un texte en le répétant un certain nombre de fois, on arrive à le posséder, c'est-à-du'e à pouvoir le réciter automatiquement : et c'est là un pur mécanisme d'habitude, analogue à ceux que nous avons appris à connaître. L'élève répète le texte comme le patineur répète ses mouvements, sans que ni l'un ni l'autre se réfèrent aux expériences passées qui leur ont servi à « monter » lem'S mécanismes. Au contraire, l'élève fjourra se rappeler une à une toutes ces expériences, et les penser comme des événements individuels de son passé ; il y am-a alors mémoire-souvenir.

I 2. LkS DIFFKRKNTKS KSPKCKS DR MKMOIUKS

I — Pratiquement, on distingue les mémoires surtout d'après leurs objets, que nous retenons différemment, selon des préférences et des prédéterminations innées ou acquises. Tel aura la mémoire des nombres ; tel autre la mémoire des langues ; im troisième, la mémoire des généalogies ; un quatrième, la mémoire de la musique (la plus spontanée de toutes : on l'a, ou on ne l'a pas) ; etc. D'oii les mémoires professiomielles du statisticien, du géographe, de l'historien, du bibhothécaire, etc. ; mémoii'es qui sont alternativement la cause du choix de la profession et l'effet de son exercice.- A tout le moins faisons-nous tous profession de parler et de penser, ce qui confère chez tous ime importance particulière à la mémoire verbal»', ou mémoire des mots.

II. — Psychologiquement, on les distingiu' selon la natvrr conscientiellc des souvenirs. D'où :

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