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LA MÉMOIRE

leçons immédiatement avant la classe n'est guère plus profitable. Si les leçons du soir se retiennent mieux, c'est qu'elles sont suivies du grand repos de la nuit, et non, comme on le croit volontiers, en raison d'une collaboration hypothétique de l'inconscient, qui se chargerait de les répéter.

c. Utiliser, autant que possible, toutes les mémoires sensorielles. Un texte sera sûrement mieux retenu si l'on y fait travailler la mémoire visuelle des mots lus, la mémoire auditive des mots entendus, la mémoire graphique des mots écrits, et surtout la mémoire motrice des mots prononcés. Etudier une langue étrangère revient toujours plus ou moins à étudier quatre langues, que l'on possède très inégalement : celle des yeux, celle des oreilles, celle du larynx, celle de la main (sans compter celle de l'esprit, ou du sens des mots, sous quelque forme sensorielle qu'ils soient retenus). Chacun possède toujours une mémoire sensorielle prépondérante, qu'il lui importe de discerner pom' l'utiliser de préférence.

d. Cultiver surtout la mémoire des idées « vingt-cinq fois plus puissante que les autres » (Binet) ; celles-ci ne doivent être que ses auxiliaires.

e. Donner le pas dans l'étude à l'attention sur la répétition machinale. L'attention est beaucoup plus pénible, mais beaucoup plus efficace, en particulier quant à la ténacité des souvenirs. Se défier donc de la tendance au moindre effort, qui fait préférer instinctivement le procédé de la répétition.

f. Donner le pas à la « méthode globale » sur la « méthode fragmentaire », contrairement encore à ce qui se lail d'instinct. Des expériences précises ont montré, en effet, qu'on retient mieux et plus vite une pièce de vers, en la répétant chaque fois d'affilée, sans briser les associations naturelles des mots et des phrases, qu'en reprenant les vers un à un, ou par groupes, ce qui rompt les associations et le mouvement. De même que la « rédintégration » porte sur des touts à rappeler, l'a intégration » doit porter sur des touts à retenir.

g. Procéder en tout du facile au difficile. Les insuccès de mémoire sont presque toujours dus à la méthode inverse, qui décourage et empêche tout entraînement rationnel. Pour cela donc, mesurer empiriquement la mémoire, ou plutôt son rendement, ce qui est facile en pratiquant des séances d'épreuves. Par exemple, on peut à différentes reprises consacrer dix minutes à retenir un nombre donné de vers, soit par mémoire visuelle, soit par mémoire auditive, etc. Le nombre de vers retenus aussitôt après l'épreuve donnera une mesux'e de facilité ; le nombre des vers retenus un certain temps après l'épreuve, donnera une mesure de ténacité.

Ainsi peut-on apprécier objectivement les diverses mémoires, discerner la meilleure, fixer le coefficient de rendement des divers procédés de mémorisation, etc., et finalement déterminer des programmes rationnels et pratiques de culture et d'utilisation de la mémoire.

Article 111, — La conservation des souvenii's.

I 1. — Le problème

Le simple fait que les souvenirs font réapparaître en nous des expériences passées en l'absence de leurs excitations originelles

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siiflit à imposer le problème de la conservation de ces expériences. Comment ai'rivent-elles à se survivre dans notre organisme psycho -physiologique ? Comment et sous quelle forme y .subsLstent-elles dans le temps qui sépare leurs apparitions, temi)s qui peut durer des années, puisqu'on retrouve souvent un souvenir après dix, vingt, quarante années d'oubli : qu'est devenu le souvenir pendant l'oubli ? Oîi et comment se conserve- :-il?

Ce problème s'éclaire et s'obscurcit à la fois quand on le rapproche du problème de la conservation des habitudes, dent il n'est qu'im cas privilégié. D'une part, en effet, on sait que riuibitude se conserve grâce à la fixation de voies nerveuses ; et l'on voit tout de suite qu'il doit en être de même pour la mémoù-e. Ce sont les mêmes voies nerveuses qui, à l'état d'activité, rendent compte de l'apparition et des réapparitions des souvenirs et de leurs processus nerveux, et qui, à l'état de sommeil, rendent compte de leur conservation. Mais, d'autre part, ce qui se conserve dans l'habitude, ce ne sont pas les actes, qui passent à mesure qu'ils se répètent, mais seulement une disposition psycho -physiologique à les reproduire. Or les souvenirs sont des actes ; il faudra donc dire qu'ils passent à mesure qu'ils sont vécus, et qu'à proprement parler Us ne se conservent pas ; seule se conservera encore la disposition psycho-physiologique à les reproduire.

A la réflexion, on voit qu'il en est ainsi, et que le problème de la conservation du souvenir est généralement mal posé, parce qu'il l'est en fonction des idées du sens commun. Le sens commun exprime le fait pratique que nous avons toujours de quoi ressusciter nos expériences passées et les utiUser de nouveau, dans la conception commode d'une mémoiie envisagée comme conservatoire de souvenirs. En réalité, et scientifiquement parlant, la seule preuve authentique que nous ayons de la conservation, c'est le rappel ; elle n'est i)as du tout un fait constaté par l'observation, mais une conclusion suggérée par le raisonnement. Conservation de souvenirs ne signifie que possibilité de rappel. Ni les souvenus ne se conservent en chair et en os, ni leurs processus nerveux. Car si ceux-ci continuaient à subsister dans le cerveau, ceux-là continueraient à subsister dans la conscience, et ne s'oublieraient donc point. Les uns et les autres n'existent en acte que lors de leurs apparitious ; entre temps, ils n'existent qu'en puissance^ c'o«t-à-dire n'existent pas du tout, Q'étant plus que des possibilités et non des réalités. Il n'y a à

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point, par une rédintégration commencée qvd n'aboutit point. Ainsi de celle-là : quelque vague ressemblance entre l'expérience présente et l'expérience passée fait jouer à tort le mécanisme trop excitable de l'association. La mémoii'e fournit son commencement de reconnaissance, et d'abord le souvenir affectif d'une « tranche de vie passée ». C'est parce que cette reconnaissance ne s'achève pas que l'on reste indécis et ballotté entre l'impression de vivre du présent et l'impression de revivre du passé. L'unique remède est donc de forcer la mémoire à parachever ses évocations. Dès qu'on y arrive, et que sm'git un souvenir concret et précis, la reconnaissance apparaît immédiatement fausse, et le trouble de l'indécision cesse instantanément. Mais il s'en faut que cette vérification soit toujours possible.

Tout se ramène donc à une interférence anormale du monde réel des perceptions, et du monde semi-réel des souvenirs. Ces deux mondes ordinairement n'interfèrent point, ce qui nous permet de vivre séparément leurs phénomènes sans les confondre. Mais, qu'ils viennent à se mêler, soit parce que l'un gagne en intensité ce que perd l'autre, soit pour une autre raison, alors on aura le phénomène des perceptions indécises avec sentiment alternatif du jamais vécu et du déjà vécu, ou même avec mélange indistinct des deux sentiments.

De l'illusion du déjà vécu, on pourrait utilemeait i-a.ppi'och.ev l'illusion du rêce, qui est de même mécanisme et qui comporte la même explication. Il s'agit cette fois de l'interférence du monde réel des perceptions et du monde irréel des images pures, qui donne lieu à des obsessions également angoissantes: « Est-ce réel ourêvé-je? » Ou encore il s'agit de l'interférence du monde semi-réel des souvenirs et du monde irréel des images pures, qui fera cette fois se demander « L'ai-je bien vu, ou l'ai-je rêvé ? » Et le remède est toujours dans l'effort pour rendre à chaque monde son coeffîcicnt exact de réalité ou d'irréalité, et pour tirer au clair les associalions ébauchées qui troublent les perceptions (p. 227).

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