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CHAPITRE Xy

LA I^ERCEPTION

I. Sensation et perception. — Pu in- le sens cunuuun, la perception est un simisle sjTionyme de la sensation. Les mêmes verbes, voir, entendre, toucher, etc., signifient intlilïéremment sentir et percevoir. Et la perception apparaît comme im acte aussi simple que la sensation, c'est-à-dire dont on analyse bien les antécédents physique et physiologique, mais qui ne présente aucune complexité psychologique. J'ai dans ma main une orange, et je la perçois, semble-t-il, d'emblée, telle qu'elle est, et parce qu'elle est : ma main sent sa dm-eté, mes yeux voient sa coulem* et sa forme arrondie, mon nez respire son odem*, etc. Bref mes sens la perçoivent chacun à leur façon ; et percevoir revient toujours à constater sans plus.

En réalité, il y a entre la sensation et la perception une différence qui ne fait que s'accentuer à mesure que se développe la vie psychologique. D'une façon générale on peut les- caractériser Time et Tautre en disant que la sensation est la connaissance d'une qualité sensible, et la perception, la connaissance d'un objet. Ainsi, (i voir la blancheur du papier est une sensation, voii* du papier blanc est une perception » (Dunan). La sensation est notre l>remière fonction de connaissance, la seule que paraisse avoir le nouveau-né pendant les trois premières semaines de son existence, jusqu'à ce qu'il puisse accommoder ses sens et fixer son attention. C'est une fonction infériem-e qui ne comporte aucune évolution ; elle restera teue quelle toute la vie. Mais elle est vite absorbée par la fonction supérieure de perception ; celle-ci ne cessera de progresser et de submerger de plus en plus sous ses apports l'apport des sensations, qu'elle utilise en se les assujettissant . D'où la difficulté, que nous avons signalée, de réaliser des sensations pures dans un ordre quelconque (p. 157).

II. Idée générale de la perception. — 1. La perception la plus simple n'est en quehine sorte qu'une sensation attentive. L'atten-

tion y produit tout de suite ses effets ordinaires (p. 66ren concentrant l'effort de connaissance sur des données délimitées : le champ des qualités senties se restreint à un objet, qui n'est qu'une qualité fixée, discernée de celles qui l'eutom^ent et qui lui servent de milieu local. Beaucoup de nos perceptions ne dépasseront jamais guère ce stade, qui est en particulier celui de nos perceptions internes de doulem'S, de malaises, etc. ; le plus que nous puissions faire est de préciser leurs localisations.

2. Par contre, nos perceptions externes ne cessent d'emùchir et d'étoffer leur objet. Cet objet est d'abord au moins un cornplexus organisé de qualités diverses, soit successives, soit simultanées. Si, par exemple, l'on chante devant moi une mélodie, je n'entends pas les sons un à un et pour eux-mêmes, mais je les unis dans une phi'ase musicale. Seul l'homme assez peu musicien pom* les entendre sans les lier en aurait une pm'e sensation. De même, si je regarde les nuages, je synthétise tout de suite les taches noù'es ou cendrées, qui les constituent, en formes dont je précise les contours et suis les évolutions. La perception accuse ainsi de plus en plus le caractère de synthèse et de construction qui est sa loi essentielle, et se refuse à enregistrer teUe queUe la multiplicité et la diversité des sensations, qu'elle traite en matière à organiser, en parties à intégTer dans un tout.

3. Cette matière sensorielle s'épaissit normalement de souvenirs, et l'objet perçu devient un complexus organisé de sensations et d'images. C'est ainsi que, comme nous l'avons vu, nos incessantes perceptions des objets du monde extérieur comportent leur reconnaissance immédiate, grâce à l'incorporation à la sensation présente d'une image ancienne, qui joue le rôle d'une sorte de savoir sensoriel.

4. Mais l'homme au moins utilise encore des savoirs intellectuels, en incorporant en outre à son expérience sensible des idées ou concepts. L'objet devient alors un complexus organisé de sensations, d'images et d'idées. Quand je vois une feuille de papier, j'ai immédiatement la connaissance non seulement de sa blancheur et de sa forme, mais encore des usages qu'elle comporte, de ses aptitudes à recevoir l'écritm'e, à se plier, à envelopper, etc. Ma perception devient ainsi de plus en plus inteUecLueUc; et enveh^ppe à chaque instant l'utiMsation instantanée d'une science en raccomci. Ce qu'elle comporte d'intellectuel tend de plus en plus à dépasser ce qu'elle comporte de sensoriel. C'est ainsi que la perception de mots lus, ou de mots enten-

dus, nous donne vite l'impression d'être une simple perception d'idées ou d'objets purement intellectuels.

Arrivé à ce point, l'on peut mesurer toute la distance qu'il y a de la sensation à la perception, H y a la distance de l'expérience présente à cette expérience incessamment pénétrée par l'expérience passée. Il y a la distance de l'expérience réduite à l'apport du dehors, à cette expérience doublée de l'apport du dedans. Il y a enfin la distance de l'expérience toute nue, à cette expérience instantanément élaborée par la mémoire, par l'association, par le raisonnement, par toutes sortes d'opérations psychiques. Bref, il y a la distance du minimum au maximum d'activité intellectuelle. — Physiologiquement, cela peut s'exprimer ainsi : la sensation tend à se limiter au jeu de processus nerveux périphériques; la perception tend à submerger ces processus sous des processus centraux de plus en plus complexes.

m. Les problèmes. — Si la perception est ainsi comme le carrefour oii se donnent rendez-vous toutes nos fonctions de connaissance, on comprend qu'elle donne heu à maints problèmes : problèmes philosophiques et problèmes scientifiques.

n suffit de signaler ici les problèmes philosophiques. Ce sont principalement ceux de la valeur et de la possibihté même de la perception. Puisqu'elle comporte la connaissance d'un objet par un sujet, la question se pose d'abord de savoir si, et comment, ce sujet peut atteindre cet objet, qu'il n'est pas, et qui existe en dehors de lui. Après quoi, il faudra déterminer ce que peut bien valoir cette connaissance. De là toutes les théories philosophiques de la perception, pendant longtemps les plus étudiées, et sur lesquelles les discussions dialectiques sont inépuisables : intuitionnisme, conceptionnisme, interprétationnisme, etc., etc. H n'est pas une philosophie qui n'offre sa théorie de la connaissance du monde extérieur.

Ces théories ne pourraient que nous encombrer en psychologie, et nous en renvoyons l'examen à la philosophie. Ici nous n'avons pas à mettre en doute l'existence du monde extérieur ; et sa perception est pour nous un fait positif. C'est exclusivement ce fait que nous avons à analyser, pour en relever les conditions et le mécanisme. 1. C'est pourquoi le premier problème psychologique de la perception est celui de la constitution de l'objet, et de la synthèse de ses éléments. 2. Afais cet objet apparaît i>raliqm'i lient doté d'extériorité; nous le percevons dans l'espace ; il y a donc Ueii de se demander «luels sont ses rapports

avec cet espace, si son extériorité est primitive ou. acquise : d'oii le problème de son extériorisation. 3. Enfin, nos perceptions, tant iaternes qu'externes, situent leurs objets et les logent en des lieux précis de nos champs sensoriels : d'oii le dernier problème de la localisation. Ces trois problèmes vont nous fournir le cadre de cette étude, 4. à laquelle nous ajouterons quelques mots sur la pathologie de la perception.

Article I. — La synthèse perceptive.

IN'ous avons ici à en déterminer successivement les éléments et le jeu.

I 1. — Les éléments de la perception

Comme nous l'avons dit, ce sont des sensations, des images et des idées.

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