I 1. — L'IN^^':RI0R1TÉ
Les deux mondes. — Il y a pour chacun de nous deux mondes, le monde extérieur et le monde intérieur.
En ce moment, je suis à écrire sur mon bureau. Je le vois distinctement, surchargé et encombré de livres et de papiers. Pour peu que je lève la tête, toute ma chambre m'est présente. A travers ma fenêtre, j'aperçois des maisons, un coin du ciel. J'entends le bruit de la rue et le chant onnement de ma cheminée. Je vois mes mains et mon corps. Tout cela est pour moi le monde extérieur, tel qu'il apparaîtrait également à un homme assis près de moi, tel qu'il apparaîtrait à mon chien. Mais là ne s'arrête pas mon expérience. Car je m'aperçois d'autres phénomènes, dont ne s'apercevrait pas mon voisin. Je sens bouillonner en moi des idées ([ui se pressent et s'organisent à mesure que j'écris. Je perçois une activité singulière qui vole d'idées en idées, qui ne saurait s'arrêter et va toujours de l'avant. Entre temps, je me rappelle un voyage que j'ai fait, un ami que je vais recevoii*, une corvée que je ne puis éluder; tout cela me rend altcnialivenitnt joyeux et grincheux, et évoque en moi un liulluleUK'Ut d'images et de sentiments. De plus, je me sens désirer, aimer, haïr, délibérer, vouloir, ne pas vouloii'. Ainsi, en ce petit coin du monde visil)le qu'est mon corps, il y a tout un monde invisible de «ensaîions, de pensées, de souvenirs, d'affections. Monde réel et intéressant au i)oint qu'il m'absorbe et mo fait oublier le monde extérieur, dont il me distrait. Monde essentiellement fermé, qui constitue mon véritable
« chez moi ». Nous vivcns tous notre vie intérieure emmurés en nous-mêmes et comme séparés du dehors par des cloisons étanches. Nous ne sortons jamais de chez nous, et personne n'y pénètre jamais. Nos gestes, nosattitudes, nos paroles mêmes peuvent bien, grâce à un mécanisme que nous analyserons plus tard, traduire par des signes nos événements intérieurs, mais non pas les livrer en chair et en os, pour ainsi dire, et les soumettre directement à l'expérience d'autrui. Les exprimer, ce n'est pas les faire voii' d'une intuition immédiate. Personne n'a senti ni rendu cette vérité avec autant de force que les romantiques, si portés à se replier sur eux-mêmes et à exalter l'incompréhensibilité de leur moi.
Ainsi s'explique le mot très juste des anciens que l'homme est un « microcosme », un petit monde. Un xjetit monde extérieur, par son corps où se retiète le grand monde dont il relève ; mais aussi et surtout un petit monde intérieur, oii s'accomplissent des phénomènes qui n'appartiennent qu'à lui. Si je demande à un physicien de me définir, il me répondra que je suis un corps, un agrégat de matière ou d'atomes, et comme tel un système de phénomènes physiques. Si je pose la même question à un chimiste, il me dmx que je suis un petit laboratoire naturel, et comme une cornue oii s'effectuent des combinaisons et des pliénomènes chimiques. Si je m'adresse enfin à un physiologiste, il me décomposera en tissus, en organes et en fonctions, et par là me déclarera un complexus de phénomènes physiologiques. Tous trois ont raison : je suis tout ce qu'ils disent, à titre de partie du monde extérieur. Mais je suis autre chose encore, dont ils ne me disent rien. Car on pourrait pénétrer tous mes atomes, suivre toutes mes combinaisons chimiques, et, selon le mot de Leibnitz, se promener dans mon cerveau comme dans un moulin, sans rencontrer quoi que ce soit qui ressemble à une idée, à un sentiment, bref à un de ces multiples phénomènes psychologiques qui forment ma vie intérieure. D'oii la justesse de cette définition de la psychologie : la science de la vie intérieure.
§ 2. — La conscience
Les deux expériences. — Les deux mondes nous sont connu? par deux expériences distinctes. Ce sont nos sens qui nous révèlent le monde extérieur ; leurs informations réunies constituent V expérience externe. Il est ainsi perceptible : l*' du dehors; 2° pat
8 COURS DE PSYCHOLOGIK
vn oi'-riïhre indvfini d'observateurs simultanés ; 3" qui -peuvent se contrôler les uns les autres. Au contraire le monde intérieur n'est perceptible que : 1° du dedans; 2° par celui-là seul qui vit ses pMnomènes ; 3° sans que personne puisse directement contrôler ses observations. Il est l'objet de Vexpérience interne, dont l'iastrunient est la conscience.
Définissons provisoirement la conscience le don de voir en soi-même, de se sentir penser, agir et vivre. Elle constitue dans la nature une sorte d'anomalie. Par elle Pâme devient, pour ainsi dire, transparente à elle-même : elle se connaît à mesure qu'elle connaît les choses. Son activité est comme à double jeu, puisqu'elle comporte à chaque instant la connaissance du monde extérieur par l'expérience externe, et la connaissance de cette connaissance-là par l'expérience interne. La conscience est ici tellement importante qu'on en est venu à prendre pour synonymes, d'une part vie psychique, âme et conscience, et d'autre part fults psychiques et faits de conscience. D'où une nouvelle définition de la j^sychologie : la science des jaits de conscience, ou, plus simplement, la science de la conscience.
§ 3. — La personnalité
Le moi. — Le petit monde intérieur qu'est la conscience apparaît à la fois comme un organisme à vie strictement individuelle, et comme un système clos à phénomènes incommunicables et marqués d'un sceau singulier. En effet, tandis que les phénomènes du monde extérieur sont anonymes et impersonnels, ceux-ci sont tous personnalisés, et le sont à ce point que leur enlever leur personnalité serait leur enlever leur nature. Il n'en est pas un qui ne porte en lui la marque indélébile et comme le coefficient du moi. A bien prendre les choses, on ne saurait dire qu'il existe des idées et des émotions à la façon dont on dit qu'il existe de l'eau ou des pierres : ce que me révèle ma conscience, c'est mes idées, ce que vous révèle la vôtre, c'est vos émotions. Pas un fait de conscience qui puisse s'exprimer en entier autrement que par un verbe personnel, par un « je pense », « je sens », « je souffre », « je veux », etc. Et le moi est sans cesse présent dans n'importe lequel de ses événements. Il est la donnée dernière et irréductible. Aussi, lorsque Descartes voulut, dans son effort de scepticisme imiversel, douter de toute connaissance et de toute existence, il dut s'arrêter à la connaissance immédiate de sou doute, c'est-à-dire, de sou moi
pensant : « je pense, donc je suis » ; et ce fait primordial lui servit de fondement pour toute sa philosophie. Cette donnée primitive du moi est d'une telle importance que l'opposition du monde intérieur et du monde extérieur est communément et justement présentée comme l'opposition du moi et du non-moi. Ce qui nous vaut encore cette définition de la psychologie : la science du moi.
I 4. — La spontanéité
Le dynamisme psychique. — La vie intérieure s'oppose au monde physique comme la spontanéité à l'inertie. Non seulement les corps paraissent condamnés à l'immobilité tant que rien ne les vient mouvoir, ce qui est la définition populaire de •l'inertie ; mais encore ils paraissent aussi impuissants à modifier un état donné de mouvement qu'un état donné de repos, ce qui est la définition scientifique de l'inertie. Ils ne font que recevoir du dehors, et transmettre au dehors, des mouvements qui leur paraissent pour ainsi dire étrangers. Or, à première vue, la conscience s'apparaît comme une activité pure, comme une source inépuisable de pensées et de sentiments, comme une vie spontanée tout entière à l'abri du monde extérieur, comme la vie par excellence.
Cela même lui confère une instabilité singulière. Etre, pour elle, c'^est devenir, et devenir c^est changer. « L'âme pense toujours » disaient les cartésiens ; et cesser de penser serait pour elle cesser d'exister. Elle est pur dynamisme, mouvement incessant, mouvement que n'alourdit rien de matériel. En un clin d'œil elle passe d'une idée à une autre, d'un sentiment à un souvenir, et suit des raisonnements avec une fougue incomparable Ses impressions ne font que se renouveler ; même les impressions successives que lui donne un seul et même objet varient au gré des circonstances, de nos humeurs, de l'état de notre cerveau, etc. Un même paysage touche différemment deux spectateurs, et le même spectateur à deux instants différents. On n"a jamais exactement deux fois la même sensation. Même une sensation qui dure est une sensation qui change, elle passe par une gamme indéfinie de nuances : le son d'une sirène ou d'un sifflet de locomotive, strident d'abord, s'adoucit et meurfi dans la conscience, sans cesser de résonner au dehors avec la même intensité.
10 COLUS DE l'SYCllOLOGIt;
I O. JUA CONIINUITE
Le courant de la conscience. — Évoluant et se transfonnant sans cesse, la conscience ne x^résente ni points morts, ni interruptions, ni solutions de continuité. Toujours les idées et les images s'enchaînent, les sentiments se lient aux sentiments, et le tout se fond dans une vie coulant pour ainsi dire à pleins bords. Eien de plus naturel que la métaphore du courant ou du torrent de la conscience {the stream of consciousness), par laquelle W. James symbolise ce fleuve intérieur entraînant pêlemêle en ses eaux représentations, jugements, raisonnements, tierce ■Q,tions, etc. Par-dessous les perceptions, plus ou moins discontinues, coule et avance sans cesse une vie profonde douée d'un rythme parfaitement continu.
Cela vaut à la conscience un privilège remarquable, la durée; il t.emble qu'au prix d'elle les choses ne fassent que persister et demeurer. Dire qu'elle dure, c'est dire qu'elle prolonge perpéinellement son passé dans son présent; elle ne cesse de faire houle de neige ; toute sa vie vécue lui reste sous la forme d'habit udes, de souvenirs et d'acquisitions, qui pénètrent son état pré.-ent ou lui font cortège. Ainsi le moi s'em'ichit à mesure qu'il se renouvelle et se transforme ; il ajoute sans cesse à son unité actuelle l'unité de toute son évolution ; rien ne meurt jamais totalement en lui; toute son existence passée se ramasse dans son existence présente poui" se retrouver dans son existence futm'e.
§ 6. — L'immatérialité
La qualité pure. — Tous les caractères que nous venons de relever dans les données immédiates de la conscience viennent se résumer dans un dernier caractère qui les contient tous : l'immatérialité. 11 convient d'entendre par là une immatérialité Ituiement empirique et négative, l'absence complète des attributs que l'expérience externe révèle comme essentiels aux corps et a.ux phénomènes matériels. Des idées et des sentiments n'ont rien de sensible ; on ne les voit point, on ne les touche point ; ils n'ont ni couleur, ni forme, ni résistance, ni densité. Ils sont donc destitués des deux grands attributs des corps, la spatialité et la (juantité. Car tous les corps sont étendus et rangés dans l'espace ; ils ont des dimensions et sont dans un lieu ; ils
L'OBJET DE LA PSYCHOLOGIE li
seprêtent aux mesar33 géimétriques et arithmétiques, aux ad ditious et aux soustractions.
1. Les faits de conscience ne sont pas dans V espace; l'on a même pu définir la conscience l'anti-espace. — D'où : a) Ils ne présentent pas de dhnensions : on ne saurait parler intelligemment de la longueur ou de la largeur d'un sentiment ; les « idées larges », les « pensées profondes », les « caractères droits » ne sont que des métaphores. — h) Les mesures géométriques ne leur sont donc pas applicables : on ne saurait superposer ni juxtaposer des idées les unes aux autres. — c) Partant, ils ne se localisent point, ne sont ni à droite, ni à gauche, ni au-dessous, ni en dedans, ni en dehors de quoi que ce soit. On ne localise et ne situe que ce qui a des dimensions. A parler avec exactitude, ils ne sont nulle part, pas plus dans le cerveau que dans le cœur ou dans tel autre organe. Ce n'est quHndirectement qu'on en vient à localiser la conscience dans le corps qui conditionne son activité, les perceptions dans les organes percepteurs, et les fonctions psychiques dans les centres cérébraux dont leur jeu dépend. Les localisations cérébrales ne sont pas des localisations psychologiques. Ala rigueur, on devrait donc dire de la conscience qu'elle peut être présente à un organe ou à un lieu, mais non pas dans un organe ou dans un lieu. A la rigueur encore, on ne devrait pas parler de « faits internes », puisque l'opposition du dedans et du dehors suppose dos distinctions spatiales. Mais ce terme se justifie pratiquement par l'habitude oii nous sommes d'opi^oser notre corps au monde extérieur, et ensuite notre conscience à son corps, qui lui devient pour ainsi dire extérieur par là qu'elle voit en lui un étranger.
2. Les faits de conscience n'ont pas de quantité. Qui dit quantité, dit plus ou moins d'un même élément homogène servant d'unité et permettant de faire intervenir les lois des nombres. Oii est l'unité de plaisir, de pensée, de sentiment ! Comment dire qu'une émotion est faite de tant d'unités d'émotion, qu'une volonté est faite de tant d'unités de volonté *? Cela ne présente pas de sens. On ne peut pas plus additionner ou soustraire les états de conscience que les composer d'éléments identiques, précisément parce qu'ils n'offrent aucune homogénéité physique. Ils paraissent, au contraire, perpétuellement hétérogènes ; hétérogènes les uns aux autres : une idée n'est pas un sentiment; hétérogènes à eux-mêmes, s'il est vrai qu'en durant ils changent et ne cessent de se transformer. Leur devenir est la raison profonde de leur hétérogénéité; c'est lui qui fait
obstacle à tout effort pour leur découvrir une substance homogène et pour les quantifier. Selon M. Bergson, ils sont qualité pure, c'est-à-dire pure de toute quantité.
Conclusions. — Tels sont à première vue, primo intuitu, les caractères les [iliis fraiipants delà vii- psychologique. Nous aurons à y revenir. Telsiiuels, ils uarantissenl une inconleslaiile originalilé â ses phénomènes, entre lesquels et ceux du monde exlérie'ur ils suffisent à établir une distinction de nature. La psvcliidojiie se trouve donc assurée par là d'un domaine et d un objet propres. Mais ou peut se deuiander si c'est un objet scientifique, ce qui remet en question son existence comme science. Car toute science veut des phi-iKiinènes précis, distincts, isolables et observables à loisir el avec exactitude, impersonnels enfin; or, comment demander ce matériel scientifique a l'expérience interne, à ce chaos mouvant et Muide de phénomènes instables, amorphes et personnels, à quoi elle parait se réduire "? Ne faudra-l-il pas donner raison à A. Comte, regarder les caractères des faits de conscience comme neltpment anliscientifiqiies, et abandonner la psychologie à la littérature ? Nous allons voir qu'il n en est rien, et comment son objet brut s'élabore naturellement en objet scientifique.
Article H. — L'objet scientifique.
Classification des faits psychologiques.
L'élaboration scientifique de Tobjet brut de la psychologie comporte le discernement et la classification : 1° des états de conscience ; 2° de leurs fonctions, et en lin, 3° de- facultés. C'est pourquoi la psychologie apparaît indifféremment comme la science des états de conscience, ou des fonctions, ou enfui des jaciiHrs psychologiques.
^ 1 . LkS KTATS I)K GONSCIE.Ni'.K
I. Leur discernement — Si uniforme et si continu que soit le courant de la conscience, il s'en faut bien que rien n'en ressorte ni ne s'en détache. Bien au contraire ; le psychologue le plus inexpérimenté y discerne vite des sensations, des i)ensées, des émotions, des désirs, des états de plaisir ou de douleur, etc., «•"est-à-dire des états de conscience précis. L'expérience interne tend, comme Texpérience externe, à se débiter en phénomènes distincts, à passer du chaos primitif à un monde organisé. Eien «le plus naturel ([ue ce travail do différenciation, qui est le fuit d'une analyse spontanée et instinctive, et qui ne réclama aucun clTort. C'est bien plutôt ]iour arriver au fond continu de la conscience (pril est besoin d'effort; ce genre d'intuition confuse de l'ensemble coûte autrement <iue l'intuition distincte
dn détail. Aussi n'est il pas de langue qui ne présente en son vocabulaire, à côté des termes exprimant les objets et les phénomènes physiques, des termes exprimant les objets et les phénomènes psychologiques, les états de conscience. Il n'est point de langue où ne se trouvent .des verbes tels que sentir, voir, entendre, vouloir, se souvenir, penser, etc., qui ne sont, de notre point de vue, que des notations de phénomènes psychologiques, et comme l'essai, si grossier soit-il, d'une nomenclature de ces phénomènes.
Xaturellement il y a bien des différences entre ces nomenclatures, les différences qui se retrouvent entre les langues, et surtout entre les peuples qui les parlent, et qui ne sont pas tous également bien doués pour la science et pour la psychologie. Il y a loin des catalogues psychologiques si pauvres qu'offrent les langues des sauvages, voire les langues des Orientaux, iDour lesquelles toute la vie intérieure se passe dans « le cœur », et même la langue latine classique, encore si mal débrouillée, aux catalogues étonnamment riches et précis où les Grecs, fins et patients analystes, ont noté toutes les nuances de la vie intérieure. Leur langue était prédestinée à devenir la langue des psychologues professionnels, à commencer parles Platon et les Aristote. Si l'on songe que notre nomenclature actuelle des faits psychologiques n'est que celle de ces initiateurs, lentement remaniée et enrichie, l'on se rendra compte que le vocabulaire scientifique procède d'un premier vocabulaire pratique, adapté à des besoins nouveaux, mais toujours fondé sur l'analyse naturelle des faits de conscience. Sur ce point encore, la psycho logie scientifique procède de la psychologie empirique.
II. L'objection intuitionniste. — Cette analyse naturelle lève le doute que nous émettions à la tin du chapitre précédent siu* la possibilité d"un passage de l'objet brut de la psychologie à un objet scientifique : elle fournit une réponse topique à Tobjection soulevée, objection spécieuse., il faut le reconnaître. L'intuitionnismc contemporain l'a prise à son compte. C'est ainsi que M. Bergson et ses disciples, comme hypnotisés par l'intuition prolongée de la vie intérieure inorganique, ne veulent voir dans le débit de ses données en faits distincts que des « découpages » et des « morcellements » d'une trame continue en lambeaux discontinus ; ces découpages et ces moi'cellements ne seraient que l'œuvre pratique et artificielle des concepts qui, à y regarder de près, ne feraient que « déformer » le réel, dont ils prétendent être l'expression sincère. -- OEuvre pratique, oui certainement ; œuvre artificielle, non.
i. Le premier tort de l'objection intuitionniste est de réserver la dénomination de « données immédiates de la conscience » aux intuitions con fuses de sa continuité. Cette dénomination revient tout aussi justement aux
14 COUnS DE PSYCHOLOGIE
intuitions distitxctes de ses phénomènes discontinus. Car de part et d'autre il y a belle et bonne intuition, c'est-à-dire connaissance imniédialo d une donnée primitive. La continuité est un aspect réel de toute réalité; la discontinuité est un autre aspect ésalement réel. Et c'est une seule et même expéi-ionce intuitive qui nous dofumente sur ces deux aspects. I/univers, lui aussi, est continu, ce qui ne rend pas illusoires ses phénomènes discontinus aux yeux des physiciens. .Ainsi encore de la continuité beaucoup plus frappante de la vie physiologique, que la distinction de ses phénoiiicnes ne compromet pas aux yeux du physiologiste, i'aroillement le psycliologue a le droit et le devoir de discerner les phénomènes psychiques dans hi continuité de la vie intérieure.
2. // le fait par une analyse qui n'a rien d'artificiel. Le second tort de l'intuitionnisme réside dans sa conception de cette analyse. Il l'envisage comme la division réelle d'une étoffe indivisible ; rien de plus chimérique que cette dlvisi>n; point n'est besoin de diviser ni de créer les phénomènes ; il n est que de les constater tels qu'ils se présentent. Il n'y a pas d'artifice à détacher ce qui se détache de soi-même; la perception des phénomènes intérieurs est aussi simple et aussi naïve que la percof.tion des phénomènes extérieurs. L'analyse ici mise en jeu esta peine une analyse au sens matériel du mot ; elle n'est que l'attention se portant sur ce qui l'attire et la fixe, pour en prendre une connaissance intuitive et immédiate, la même attention qui perçoit alternativem 'ni la trame continue de la vie intérieure el les phénomènes discontinus qui s'en détachent sans cesser d'y plonger. Car enfin cette analyse, qui n'est pas une division réelle, n'est même pas une abstraction : elle n'arrache pas les [/hénomènes de leur milieu, et les voit tour à tour en saillir el s'y enraciner.
3. Un troisième tort de l'objeition inliiitionnislo réside dans l'opposiliou qu'elle établit entre une vie profonde, qui serait la vie réelle, celle qiif révèle l'intuition de la continuité intérieure, et ime vie superficielle el factice, celle qui s'achève dans le maniement des perce|)lions, des idées, des concepts et de tout ce qui constitue la pensée discursive avec tjutesses opérations intellectuelles. Cette opposition est tout simplement celle de la vie inférieure, purement sentie, el de la vie supérieure, nettement pensée, de l'expérience indébrouillée et de l'expérience débrouillée. .Mais la vir supérieure est aussi profonde, aussi vraie, aussi réelle que l'autre. Klle est notre vraie vie humaine, par opposition à cette vie animale; et cette vie humaine d'activité inlelloctuelle n'est ni moins intérieur.', ni moins p.M-sonnelle, ni moins spontanée, ni moins continue, ni moins imiiialfriclle que l'autre. Elle est. elle aussi, une donnée immédiate de la conscii'ucc.
4. Eiiliii lobjeclion intiiitionnisle comporte une défiance que rien ne justifie vis à-vis des opérations intellectuelles de cette vie supérieure. Le concept n'est pas une» déformation » du réel ; pour (|u'il en soit une déformation, il faudrait préalablement qu'il y tou -hc par ou ne sait quelle opération physique; il n'y louche pas. et ne fait qu*» le signifier. Les idées ne sont pas leschoses ; elles n'en sont pas même 1' « expression », au sens où exjirimer voudiail dire contenir; elles n'en sont (]ue la signification. Elles n'ont aucim contenu sensoriel etqualificalil' : il n'y a pas de couleur dans l'idée de fouleur, pas de chaleur dans l'idée tie chaleur, pas de senlinienl dans l'idée de sentiment ; nos opérations intellectuelles ne portent que sur des connaissances qui ne touchent pas à leurs ol)jets. Ces opéra-
lions sont de mise dans la connaissance du monde intérieur comme dans la connaissance du monde extérieui*; elles sont, ici et là, les ouvrières de nos sciences. S'il s'en faut défier et les taxer a priori et définitivement d'erreur, il ne reste plus qu'à sentir et à se taire, à renoncer à toute science, à tout langage, à l'expression même des intuitions immédiates; car elles aussi ne s'expriment qu'en concepts; et rinluitionnisme ne médit des concepts qu'avec des concepts. L'idéal serait alors de se faire une conscience dhuitre. qui sentirait sans percevoir ni penser ; ce serait là le suicide de la pensée en même temps que le meurtre de la science.
Ainsi donc nous pouvons considérer comme complémentaires, et non comme contradictoires, la vie supérieure et la vie inférieure, les données immédiates de la continuité psychologique elles données immédiates des phénomènes psychologiques discontinus.
II. Leur nomenclature — On dit que les sensations et les images sont des états de conscience; on dit également que les jugements et les raisonnements sont des états de conscience. Cependant il y a quelque différence entre ces états ; les premiers sont des données des sens, et la matière même sur laquelle s'exerce l'activité conscientielle ; les seconds sont des actes de cette activité. D'oii la nécessité de distinguer les uns et les autres au début de la nomenclature des faits psychologiques.
I. Les données qualitatives, ou états de conscience 'proprement dits. — Ce sont d'abord : 1° les données des sens externes, couleurs, sons, résistances, odeurs, saveurs. Elles constituent, pour ainsi dire, le domaine commun de l'expérience externe et de l'expérience interne ; car elles sont alternativement, selon le point de vue oii l'on se place, l'étoffe du monde extérieur et l'étoffe du monde intérieur, et appartiennent autant au physicien qu'au psychologue. (Ce qui a donné lieu aux casse-tête philosophiques du matérialisme et de l'idéalisme, le matérialisme demandant « si les états de conscience sont autre chose que des faits matériels », et l'idéalisme « si l'univers est autre chose qu'un système d'états de conscience.») 2» Ce sont ensuite les données des sens internes, plaisirs, douleurs, impressions de chaud, de froid, etc. 3° Ce sont enfin les résidus de ces sensations, tant externes qu'internes, leurs « images », qui restent acquises à la conscience, et qui finissent par s'élaborer en idées.
Toutes ces données qualitatives constituent les objets et la matière même de nos activités intérieures. W. James leur donne le nom expressif d' « états substantifs », parce qu'elles offrent je ne sais quoi de solide, de compact et de plus facilement observable. Ces états sont ceux que l'on découvre les
i6 COURS DE PSYCHOLOGIE
premiers, quand on fait l'inventaire de la conscience ; on risque même de n'en pas découvrir d'autres, lorsqu'on fait superficiellement cet inventaire, comme il n'est arrivé que trop souvent à l'école empiriste. Ce sont vraiment des états, au sens statique du mot ; ils s'étalent, pour ainsi dire, s'excluent les uns les autres, et se laissent retenir sous le regard de la conscience. Ce sont plutôt des états que des phénomènes.
Au point de vue de la nomenclature, rien de plus facile que de les ranger, comme l'a fait le sens commun avant la science, par groupes naturels, selon leurs ressemblances naturelles. D'oii la distinction, 1. d'abord des sensations et de leurs images corrélatives, 2. puis des deux familles des sensations externes et des sensations internes, 3. puis, dans chaque famille, des espèces naturelles que sont les couleurs, les sons, etc., et 4. enfin à l'occasion, dans chaque espèce, la distribution des qualités par gammes, gammes des couleurs, gammes des sons, etc. — Eien de moins artificiel que cette classification ; ici au moins l'objection intnitionniste apparaît évidemment vaine. Il n'est pas besoin de morcelage ni de déformation pour distinguer et rapprocher des données qui se discernent d'elles-mêmes et s'ordonnent d'elles-mêmes selon des ressemblances immédiatement perceptibles. Toutes les couleurs sont des couleurs, tous les sons des sons, etc. ; et si hétérogènes que soient les plaisirs ou les douleurs, ils ont encore cela d'homogène d'être des plaisirs ou des douleurs.
II. Les actes de conscience, ou phénomènes psychologiques proprement dits. — Ce sont ces phénomènes intérieurs, fugitifs et prompts, par lesquels se manifeste l'activité conscientielle, actes de perception, de connaissance, de jugement, etc., que le langage empirique exprime surtout avec des verbes transitifs tels que voir, percevoir, penser, vouloir, etc. W. Jarne^ les appelle des « états tran^sitifs », pour leur conserver l'appellation classique d'états de conscience, mais en soulignant leur instantanéité et leur nature dynamique. Xous ne pouvons les saisir que comme ils se présentent, c'est-à-dire dans un éclair de conscience. Ce ne sont même plus du tout des états, si l'on conserve à ce mot son sens statique. Ce ne sont plus que des phénomènes, et les plus spirituels, les plus déliés, les pins instables qui soient. Ce sont eux, en particulier, qui confèrent à la vie psychologique les caractères d'immatérialité et de dynapiisme, «lui lui assurent sa plus haute originalité. Ils sont essen-
tiellement des phénomènes vitaux, des jyhénomènes fonctionnels. Ils sont donc ce qu'il y a de plus important dans une soiep.ce de la vie psychologique, et leur nomenclature ne peut être que celle des fonctions dont ils sont les actes. Ainsi sonnnes-nous amenés naturellement à l'examen de ces fonctions.
Importance des « élats tran^^ilifs ». — Ce qui les l'eml si difficiles à isoler pt à idenlifier. c'est en premior lieu leui'djnamismt^ mcme et leur instantanéité, comme nous venons de le dire. C'est aussi, et peuL-ètre plus encore, le fait qu'ils sont à peu près constamment donnés en même temps que des états substantifs, avec lesquels on est d'aljord tenté de les confondre, et dont on leuf laisse dangereusement le nom après les en avoir discernés par l'analyse. Ainsi, dans une scasatiou de bleu, par exemple, il j a le bleu, qui est un état substantif, et il y a la connaissance de ce bleu, qui est tout autre chose, un acte, un pur phénomène psychologique, un état transitif. De même dans les associations d'images, il y a les images substantivcs associées, et leur association transitive ; dans la perception, il y a les qualités perçues et leur perception ; dans l'imagination, les imagos et l'acte de les imaginer; dans les pensées, l'objet pensé cl l'acto de le penser; etc. .Jusque dans l'intuition la plus immédiate, il y a la donnée qui en fait l'objet, et l'activité qui en prend possession.
Or ces distinctions essentielles sont compromises par le langage ordinaire. Car on dit indifféremment que le bleu est une sensation cl qu'on a une sensation de bleu. Perceptions, associations, imaginations, conceptions, intuitions, signifient tour à tour les objets perçus, imaginés, associés, conçus, vus à même, et les actes de les percevoir, imaginer, associer, concevoir et .voir à même. Il n'est pas jusqu'au terme de connaissance qui ne présente cette amphibologie, puisqu'on parle aussi bien de la connaissance d'un objet que de connaissances sur cet objet. Evidemment l'on préférerait à celte terminologie flottante, et si peu scientifique, la précision de dictionnaires comme ceux des Grecs qui distinguaient si ncllcp.icnt Vdistliéton de Vaisthésis, Voraton de ïorasis. le noéloii de la 7ïoési^, etc., ou comme celui des scolastiques opposant le sensalum à la sensatio, le visum à la visio. le cogitatum à la cogitatio, etc. La science gagne ici ce que perd le purisme littéraire. Et la nomenclature psychologique s'y trouve facilitée, tandis qu'elle est compromise par la généralisation de l'expression indifférenciée « d'étals de conscience » ^
1. L'amphibologie do cette expression vicie mainte doctrine. Tell'empiri:^;mL; sur lequel nous reviendrons. Tel encore l'idéalisme qui tend à réduire l'objet à sa l'onction de connaissance, ce qui l'amène à voir dans la conscience en même temps que l'ouvrière de ses pensées, l'ouvrière de l'univers qu'elle pense. Tel encore l'intuitionnisme dont les thèses sur « la nature des états de conscience » apparaissent alternativement vraies, fausses ou ambiguës, selon qu on Ics'applique séparément au'c deux séries de ces états pour lesquels elles font formulées globalement et d'autorité. C'est ainsi que la mobilité etl'ine.xtension caractérisent bien les phénomènes fonctionnels, mais non pas des états de conscience substantifs comme les couleurs et les formes qualitatives et étendues des objets : que la continuité dynamique de la vie psycliologique ne se communique pas à ses données sensorielles ; que la durée psycliologique n'appartient guère qu'à la vie fonctionnelle, etc. « .\ parler en général et sans distinguer, dit Aristote, on s'expose à dire autant d'erreurs que de vérités ».
I 2. ^ — Lfs fonctions
1. Leur importance scientifique. — Ce sont les fonctions qui coustituont l'objet esseutiel de la p>ychologie. L'activité qu'est la vie intérieure se div.ersifie en différentes activités, selon la diversité de ses objets d'application ; elle éparpille son unité en une multij)licité de fonctions, qui accomplissent à. leur tour une multiplicité d'actes : fonctions de connaissance, fonctions de désir et d'émotion, fonctions d'actions, etc. Mais chaque fonction reste une et la même dans la multiplicité de ses actes, ainsi que la conscience reste une et la même dans la multiplicité de ses fonctions. Que l'on voie du rouge ou du bleu, des maisons ou un paysage, il y a toujours vision ; que l'on conçoive des idées métaphysiques ou des plans de fortune, il y aura toujours conception, etc. Les sensata, les conceptn sont divers, lu sensatio. la conceptio est une. Ainsi l'analyse naturelle nous mène-t-elle de la diversité des actes de conscience à un système de fonctions. Ces fonctions offrent encore un o})jet homogène "* partout le même, qui se laisse penser dans un concept scientifique et général. Si bien que la distribution d'un traité de psycliolof;ie par chapii^ve-> ne pourra jamais que correspondre à une nomenclature <(';.:; fonctions psycholuyiques.
L'essentiel de cette nomenclature est acquis d'avance, et déjà élalioré par la psychologie empirique. Avec le sens commun le psychologue professionnel parle de sensation, de perception, d'imagination, de mémoire, d'habitude, de pensée, d'attention, etc., tout comme le physiologiste parle avec le sens commun de digestion, de circulation du sang, etc. Aux fonctions obtenues ainsi par l'analyse empirique il ajoute celles que détermine l'analyse scientifique, telles que l'abstraction, le jugement et le raisonnement, l'association, découvertes par Arislote, et toutes celles enfin qu'a dégagées la science moderne.
II. Première réponse à Auguste Comte. — Dès lors, l'âme cesse d'être un chaos infini d'états de conscience hétérogènes pour devenir un cosmos de fonctions homogènes, en nombre limité, à concepts précis, et qu'il ne s'agit plus que d'étudier scient iPuiuement pour en déterminer les lois. Par là se trouve levée l'objection d'Aug. Comte et des positivistes sur l'impossibilité d'assigner un objet scientifique à la psychologie. Celte objection serait invincible s'il fallait s'en tenir à l'objet brut que sont les données intuitives de la continuité conscientielle.
Elle serait juste encore si l'on était condamné aux descriptions illimitées d'états de conscience, à quoi se bornent les littéra tures. Elle est sans efficacité contre la conception de la cons cience comme organisme de fonctions, et finalement comme fonction suprême dont les autres fonctions ne sont que des difLerenciations.
Peut-on maintenant classifier les fonctions psychologiques et ordonner leur nomenclature à l'aide de quelque principe supérieur d'unité ? Ce problème nouveau est celui des facultés.
I 3^ ^ — Lrs facultés
I. Histoire de la théorie. — Le problème des facultés n'a pas cessé de se poser depuis la naissance de la psychologie, c'est-àdire depuis Socrate. — Pour Socrate, l'âme n'est qu'intelligence ; le nous l'exprime tout entière. Selon Platon, elle se divise en trois parties : le nous, ou intelligence, qu'il loge dans la tête ; le thumos, ou faculté des passions généreuses, qu'il loge dans le thorax ; Vépithiimia, ou faculté des passions sensuelles, qu'il loge dans le ventre. (D'autre part, divisant la société, qui n'est pour lui que « l'homme en grand ». parallèlement à l'individu, il y attribue le rôle du nous aux philosophes et aux magistrats, le rôle du thumos aux guerriers, et le rôle de V épiihumia aux artisans et au peuple.) — Aristote inaugure une classification plus systématique, qui, gTàce au succès universel de sa philosophie au moyen âge, subsistera jusqu'à Descartes. Son but est nettement une classification des fonctions, fondée d'une part sur la distinction des fonctions de connaissance et des fonction d'action, et d'autre part sm* la distinction des fonctions intellectuelles et des fonctions sensibles. D'où ce tableau, tel que l'a formulé Bossuet :