III. — Les idées dans la perception
1. On peut déjà se deraandei' si le rôle de reconnaissance que nous venons d'attribuer aux images dans la perception ne revient pas souvent à des idées. On ne sait jamais très bien si l'on utilise une image ou une idée d'homme pour reconnaître un homme. Notre intelligence pénèti'e à chaque instant nos expériences sensorielles, qui ne sont certainement pas aussi sensorielles chez nous que chez les animaux : de même avons-nous vu notre mémoire intellectuelle pénétrer nos mémoires sensorielles. Aussi le souvenir qui vient donner corps à la perception est-il souvent intellectuel, ou au moins intellectualisé.
2. Ainsi y a-t-il déjà de l'intelligence dans nos savoirs sensoriels. On a justement donné le nom de « cécité psychique », en même temps que le nom d' « apraxie » (p. 270), à l'amnésie qui consiste dans la disparition de ces savoirs, et qui consiste en ce qu'un homme perd subitement le souvenir, du « sens » des objets, de l'attitude qu'il a à prendre en face d'eux, de l'utilisation qu'il en peut faire : l'homme instruit ne sait plus lire, l'homme de métier ne sait plus par où prendre ses outils, ni a ce qu'ils signifient ». C'est donc qu'à l'état normal nous percevons avec les objets leur signification, ce qui est affaire d'intelligence. On a excellemment défini l'homme un animal qui se sert d'outils; et, à tout prendre, nos premiers outils sont nos idées.
3. Il y a incorporation nette d'idées dans les perceptions d'objets qui sont immédiatement nombres ou mesurés. On dit : « je vois là-bas trois hommes », « j'aperçois un arbre de 5 ou 6 mètres de hauteur ». Les nombres ne sont que des idées, et de même les mètres et toutes les mesures : un arbre n'a pas 5 mètres do hauteur comme il a des feuilles et des branches. Naturellement les perceptions nombrées et mesurées nous sont si familières que le sens commun n'y discerne pas ce qui vient des sens et ce qui vient de l'esprit. H n'en est pas moins vrai qu'il n'y a nombre et mesure que pour un esprit qui s'en est fait des idées.
4. Il y a encore incorporation nette d'idées dans toutes les perceptions où la sensation ne joue que le rôle d'un signe à interpréter, et oîi le signifié est d'ordre intellectuel. C'est ce qui arrive dans la perception de distance, oii nous avons vu des sensations visuelles ou musculaires signifier des mesures de distance. C'est ce qui arrive plus nettement encore dans la perception des mots lus ou entendus, derrière lesquels nous percevons des idées. C'est ce qui arrive enfin dans toutes les perceptions d'objets que nous saisissons d'emblée tels qu'ils ne sauraient nous apparaître, mais tels que nous savons qu'ils sont. La science nous a tellement pénétrés de l'idée que la lune et le soleil sont des masses sphériques immenses que nous ne pouvons plus réaliser lem' ner-
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ception purement sensorielle de disques plats à diamètres de quelques dizaines de centimètres.
5. Enfin nous ne percevons guère d'objets connus sans leur donner immédiatement leur nom. sans évoquer donc instantanément leur image verbale avec son sens. Ce qui nous permet d'exprimer tout de suite leur perception avec des mots, c'est-àdire avec des idées. Même des objets inconnus sont tout de suite intellectualisés avec les idées généralissimes de « chose », voire « truc » et « machin «, qui sont encore des idées.
En vérité, l'on se rend compte que, pour des adultes au moins, la perception la plus familière est une perception intellectuelle, et que la perception par synthèse de sensations et d'images exclusivement, ne saurait être le fait que des animaux, ou des enfants, ou de nous-mêmes à nos instants de moindre activité intellectuelle.
% 2. — Le jru de la perception
H comporte diverses opérations, qui sont principalement :
1. l'évocation des images et des idées à intégrer aux sensations ;
2. la réunion et la construction de tous les éléments perçus en un objet. Ces points examinés, pous 'parlorons 3. des « perceptions acquises » et de leur rôle dans 1' « éducation des sens ».