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II. — Construction de l'objet

I. Son mécanisme. La loi du fini. — 1. On parle souvent de fusion

de l'image et de la sensation ; l'on conçoit la synthèse des éléments perçus sur le type de la synthèse chmiique, où. les éléments se combinent de façon à perdre leur originalité spécifique pour constituer une substance nouvelle, comme le font l'oxygène et l'hydrogène dans l'eau. — Cette conception est inacceptable, et ne peut que fausser les idées. Il n'y a aucune combinaison chimique de sensations, d'images et d'idées dans l'objet perçu, qui n'est pas im amalgame, mais un tout. Dans une orange, je ne confonds pas la dureté avec la couleur, et moins encore avec les qualités olfactives et gustatives. Mais je perçois une forme, que suffit à rempUr la grandeur colorée, et dans laquelle je

ne perçois que rMuelIement les autres qualités, qui ne s'y dissolvent point. La synthèse est ici une synthèse psychologique où les éléments sont simplement jjroupés en un tout, et perçus ensemble, c'est-à-dire en même temps, par rapport les uns aux autres, et dans une même étendue, m ils trouvent forme et localisation commutiez.

2. C'est pourquoi l'on a justement appelé la synthèse perceptive une construction. H y a construction alors même que ne sont données que des sensations sans souvenirs, comme dans les cas cités plus haut des perceptions de nuages ou de mélodies. Nous avons vu d'autre part l'impossibiHté où nous sommes de percevoir des points isolés sans les construire en groupes, sans les reUer par des lignes virtuelles (p. 200), et de même de percevoir des segments de durée sans les situer entre deux termes, et, dès qu'ils se répètent, sans les construire en rythmes (p. 209). De même il y a construction des sons entendus en phrases grammaticales ou musicales, ce qui amène naturellement les musiciens à parler de hgnes et de dessins mélodiques, d'architectm'e harmonique avec base, dominante, arabesques, etc. Pareillement en toute perception visuelle l'élément dominateur est celui d'une forme étendue, réceptacle de tous les autres éléments.

3. L'on peut dire ainsi que la loi organique de toute perception est la loi du fini, ce qui fait à la fois sa valeur pratique et sa valeur esthétique. Seules des sensations peuvent être infinies : elles sont indéterminées de leur nature. Mais notre nature, qu'exprime la perception, nous les fait spontanément déterminer et finir : les construire en objets n'est pas autre chose. Quand enfin des images et des idées s'incorporent aux sensations dans la perception, elles le font toujours en s'incorporant à leur forme, ou en les incorporant à la leur : la forme est ainsi toujours l'élément principal de l'objet.

II. Information et rectification des sensations par les images. — Ceci nous amené à préciser le rôle singdlier. et souvent préiiondérant. de l'image conslilulive dans la perroplion. Klle ne s'en lient pas à faciliter la reconnaissance, et ne disparaît pae sitôt ce rôle rempli. Elle reste dans la sensation, à laqvielle elle prête sa netteté et sa précision, cl dont elle emprunte la vivacité et l'extériorité. Les deux éléments sont tellement bien fondus qu'ils constituent un seul étal de conscience indissoluble ; il faut un elTorl d'analyse pour s'apercevoir de ce fait étrange que la perception porte souvent plus sur l'image que sur la sensation, c'est-à-dire que c'est un étal faible qui fait le fond de l'état fort qu'est l'objet perçu.

Or il on est très souvent ainsi ; la sensation est négligée au bénéfice de l'image qu'elle évoque. Qui donc remar(iue qu'une maison vue à travers

le carreau d'une fenêtre est grande juste comme ce carreau, et ne la perçoit pas au contraire grande comme une maison ? Dans notre perception de la grandeur d'un objet, nous ne percevons pas la grandeur de sa sensation, mais la grandeur de son image constitutive, dont la sensation provoque la restauration. Si je vois une file de verres sur une table, je dis qu'ils sont de même taille, encore que tous me donnent des sensations de tailles inégales. De même pour les perceptions de formes : un tableau vu de côté reste un rectangle, encore qu'on ne voie qu'un losange sans angles droits- Tout objet vu en perspective est perçu en position normale. Et cela nous est si naturel que les enfants dans leurs premiers des sins campent de face les plans effacés : apprendre à dessiner c'est d'aboi'd apprendre à retourner des perceptions aux pures sensations, à 1' « innocence de l'œil ». De même enfin des couleurs : nous voyons les objets sensiblement avec les mêmes couleurs au soleil, à l'ombre, au crépuscule, et aux lumières artificielles ; toutes ces diverses conditions d'éclairage changent cependant la qualité des sensations colorées.

Bref, la perception comporte constamment une rectification de la sensation par l'image ; et souvent même une vraie substitution de l'image à la sensation. Il semble que le rôle de celle-ci soit d'évoquer celle-hi et de s'effacer immédiatement derrière elle. Elle n'est qu'un signe, qui se dérobe derrière ce qu'il signifie. On entend le son d'une voiture, et immédiatement c'est la représentation visuelle de cette voiture qui occupe le premier plan de la conscience. Un petit bruit éclate la nuit dans le silence de la chambre, et l'on pense successivement à un chat qui furète, à un livre qui glisse, à un meuble qui craque. On voit du noir flotter sur la mer, et les images d'accourir s'emparer de cette sensation amorphe :

C'était un puissant navire ;

Quelques moments après l'objet devint brûlot ;

Et puis nacelle, et puis ballot :

Enfin bâtons llottants sur l'onde.

C'est toujours un objet précis qui est perçu, si imprécise que soit la sensation. La perception se fait précise de la précision de l'image qui lui fournit son cadre. Il faut la candeur du dindon pour affirmer, quand le singe montre la lanterne magique :

Je vois bien quelque chose :

Mais, je ne sais pour quelle cause, Je ne distingue pas très bien.

Encore voit-il quelque chose ! Mais ses voisins, plus Imaginatifs, « distinguent très bien » leurs préperceptions très vives, superposées à leurs sensations à peu près nulles.

De même encore dans les perceptions mi-sensorielles et mi-intellectuelles des mots lus ou entendus. On a pu démontrer que la lecture ne comporte en général que la vision de quelques lettres par mot, généîralement les premières lettres, qui suffisent à suggérer instantanément l'image motrice du mot, immédiatement prononcé. Souvent même le sens général de la phrase suffit à cette évocation, comme on le voit bien quand on continue à lire en tournant la page, et avant d'avoir encore rien vu sur le verso suivant. De même encore quand nous écoutons, quelques mots compris en sucèrent d'autres que nous pensons avoir

entendus, ce qui nous aide à entendre de travers. Bien rares sont les sourds qui se résignent à faire suffisamment répéter, et qui ne préfèrent compléter a leur façon le peu qu'ils ont saisi.

Ainsi notre horreur naturelle des perceptions indécises nous fait construire des objets précis à tout (irix, fut-ce au prix d'une hallucination. Car, psychologiquement parlant, il faut bien appeler hallucinatoire la part, petite ou grande, qui revient aux images dans notre perception normale. Cest le cas de parler d' « hallucination vraie », puisque le procédé d'intégration des images aux sensations réussit, et que l'expérience en vérifie l'ulilisation. Il y aura lieu de parler d'hallucination fausse chaque fois que l'image évoquée sera précisément celle qui ne convenait pas. .Mais il y aura toujours hallucination, c'est-à-dire image extériorisée, et si bien extériorisée que le sens commun se refuse naturellement à la reconnaître et à la dissocier des sensations quelle pénètre subrepticement.

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