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III. — Perceptions acquises et éducation des sens

I. Perceptions acquises. — On oppose souvent les « perceptions acquises » aux « perceptions naturelles ». Selon lU'istote, tout sens perçoit natui'ellement son « sensible propre », la vue les couleurs, l'oreille les sons, etc., et de même les « sensibles communs » que sont l'étendue, la dm'ée et le mouvement. Mais il en vient par éducation à percevoii- les données de ses voiBins, qui lui sont des « sensibles par accident ». C'est ainsi que l'œil perçoit le velouté d'un fruit, et que l'on entend une voiture passer dans la rue. C'est par de telles perceptions acquises que les sens s'instruisent les uns les autres, et qu'ils en viennent à se suppléer les uns les autres.

Les faits sont ici bien observés, mais improprement exprimés. Les perceptions acquises ne reviennent nullement aux sens ; l'oreille n'entendra jamais une voiture, mais un son qui évoquera la représentation tactilo -visuelle d'une voitm-e. La perception n'en appartient nullement à l'oreille, mais à l'intelligence qui associe cette représentation à la sensation auditive. H n'y a donc pas à parler proprement d'éducation des sens les uns par les autres. Chacun reste éternellement incompétent en ce qui regarde son voisin. Mais les données des ims et des autres sont coordonnées par l'intelligence, qui y ajoute en outre des images et des idées, comme nous avons dit. Ces souveniis constituent proprement les perceptions acquises, que la mémo ue fournit à chaque instant comme complément aux perceptions naturelles.

II. Éducation des sens. — Sentir ne s'apprend pas. Mais percevoir s'apincnd. i/ùducation des sens n'est donc qu'ime éducation

LA PERCEPTIOrf M7

de la perception. De lui-même, l'enfant tend déjà à apprendre à voir, à entendre, à toucher, etc., en appliquant son attention au jeu spontané de ses sens. Il cherche d'instinct à débrouiller et à enrichir toutes ses représentations. Il aime à toucher ce qu'il voit, à voir ce qu'il touche, à rapporter les sons et les odeurs à lem- origine, etc. C'est ainsi qu'il en viendra à s'assimiler peu à peu le mécanisme si compUqué de l'appréciation des distances, de l'identification des objets, et à posséder son univers, tant objectif que subjectif, grâce à une autodidascalie analogue et parallèle à l'autodidascahe des mouvements. Apprendre à percevoir-, c'est pour lui apprendre : 1. à user de ses sens, et 2. à compléter leurs données en lem- intégrant par association des représentations acquises. — La pédagogie ne peut l'aider en ce double travail qu'en améliorant ses méthodes naturelles. Elle le fait en lui faisant pratiquer :

1. L'art d'exercer ses sens, et d'en obtenii' de bonnes perceptions naturelles. J. J. Eousseau voulait avec raison qu'on apprît aux enfants à bien voir, à bien entendre, etc., à apporter de l'attention à ces actes, à détailler leurs objets avec cmiosité. H y a en effet un art de regarder et d'écouter, qui n'est pas le fait de tout le monde, et qui contribue tout autant que la réflexion et l'étude au développement de l'intelligence. Sans compter que l'exercice attentif et répété des sens augmente leur finesse naturelle : témoins l'oreUle du chef d'orchestre, le palais du gourmet, la main de l'aveugle.

2. L'art d'utiliser les perceptions acquises, et de fau'e exprimer aux perceptions naturelles tout leur sens et toutes leurs signifitions. C'est donc avant tout un art d'utUiser les associations. Ce qui ne dit rien à l'ignorant peut dii-e beaucoup au savant. On apprend à hi-e dans la natm'e comme on apprend à hi'e dans rabécédaii'e, ici en percevant des lettres dans les signes graphiques, des mots dans les lettres assemblées, des phi-ases dans les mots réimis, des idées dans les phrases ; là en percevant des effets, des causes, des ressemblances et des différences dans les phénomènes bruts : dans l'un et l'autre cas en utilisant des associations. D'oii l'utilité d'em-ichir la mémoii'e de l'enfant de représentations et d'idées qui lui constituent autant de savoirs à exploiter dans ses perceptions ultérieures, d'attirer son attention sur les particularités des objets et les nuances des mots, pour le prémunir contre le danger perpétuel des connaissances sommaires, de l'aider à se créer un stock aussi riche que possible de notions exactes et détaillées, qui lui soient tout autant de

préperceptions prêtes à tout usage. En ce sens, la meilleure éducation de la perception se trouve à la fois dans les « leçons de choses », et dans l'analyse et l'étude des langues, oîi ceux qui nous ont précédés ont consigné leurs perceptions et leurs idées.

Aktici.e II. — L'extériorisation des perceptions.

Par extériorisation (et souvent aussi par objectivation, les deux mots étant parfois pris pour synonymes), on entend ce fait que dans la perception nous nous séparons de l'objet perçu, le plaçons vis-à-vis de nous et hors de nous. — L'exphcation de ce fait dépend évidemment d'une conception préalable de l'étendue. Si celle-ci est acquise, comme le veulent les empiristes, l'extériorité des objets doit être également acquise ; elle est le résultat d'une extériorisation, au sens actif de ce mot. Au contraire, si l'étendue est une donnée naturelle, conmie le pensent le? nativistes. U. faut que l'extériorité soit aussi une donnée natmelle, oîi n'intervienne aucune véritable extériorisati(»u.

I 1. — Thkorik empiriste de l'extériorité acquise

I. Exposé. — Selon les empiristes, voici quel doit être le processus de l'extériorisation. 1. Premièrement nous sont données des sensations ou qualités sensibles totalement inétendues : couleurs qui sont de pm-es couleurs sans grandeur, ni forme, ni extériorité. 2. Secondement, grâce à l'élaboration do l'étendue par les sensations kinesthésiques, les qualités sensibles sont activement étendues, c'est-à-dire dotées de grandeurs et de formes. Elles ne sont pas encore extériorisées mais smiplement internes, c'est-à-dire intra-cérébrales. 3. Troisièmement, elles sont à demi extériorisée», c'est-à-dire locahsées à la périphérie du corps, les perceptions visuelles dans le plan adjacent à l'œil, comme on le voit chez les aveugles-nés récemment opérés, les perceptions tactiles dans la peau. 4. Quatrièmement, quand est enfin acquise la troisième dimension ou distance, et par là la notion définitive d'un espace extérieur, les perceptions prennent leur envol et sont « projetées » dans cet espace, à l'endroit où nos propres mouvements am*aient à les aller chercher.

Taine a donné une formule parfaite de cette théorie en disant que la perception est une hallucination. H a ajouté « une hallucination vraie. « L'hallucination ordinaire est fausse, de ce chef que si l'on va chercher un objet à l'endroit où

e'ie s'extériorise, on ne le trouve pas : c'est une hallucination invérifiable, tandis que l'autre est vérifiable. Mais l'une et l'autre sont au même titre des illusions. Tout jugement extériorisateur et localisateur est faux, parce qu'il place toujours la perception là où elle n'est certainement pas. Car elle s'accomplit dans les centres cérébraux, x>récisément là où on ne la locaKse jamais.

II, Examen. — Cette doctrine est parfaitement logique ; elle «'impose dès que l'on admet que l'étendue est acquise et non originelle ; le corollaire est rigoureusement déduit de son principe. C'est donc moins la solution du problème, que sa position qu'il convient de critiquer.

En vérité cette position du problème est inintelligible et contrane aux faits : 1. Nous avoub vu déjà que des couleurs originellement inétendues, du rouge qui ne serait pas une tache de rouge, etc. , ne répondent à rien. 2. On ne voit pas plus ce que seraient des perceptions étendues à localisation intracérébrale. Il y a ici confusion entre la locaHsation physiologique des processus nerveux centraux de la perception et la locaHsation psychologique des objets perçus. Ceux-ci ne peuvent être logés que dans le continuum où ils sont étendus, et dont ils font partie. La conscience se moque du cerveau, qu'elle ignore, du reste ; ce qui la dispense d'y loger quoi que ce soit. 3. La localisation dans le plan adjacent à l'œil, nous l'avons vu, tient à une fausse interprétation du cas des aveugles-nés opérés, qui perçoivent d'emblée à distance, mais sans apprécier les distances, faute d'expérience. La locahsation tactile se fait sur et non dans la peau, c'est-à-dire d'emblée à l'extérieur. 4. La « projection » enfin suppose un voyage inintelligible de la perception dans l'espace, H semble que l'empirisme reprenne 'hypothèse naïve des épicuriens, faisant voyager ainsi l'écorce représentative des objets {eidola, simulacra, cortices rerum) pouî' la faire venir à l'œil. Il fait rebrousser chemin à cette image grossièrement matérialisée ; il décrit un retour dont Epicure avait décrit l'aller. Le voyage est également fantaisiste dans les deux cas.

La perception n'est donc pas une hallucination. Elle est encore moins une hallucination vraie. Car, dans l'hypothèse, on ne saïu'ait la vérifier en aucune façon. En pratiquant le retour à son objet, on ne ferait qu'ajouter une halluciaation tactile à l'hallucùiation visuelle; et on ne le ferait qu'en utils

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lisant un espaoe liii-même hallucinatoiie. L'hypothèse revient ainsi au cas désespéré des hallucinations systématisées (p. 230). Ce n'est pas la perception qu'il convient d'expliquer par l'hallucination, mais bien l'hallucination par la perception : l'extériorité ne peut pas plus s'acquérir que l'étendue. Les jugements extériorisatem* et localisât em' ne sont même po'ut faux, ils sont supposés ; ils n'existent pas.

111. Origines idéalistes de cette doctrine. — Malgré qu'elle s'autorise surtout d'expériences et de principes empirisles, cette doctrine de l'extériorisation est plutôt idéaliste. — Elle l'est de droit. Car elle est une conséquence naturelle de la conception idéaliste delà conscience comme créatrice de l'univerB. Les objets extérieurs, provenant du moi, ne peuvent quavoir été projetés par lui, grâce à un inconscient et réel déni de paternité qui les lui fait exposer comme des enfants trouvés. — Elle lest aussi de fait. Car il est bien remarquable qu'elle ait été formulée pour la première fois par d'authentiques idéalistes. Par Malebranche d'abord, qui la déduit de la conception cartésienne de linnéité de l'espace, et qui al'lirme le premier que les jugements dobjeclivation, d'extériorisation et de localisation des objets sont faux, quoique utiles. Puis par Berkelev, qui lui donne sa forme classique, et qui est aussi idéaliste quempiriste. Enfin par Schopenhauer. qui la déduit de l'idéalisme kantien cl de l'a priorité de l'espace. — Lempirisme n'a jamais guère fait, dans ses théories de l'espace et delà perception, qu'illustrer un texte idéaliste : ses thèses, psychologiques de forme, sont métaphysiques d'essence.

I 2. — Thkorik i)i: l'extérioritk n.\turei,le

I. Principes. — S'il est vrai que nos qualités sensorielles sont naturellement étendues, et font partie originellement de continuums étendus, il nous est impossible de ne pas les percevoir comme elles se présentent, et là oii elles se présentent, c'est-à-dire extériem-es les imes aux autres, et dans leurs champs sensoriels respectifs. L'extériorité des qualités visuelles et tactiles, celles qui font surtout question, est donc naturelle, comme est naturelle la perception d'objets tactilement ou visuellement étendus. Mais il y a extériorité même pom- nos sensations internes, qui sont encore des sensations tactiles à lem* façon; les sens internes, comme les sens externes, n'étant que des différenciations du toucher primitif et fondamental. Les sensations les plus affectives se prêtent, comme nous allons le voir, à des locahsations spontanées, soit diffuses, soit précises, dans notre corps. Et ce coi-ps est perpétuellement perçu comme avec un coef Ucient de voluminosité par la conscience cénesthésique. Ce qui a fait dire à Millier : « la première notion d'objet remplissant l'espace nait du sentiment

de notre corporalité, » Notre corps a son espace intérieur confusément senti, où nous avons des points de repère naturels d'orientation, qui nous empêcheront toujours de percevoii' aux pieds un mal de tête, et qui nous servent, sinon à localiser exactement, du moins à orienter nos sensations les plus affectives et les moins étendues. Bref, tout ce qui est perçu sensoriellenient est toujours immédiatement perçu quelque part ; tout objet est natm'ellement extérieur aux autres objets, et seréfère à quelque champ sensoriel étendu. Nous n'avons rien à extérioriser, parce que nous ne percevons que de V extériorisé.

II. Conséquences. — Par suite, le problème de l'extériorisation est à retourner. Au lieu de procéder artificiellement du dedans au dehors, nous procédons naturellement du dehors au dedans. Au lieu de projeter un monde de quaUtés primitivement inétendues, puis laborieusement dotées d'étendue, nous ne faisons que différencier progressivement des continuums étendus. Et nous le faisons par rapport à nous, c'est-à-dire par une intériorisation qui nous fait séparer le moi du non-moi, notre corps de l'univers (p. 133) 011 nous continuons à le percevoir. Il est tout aussi vrai de dire que nous sériions notre corps intérieur à cet univers, que de dire que nous sentons cet univers extérieur à notre corps. Intériorité et extériorité ne sont que des points de vue, et dépendent du centre de perspective où. l'on se place pour apprécier les continumns primitivement étendus. Ni l'intériorisation n'est une projection en dedans, ni l'extériorisation n'est une T)rojection en dehors; à chaque fois nous ne faisons que percevoir les objets à où nous les trouvons.

I 3. — Le redressement des perceptions

DANS l'extériorisation

I. Redressement des perceptions visuelles. — Comment voyons-nous droits les objets, alors qu'ils sont renversés sur la rétine? Pourquoi percevons-nous les hommes la tête en haut, alors que dans le fond de notre œil ils ont la tête en bas? Quelle explication donner de ce redressement per[)étuel des perceptions? — Ce problème ne peut se poser et se résoudre qu'en fonction d'une théorie préalable de l'extériorisation.

Solution empiriste. — C'est la plus généralement adoptée. On explique alors le redressement par une opération qui accompagne la projection ; opération acquise, devenue habituelle, et par là inconsciente. On redresse l'image rétinienne grâce à un sentiment délicat de la direction des rayons lumineux. Ceux du haut de l'objet atteignent le bas de la réline, et inversement : il n'est donc que d'utiliser l^ur direction t^rriis qu'on fait rebrousser chemin à l'image rétinienne pendant la projection.

Cette explication parait séduisante : à la rénexion. on voit qu'elle accunule les impossibilités. 1. D'abord, elle ne s appuie sur aucun la.t îanTon n'a pu'constater le moindre redressement. U serait cependant i'ile à observer chez les aveuglesnés. qui auraient ^ en acquenr 1 hab tude • mais d'emblée ils perçoivent les objets droits. 2. Ue plu=, i deua t y avoir des redressements faux. Car on simplifie ^^«P «" "^'^''r^^^"^ 5 unîedressement, celui du renversement de bas en h-t^ Il en uud a d'autres • si ie penche la tête, et avec elle les yeux, le haut de l objet n'e ^p us en bas'de ma rétine, mais à droite ou à gauche il est même en hau 1 e me couche et regarde en arrière. Or, dans toutes ces positions, où^^deit incessamment les orientations de mon j-ge rétinienne je nersiste à voir l'objet droit, sans la moindre mdecision. Enfin 1 image îetîn nne est plus ou moins sphérique, se dessinant sur une surface con^ a ve Tfaudrait donc encore parler de son redressement, -ngulierement dilTi.ile en image plane. Le travail de redressement serait donc bien aulemVt compliqua qu'on ne le dit; et sa réussite perpétuelle deconcere Telle déconcerte plus encore, quand l'on songe que e redressement doit se' faire sans poinU. de repère. Car c'est p-re lanta.s.e de nous donner le senUment des rayons lumineux et,qui plus est, de leur direction^ Il est trop évident que nous percevons des couleurs et des ormes et non des rayons. U n'y a de rayons que pour le physicien, et 1 œil n est pas

"VTanl de difficultés donnent l'envie de « jeter sa langue aux chiens ,. comme font ceux qui se dégagent en disant : « rien n'est ^-^^^^^^e «'l^"^ est renversé », et qui consentent à ce que nous voyions toutes choses la ene en bas pourvu qti'il n'y ait pas d'exception. - Mais cette issue est fermée : car nos perceptions tactiles nous donnent les objets droits : or elles ne cessent de coïncider avec nos perceptions visuelles. Celles-ci ont donc eu, pour pouvoir coïncider, à se renverser et à se redresser : ou, quand et comment?

Solution nativiste. - Elle est très simple : il n y a pas de redressement du tout, parce qu'il n'y a rien à redresser. Nos perceptions naturelles nous donnent des objets naturels, avec leurs formes naturelles, leurs positions et leurs orientations naturelles. Tout cela est immédiatement donné et irrenversahle. Le problème du redressement n'est donc qu un nseudo-problè.ne, comme le problème de l'extériorisation : il n y a pas plus ,1e renversement que de projection d'images. -H n est donc que de voir doù naissent ces casse-téte. ,..,.

Ils viennent de plusieurs erreurs, où se retrouve tout le matérialisme nîiïfde rciWo/ou épicurien : . . ,■ , j-«

1 De la croyance que sentir une qualité revient a sentir les modifications de l'organe sentant. Or nous ne sentons absolument aucun de nos organes sensoriels: l'œil ne se connaît point, ni le toucher, m aucun sens. Nous ne connaissons nos sens que par les sensations d'autres sens, ou par leurs propres sensations, mais quand ils se prennent pour objets extérieurs ; c'est ainsi que l'œil se voit dans le miroir, et que la main droite explore la .nain gauche. Nos sens ne sentent que des qualités sensibles, quelles que puissent être les conditions physiques et physiologiques de leur exercice qu'ils ignorent.

2 De la rroi/ance plus naïve encore, que voir un objet, c est voir sou image rétinienne, ce qui fait assiuiiler plus ou moins conscieuiment

l'œil à un miroir ou à un écran, ajant conscience de limage qu'il reflète. En fait, cette image rétinienne n'est nullement perçue : elle est le produit accessoire des rayons lumineux, qui, en même temps qu'ils impressionnent en profondeur les éléments nerveux recroquevillés dans Tépais- 3eur des tissus rétiniens, dessinent eu surface sur ces tissus l'image renversée de l'objet. L'objet vu ne tire pas plus sa forme de la forme de cotte image, qu'il n'en tire sa grandeur ou sa couleur : il n'en tire rien • .eur ressemblance est toute fortuite et sans rapports avec le mécanisme de la perception. C'est pourquoi l'image rétinienne peut être impunément petite ou grande, de nimporte quelle couleur, renversée sur une rétine droite ou penchée, etc. Elle le peut parce qu'elle restera ce qu'elle est, où elle est, sans avoir à se faire projeter ni redresser.

3. De la tendance à confondre la sensation avec son phénomène physiologique, et à interpréter celui-ci par la morphologie de son organe. Cette morphologie et sa distribution topographique n'ont rien à voir avec la sensation, ni même avec son phénomène physiologique. Si l'on perçoit un angle posé sur la main, où il parait en effet se dessiner, on le perçoit mieux encore du bout du doigt où il ne se dessine pas; le toucher n'est ni la main, ni le doigt : mais il est immanent à la main ou au doigt. Ainsi de l'œil : l'œil sentant n'est pas l'œil concave, l'œil écran ; c'est le complexus nerveux qui va des cellules nerveuses rétiniennes aux cellules centrales. Toute sensation est en rapports certains et indéterminables avec des processus nerveux, et ceux-ci sont sans rapports avec la morphologie de leur organe périphérique.

II. Redressement des perceptions tactiles. — Toutce que nous venons dédire du redressement supposé de la perception visuelle est à répéter du redressement qu'il faudrait également supposer de l'image tactile. Car les mêmes casse-tête se retrouvent ici. bien qu'on n'en parle guère. L'on devrait se demander aussi comment il se fait que nous percevions des pointes là où l'organe ne devrait percevoir qu'un trou, comment nous redressons en bosses et en arêtes des images tactiles en ci'eux et en sillons, comment enfin nous percevons en camées des reliefs que nous sentons en intailles. Le problème est même encore plus agaçant ici, l'extériorisation de la perception tactile se faisant en contact immédiat, et donc sans projection imaginable.

Mais il est toujours aussi vain que le précédent, et pour les mêmes raisons. Il est donc inutile d'essayer une théorie du toucher comme ouvrier de l'univers en repoussé. Nous percevons tactilement et visuellement nos 'bjets tels qu'ils nous sont donnés ; et[s'ils se trouvent d'aventure dessiner (les images sur la morphologie de nos organes sensoriels, ces images leur sont parfaitement inconnues. Il n'y a aucune correspondance à établir entre elles et les objets perçus, et encore moins à les décoller de leurs organes pour les projeter en les retournant comme des omelettes.

Article III. — La localisation des perceptions.

n. s'en faut que nous localisions tous nos états de conscience. !Nous ne localisons que ceux que nous extériorisons, soit dans notre corps, soit dans le monde extérieur proprement dit ; et

nous n'extériorisons ainsi que les sensations et les perceptions, c'esi-à-dii'e que les qualités sensibles primitivement dotées du cara<:-tère d'étendue. Nous ne localisons ni n-extériorisons jamais nos idics, qui restent en nous multiples et distinctes, sans ordre spatial ; nous ne les gToupons ni par masses ni par séries ; leur « monde intelligible » est absolmnent hors de tout espace. De même nous ne localisons jamais 7ws images, du moins dans ne s chamy s sensoriels, où eUes ne trouvent pas do place; lem* « monde imaginaire » ne s'étale que dans un espace iniagiuatif, comme nous l'avons vu (p. 226). — Il ne peut donc s'ajiii' ici que de localisations sensorielles, réservées aux sensata et aux percepta. Comment se font-elles ? Sont-elles acquises ou naturelles f

Théorie des signes locaux. — Pour les erapirisles. il est évident que toute localisation est arquise; elle est lœuvre d'un jugement localisaleur Taine), que Lotze, Wundt et HtUTding ramènent à une appréciation de signes locaux. Voici leurs principes essentiels. Noire corps nous est naturellement inconnu, et nous ne saurions sentir la place où nous y atteint une excitation ; mais cette place n'est pas indifférente, une sensation de piqûre ne sera pas ressentie de même au doigt et à l'épaule. Ainsi, chaque sensation, en plus de sa qualité propre, s'accompagne d'une qualité secondaire, ou nuance, qui lui vient de la place de son excitation. C'est son signe local. D'où une foule de signes locaux divers sur la peau et la rétine : signes qui répondent aux lieux d'excitation. Impossible d'idenlifier deux sensations à signes locaux distincts; il ne reste qu'à les juxtaposer. Le système des signes locaux progressiveinenl élaboré enlrain "ra ainsi avec lui la spalialisalion des qualités sensibles, et leur lucalisalinn [lar rapport les unes aux autres.

Civique. — Cette laborieuse doctrine tend donc toujours à faire jaillir l'étendue de l'inétendu. Klle a le tort, en outre : 1** de postuler ce qu'elle doit expliquer : le signe local n'a de sens que par rapport à un lieu: or ce lieu n'existe pas, puisque lui seul doit le construire. 2" De confondre distinction qualitative avec distinction spatiale : deux sensations tactiles ou visuelles ne sont pas plus à juxtaposer que deux sons, si elles sont inélendues. 3^ D impliquer l'hypothèse hasarileuse de la connaissance de nos surfaces sensorielles (même de la surface rétinienne, dont les différences locales suffiraient à créer la spatialisation du monde visible!). 4<» De ne chercher des signes locaux que sur notre périphérie externe, alors qu'il s'agit surtout de localiser en dedans et on dehors d'elle. 5° De nous prêter enlin un mécanisme perpétuel de jugements, de comparaisons, de raisonnements. Je projections, etc., dont lexistence oxjiérimpntale n'a jamais été établie dans un seul cas. — Tout estarlificiel et con)pliqiié dans cette théorie, parce (luelle tend A résoudre un problème artifi<:iel et compliqué à plaisir ; celui de créer d'abord des localisations, antérieures a tout espace, et d'en dériver ensuite la spatialisation, de loger les objets avant même qu'ils soient constitués en étendue, et de définir l'espace par leurs positions. C'est proprement mettre la charrue avant les bœufs.

LA PERCEPTION i%

De vrais signes locaux ne peuvent au contraire avoir de sens que par rapport à des champs sensoriels préalablement étendus, qu'ils servent alors à repérer : tels les signes locaux naturels que sont tous ceux qui nous servent à apprécier les distances (p. 204). Il faut donc que les premières localisations soient naturelles; sinon on ne localisera jamais rien. Tout le travail de localisations acquises ne peut être qu'un travail tendant à préciser ces localisations naturelles. C'est un travail de différenciation et non d'invention. Il aboutit à nous donner des atlas topographiques de plus en plus nets et familiers où nous rangeons nos perceptions, tant internes qu'externes, par rapport les unes aux autres; mais ces atlas supposent une géographie naturelle où les objets ont précisément entre eux ces rapports que nous dégageons sans avoir à les créer.

I 1. LoGAIJSAl'ION DKS PERCEPTIONS INTERNES

I. Nos sensations sont localisées en même temps que senties. — Il apparaît impos.sible de les sentir sans les sentir quelque part, si vague d'ailleurs que puisse être ce quelque part. La douleur la plus diffuse est encore une douleur localisée ; il est faux de dire qu'elle n'est nulle part ; on dirait mieux qu'elle est partout, car elle se répand dans notre capacité cubique, mais n'eu sort pas. Encore ne l'envahit-elle pas tout entière ; l'angoisse ne va pas jusqu'aux pieds ; elle se limite aux régions que le physiologiste détermine comme celles du pneumo-gastrique et du grand sympathique. Mais dès qu'ime douleur s'avive, sa locahsation se précise. î^ous n'avons besoin d'aucune éducation préalable pour loger une migraine dans la tête, une colique dans le ventre, etc. Et les malades situent fort bien leurs vives souffrances dès la première fois qu'ils les éprouvent. De même un chien et un chat vont tout de suite mordre où une puce les pique. Ou peut dire que la locahsation est comme le moyen naturel qu'ont nos sensations internes pom* s'élever à la dignité d'objets perçus.

II. Les champs de localisation. — 1. Cette localisation a cela d'original que les sensations internes n'ont presque rien d'étendu : toute leur étendue paraît se ramener à ce fait qu'elles tendent è s'extérioriser les unes aux autres. Elles ne s'en orientent pas moins les unes par rapport aux autres : leiu- locahsation primitive n'est, à vrai dire, que cette orientation. Elle a lieu dans un champ cénesthésique, aussi sûr qu'ù-représentable, qui est fait du sentiment de notre capacité cubique et des directions qu'y doit suivre l'attention pour y attehidre les sensations affectives les plus vives. L'exploration de ce chamj) cénesthésique

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nous donne un atlas cénesthésique, qui est la connaissance la plus primitive et la plus confuse que nous ayons de notre espace intérieur. Il suffit néanmoins à nous fournir une conscience de notre corps coextensive à tous ses org;anes : car tous ont leur cénesthésie, comme nous l'avons vu, même le cerveau. La céneslhésie cérébrale du travail intellectuel est assez nette pour nous enlever la tentation de le loger aux pieds.

2. Cette connaissance cénestbésique du cori)s propre est immédiatement doublée de sa connaissance tactilo -musculaire, à laquelle nous devons de pouvoir localiser nos attitudes et nos mouvements. De là un allas tactilo-musculaire (Taine), qui vient associer ses données à celles de l'atlas cénestbésique et les préciser d'autant.

3. Enfin l'im et l'autre sont rapportés aux connaissances tactiles et visuelles que nous avons de la périphérie externe de notre corps, perçu du debors par la vue et le toucber. Dès lors une association se fait eutre les localisations internes et les localisai ions externes de nos perceptions de notre corps, celles-ci primant celles-là, ce qui fait la prééminence de notre atlas iactilo-visuel. C'est ainsi qu'une douleur est mieux localisée quand on peut mettre le doigt sur le point douloureux, c'est-à-dire associer la sensation affective à des sensations musculaires et tégumentaires. C'est ainsi encore qu'une sensation de lùqfire est tripU^ment localisée comme sensation cénestbésique, comme sensation tactile, et, quand on voit l'épingle sur la peau, comme sensation visuelle. Les locabsations tactiles varient naturellement de i3récision selon la délicatesse du sens tégumentaùe, telle que la mesure l'estbésiomètre (p. 149). Ainsi en venons-nous progressivement à étabbr la topograpbie de notre corps, sa topograpbic interne moins bien que sa topographie externe, et celle-ci enfin moins bien dans le plan postérieur que dans le plan antérieur du corps.

% 2. — LocM.isA'i'ioN or.s perceptions exikhnes

I. Localisation des perceptions tactiles 1. La loi d'excentricité. — ^^i la perception tactile nous révélait nos impressions organiques, comme on l'a prétendu (p. 293), elle se locabserait à l'intérieur de l'organe, là où se trouvent les terminaisons sensorielles. En fait , elle va d'emblée à lobjet , et le situe tout de suite en dehors de la périphérie du corps, c'est-à-dù-e là où il est en effet. Cette localisation excentrique se retrouve dans toutes les

sensations tégmnentaires, alors même qu'elles nous renseignent sm' notre propre corps. C'est pourquoi eUes sont moins logées dans la peau, que sur la peau. Si l'on se touche les dents, la sensation est localisée sur les dents, alors que les ceUules sensitives sont en dessous. Par là s'explique le phénomène dit de double contact : les dents infériem'es venant à choquer les dents supérieures, les sensations des unes et des autres se locahsent à la hgne de lem' jonction ; de même les faces opposées des doigts voisins qui se pressent ne donnent qu'une seule sensation logée entre les deux doigts.

2. Son caractère primitif et universel. — On pourrait croire que c'est là alTaire d habitude : il n'en est rien. Que la main touche n'importe quel endroit du corps, et le double contact, cependant inhabituel, sera encore perçu comme un seul contact, et logé entre les surfaces adhérentes. Ainsi encore dans le phénomène dit de projection du contact : l'aveugle sent au bout de son bAton ; le hàleur sent le fond de la rivière au bout de sa perche. Les sensations thermiques des objets tactiles sont elles-mêmes, malgré leur caractère affectif, attribuées à ces objets et extériorisées avec lui. De même, les sensations de résistance, qui devraient rester dans les muscles, vont normalement aux objets résistants. Enfin, quand on loge les différentes sensations tactiles que l'on a de son propre corps sur la peau, ce n'est pas là où sont les terminaisons nerveuses tactiles, mais là où se trouvent les limites du corps. On lui restitue les contacts et les résistances comme aux autres objets; on le veut connaître comme eux, extérieurement et objectivement. C'est à ce point que si l'on explore activement son corps de la main, la sensation est acquise au point touché, et non à l'organe explorateur; de même, si l'on fait un mouvement avec la main sur une région quelconque, le- mouvement est acquis à la surface sensorielle immobile qui joue le rôle d'objet. — Bref, la loi d'excentricité manifeste partout notre premier besoin, qui est de percevoir des objets, et non nos états subjeclifs. 11 semble que la conscience extériorise tout ce qu'elle peut, et ne se résigne que malgré elle à intérioriser ; elle ne s'y sent forcée que par les sensations les plus affectives, qu'elle oriente vaille que vaille dans l'espace interne de son champ cœnesthésique.

3. Les localisations dans l'espace. — Quant à la locahsation ultérieure des objets tactiles dans l'espace, elle se fait par les mécanismes de la perception de leur extériorité et de lem's dimensions, et par celui de leur orientation par rapport à nous^ mêmes et par rapport les uns aux autres. Pratiquement, nous le savons, les clairvoyants n'utilisent qu'im espace visuel, où ils n'ont à ranger que des objets tactilo -visuels, ce qui nous amène au problème suivant.

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