II. Localisation des perceptions visuelles. — « On peut
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dii*e également que l'enfant localise la lampe dans le monde extérieur et qu'il localise le monde extérieur dans cette lampe » (W. James) ; car elle est pour lui le monde extériem-, tant qu'il ne la rapporte pas à d'autres objets. Localiser revient donc à distinguer des objets étendus, et à, les rapporter les uns aux autres.
I. — Lem- distinction est l'œuvre de la perception comme synthèse. Un objet distinct est un groupe de qualités cohérentes, saisies ensemble, qui se meuvent et se déplacent ensemble. Tant que l'enfant n'a pas vu le tableau se séparer du mur, mur et tableau ne sont qu'un objet pour lui; ils en sont deux, dès que le tableau se détache du mur. Les centam-es ne furent peut-être que des hommes vus à cheval par des gens qui n'avaient vu séparément ni les hommes ni les chevaux. C'est l'expérience qui nous fait dissocier et morceler nos continuums primitifs.
D'autre part, nous l'avons vu, dans un même objet sont localisées toutes les sensations qu'il nous donne, grâce d'abord à l'identification de son étendue tactile et de son étendue visuelle, et grâce ensuite au fait de référer à ce volmne tactilo -visuel toutes les sensations de résistances, de couleurs, et même d'odeurs et de saveurs, qu'il peut donner. C'est sans doute une réflexion assez tardive, et moins générale peut-être qu'on ne le pense, qui nous fait intérioriser à notre corps les odeurs et les savem-s. Au moins restent-elles attachées à un objet comme à leur source, et continuent -elles à entrer dans notre connaissance de ses propriétés. Toujours est-il que c'est Vunité de localisation des qualités qui jait avant tout Vunité de l'objet. Sa forme est son premier lieu naturel.
II. — Tous les objets distincts sont localisés les uns par rapport aux autres gi'âce aux mécanismes de l'orientation et de la perception de la distance. Deux objets voisins sont deux objets extérieurs l'un à l'autre, que notre œil trouve l'un après l'autre, en se mouvant de l'un à l'autre. Deux objets distants sont deux objel s reliés, soit par des objets intermédiaires, soit par la hg-ne que l'œil dessine en allant de l'un à l'autre, et par le mouvement que la main fait pour les atteindre l'un après l'autre.
Quand Vatla^ visuel du monde extérieur est constitué, les distances sont toutes appréciées par les divers signes que nous avons relevés au chapitre de la perception de l'espace. Ces signes sont en réaUté de véritables « signes locaux extérieurs », Par leur appréciation, nous en venons à situer tous les objets avec plus ou moins de justesse, selon le nombre et la valeur des signes, et notre habileté ;i lus interpréter.
LA PERCEPTION t99
Article IV. — Pathologie de la perception.
C'est un lieu commun pour les dogmatiques que nos sens sont infaillibles, du moins en ce qui concerne leur objet propre ; et c'est un lieu commun aussi pour les sceptiques que tous nos sens peuvent nous tromper, et que nous n'avons pas de critériimi pour nous assurer qu'ils ne nous trompent pas. Si l'on songe que toute science repose sm' l'expérience, c'est-à-dii-e ftur la valeur des sensations et des perceptions, on voit de quelles conséquences peuvent être les erreurs des sens. — L'analyse psychologique, au reste, suffit a. résoudre empiriquement le problème, sans qu'il soit besoin d'en appeler à la métaphysique.
I 1. — Erreurs de sensations
Il n'y en a pas. Cependant les sceptiques citent ici des exemples impressionnants d'illusions dans les différents sens, a) Dans la vue : là oii l'homme normal voit du rouge, le daltoniste pourra voir du vert, et l'ictérique du jaune, h) Dans le toucher : ce qui paraît chaud à l'un paraît froid à l'autre ; ce qui est très résistant pour l'un est peu résistant pour l'autre, c) Dans l'ouïe, le goût et l'odorat, etc. : les sons, les saveurs et les odeurs, etc., sont altérés par la fièvre.
I. Les erreurs anormales. — Mais il est clair que toutes ces sensations ne sont ni vraies ni fausses ; elles ne sont qne naturelles. Celui qui les sent, les sent vraiment, et ne peut pas ne pas les sentir. Elles ne peuvent devenir vraies ou fausses que si on les objective, c'est-à-dire si, non content de les sentir-, on les perçoit et les attribue à un objet. Encore, attribuées à l'objet, les sensations erronées se trouvent encore moins fausses qu'atiormales, différentes de celles que donnerait cet objet à une sensibilité normale. Au fond, le daltoniste a aussi raison de i)aiier d'un objet vert que l'homme ordinaii-e d'un objet rouge. Car chez l'un et chez l'autre la sensation est relative aux antécédents physique et physiologique. Seulement ici l'antécédent physiologique est anormal, et rend la sensation anormale. Mais non erronée : l'erreur ne consisterait qu'à la croire normale et absolue, ce qui reviendrait à la traiter comme toute autre chose qu'une sensation.
II. Les erreurs normales. — De ces sensations anormales erronées on peut rapprocher certaines sensations normales qui ne sont pas moins erro-
30e COURS DE PSYCHOLOGIE
nées. Telles les sensations que donne un bâton droit plongé dans l'eau où il paraît se briser, les parallèles qui paraissent se rapprocher et se rejoindre à mesure qu'elles s'éloignent de l'œil, etc. On pourrait citer i» i la plupart des « illusions d'optique ». Ces sensations aussi sont naturelles; ni vraies ni fausses, et telles que leurs conditions physiologiques et physiques nous les imposent. La preuve en est que, même quand on les rectifie, on ne saurait les changer. Il faut, de par la loi des milieux incgalenienl réfringents, que limage du bâton droit se brise dans l'eau ; et. de par la loi des grandeurs inverses de la distance, que les parallèles se rapprochent.
Quand l'eau courbe un bàlon, ma raison le redresse.
li!lle le redresse en rectifiant la sensation par une image « réelle » tactilo-visuelle. L'erreur ne pourrait toujours consister qu'à objectiver tout de go les sensations, c'est-à-dire a attribuer leurs qualités à l'objrt réel, à croire que le bâton est réellement brisé, etc. 11 y aurait même erreur à penser que la lune et le soleil ont la grandeur que nous leur voyons, etc., et a traiter toujours nos sensations comme les objets eux-mêmes et non comme leurs signes. Nous avons vu comment la perception nor^nalement les rectifie et les interprète au lieu de les objectiver de piano : il n'est «lue d'achever son travail.
r/esl pourquoi l'on a raison de dire que jamais l'homme n'est trompé par ses sens : il se trompe à l'occasion des sensations qu'ils lui donnent
I 2. — Erreurs di. perception
Les erreurs dis sens sont donc toujours des erreurs de perception. Et ces erreurs tiennent, non aux données sensibles, mais aux opérations qu'on leur fait subir : ce sont ces opérations qui seules peuvent nous donner la vérité ou l'erreur. Il y a donc autant de vérités et d'erreurs possibles qu'il y a d'opérations surajoutées en fait à la sensation. D'où : a) les erreurs de synthèse, ou « illusions » de la perception ; &) les erreiu-s d'extériorisation, ou « hallucinations »; et c) les erreui'S de locahsation.
I. Les illusions de la perception. — Elles se ramènent toutes à un manque de correspondance entre la sensation et l'image ou l'idée synthétisées. La vérité et l'erreur de la perception se réduisent en dernier Ueu à ce critérium : à image et idées justes, perception juste ; à image et idées fausses, perception lausse. Et le mécanisme delà perception fausse est exactement le même que celui de la iierception juste.
Par là s'expliquent : a) les fausses « identifications » : un témoin reconnaît à tort un accusé ; <m reconnaît à tort im homme qui passe dans la rue, etc.; b) les illusions du pemeux et du chassem* (p. 283), etc. ; c) l'illusion du correcteur d'épreuves, qui lit bien le mot mal imprimé ; les meiUcui'S oorrecteui'S sont généralement
ceux qui ignorent le sens et même la langue du texte qu'Us corrigent, et n'ont pas d'images à superposer à leurs sensations ; d) l'illusion du lecteur somnolent qui prend les mots les uns pour les autres, « patrie » pour « parti », etc. ; e) l'illusion des sourds qui entendent de travers, etc., etc.
Les illusions de mouvement. — Parmi les illusions de la perception, il faut faire une place spéciale aux erreurs dans les perceptions du mouvement. Celles-ci ne comportent pas toujours le discernement exact du sujet immobile et de l'objet mobile, ou inversement; c'est l'expérience qui nous apprend à faire ce discernement, avec des risques d'illusion. Quand nous avançons ti'ès vite, par exemple en chemin de fer, les arbres et les maisons paraissent glisser derrière nous : une rectification, vite habituelle, nous fait leur restituer l'immobilité et prendre la mobilité à notre compte. Cette rectification, employée mal à propos, nous fait faire à son tour des erreurs. Ainsi quand, dans une gare, assis dans un train immobile, nous voyons glisser silencieusement le train voisin, par habitude nous nous attribuons le mouvement, jusqu'à ce qu'un point de repère perçu de l'autre côté nous fasse percevoir exactement et notre immobilité et le mouvement du train, ou que nous corrigions notre erreur en remarquant l'absence de trépidations de notre côté. Etc.
De même de toutes les sensations-signes qui nous font apprécier les formes, les dimensions, les grandeurs, les mouvements des objets ; elles nous exposent à des mécomptes. Mais une expérience corrige l'autre.
II. Les hallucinations. — 1. Leur nature. — On entend par hallucination le fait d'une image, c'est-à-dire d'un état faible, qui devient anormalement état fort, c'est-à-dire qui acquiert la vivacité et le corps d'une sensation, et se trouve de ce fait extériorisée et locaUsée. Tandis que l'Olusion est la perception fausse d'un objet réel, l'hallucination est la perception à faux d'un objet irréel. Mais vraie, fausse ou hallucinatoire, la perception présente toujours les mêmes caractères d'intensité et d'objectivité.
Théorie de Binet. — Ce qui caractérise donc l'hallucination, c'est, semble-t-il, l'absence d'excitation extérieure ; tout paraît s'y faire par une excitation intérieure assez forte pour déclancher à elle seule le mécanisme de la perception sensorielle. Cependant, selon Binet, il n'est pas d'hallucination qui ne comporte au moins un minimum d'excitation extérieure : on n'a guère d'hallucination visuelle, les yeux fermés. Ainsi nous retomberions dans la formule de la perception, comme synthèse de sensation et d'image. Ce serait toujours la sensation qui fournirait l'intensité et l'extériorité, et l'image, la forme précise perçue. Seulement, l'excitation du dehors serait cette fois infinitésimale par rapport à l'excitation du dedans; et l'hallucination serait ainsi le cas-limite de l'illusion, celui où l'image dévore le plus la sensation. Ce qui semble prouver cette théorie, c'est que dans les cas où l'on peut déterminer la sensation, c'est-à-dire le
pLiinl de repère extérieur, de l'hallniMnalion, on peut modifier celle-ci en modifiant celui-là. Agrandir ou diminuer cette sensation, la dédoubler par le prisme, c'est agrandir, diminuer et dédoubler l'image hallucinatoire.
2. Leurs espèces. — Tous les sens sont exposés à des hallucinations. On connaît mieux celles de la vue, naturellement les plus remarquées. ]Mais il y a aussi celles du toucher ; celles de l'odorat et du goût ; et celles de l'ouïe, qui se caractérisent par l'audition de voix plus ou moins extériem'es. On peut, par l'hypnotisme, provoquer ces diverses hallucinations systématisées les unes avec les autres ; par exemple faù'e voir au sujet un moineau imaginaire, le lui faire entendre, saisir, caresser, etc. Certaines fohes, comme le délire de la persécution, se révèlent par l'audition d'injm'es imaginaù'es ; certaines autres, comme la folie alcoolique, par la vision de reptiles, etc.
3. Leur conscience et leur inconscience. — Enfin les hallucinations peuvent être ou conscientes ou inconscientes, c'est-à-dii-e perçues comme incohérentes avec le monde réel, ou prises pouj des réalités objectives. Comme type d'hallucinations générale, ment conscientes on peut citer les « hallucinations hj'pnagogiques » (— amène sommeil), celles que l'on a au moment précis 011 l'on s'endort. Alors, les sensations faiblissant, les images, qu'elles cessent de réduire, se fortifient. Et l'on peut souvent assister en spectateur averti à lem' entrée en danse, à leur conquête des privilèges de vivacité et d'extériorité, qu'elles vont garder dans les rêves.
III. Lbb erreurs de localisation. — Dans les perceptions internes. — Ce qui [jourrait surprendre ici, c'est que nos localisations internes ne donnent pas lieu à des illusions plus fréquentes, quand l'on songe à l'obscurité naturelle de notre champ céneslhésique.
Les « douleurs locales » sont ^généralement assez bien situées par les malades, surtout quand elles sont vives (encore qu'on se trompe parfois sur l'idenlilé de la dent endommagée). La plupart des erreurs sont le fait des loralisations ac(juises, et attribuables à une mauvaise utilisation de nos allas internes. Par là s'explique Villudon des amputés, qui continuent à loger des sensations dans leur membre disparu. En réalité, ils localisent toujours dans l'atlas interne, qui, lui, n'a pas disparu, et qui ne saurait se modifier instantanément. Puisque les nerfs du membre amputé subsistent, leur excitation donne toujours lieu i\ des sensations, qui continueut àjse localiser après comme avant l'amputation. Généralement cette illusion est indestructible. Parfois, cependant, les sensations se rapprochent du moignon, comme si le membre virtuel se rétrécissait progressivement, jusqu'à se réduire aux dimensions du membre réel.
Dans i-ks perceptions externes. — Pnrmi les illusions de localisation
des objets extérieurs, notons d'abord celles qui tiennent à la localisation de leurs sensations. — Telle l' « illusion d'Arislote » : si l'on presse et roule un pois entre deux doigts entrecroisés, on a la perception nette de deux objets, préiisément parce qu'il y a deux localisations. Et il y a deux localisations parce que les deux surfaces sensorielles n'ajant jamais perçu un seul objet ensemble, n'ont pu apprendre l'unilocation qui est la loi pour les surfaces tactiles habituées à percevoir ensemble. — Telles encore les visions d'images doubles, dans les cas où la convergence ne se fait point. Dès qu'elle se fait, les deux images coïncident et ne donnent la perception que d'un seul objet. — Ces cas de dédoublement d'objets ne sont donc que des cas d'impossibilité de synthèse des sensations, par suite de conditions inhabituelles.
Quant aux erreurs, si fréquentes, de localisation des objets dans l'espn e, elles tiennent à des erreurs d'orientation ou d'appréciation des dimensions et des distances, c'est-à-dire à une mauvaise lecture des « signes locaux extérieurs ». Une meilleure lecture restitue aux objets leurs vraies dimensions, leurs vraies distances et leurs vraies positions. Mais nous avons vu que nous manquons souvent de signes, ce qui est le cas en particulicrpour les distances très éloignées, surtout dans le champ visuel des espaces planétaires. C'est pourquoi il faut se résigner ici à des erreurs invincibles délocalisation sensorielle : tout ce que la science nous apprend des vraies grandeurs et des vraies distances des étoiles ne suffira jamais à nous enlever la perception nafve et naturelle des clous d or dans la voûte azurée.