CHAPITRE X^^Il QU'EST-CE QUE PENSER
Problèmes et méthodes. — Avec la pensée, nous abordons les problèmes les plus iraporlants et. les plus difficiles de la psychologie. Nous pensons, en effet, plus que nous ne sentons et n'imaginons ; et alors même que nous sentons et imaginons, nous le faisons autrement que les animaux, nous mêlons constamment des processus de pensée aux processus sensoriels et Imaginatifs. Bien évidemment donc, dans un traité complet et achevé de nos fonctions de connaissance, le plus grand nombre des chapitres seraient consacrés à la connaissance proprement inlellecluelle. Il s'en faut que ces chapitres soient tous écrits. Cela tient dabord. et pour beaucoup, au caractère des recherches des psychologues, qui, en ces deux derniers siècles, se sont surtout inspirés de l'empirisme. Or l'empirisme ne pouvait guère que les égarer ici, avec ses thèses a priori sur la réduction de la pensée aux sensations et aux images ; il menait plus à la nier qu'à l'expliquer, et même qu'à l'étudier. Cela tient en outre à la difficulté des p-'^hi^ma* • car les fonctions de la pensée sont nombreuses, délicates et enchevêtrées. L'introspection peine à les dégager: elle paraît réduite à l'observation d'états transitifs d'une ténuité, d'une vivacité et dune complexité désespérantes. Il faut les rechercher dans la subconscience, sinon même à la marge de l'inconscient.
Cependant malgré ses difficultés, l'analyse de la pensée reste possible. La psychologie la plus moderne la poursuit, en réaction contre l'empirisme, à l'aide de diverses méthodes, qui donnent des résultats concordants. D'abord avec la méthode objective, qui étudie la pensée dans sa principale manifestation extérieure, dans le langage. << Les langues, disait déjà Leibnitz, sont le miroir de l'esprit humain ; une analyse (!xacte de la signification des mots ferait mieux connaître que toute autre «hose les opérations de l'enlendement. » Le psychologue trouve ici la moitié de son travail fait par le grammairien, le philologue et le logicien ; il n'a qu'à réinterpréter leurs analyses et a les poursuivre. De plus, surtout en ces dernières années, oa a appliqué à la pensée la mélhode biolor/ique, qui a permis de la déterminer par son rùle et par son utilité. Knfm ]& mélhode subjective a été reprise et même enrichie de nouveaux procédés. A l'observation introspective. si naturellement adaptée à l'étude d'un phénomène aussi intérieur que la pensée, binct et l'école de Wùrtzburg ont su ajouter une véritable expérimentation introspective (p. 43).
C'est à l aide de ces diverses méthodes que nous pouvons entreprendre
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l'étude des fonctions inlellecluellL's, oL que nuus allons d'abord répondre, par approximations successives, à la question : Qu'est-ce que penser?
Article I. — Nature biologique de la pensée.
I. La pensée est une nécessité vitale. — H en est d'elle comme de la conscience en général (p. 25) : sa dernière raison d'être réside dans le rôle qu'elle joue dans la vie de l'être pensant. C'est d'elle surtout que la science force à nier les thèses matérialistes faisant de la conscience un phénomène de luxe (p. 118). EUe est au contraire d'une nécessité absolue : nous pensons parce qu'il faut que nous le fassions, et que rien ne saurait nous en dispenser. Que l'animal se suffise avec des sensations, des réflexes et des instincts, cela s'explique biologiquement par la pauvreté de ses besoins, par l'excellence de ses adaptations innées, et par l'automatisme de son action, qui ne fait que répéter quelques gestes, toujours à peu près les mêmes. Au contraire l'homme a une infinité de bc.nins, et qui ne peuvent se satisfaire automatiquement. H lui faut faire face sans cesse à des conditions nouvelles, auxquelles il n'est pas préadapté, mais doit s'adapter lui-même. Son action exige impérieusement une direction, qui ne peut plus être ceUe d'un instinct, le même en toutes cnconstanees. H lui faut prendre en mains le gouvernail de sa vie, ce qui exige une fonction autonome de variations intelligentes. Cette fonction, c'est son intelligence individuelle, telle qu'elle se réalise dans les processus de pensée.
II. Penser, c'est résoudre des problèmes (INIitler). — Telle est la définition biologique de la pensée. Il est bien certain que la pensée accompagne toute action proprement humaine, celle oîi il y a à inventer un dispositif nouveau, celle donc où il y a des problèmes à résoudre. H n'y a pas de problèmes pour l'animal ; ou plutôt il trouve dans son instinct des solutions a priori pour ses problèmes ; c'est pourquoi il est dispensé de penser. Mais tout devient problème pour l'homme dès qu'il ne peut plus recourir aux savoir-faire innés des instincts, si faibles chez lui, ou aux savoir-faire de ses habitudes, qu'il s'est d'ailleurs créés par son intelligence. A chaque instant il se sent abandonné à son initiative, et doit pourvoii" par ses propres moyens à des situât ons nouvelles, devant esquelles il passe par les phases successives de l'hésitation, de la conception d'une fin, de la recherche de moyens appropriés à cette fin. L'animal ne sait ni
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hésiter, ni concevoir, ni rechercher. S'il a froid, son instinct le pousse, vers un abri, après quoi il ne lui reste qu'à geler ; l'homme fait du feu, parce qu'il s'est posé et a résolu le problème de se réchauffer. Tout lui est problème dans la vie : sa nourriture, son vêtement, son logement, sa santé, son plaisir, etc. Après les problèmes pratiques de sa vie matérieUe. il aura les problèmes de se^ vies morale, esthétique, intellectueUe, etc. B ne cessera jamais de se poser des points d'mterrogation, et devra toujours penser pour y répondre. Il n'inventera la technique du langage que pour résoudre le problème de la communication des états de conscience. Il n'inventera la technique dés concepts qr. pour résoudre 1 • problème de la facilitation de la pensée, il n'inventera enfin les techniques de la logique que pour résoudre le problime de la vérification de ses pensées. Toutes ces techniques, d»a leurs, ne lui servii-ont qu'autant qu'il les utilisera pour la solution de problèmes bien conçus, c^est-à-dire pour satisfai e à une curiosité préalablement éveillée.
Ainsi donc qu'il s'agisse d'allumer du feu, ou de résoudre une équation, qu'i sagisse de la pensée concret - d'im Eobmson ou de a pensée abstraite d'un Newton, la pensée reste essentiellement la même en toutes ses maniiestations : elle est l'activité inteUectuelle qui se pose des problèmes et les résout, et qm va tou ours d'un point d'interrogation au point final d'une rel^onse.
Kien de plus juste ni de plus utile que ces considérations Nous aurons à les faire intervenir, en parliculier, dans lanalyse de 1 idée, du jugement et du raisonnement, qui resteraient inintelligibles sans 1 appel a leur fonction biologique, aux besoins quils doivent satisfaire ^ous savons donc pourquoi nous pensons. - Reste à dolernimor comment nous le faisons. Cest à la psychologie quil revient de nous instruire sur ce noinl et de nous donner de la pensée des définitions qui complètent celle de la biologie. Consultons d abord la psychologie objective.
Article 11. —La pensée et le langage.
I Penser, c est parler. — Il est bien certain que la mauifeslution la plus frappante de la pensée est la parole. De cartes a eu raison de prendre cel'e-ci pour critérium de l'mtelligence humaine, et de refuser cette intelligence rux animaux du lait qu'i 8 ne parlen point. Pour nous tous, .'apprentissage de la pensée a c ïnc dé avec l'apprentissage de la parole. Et du jour où nous avons eu cet instrument, il ne c^'^s.- d'être e véhicule
ordinaire de nos penséas les mieux articulées. Car non seuement nous parlons aux autre notre pensée, mais nous nous la parlons à nous -même. La meillem'e preuve que nous ne cessons guère de penser c'est que nous ne cessons guère de parler, même dans nos rêves. Le sauvages définissent d'instinct penser par « parler en dedans «, « dans sa poitrine », etc.
La parole intérieure . — La psychologie contemporaine a longuement analysé ce phénomène de la parole intérieure (Egger). n est constant, mais présente des variétés, selon la nature des images verbales, qui varie d'invididus à individus, avec les types d'imagination (p. 221). Parfois la parole intérieure est faite d'images verbales auditives, do mots entendus, ce qui arrive surtout dans les rêves, mais aussi dans la vie éveillée. Même alors, il est bien rare que nous entendions notre propre voix, qui nous est assez mal connue. Normalement, la parole intérieure est faite d'images motrices d'articulation; parler revenant à prononcer, ou plntot à esquisser une prononciation. L'introspection révèle que la pensée la plus intérieure s'accompagne facilement de légères sensations tactiles au pharynx. On prononce ainsi quand on lit : les gens du peuple remuent même assez souvent les lèvres ; on prononce également quand on écoute, ce qui fait rectifier d'instinct les mots mal prononcés, achever les phrases laissées en suspens, aider aux bègues et à ceux qui hésitent.
Quoi qu'il en soit, on ne sam'ait trop remarquer combien incessante est la parole intériem-e, qui accompagne non seulement nos réflexions, mais même encore nos perceptions et notre action. Seules, des sensations ou des préoccupations assez vives pour suffire à absorber notre conscience, arrivent à l'interrompre assez longtemps. C'est ainsi qu'elle se tait au concert, ou en lU'ésence d'un spectacle particuhèrement captivant, ou encore dans les moments de désarroi et de surprise, etc. Mais alors la pensée paraît se taire avec elle. Ce qui tend à justifier encore la définition empii'ique que « penser c'est jjarler ».
II. Distinction de la pensée et de la parole. — Mais si la per.sée s'accompagne de la parole, il s'en faut bien qu'elle se confonde avec eUe. La parole n'est pom' eUe qu'une enveloppe rxtérieure : qui ne ferait que parler ne penserait point. C'est le cas des perroquets et des phonographes. L'on appelle précisément psittacisme, le phénomène qui consiste à prononcer des mots sans y attacher de sens, comme fait le perroquet (en grec,
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paitiacos). Par rapport à la i^arole, la pensée apparaît donc comme le sens qu'on lui donne, comme l'ensemble des significations des mots ; non pa.s des significations objectives qu'ils peuvent avoir, et que déterminent les dictionnaires, mais des significations subjectives que leur assigne celui qui parle au moment où il parle. H y extériorise à mesure ses opérations intellectuelles et leurs résultats. Le mouvement du discours extérieur n'est que le mouvement d'un discours intérieur. Chez celui qui parle comme chez celui qui lit, le langage ne vaut que par son sens, et dans la mesm'e oîi ce sens est compris. Bref, la parole n'est que la pensée extériorisée ; elle lui prête un corps, mais toute la vie de ce corps lui vient de sou âme. Encore faut-il bien noter que l'union de ce corps et de cette âme n'est qu'une union accidentelle : si notre pensée s'exprime habituellement dans notre langue maternelle, elle peut s'exprimer également dans n'importe quelle autn^ langue. L'iudilïérence de la pensée à la parole obligera toujoms à lui reconnaître une existence séparée. — Cette conclusion sera encore fortifiée si l'on peut établir que l'on peut l>enser sans mots.
III. Peut-on penser sans parler? — L'usage universel de la parole extérieure ou intérieure incilc a en diuler. Déjà poiii- le sens comtnun il est surprenant que les mêmes pensées se puissent exprimer dans des langues diverses; les enfants conçoivent mal que Ion puisse détacher les idées des mots, et que des étrangers pensent les mêmes choses queux avec des mots difTérents. La supposition quon pourrait penser sans mots est encore plus difficile à accepter. D'où le succès des écoles nominalisle (p. 368) et traditionaliste (p. 449); elles ne font que formuler ici les préjugés du sens commun, en les appuyant de leurs théories. Selon ces deux écoles, l'homme ne pense qu'en parlant, et ne penserait pas s'il ne parlait pas. Il lui faut, selon de Bonald, « penser sa parole avant de parler sa pensée ». On en vint ainsi logiquement à dénier toute intelligence aux sourds-muets de naissance, à croire que l'abbé de lEpée les avait initiés au monde de la pensée en leur inventant un alphabel, et enûn à réaliser l'oxpérience monstrueuse d'élever un enfant (le célèbre Gaspard Hauser) dans I ignorance absolue de tout langage humain. pour voir où le mènerait le développement de ses seules facultés.
i. Cette expérience était plus qu'inutile; l'expérience naturelle que constitue la surdimutité aurait dû suffire à ruiner ici les thèses nominalisle et traditionaliste. Car il est évident que les sourds nuiels pensent ('[ pratiquent toules nos opérations inlellccLuelles, quoique moins bien que nous, réduits qu'ils sont à leurs seuls moj-ens, et privés du secours incomparable du langage. Mîiis enfin ils conçoivent, ils jugent, et raisonnent leurs expériences sensorielles et leurs actions. Ils ont toutes nos pensées concrètes, et même des pensées atistraites de notre façon ; ils comprennent les gens de leur entourage et se font couipivndre d'eux.
2. Nous avons également de la pensée inexprimée, analogue à celle
des sourds-muets, ne fùl ce que celle que nous incorporons, nous aussi, à nos perceptions et à nos actions. On en trouve un exemple typique dans le cas des joueui's de cartes, d'échecs ou de dames, chez lesquels on peut remarquer une pensée extrêmement vive et active, et qui ne se parle pas, même intérieurement, comme si le langage était trop lourd et trop lent pour suffire à sa rapidité. Le joueur ne détache point les yeux de ses cartes ou de l'échiquier, esquissant mille combinaisons, éliminant les unes, retenant et réalisant les autres. Ce n'est que la partie finie qu'il pourra expliquer sa manière d'agir, et la formuler dans des mots. Tant que dure la partie il lui faut, non seulement le silence extérieur des voisins, mais même le silence intérieur de sa propre parole intime.
3. De même en est-il encore des heures de création intellectuelle, celles où l'on réfléchit et rumine avant de parler ou d'écrire, où les idées se pressent et s'accumulent en foule, dans une surexcitation qui peut même être fort pénible. L'on a le sentiment d'avoir beaucoup de choses à dire ou à écrire, mais qui ne se prononcent pas encore en nous, jusqu'à ce qu'enfin ce bouillonnement donne lieu à un phénomène analogue à celui de la cristallisation par sursaturation : alors que les idées se précipitent dans les mots, et prennent la file pour s'exprimer les unes après les autres.
4. Enfin, il faut bien que la pensée, même parlée, garde encoi-e quelque antériorité sur la parole. Car l'on ne parlerait jamais si l'on n'avait préalablement des pensées à exprimer. Nous avons ainsi facilement la conscience d'une intention de dire quelque chose avant de le dire, intention qui n'est que la pi'ession didées prêtes à s'exprimer, et qui ne le font pas encore. Les enfants n'apprennent à parler qu'au fur et à mesure qu'ils ont des idées à loger dans les mots : et ils apprennent mal les mots pour lesquels ils n'ont pas encore d'idées. Enfin, c'est uniquement faute d'idées que les animaux ne parlent pas.
Ainsi donc, par où qu'on l'envisage, la pensée apparaît distincte de la parole, qui ne saurait suffire à la définir. C'est en elle-même qu'il la faut maintenant considérer.
Article 111. — Nature psychologique de la pensée.
La nature psychologique de la pensée ne se peut déterminer que par les opérations intellectuelles qu'elle met en jeu. Quelles sont ces opérations f Xous avons ici deux réponses différentes, mais complémentaires, celle des logiciens, et celle des psychologues. D'oii deux nouvelles définitions de la pensée.
I. Penser, cest concevoir des idées, juger et raisonner. — Cette définition logique, classique depuis Aristote, a été longtemps acceptée telle quelle. Elle a servi de plateforme aux discussions ptiilosophiques sm- la nature de la pensée. Ceux qui niaient son originalité, les emptristes, n'ont eu d'autre objectif que de nier l'originalité de l'idée, du jugement et du raisonnement, et de les réduire à des sensations et à des images. Ceux
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qui croyaient à cette originalité, les rationalistes, se sont efforcée de la faire résider dans l'une ou l'autre de ses opérations logiques, de préférence aux autres. C'est ainsi que pour Platon, la pensée est avant tout dans l'intuition des idées ; son influence a été a«sez grande pour que cette solution fût prédominante pendant deux mille ans. Reprenant une vue de Descartes, Kant veut que la pensée consiste premièrement à juger, et s© définisse par le système des catégories qui sont à la base des jugements. Enfin des x)hilosophes contemporains, avec Wundt font du raisonnement l'opération inteUecluelle fondamentale.
Sans vouloir trancher ce débat, contenions-nous de remarquer que l'idée, le jugement et le raisonnement sont très certainement des formes authentiques de la pensée. Ce sont même les plus obvies, et, si l'on veut, les meilleures, parce que c'en sont les mieux différenciées, celles que manifeste le plus immédiatement le langage, qui n'exprime que des idées, des jugements et des raisonnements. Mais cela même doit nous faire douter qu'elles soient primitives. Nous verrons qu'en effet les opérations logiques utilisent des opérations psychologiques plus simples qu'elles, et qui servent à les définir. La pensée logique présupl)ose une pensée prélogique, qu'elle n'explique pas, et qui l'ex plique au contraire, car elle rend compte aussi bien de la pensée abstraite que de la pensée concrète, et en général de toute action intelligente. Il nous faut donc enfin aller par delà les techniques de la logique, comme par delà celles du langage et de l'action, et vou" dans les unes et les autres des produits de la technique natmelle et primitive de la pensée, qui ne peut être (jUG celle de nos opérations intellectuelles les i)lus générales.
De là mie nouvelle et dernière définition.
II. Penser, c'est pratiquer des opérations intellectuelles — Ce qu'il nous faudrait donc ici, c'est une nomenclature de ces opérations spécifiquement intellectuelles. Cette nomenclature n'existe pas. A son défaut, menlionnons les principales, (juc nous avons déjà rencontrées, particulièrement à i)ropos de l'imagination, et que nous rencontrerons encore, tant en psychologie qu'eu logique et en critique. Chacune d'elles mériterait un chapitre spécial. Content nus-nous de les grouper en un tableau qui offre la synthèse des procédés essentiels à toute pensée.
1. L'analyse, et ses différents homonymes et succédanés, la dissociation, la différenciation, l'abstraction, la division,
la décomposition, la distinction, le discernement, etc. Ce sont là tout autant de noms d'un même travail, que la pensée opère sur toutes ses données, quelles qu'elles soient. EUe le pratique pm- ses données sensorielles, aidée en cela par la sensibilité différentielle. Elle le pratique plus encore sur nos données intellectuelles ; car nous ne cessons de décomposer nos idées, nos juge ments et nos raisonnements pour les soumettre à la refonte. Il n'est pas une connaissance que nous acceptions jamais telle quelle, ne varietur. Nos sciences les plus définitives sont sujettes à des remaniements dont le préambule sera toujours une analyse dégageant des aspects nouveaux et inaperçus jusque-là. Si bien que l'on a pu mesurer l'intelligence au don de « percevoiides différences ». Ce n'est évidemment pas toute l'intelligence ; mais c'en est une condition essentielle.
2. La synthèse ou combinaison. C'est la contre-partie de l'analyse, dont elle recompose les éléments dans des touts de sa façon. C'est essentiellement une construction organique, et non pas une fusion d'éléments, analogue à celle de la synthèse chimique. Nous avons déjà eu à mettre en garde sur ce point contre les métaphores de la chimie mentale (p. 50). La combinaison conserve ici tout ce qu'elle combine, et ne fait que le réorganiser. Nous avons vu comment toute perception sensorielle construit ses objets (p. 283). Il en est de même de toute perception intellectuelle ; nous ne connaissons bien, dans un ordre comme dans l'autre, que des objets bien définis, bien combinés, bien construits. Nos idées et nos concepts sont de ces objets ; de même nos jugements, qui ne sont que des combinaisons d'idées, et nos raisonnements qui ne sont que des combinaisons de jugements, nos sciences enfin, qui ne sont que des combinaisons de tous ces éléments.
3. La comparaison, qu'il ne faut pas confondre avec la synthèse. Synthétiser, c'est rapprocher des éléments différents pour en constituer un objet nouveau. Comparer, c'est rapprocher des éléments différents pom- les laisser différents et ne considérer que leurs rapports. Car c'est le rapport que cherche avant tout la pensée, et qui lui constitue comme sa nourritm'e naturelle. Penser c'est « rapporter », c'est -à-dii'e ijercevoir ou établir des rapports : rien ne nous est intelligible que par là. Dès l'éveil de son intelligence, l'enfant prend spontanément la mesure des choses, en les considérant « sous un même rapport », rapports du semblable ou du différent, du plus grand ou du plus petit, du voisinage ou de l'éloignement, du contenant
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OU du contenu, du plus fort ou du moins fort, du plus résistant ou du moins résistant, du plus noir ou du moins noir, etc., etc. C'est la comparaison qui dégage ces rapports, auxquels elle ne ce se de donner la chasse. Elle les débusque en confrontant les objets de nos perceptions et de nos idées, en les tournant et retournant de tant de façons qu'ils finissent par s'éclairer les uns les autres, et se laisser penser les uns en fonction des autres.
4. La liaison, qu'il importe à son tom- de discerner de l'association. Nous avons vu que par l'association nos représentations se suggèrent et s'évoquent les unes les autres en suites naturelles, dont rendent compte leurs affinités. Elles peuvent même le faire en raison d'affinités intellectuelles oti nous avons reconnu l'action de rapports sentis, mais non encore pensés. Mais dès que nous pensons, la suite naturelle de nos états de conscience est remplacée par une autre, par une suite rationnelle et déjà virtuellement logique ; nous les enchaînons et leur imposons ime « concaténation » de notre façon. C'est cela même qui constitue leur liaison intellectuelle. A mesme que nous percevons des phénomènes, nous les lions les uns aux autres par les rapports d'identité, de causalité, de finaUté, etc., bref pas tous les rapports essentiels que nous am-ons à déterminer comme des méthodes spontanées de la pensée. Leur système organique est celui des catégories et des principes, tel qu'il constitue la « raison ».
5. L' organisation. La nature est organisatrice en ce que nous la voyons partout agencer des moyens pom* des fins. Ainsi de l'esprit, qui est nature, lui aussi, et qm* pratique la finalité, bien avant de la penser. H organise ses actions, qu'on ne dit intelligentes qu'en raison de l'ordre qu'il y étabUt. H organise également ses connaissances : d'oii les classifications, les coordinations, les subordinations, les systématisations, les théories, etc., et toutes les manifestations diverses du besoin d'organiser, c'est-à-dire de faire partout prévaloir le principal sur l'accessoire, la fin sur ie moyen. L'ordre est le premier besoin de l'esprit, et le premier effet de son activité. Jamais il ne connaît exclusivement pour connaître ; il ne connaît que pour disposer ; et h'S dispositifs de nos idées sont analogues aux dispositifs de nos actions. Ainsi allons-nous du chaos des connaissances sensorielles aux i)rcmière8 organisations de l'empirisme, et finalement aux organisations plus parfaites des sciences et de la philosophie.
QU'EST-CE QUE PENSER ? i^i
6. Le conirôle. A mesure que nous pensons, il se produit en nous un singulier dédoublement : à côté du penseur qui pratique les opérations intellectuelles que nous venons de mentionner, il y a le penseur qui en critique la conduite et qui mesure la valeur de leurs résultats. Nous ne pouvons agir sans sm'veiller nos actes, ni parler sans avoir un sentiment plus ou moins net de la justesse et de l'à-propos de nos paroles, ni penser enfin sans im sentiment analogue de la qualité de nos pensées. C'est ce contrôle incessant qui nous fait les maîtres de notre vie la plus personnelle et la plus haute. Il nous permet de diriger à la fois notre action et notre pensée, d'en corriger les écarts, d'en redresser les erreurs. H nous confère ce qui manque le plus aux animaux, l'autonomie et la responsabilité.
îfous avons maintenant des critériums sûrs pour reconnaître la pensée. Plutôt que de nous demander si un sourd-muet de naissance a des idées, des jugements et des raisonnements, nous ferons mieux de nous demander s'il pratique des analyses, des combinaisons, des comparaisons, des liaisons, des organisations et des contrôles. Et cela se marquera tout de suite dans son action. Un som'd-muet n'agii'a jamais comme un animal ; on verra tout de suite qu'il a pensé ses actions, et qu'il impose au cours des phénomènes une direction qui n'est ni celle de la nature, ni celle de l'imagination, mais celle d'un esprit qui réalise ce qu'il a d'abord pensé.
. Article IV. — Originalité de la pensée.
I. Elle est une activité originale, à dynamisme spécial, et à lois spéciales.
1. Son dynamisme est déjà évident à la simple introspection. Bien ne nous est plus familier que le sentiment de la suite de nos idées, qui se succèdent en chaînes originales, si faciles à distinguer des suites de nos images et de nos émotions, avec lesquelles elles ne se mêlent pas. Qui pense est certain de le fane en raison d'une activité sans analogue dans la conscience. Il se sen agir, au sens plein du mot, avec la même énergie et la même direction des actes que révèle l'action extérieure. C'est pourquoi l'on a raison de donner aux fonctions intellectuelles le nom d'opérations, qui ne convient aucunement aux fonction psychiques inférieures.
L'activité de la pensée a été particuliéreraent mise en relief par les
expériences récentes de l'école de Wûrtzburg. dont les conclusions sont failles aux thèses de l'empirisme. Ces expôrienres ont établi sripntiGquement que toute pensée s'accompagne de sentiments de tendance vers un but, de sentiments d'intention, de sentiments de choix actifs des idées ou des représentations conformes à cette intention, et d'éliminations aclives de celles qui v sont contraires, etc. Et oela suffit, en effet, pour montrer que la pensée est une activité, et une activité finaliste. Mais rela ne suffit point pour déterminer la nature spécifique de cette activité. Car les critériums de tendance, d'intention, de sélection et d'élimination, se retrouveraient tout aussi. bien dans la conscience de l'attention, de la volonté, ou même des instincts et du désir, que dans la conscience de la pensée.
2. La pensée a ses loi'i propres. Son déterminisme n'a rien de commun, ni avec le déterminisme physique des phénomènes, ui avec le déterminisme psychologique des images ou des émotions. Déterminisme original entre tous, et qu'on ne peut qu'appeler logique. Car c'est lid qui, explicité et formulé, nous donnera les lois de la logique. Dans les expériences sensorielles, nous obéissons à la nature, qui nous impose leurs excitations : dans les expériences imaginatives, nous obéissons à la nature encore, qui force les images à se sui\Te, à s'évoquer et se lier selon les lois de l'habitude ou de l'ititérêt ; dans l'expérience intellectuelle, nos pensées n'obéissent plus qu'à letirs proi)re8 exigences, qu'aux lois de la raison. Nous ne pens )us pas selon les attractions des états de conscience, mais selon la nécessité difer du déterminisme logique. Déterminisme si impérieux qu'à le violer on aboutit immédiatement à penser mal, sinon à ne pas penser du tout, et que sa domination absolue garantit seule la valeur des pensées. « Mes idées me résistent », disait Malebranche. Sans doute, à chaque instant nous voulons, consciemment ou non, les plier à nos désirs : et c'est là le danger perpétuel de l'intrusion de la sensibilité dans le travail de la pensée. Mais ce danger même ne fait que souligner l'originalité sans exemple des lois de l'activité intellectuelle : ses propres exigences ne peuvent être qu'en conflit avec toutes les autres.
n. Elle est une activité volontaire. — C'est par une habitude injustifiée que l'on cherche les manifestations les plus évidentes de la volonté dans l'action extérieure ou morale. On en trouve, et d'aussi nettes, dans l'action int(41ectueUe. En effet nos opérations intellectuelles ont ceci d'original <\\m noas les pouvons diriger, entreprendre, quitter, reprendre, ef c
à volonté. H en est tout autrement des fonctions intellectuelles inférieures : on ne sent pas, on ne perçoit pas, on n'ùnagiue pas, on n'associe pas comme on veut. Le cours de notre expérience sensorielle, tant interne qu'externe, s'impose à nous ; nous n'avons pas sur lui d'action directe. Au contraire, normalement au moins, l'on pense à peu près quand on veut, et autant qu'on veut. Ce qui ne veut pas dire que l'on pense comme l'on veut : à chaque instant nous arrivons à des conclusions qui nous déplaisent et ne s'en imposent pas moins à nous. Mais enfin il dépend de nous de vouloir penser ou ne penser point, et de suspendre le cours de nos réflexions. Cette emprise immédiate de la volonté sur l'activité intellectuelle est son plus beau privilège, et la racine de sa liberté. Emprise décuplée encore dans le cas, qui est le cas ordinaire, de la pensée parlée. Car les mots sont avant tout des mécanismes moteurs : nous les manions comme nos membres. On pense quand on veut dès lors qu'on parle quand on veut.
m. Elle est une activité créatrice. — Il est bien plus juste, en effet, de parler d'intelligence créatrice que d'imagination créatrice. Déjà nous avons vu que la part d'invention qu'on relève eu celle-ci ressortit principalement à la pensée, à son don de combinaisons nouvelles oii les données de l'expérience prennent des formes inédites. De plus, c'est l'intelligence qui nous a créé le langage, fait par eUe-même, et pour eUe-même. Il en est d'elle comme des premiers forgerons, qui ont eu d'abord à se forger des outils. Le langage est le meillem' outil de la pensée. Outils encore, les idées abstraites qui sont premièrement un arsenal que la iDeusée s'est constitué à tous usages. C'est avec les idées abstraites qu'elle peut créer les mondes intelligibles de la science et de la philosophie. Outils enfin, tous nos jugements, tous nos raisonnements, toutes nos connaissances ac(.iuises, dûment étiquetés et rangés dans notre ateUer intellectuel, où ils nous servent d'instruments à penser toutes les expériences possibles.
IV. Elle est une activité instinctive. — L"'instinct se définit objecliveaieiiL par le besoin d'agir et par le savoir-faire qui accompagnent une activité (p. 464). Or l'on retrouve ces deux critériums dans l'activité intellectuelle, aussi bien que dans les autres. Déjà nous avons dû assimiler le génie à un instinct, sans pour cela lui reconnaître d'autres méthodcii intellectuelles que les nôtres. Il n'est que notre instinct de penser à son maximum de puissance et de perfection. Cet instinct donc existe chez nous tous ; c'est même le plus fort de nos instincts, et qui nous doit
tenir lieu de ceux qui nuus inauqiienl. Uien «le plus facile que de le raraclériser à ce point de vue.
i. C'est, en premier lieu, un Oesoiii iiitié. qui se dcclancbe dès que lui est offerte sa matière; les hommes pensent immédiatement leurs expériences sensorielles, comme les abeilles se mettent à butiner les fleurs dès quelles les aperçoivent. Ii^t c'est en même temps un savoir-faire inné; car tous nous savons plu.s ou moins bien penser. Une habileté originelle est à la base de tous les perfectionnements futurs oiie nous vaudra l'exercice et la culture de la pensée.
•2. C'est, en second lieu, un besoin el un savoir-faire spécifiques et universels, qu'on retrouve chez tous les hommes, comme on retrouve dans tous les individus dune espèce animale tous les instincts de cette espèce.
3. C'est, en troisième lieu, un savoir-faire inconscient. Nos opérations intellectuelles se déroulent et s'enchaînent en nous d'abord à notre insu, à peu près comme le font les actes instinctifs des animaux. Nous ne percevons guère que les résultats de nos pensées, à mesure qu'ils apparais, sent; l'activité intellectuelle elle-même ne nous échappe que trop, comme nous l'avons lant remarqué. Les cogitata s'accusent et la cogigatio se dérobe.
4. C'est, en quatrième lieu, un savoir-faire doté d'un certain coefficient d'infaillibilité originelle. Sans doute, on a raison de souligner la faillibilité certaine de notre intelligence, et dédire que sa puissance d'erreurs est infinie. Mais nous ne redressons nos opérations fautives que par un meilleur usage de ces mêmes opérations. On en appelle alors de l'intelligence qui se trompe à l'intelligence qui ne se trompe pas. Ce qui force toujours à revenir aux premiers principes. Ce sont ces premiers principes qui commuent les méthodes infaillibles de Vinslinct de penser, premiers principes de la connaissance, et premiers principes de la morale. Il n'y a pas moyen d'en interjeter appel : ils jugent tout, et ne sont point jugés. L'opération critique du contrôle ne fait qu'assurer lein- observation dans le détail de nos pensées, et pourvoir par là au danger d'erreur, «'.'est la présence perpétuelle de ce contrôle qui fait l'originalité du jeu de l'instinct de penser par rapport au jeu des instincts animaux. C'est lui qui fait, en la surveillant et la dirigeant, passer l'activité intellectuelle de l'état inférieur d'activité inconsciente à l'état supérieur d'activité consciente. Klle n'en demeure pas moins instinctive dans son fonds primilil, qui donnera toujours la mesure de sa spontanéité et de sa perfection originelles.
V. Erreur fondamentale de l'empirisme. — Dès (jiu' l'on envisage la pensée coiunie une activité intellectuelle, il devient impossible de lui contester sa pleine originalité par rapport aux fondions psychiques inférieures. Elle a beau supposer et utiliser la sensation et l'association, elle leur reste irréductible. C'est sur ce terrain qu'il faudra toujours ramener le débat entre empiristes et rationalistes touchant sa nature.
Au cont raire, les eini)iri8tes ont toujours voulu placer ce débat 8ur un autre terrain, oîi ils pouvaient à bon droit espérer un triomphe plus facile. Ils escamotent la cogitolio, pour n'e.xami-
ner que les cogiiata. Leui'S analyses tendent exclusivement a réduii-e l'idée, le jugement et le raisonnement à des sensations ou à des associations. Nous verrons qu'ils n'y réussissent point. Mais enfin, l'idée, le jugement et le raisonnement, tels qu'ils les envisagent, ne sont que des produits de la pensée, et des produits obtenus par l'élaboration de l'expérience sensorielle. Si abstrait que soit un concept, il est toujours abstrait de cette expérience, dont il garde quelque chose, précisément ce que la pensée en a abstrait. Ce qui laisse donc toujours lieu à des discussions. Il faut donc dire à l'empirisme que, même victorieux sur le terrain qu'il a choisi, il resterait en dehore de la question. Car il lui resterait à rendre raison des opérations intellectuelles, et de leurs lois.
1. Il ne saurait rendre compte des opérations, qu'il ne supprime pas en les taisant. Vouloir expliquer la pensée par les sensata, reviendra toujours à vouloir expliquer le travail du forgeron par le fer qu'il forge. C'est oublier qu'il forge ce fer, qu'il en fait ce qu'il veut, et d'abord des outils pour forger plus aisément dans la suite. Ainsi de l'esprit : il travaille sur des sensata ; mais il les élabore par de véritables opérptions intellectuelles ; et il les élabore premièrement en idées, à l'aide desquelles il pensera plus aisément dans la suite. Ainsi, ce qui prime dans la forge, c'est le forgeron et son activité. Et ce qui prime dans la forge intellectuelle, c'est également l'esprit et son activité. Les empiristes auront beau me montrer dans les idées des nombres des sensations transformées, ils ne m'auront pas montré qu'un homme qui opère avec ces nombres ne fait que sentir. Penser 2+2=4, n'est pas une affaire des sens. De simples opérations comme l'addition et la soustraction montreront toujours qu'un enfant qui les fait a franchi le Eubicon qui sépare la pensée de la sensation.
2. L^empirisme est également impuissant à expliquer les lois des opérations intellectuelles. On ne calcule pas comme l'on sent, ou comme l'on imagine. De même un enfant qui parle, en sachant ce qu'il dit, fait autre chose que débiter des sensations ou associer des images verbales. Son discours est une suite d'opérations, dont le mécanisme devrait apparaître contre nature à un empiriste, puisqu'il contredit tout mécanisme sensoriel et Imaginatif. Le déterminisme logique ne peut être qu'une énigme indéchiffrable à ceux qui veulent le dériver du déterminisme physique.
Quand bien même donc nous n'aurions ni langage, ni pensée
abstraite, ni idées, ni jugements, ni raisonnements ; quand nous serions réduits à la pensée du sourd-muet le moins intelligent, toute absorbée dans des expériences sensorielles, cette pensé<> présenterait toujours les mêmes opérations fondamentales, la même activité sans précédent dans la nature, et ferait de nous des esprits. Tant que l'empirisme n'aura pas rendu compte des opérations intellectuelles et de leurs lois, il perdra son temps à réduire leurs produits.
Article V. — Deux formes de la pensée.
Comme conclusion aux analyses préoédenles, i! est utile de distinguer doux formes de pensée : la pensée implicite et la pensée explicite.
§ 1. — La. pknsék iMPi.ir.iTK
Sa nature. — Par pensée implicite il faut enlcndvc la pensée inexprimée, celle qui ne s'articule point dans la conscieiwe, oii ses opérations se multtplient et <'encltei:>'trcnt sans qu'il soit possible de les discerner. C'est donc la pensée primitive, synthétique et confuse par excellence.
1 . Elle est le fait, d'abord, de la vie intellectuelle engagée dans les perceptions et dans l'action extérieure. A chaque instant nous percevons les choses et prenons leurs mesures pour l'action, nous nous faisons une conception rapide et déjà raisonnée de leurs formes, de leur nature, des ressources qu'elles nous offrent, des moyens de les utiliser, des dispositifs à inventer ù cet effet, toute notre action est constamuient pénétrée d'opérations intellectuelles, souvent inassignables à l'analyse, mais dune efficacité sûre, qui la différencient de l'action animale.
2. Il faut également appeler implicite lapenséequi précède le langaijc, où elle va sans doute s'articuler, mais où elle ne s'articule pas encore. C'est le cas de la pensée" extraordinairement active de qui accompagne l'invention. C'est même son activité qui peut lui faire momentanéuient délaisser le langage comme un impedimenlum : elle est trop fougueuse et agile pour s'alourdir de ce dur harnais ; elle est trop absorbée par son travail de création pour en formuler et critiquer déjà les résultats. C'est la pensée instinctive par excellence, et par là même la pensée inconsciente par excellence. Idées, jugements et raisonnements s'y mêlent jusqu'à la plus extrême confusion, dans la continuité d'une nébuleuse rliaotique d'où sortiront bientôt des files ordonnées de pensées discontinues exprimées dans des mots. .Uors Ion passera de la pensée implicite A la pensée explicite.
L'intuition intellectuelle. - Cette pensée primitive a un caractère de lonnaissance immédiate et sure d'elle-ménio qui lui a valu le nom d'intuiti'tn. Elle apparaît dans le domaine intellectuel comme l'équivalent de la sensation dans le domaine sensoriel, foin-nissanl comme elle une matière aux élaborations ultérieures. Seulement, tandis qu'on considère volontiers la perception comme un progrès sur la sensation qu'elle précise, on revendique souvent pour l'intuition intellectuelle une supériorité
sur la pensée explicite et conceptuelle. C'est là en particulier l'attitude de l'intuilionnisme contemporain, qui voit dans l'intuition intellectuelle, comme dans les autres intuitions, une révélatrice du réel, avec lequel elle donnerait une communication immédiate, tandis que la pensée discursive ne pourrait que le déformer. Mais une analyse attentive permet de se rendre compte qu'elle ne mérite pas cette prérogative.
1. Elle n'est nullement une intuition du réel; seules les intuitions sensorielles méritent cette dénomination. Elle est une intuition des résultats d'un travail intellectuel qui reste inaperçu, parce qu'il est inconscient et confus. Elle n'est que notre première pensée indébrouillée. C'est pourquoi elle est le privilège des esprits exposés à s'y tenir, des enfants, des femmes, des poètes, des simples, etc., de tous ceux qui préfèrent sentir à penser critiquement.
2. Son vrai nom n'est donc pas intuition, mais divination. Nous passons notre vie à nous contenter de semblables divinations. Une personne entre dans un salon : sur tous ceux qui sont là elle fait une « impression » de franchise, d'intelligence, de bonne éducation, de fourberie, etc. Ce que tout le monde sent ainsi n'est que le résultat global d'un examen rapide, purement intellectuel, qui revient surtout à une lecture rapide des signes de franchise, d'intelligence, de bonne éducation, de fourberie, etc., que nous utilisons sans le savoir. Cependant presque tous diront que c'est chez eux le fait d'une intuition, faute de pouvoir s'analyser : « Je ne sais pas pourquoi, mais cette personne m'inspire confiance », etc. Qu'un témoin donne les raisons de son impression, et l'on dira : « Oui, c'est bien cela que je sentais ». Cet homme n'aura fait que tirer au clair tout le travail préparatoire à l'intuition, et y faire voir la conclusion de véritables raisonnements inconscients. C'est ainsi encore qu'on dit, en lisant un chefd'œuvre de psychologie littéraire : « Comme c'est bien cela ! » parce qu'on y trouve bien débrouillées des intuitions qu'on n'avait jamais analysées. L'on s'aperçoit que l'on savait tout ce qu'il'y a de plus neuf dans le livre : mais on le savait mal, parce qu'on ne le savait qu'intuitivement. Ainsi l'intuition est un mode de pensée primitif qui attend son élaboration.
3. Par là même, il faut lui dénier les prérogatives d'infaillibilité qu'elle s'octroie si facilement. Elle le fait, parce qu'elle est précisément de la pensée instinctive. Mais c'est une raison de plus de s'en défier; car la pensée instinctive n'est que la pensée sans contrôle. Que d'erreurs dans toutes nos divinations et dans tous nos pressentiments, et comme l'expérience nous donne vite le besoin de les soumettre à la critique ! Les intuitions infaillibles sont aussi rares que la parfaite raison.
I 2. — La pensée explicite
Sa nature. — C^est la pensée qui s' exprime dans le langage, soit extérieur, soit intérieur ; celle dont les opérations et les résultats arrivent à se. déconi' poser en idées, en jugements et en raisonnements. Elle est la seule à laquelle aient affaire les grammairiens et les logiciens, celle dont ils nous ont analysé l'outillage verbal et logique. C'est la pensée pleinement élaborée, et, à tout prendre, la pensée supérieure; celle qui ajoute à la pensée instinctive et inconsciente les prérogatives de la pensée consciente et contrôlée. Son rôle naturel est d'expliciter et de formuler les résultats de la pensée implicite.
Elle ne cesse de s'y alimenter, comme à un fonds indéterminé qu'elle canalise sans arriver.jamaisà répuiscr. Car elle ne peut l'exprimer qu'en lap[>auvrissanl. L'idée la plus nette ne cesse d'être environnée do nuances auxquelles il semble que sa netteté même soit fatale. Toujours un boiirdonnoment de pensées confuses accompagne le défilé de nos pensées claires. L'on aurait bien tort, en effet, de penser que la difficulté de s'exprimer soit un phénomène réservé à la parole extérieure; il accompagne tout autant, sinon plus, la parole intérieure, plus nonchalante cent fois que l'autre. Si le poète a pu dire avec raison : Mes vrais vers ne seront pas lus,
il aurait pu ajouter, et avec plus de raison encore, qu'il ne se les récitera jamais à lui-même.
La pensée inexprimée sera donc toujours plus riche que la pensée exprimée. Mais elle sera toujours moins sûre, faute précisément d être exprimée, articulée et contrôlée. L'expression est l'épreuve décisive de toute pensée, dont elle oblige à finir les ébauches, à examiner les résultats, à achever les conceptions. Ce qui donne raison au précepte de Boileau :
Ce que l'on conçoit bien s'énonce claireoienl. Et les mots pour le dire arrivent aisément.
A condition, toutefois, que l'on possède les techniques supérieures du lan- «^a-'e et de la raison. La plus grande inférioiité du sourd-muet est d'ignorer ces techniques, et d'être condamné par la nature à demeurer au stade de la pensée implicite et de ses intuitions.
Le discours. — Ce qui caractérise peut-être le mieux la pensée explicite, c'est sa forme plastique, le discours. Nos pensées cessent avec lui de s'interpénétrer dans un brouhaha confus, et prennent la file dans des suites de mots, qui ne sont que des suites d'idées, de jugements et de raisonnements. C'est cela même qui constitue le discours, le logos des Grecs, le verbum des Latins : discours, logos, verbe, tant extérieurs qu'intérieurs.
i . Le discours a pour premier avantage sa forme de succession. Par là se trouvent débités un à un les éléments de notre expérience intellectuelle. Ainsi est-il satisfait à la loi fondamentale de l'attention, qui peut se concentrer à mesure sur tous ces objets. Il en est. en effet, de l'attention à la pensée comme de l'attention aux sensations : pluribus intentus ininor est ad singula sen$us. L'on ne pense bien qu'à une seule chose à la l'ois.
2. Le discours a en outre l'avantage d'extérioriser r • même temps que nos pensées, leur liaison interne, qui est ici le principal. Si les mots sont des images verbales, il s'en faut qu'ils se suivent comme des images, c est-à-dire conformément aux lois de l'association; ils se suivent conformément aux lois de la pensée. Il y a de la logique à la base des lois grammaticales. Toutes les formes syntaxiques, les inilexions, les conjonctions, les prépositions, etc., sont des rapports extériorisés, qui ont leurs jois impératives. et ces lois sont des lois de la pensée.
.3. Enfin, par lamrme qu'il extériorise la pensée et ses liaisons, le discours en rend le contrôle plus facile. Il lui fournit des objets solides, des manières d'états substantifs, qui restent faciles à apprécier, en dépit de la transitivité essentielle à la pensée. Aussi avons-nous reconnu la première
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manifestation du contrôle dans l'appréciation incessante que nous faisons de notre parole. 11 nous est aussi familier de contrôler en elle notre pensée qu'il nous est difficile de contrôler notre pensée sans elle. C'est ce qui obligera toujours l'intuition à passer parle laminoir du discours.
Le discours se désarticule en idées, en jugements et en raisonnements. Nous allons maintenant examiner un à un ces éléments intégrants de la pensée explicite, qui. à les bien enteniie, peuvent être désormais considérés comme ceux de la pensée tout court.