CHAPITRE XVIII L IDEE
Les principaux problèmes qui se posent à propos de l'idée " •sont ceux : 1. de sa nature psychologique ; 2, de son origine ou de sa formation ; 3. et de ses rapports avec l'image et avec le mot.
Article 1. — Nature psychologique de Vidée.
I, La conception. — Empiriquement, conception et idée sont souvent prises comme synonjrmes ; l'on dit tout aussi bien « mes conceptions )> que « mes idées ». Cependant l'on parle aussi, et plus justement, de « la conception des idées ». Scientifiquement, il faut donc opposer ces termp» l'un à l'autre, comme la connaissance à son objet, ec distinguer la conceptio du conceptum. La conception est Vaete de concevoir ; et Vidée est Vohjet que Von conçoit.
La conception est, dans la vie intellectuelle, l'équivalent de la perception dans la ^^e sensorielle. Elle est une perception intellectuelle : on conçoit l'idée d'homme de la même façon qu'on perçoit visuellement un homme. Sans doute, de part et d'autr*les objets diffèrent ; l'un est de nature sensible, et l'autre de nature intelligible. Mais, de part et d'autre, la perception est de même mécanisme psychologique ; elle re\'ient à la prise de connaissance active d'un objet bien délimité, bien circonscrit, ou du moins tendant à l'être. Car il y a des conceptions vagues,
i. Nous donnons immédiatement aa mot idée le sens qu'il a eu dans l'antiquité et au moyen âge. L'école cartésienne lui avait enlevé ce sens précis et restreint; elle appelait idées, non seulement les conceptions, mais encore les images, les perceptions, les sensations, les sentiments, etc., bref, toutes les « modilications de I àme ». L'école empiriste du xviu» siècle la suivi dans cet abus du dictionnaire psychologique. C est ainsi qu elle a popularisé l'e^pression d' 'I a>soridliuii des idées u, qu cllu entuadail comme une simple association d images.
comme il y a des perceptions vagues. Mais ce ne sont ni les meilleures, ni les plus authentiques.
Le courant de la pensée est avant tout un courant de concciHions, ou de perceptions intellectuelles. On ne peut qu'être surpris du nombre et de la rapidité des actes de conception qui s'accumulent dans une conscience qui pense. Elle vole d'idées en idées avec une maestria et une aisance inconcevables. Elle ne semble que les effleurer ; et cependant elle les perçoit assez pour suivre son propre mouvement et satisfaire à ses besoins. On serait tout aussi surpris si l'on voulait prendre la peine de voir combien de perceptions accumule la simple exploration de notre champ visuel, où nous reconi naissons et situons d'emblée tous les objets. Et on ne le serait pas moins encore en prêtant attention au nombre incalculable d'actes musculaires bien liés qu'accomplit la main du pianiste. C'est l'habitude qui rend raison de toutes ces virtuosités. C'est l'habitude de concevoir et de penser qui explique la prestesse de la pensée. Nous avons déjà remarqué que la simple lecture d'une page comporte une suite extrêmement rapide de perceptions de mots, dont nous saisissons à peine quelques lettres, et que nous synthétisons immédiatement en phrases. C'est en même temps une suite non moins i-apide de conceptions des idées signifiées par ces mots, dont nous percevons juste le sens qu'il nous faut et que nous lions d'emblée en jugements et en raisonnements. Dans la pensée implicite, celle qui ne se parle point, les actes de conception sont plus pressés encore, an point de ne pouvoir se dégager ni sanalyser. Ils n'en sont pas moins réels et efficaces.
II. L'idée. — C'est donc l'objet de la conception. C^est un objet mental, comme elle est une opération mentale. Objet mental qu'il ne faut jamais confondre avec un objet réel et extérieur. L'homme que je pense n'est aucun des hommes auxquels je pense. Ceux-ci existent quelque part dans le monde ; celui-là n'existe que dans mon esprit. Cela est évident à la réflexion. Cela va cependant contre un préjugé presque indéracinable, celui qui nous porte à croire que nous pensons immédiatement les choses, alors que nous ne faisons jamais que penser aux choses, par l'intermédiake de leurs idées. Celles-ci n'en sont que les doubles intellectuels, les objets mentaux correspondant à ces objets réels, et les représentant dans l'esprit d'oii ils sont nécessairement absents.
Qu'est-ce donc que cet objet mental qu'est l'idée ? Son analyse est des plus difâciles, et constitue tout notre problème. C'est qu'il n'est plus un complexus de qualités sensorielles, comme l'objet de la perception sensible ; et nous verrons qu'on se trompe chaque fois qu'on le veut réduire à des sensations et à des images. H est un état de conscience intellectuel, c'est-àdire impalpable, et iiresque insaisissable de sa nature. Ce qui
explique que tant de psychologues, et les empiinstes en particulier, l'aient méconnu ou nié. Pour le dégager, il nous convient de Tenvisager sous sa forme la plus accessible et la mieux élaborée, c'est-à-dire d'analyser d'abord Vidée explicite, celle qui est exprimée dans des mots. Définissons donc provisoirement l'idée : le sens et la significatio7i des mots, ce que l'esprit conçoit lorsqu'il les comprend. Voyons comment nous sommes amenés à donner des sens aux mots, et pourquoi nous le faisons. Cela nous permettra de déterminer l'idée : 1. par ce que l'on appelle son contenu, et 2. par le rôle qu'elle joue dans la pensée, par sa jonction.
% i. — Le contenu de l'idée
Ifous nous faisons des idées de tout ce à quoi nous pouvons penser, de? choses, des phénomènes, des individus, des espèces, des situations, des rapports, etc. Nous nous faisons même une idée de l'idée.. A chaque foi?, l'idée que l'on a d'un objet quelconque n'est que l'ensemble de ce que l'on sait sm* cet objet '. Toute idée est essentiellement un système de savoirs. Mon idée d'homme comprend tout ce que je sais de l'homme. Mais l'on
l . Nous nous en tenons ici aux idées d'objets définis, aux idées de choses, i.-elles qui sont les instruments et les outils de la pensée, et qui lui constituent larsenal de ses perceptions intellectuelles. Il y a d'autres idées encore, et qui relèvent de la même opération psychologique de conception, mais que nous devons négliger, pour siraplilier notre étude.
1. Telles les idées d'objets indéfinis, conçues pour une situation de fait, la seule quelles aident à. penser. Ainsi, ua ouvrier arrive, examine les données de son travail, et dit : « J'ai mon idée ». Idée qu'il lui est plus facile souvent d'cxi'cuter que de formuler, et qu il ne formulera que par un exposé très long du plan de sa tâche, de l'ensemble de ses conditions, de l'ordre qu'il
. veut suivre dans son e.técution, etc. C'est ainsi encore que Napoléon concevait l'idée d'une bataille, qu'un savant conçoit l'idée d'un problème, qu'un auteur conçoit l'idée de son livre, etc. Ce sont là toujours des idées de plans lit d ensembles, et qui ne servent qu'une fois. Nous ne voulons étudier iciqu« les idées qui servent toujours.
2. Telles encore les idées purement verbales, qui ne sont point celles d'objelî donnés dans l'expérience, mais celles de rapports syntaxiques et grammaticaux, n'existant que dans le langage et pour le langage. Il y a ainsi dos idées des particules et, ou, car, donc, parce que, puisque, etc., des idées de toutes les conjonctions, de toutes les prépositions, de tous les suffixes et de tous les préfixes, de toutes les désinences et de toutes les flexions, de toutes les différenciations Verbales du singulier, du pluriel, des personnes, des temps, des modes, etc., etc. Ce sont là encore des idées psychologiques, et qui sont toujours le sens de mots à concevoir. Ce sont mihne des idées qui servent indéfiniment à la pensée, mais à la pensée qui s'exprime, non à la pensée qui pense les cho.scs. Ce ne sont que des idées de mot8:vX nous n'étudions iei que jps idées de choses. Celles-ci ne sont guère représentées dans le langage que par les radicaux des substantifs, des adjectifs, des verbes et des adverbes.
peut savoir bien des choses ; et nous ne savons pas tous les mêmes choses des mêmes objets. Ce qui fait que les idées sont fort différentes, selon les savoirs dont eUes sont constituées.
I. Idées empiriques et idées logiques ou concepts. — Nous pouvons avoir successivement, voire même simultanément, diverses idées d'un même objet. Ainsi, pour l'enfant, l'homme doit être un bipède barbu, redoutable et bienfaisant, qui parle, rit, marche, etc. Pour l'adulte, c'est un partenake dans le jeu de la vie, de telles qualités et défauts, de tel caractère, etc. Pour le naturahste, c'est un vertébré de telle morphologie, de telle anatomie, de telle physiologie, et qui tient telle place dans la classification, etc. Pour le philosophe, c'est un animal raisonnable, composé de corps et d'âme, etc. Voilà quatre idées différentes, quatre systèmes de savoirs qui s'expriment par le même mot « homme ». Chez l'enfant et chez l'adulte, ces savoirs proviennent exclusivement de l'expérience et ne visent qu'à se îsàre utiUser dans l'expérience : c'est pourquoi ils constituent des idées empiriques. Par contre, le philosophe et le naturaliste conçoivent l'homme en fonction d'un système de connaissances logiquement élaborées. Leurs idées scientifique et philosophique ont ceci de spécial qu'elles sont formées avec un souci très net d'expHcation et de systématisation rationnelles. Ce sont des idées logiques. On leur réserve généralement le nom de concepts.
Les idées logiques, ou concepts, ne sont que des remaniements et des refontes d'idées empiriques qui, boimes pour la pratique, a] paraissent insuffisantes pour la pensée théorique. Car nous n'arrivons aux connaissances supérieures que par un travail incessant sur nos connaissances primitives. Nous avons vu déjà comment nos idées empiriques du mouvement, du temps et de l'espace s'élaborent en idées scientifiques. C'est ainsi que chaque science arrive progressivement à se constituer un jeu de concepts précis, adaptés à ses fins : les mathématiques, les concepts de quantité, de nombres, de figures, etc. ; la chimie, les concepts d'atomes, de molécules, de combinaisons, etc. On ne peut qu'être sm-pris à la fois du petit nombre de concepts dont se contente chaque science, et du nombre incalculable de faits et de données qu'ils suffisent à formuler et à expliquer. C'est qu'i s expriment les résultats des plus hautes et des dernières élaborations de l'expérience.
II. Détermination du contenu des idées. Les essences. — Le contenu
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de< idées empiriques est donc assez différent de celui des idées logiques ; il est beaucoup moins bien élaboré.
1. Ce qui caractérise, en effet, les idées etnpiru/ueg. c'est leur richesse et leur confusion. Klles sont faites pêle-mêle de représentations, de souvenirs, d'appréciations, de réflexions, voire même d'impressions et d'émotions, de tout enfin ce que nous a laissé l'expérience de leurs objets réels. Même elles nous disent moins ce que ces objets sont en eux-mêmes que ce qu'ils sont pour nous ; elles expriment moins leur nature que leurs usages pratiques. Ainsi, pour le petit enfant, l'idée qu'il se fait de sa mère comprend tout ce qu'il sait d'elle, sa forme, sa voix, ses gestes, etc., et aussi tout ce qu'il a reçu d'elle, tous les sentiments qu'elle lui a fait éprouver, et enfin tout ce qu'il attend d'elle. Ainsi de toutes nos idées empiriques, extrêmement touffues. De là la difficulté qu'on éprouve à en donner des définitions exhaustives, et surtout à les donner «ourles et claires. Qu'est-ce qu'un couteau, une machine à coudre, etc. *? H faut des phrases pour le dire.
2. Ce qui caractérise, au contraire, les idées logiques, c'est leur pauvreté relative et leur netteté. Elles se bornent a ce qui est vraiment constitutif de l'objet à concevoir, abstraction faite de tout point de vue subjectif et pratique. Elles se trouvent ainsi désencombrées de toutes les nuances personnelles et imprécises qui flottent comme un halo autour des idées empiriques: elles se réduisent à un savoir objectif et précis. Tout l'accessoire, tout l'accidentel est éliminé ; il ne reste que le principal et l'indispensable, que Vessence.
Encore laut-il bien s'entendre sur 1' « essence des choses ». Psychologiquement, l'essence n'est autre que lessontiel, c'est-à-dire l'important. Or l'importance des choses change selon les points de vue et les besoins de celui qui l'apprécie ("W. James). U y a ainsi diverses considérations d'essence qu i) ne faut pas confondre. L'essence pratique xlu papier est, pour qui veut écrire, d'être une surface blanche apte à recevoir les traits noirs de la plume ; pour qui veut faire du feu, d'être inflammable, etc. Son essence scientifique est d'être composée de tels éléments chimiques. Son essence philosophique est d'être une substance matérielle. Seuls le savant et le philosophe ne demandent à l'essence que de révéler la simple réalité objective des choses, ce qu'elles sont en elles-mêmes. C'est pour eux que les logiciens l'ont définie : « ce qui fait qu'une chose est ce qu'elle est », rien que ce qu'elle est, tout ce quelle est. Id quo re$ est id quod est.
3. L'on comprend maintenant que l'on pense mieux, et plus sùi'emenl, avec des idées logiques qu'avec des idées empiriques, et pourquoi le premier besoin de la pensée claire est d'avoir des concepts à définitions précises. L'on comprend également que les dictionnaires scientifiques et philosophiques soient aussi réduits que les dictionnaires empiriques sont abondants. L'on peut s'expliquer enfin le caractère de pauvreté relative souvent reproché à la langue française, surtout à la langue classique du xvir' siècle. Il n'y a point de paradoxe à soutenir que c'est sa pauvreté qui fait sa richesse; elle est née du besoin supérieur de penser clairement et avec précision, de décanter les idées empiriques de leurs significations trniil)I.'s. de les élaborer en concepts objectifs : un concept bien fait rend inutiles cent idées empiriques mal élaborées.
III. Vie, variations et évolution des idées. - Nous pouvons niainlenant nous rendre compte du phénomène de révolution et des variations des idées, phénomène plus frappant encore pour les idées empiriques que pour les idées logiques.
1. Les idées empiriques d'un même homme, nées de son expérience, ne cessent de s'enrichir et de se transformer avec cette expérience. C'est un axiome de dire que « la vie change les idées ». Elle les changerait bien plus encore, si le langage n'était là, qui nous impose la nécessité de mettre les mêmes idées que tout le monde sous les mots de tout le monde, pour nous entendre avec tout le monde. Mais le besoin social de communiquer nos idées reste toujours plus ou moins contrebalancé par le besoin individuel de les modifier à notre guise. Ce qui nous vaut la tentation perpétuelle de substituer dans les mots nos significations personnelles aux significations communes. C'est pourquoi il est si souvent difficile de s'entendre dans les conversations, et plus encore dans les discussions, les interlocuteui's ayant tant de mal à loger les mêmes idées dans les mêmes mots. « Chacun a sa manière à lui de voir les choses. » « Chacun a ses idées », et qui restent toujours plus ou moins embrumées de nuances personnelles.
Que s'il en est ainsi d'homme en homme, à combien plus forte raison en est-il de même d'étranger à étranger, et plus encore de moderne à ancien. Les idées d'un peuple ne sont jamais celles d'un autre peuple; les pensées nationales sont aussi diverses que les pensées individuelles. C'est ce que l'on voit aux traductions. Jamais on ne peut traduire exactement le texte d'une langue dans une autre langue, précisément parce que les idées empiriques du texte primitif ne correspondent jamais exactement aux idées empii'iques du texte nouveau. 11 est impossible de superposer exactement notre mot « enfant » aux mots grec et latin pais et puer, qui avaient des nuances depuis longtemps perdues. De même ne peut-on traduire exactement avec les mots « ville [» ou « cité », les vocables polis et civitas, etc. Dans sa langue, un peuple exprime avec ses idées ses points de vue, qui sont incommunicables. La pire erreur psychologique que l'on puisse faire est d'assimiler les idées des anciens aux idées des modernes, les idées d'un étranger à celles d'un concitoyen. Mais de toutes les traductions, la plus difficile sera toujours celle des poésies, parce que la poésie est faite de la pensée psychologiquement la plus personnelle, celle où les idées révèlent le plus d'émotions et de sensations, et où les mots suggèrent infiniment plus qu'ils ne signifient.
2. Par contre, les idées logiques paraissent autrement fermes et immuables. Elles veulent exprimer des essences, c'est-à-dire ce qui échappe aux variations du temps et de l'espace, et qui subsiste toujours et pai'tout. C'est pourquoi les savants et les philosophes s'entendent pardessus les frontières, et pourquoi encore leurs livres sont les plus faciles à traduire exactement. Celui d'Euclide a servi de texte de géométrie à toutes les nations de l'Europe. Si les concepts scientifiques et philosophiques ont l'existence la plus longue, c'est parce qu'ils sont les mieux faits. Une fois définitivement adaptés à leurs fins, ils peuvent défier toute évolution ultérieure. Encore n'en est-il guère qui soient vraiment fixés pour réternité, comme en témoigne l'histoire des sciences et des philosophies. Même les concepts mathématiques, les plus parfaits de tous, sont soumis de temps a autre à quelque refonte. Les sciences et les dis-
ciplines intellectuelles se renouvellent autant, sinon plus, par un remaniement de leurs concepts que par l'apport de nouvelles données. Et les nouvelles données forcent d'abord à retoiirlier les concepts anciens, qui ne suffisent plus à leur formulaliim.
3. Ainsi donc on a eu raison de parler de « la vie des idées ». Elles ont vraiment leur naissance, leur développement et leur mort. Toute conscience individuelle est en même temps une nécropole d'idées mortes et une cité d'idées vivantes. Et de même toute conscience nationale. C'est par la vie des idées que l'on explique « la vie des mots », dont les variations de sens correspondent à des variations d'idées. Toute une science philologique, \s3i sémantique, ou science de la signification des mots, s'est donné po\u- objectif d'étudier dans les langues les lois de ces variations. Ce sont des lois psychologiques, avant tout des lois de psychologie sociale.
§ 2. — Le rôle des idées
I. Leur fonction biologique, — Nous ne concevons pas des idées pour le plaisir de les concevoir, mais pour les services qu'elles doivent rendre à la pensée, et par là même à la vie. Leur rôle principal est d'être utilisables dans des expériences nouvelles : mon idée d'homme doit me servir à penser tous les houmies que je puis rencontrer. Car c'est un besoin pour nous de savoir, à chaque instant, d'une expérience donnée plus qu'elle ne nous dit : et ce besoin est satisfait par Tidée : tout ce que nous savons d'elle se trouve su de l'objet auquel nous l'appliquons. Dès que je vois im homme, je n'hésite pas à croire qu'il réahse toutes mes connaissances sur l'homme. Toutes nos idées donc, tant empiriques que logiques, sont ainsi constamment à notre disposition, et se prêtent à un usage indéfini. C'est surtout avec elles que nous réduisons l'inconnu au connu, et le nouveau à l'ancien. Ainsi, la jonction biologique des idées revient à leur applicabilité, ou pom- nous servir d'un terme logique, à leur généralité.
Cette généralité appartient même aux idées individuelles, dont nous allons parler. Car elles aussi comportent un usage indéfini. Mon idée individuelle de Pierre, par exemple, me sert à reconnaître Pierre en toute circonstance, et à le penser quand je veux ; et à chaque fois elle me dit de lui ce que l'expérience m'en a appris. La première généralité de Vidée est donc celle de son usage. C'est une généralité pragmatique.
H y a, en outre, une autre généralité, déterminée par les logiciens, et <iui est prise cette fois, non plus de l'usage des idées, mais de leur objet. C'est la généralité logique, celle qui fait partager les idées en idées individuelles et en idées générales
n. Idées individuelles et idées générales. — Cette distinction capitale est celle de.- idées qui nous servent à penser les individus, et des idées qui nous servent à penser des classes ou des espèces. Ainsi, j'ai les idées individuelles de Pierre, de Jacques, de Jean, de mon chien, de mon chat, de ma maison, etc., et de tous les objets parmi lesquels je vis, à commencer par moi-même. Car mon idée individuelle privilégiée est celle de mon moi. J'ai, de plus, les idées générales de l'homme, du chien, du chat, de la maison, etc., qui me servent à penser tous les hommes, tous les chiens, tous les chats, toutes les maisons, etc. J'ai de même les idées générales de blanchem", de tonnerre, de cause, de proximité, etc., bref, de toutes sortes de qualités, de phénomènes et de rapports.
Les idées individuelles s'expriment au mieux par des noms propres ; les idées générales par des noms communs ou des adjectif'- (blancheur, blanc). Toutes les idées individuelles sont des idées empiriques. Le plus grand nombre des idées empiriques, et toutes les idées logiques, sont des idées générales.
Avantages des idées générales. — "". Elles sont évidemment les i)lus utiles. Ce qu'elles nous apprennent, en effet, ne s'appUque plus à un seul individu, mais à tous les individus de la classe sur laquelle elles nous instruisent. Plus elles sont générales, plus grandit leur cercle d'application (c'est-à-dire lem' usage et lem' généraUté pragmatique). EUes représentent ainsi une fonction d'économie inappréciable, ce que nous savons d'elle se trouvant su d'avance de tant de cas multiphables à l'infini.
2. Elles rendent possible le langage, qui serait impossible s'n nous fallait une idée par objet, et un mot par idée. La richesse d'une langue se doit moins mesurer au nombre brut de ses mots, qu'au nombre dçs mots exprimant des idées générales, et des idées bien faites. Ici encore le français retrouve l'avantage ; moins riche que bien des idiomes en termes individuels et descriptifs, H est le mieux fourni de termes généraux.
3. Elles rendent possible la science. « Il n'y a pas de science de riadividu. » Toute science est faite de lois, c'est-à-dire de rapports généraux exprimés dans des idées générales. Les lois de la chute des corps s'appliquent à tous les corps, dans tous les heux et dans tous les temps, etc.
III. Extension et compréhension des idées. — Les logiciens déterminent la générahté d'iuie idée à l'aide de la distinc-
tion des doux points de vue de sa cornprcliensinn et de son extension. Par compréheiision d'une idée, ils entendent son contenu, l'ensemble des éléments et des caractères de son objet ; et par extension, l'ensemble des cas auxquels elle peut s'appliquer. Ainsi, l'idée d'homime a pour compréhension tous les caractères que l'on connaît à l'homme, tout ce qu'en doit donner sa définition ; et elle a pour extension tous les hommes dont elle se vérifie et à qui elle peut s'appliquer, tous les hommes présents, passés et futurs.
Apphquant cette distinction, nous dirons que la compréhension des idées individuelles est extrêmement riche, et leur extension réduite au seul cas de l'individu auquel elles s'appUquent ; mon idée de Pierre n'est utilisable que pour Pierre, et mon idée de moi-même que pour moi-même. Les idée? générales, par contre, voient s'appauvrir leur compréhension à mesure que s'accroît leur extension. Mon idée d'homme est moins riche que mon idée de Pierre, mais elle enveloppe tous les hommes ; mon idée d'animal est moins riche que mon idée d'homme, mais elle enveloppe tous les animaux, etc. Les concepts philosophiques et scientifiques tendent naturellement à restreindre encore lem- compréhension et à élargir leur extension. Il y a bien peu de signification dans les idées des nombres, mais ce bien peu s'applique à tous les objets nombrables, ce qui nous mène à l'infini. Il y a moins encore dans les concepts de substance, de cause, de fin, etc., jusqu'au concept généralissime d'être, qui est presque nul de contenu, tant il est simple, mais il s'applique à tout.
Ainsi se vérifie la loi logique que Vextension et la compréhension sont en raison inverse l'une de l'autre dans les idées. Loi logique qui est d'abord une loi psychologique, comme nous venons de le voir.
I 3. — Lr problème 1)E8 univrrsaux
I. Ses solutions. — Tout ce que nous venons de dire permet de s« rendre odiiiple de 1 importance de l'idée dans la connaissance inlellectuelle, importance analogue à celle de la perception dans la connaissance sensible. Elle soulève les mêmes problèmes, quant à son origine et quant à sa nature ; et ces problèmes ont donné lieu à tout autant, sinon à plus de théories, de la part des philosophes. Ils ont été posés pour la première fois par Socrate, qui découvrit le concept, dont le succès fit oublier et méconnaître l'idée empirique, encore qu'il n'en soit que la forme supérieure. Aussi, l'histoire de la philosophie ne connail-elle que le problème des concepts, ou des universaux, si discuté en particulier à partir du xu" siècle sur la montagne Sainte-Geneviève.
Problème à la fois métaphysique et psychologique. Il s'agit en effet de déterminer : 1° quelle réalité métaphysique correspond au concept dans la nature des choses ; 2** et quelle réalité psychologique lui correspond dans l'esprit qui le pense. Qu'est-ce que l'humanité, d'abord comme objet réel, puis comme objet mental ? Historiquement, le problème métaphysique a pris le pas sur le problème psychologique, lequel n'en fut pour ainsi dire qu'un appendice. Ainsi, une solution commune parut pouvoir être donnée à tous les deux. Les solutions émises se peuvent ramener aux trois types du réalisme, du conceptualisme, et du nominalisme, dont voici les thèses essentielles.
A. Le réalisme. — 1. Sa première forme, et la plus radicale, est celle du réalisme absolu, tel qu'il fut formulé par Platon, et professé pat Guillaume de Ghampeaux {f H21). Sa thèse métaphysique est que les Idées (avec grand I ) sont des substances réelles, existant dans un monde intelligible, séparé du monde sensible qui n'en est que l'ombre. Ainsi l'Humanité en soi existe plus, et autrement, que les hommes. Sa thèse psychologique est que toute idée (avec un petit i ) ne peut venir que de l'intuition de l'Idée qui lui correspond. Nous avons eu cette intuition dans une existence antérieure, dont il nous reste la réminiscence •; nos idées se réveillent à l'occasion de nos sensations. Toutes nos idées sont donc innées.
2. Gette doctrine fut transformée par Aristote en un réalisme modérés celui que soutint saint Thomas d'Aquin [f 1265). Métaphysiquement, les Idées cessent d'exister dans un monde intelligible séparé, pour se réaliser, comme formes ou essences, dans le monde sensible. Il n'y a d'humanité que dans les hommes; rien n'existe qui ne soit un individu. Psychologiquement, nos idées ne sont pas innées ; elles sont dues à l'abstraction, qui extrait l'intelligible du sensible où il est engagé, l'humanité de l'homme. Gette abstraction est l'œuvre d'un « intellect actif », auquel est coordonné un « intellect passif « chargé de la connaissance des idées.
B. Le conceptualisme. — Abailard (t 4142) refuse toute réalité métaphysique aux universaux, et ne leur reconnaît que la réalité psychologique. Ils ne sont que des concepts, œuvre de l'esprit. G'est donc, en somme, la solution psychologique d' Aristote, amputée de sa métaphysique.
G. Le nominalisme, avec Epicure, Roscelin, (1090), et surtout Occam, (t 1347) dénie toute réalité aux universaux : la réalité métaphysique, car il n'y a ni Idées ni essences dans la nature ; et la réalité psychologique, caries idées ne sont que des mots, flalus vocis. G'est pure mythologie de réaliser ces mots, soit hors de nous, soit en nous ; c'est en faire des idoles : nomina, numina.
II. Aspects modernes du problème. — II serait ridicule de considérer le problème des universaux comme un « problème du moyen âge ». Il ne cessera jamais de s'imposer à l'attention des philosophes, qui ne sauraient l'éviter. Gar il faut bien que la métaphysique se prononce sur la réalité extérieure qui correspond à nos connaissances ; et il faut encore que la psychologie se prononce sur la nature subjective de ces connaissances.
Il est remarquable que le rationalisme moderne a paru, dès ses ori-
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gines, renouveler en l'accommodant le réalisme de Platon. Son réalisme métaphysique inspire les cartésiens, qui cherchent la vraie réalité dans l'intelligible, dans les» essences objectives » (i)escarlesi, dans 1' «espace intelligible » (Malebranche), dans les « possibles » (Leibnilz). Il inspire Kanl. dont le « monde des noumènes » n'est que le monde intelligible platonicien. Il inspire Hegel, expliquant tout par la dialectique et l'évolution d' « Idées » objectives. D'autre part, le réalisme psychologique de Platon reparaît dans l'innéisme cartésien, où les idées se ramènent à des intuitions de « natures simples » ou d" « essences », innéisme qui fait encore le fond des philosophies de Malebranche et de Leibnitz. Kant. qui passe pour conceptualiste, recourt encore à Tintuilion a priori des deux données fondamentales de l'espace et du temps, et des catégories. En quoi il ne fait que refondre l'innéisme cartésien et leibnitzien. — Par contre, tous les empiristes du xviii^ et du xix® siècle, de Locke et de Berkeley à Stuart Mill et à Taine, sont plus ou moins nominalistes. — C'est le conceplualisme pur qui paraît avoir eu le moins de représentants. Cela tieni sans doute à la réaction anti-aristotélicienne par où débuta la philosophie moderne. Cependant, si nous laissons de côté ici le problème métaphysique, que nous ne pouvons que renvoyer à la philosophie, et si nous nous en tenons au seul problème de la nature psychologique des idées, on voit que la psychologie scientifique n'a fait que reprendre, en les complétant, les vues d'Aristote. Elle établit que nos idées ne sont pas innées, qu'elles sont l'œuvre dune intelligence active, et qu'elles ne se laissent pas réduire à des mots. C'est donc le conceptualisme psychologique qui triomphe à la fois et de l'innéisme et du nominalisme, comme nous allons le voir dans les articles suivants.
Akticle II. — Formation des idées.
Critique de 1 innéisme. — t)égagé de ses nombreuses et diverses formes historiques, et réduit à ses principes fondamentaux, l'innéisme peut se formuler en quelques thèses. 1. Nos idées ne nous viennent pas de l'expérience ; elles sont en nous avec leurs objets ; elles sont consubstantielles à l'esprit, et contemporaines de l'esprit. — 2. Leur connaissance est toute passive; c'est une intuition, où l'esprit n'a qu'à se laisser faire par son objet ; c'est une vision intellectuelle. — 3. Elles sont donc nécessairement les mêmes chez tous les hommes, ni l'objet ni la vision ne pouvant changer. Seule leur connaissance peut varier, en pliant de l'implicite à l'explicite, du moins parfait au plus parfait. Ainsi, par exemple, l'idée de Dieu, qui, selon les cartésiens, est universelle et partout identique, peut être plus ou moins adéquate selon les individus qui la pensent.
Ces thèses se heurtent toutes contre les faits. 1. Il n'est pas une de nos idées qui ne vienne de l'expérience et de son élaboration, comme nous allons l'établir. D'où le juste principe aristotélicien, repris par les empiristes : Nilul est in intelleclu, quod non prius fucnt tu sensu (11 n'y a rien dans l'intelligence qui n ait été auparavant dans les sens). Leibnitz ne gagne rien a corriger ce principe en ajoutant : uisi ipse inlellectus (excepté l'intelligence). Car il ne s'agit pas de linnéité de l'inlelligenco. qui est certaine, mais de linnéité des idées, qui est fausse. L'esprit inné doit acquérir ses idées. Même ses idées premières d identité, de
causalité, etc., son textraites d'expériences d'identité, de causalité, elc. comme nous le verrons (p. 414) . — 2. La connaissance des idées est active' comme toute connaissance. C'est même la plus active de toutes. La « vision intellectuelle » n'est, au mieux, quune métaphore, et qu'il ne faut pas réaliser; car elle enlèverait toute originalité à la connaissance intellectuelle et à son objet. — 3. Les idées sont si peu identiques chez tous les hommes, que nous avons dû souligner leurs variations et leurs évolutions indéfinies, parallèles aux variations et aux évolutions des expériences individuelles et sociales qui nous les acquièrent. Même l'idée de Dieu a varié, et varie encore, selon les esprits qui la conçoivent, et qui ne la pensent pas plus ou moins adéquatement, mais diversement.
Linnéisme n'est donc qu'une psychologie paresseuse, et qui détourne d'étudier scientifiquement le problème de la formation des idées. C'est ce problème qu'il nous faut résoudre. Nous faisons nos idées, soit tout soûls, soit aidés par la société. Car il sérail puéril de nier que la plus grande partie des idées d'un homme lui viennent de son milieu. Mais il ne les reçoit pas passivement, il les refait à mesure qu'il les reçoit ; il leur donne un contenu tiré de sa propre expérience. Qu'il les invente le premier, ou qu'il les réinvente en se les assimilant, il le fait toujours à l'aide de différentes opérations intellectuelles. Ce sont principalement : 1. l'abstraction, 2. la synthèse ou construction, 3. et la généralisation.
I 1. — L'abstraction
Abstraire revient à décomposer une donnée synthétique quelconque en ses éléments, envisagés séparément et pour eux-mêmes, et dégagés du tout originel dont ils font partie.
On a quelquefois parlé de l'abstraction à propos des sensations {Laromiguière). L'on a dit que chacun de nos sens abstrait du monde extérieur ce qui lui revient : la vue, des couleurs ; l'ouVe, des sons ; l'odorat, des odeurs, etc. — Mais O y a là un abus de mots. L'on ne sam'ait faire de nos sens des instruments psychologiques d'abstraction du seul chef qu'ils sont des organes physiologiques spécialisés à une série donnée d'excitations. L'abstraction est une opération psychique, qui présuppose une matière psychique à élaborer, c'est-à-dire des sensations et des images. Et cette opération n'est pas une division physique, mais une analyse mentale : on ne sépare pas réellement les éléments abstraits, on ne fait que les considérer séparément.
L'on est amené à concevoir différemment l'abstraction selon l'idée qu'on se fait de la vie psychique. Nous retrouvons donc ici l'opposition de l'empirisme et du rationalisme, qui devient celle d'une abstraction passive et automatique, et d'une abstraction active.