I. Théorie de l'abstraction passive. — Selon les empi
listes, toutes nos idées abstraites ne sont que des images abstraites. Et ces images s'abstraient d'elles-mêmes, automatiquement, mécaniquement, par le simple jeu d'une loi de superposition et de fusion des images. Diverses expériences d'un même objet, ou d'objets semblables, tendraient à se superposer, en sorte que leurs ressemblances bénéficient d'un '< renforcement psychique » qui les accuse et les dégage, et que lem-s différences se neutralisent et s'éliminent d'elles-mêmes, grâee ;«, un affaiblissement psychique parallèle. Alors interviendrait ime fusion des ressemblances, dont le résultat serait l'image ou idée générale. Celle-ci serait donc obtenue de la façon dont on obtient des - photographies composites >. ( Galton). En superposant divers portraits d'une même famille, ou encore d'une même personne, on obtient un portrait moyen qui ressemble tt tous sans être parfaitement identique à aucun. C'est ainsi qu'avec les divers profils deCléopâtre, relevés sur des médailles, l'on est arrivé à dégager son profil le moins contestable.
Critique. — Cette théorie est par trop simpliste, et ne suffit pas à rendre compte des faits. EUe n'explique ni les images abstraites, ni les idées abstraites.
1. Elle n'explique pas les images abstraites. — a. Pour superposer et fondi'e les images, il faudrait d'abord qu'elles subsistent dans la mémoire et s'y conservent comme des objets. !Nous avons vu qu'il n'en est rien, que nous ne les conservons pas elles-mêmes, mais seulement une aptitude à les reproduire (p. 256). h. De plus, même conservées, l'on ne voit pas comment les images pomraient se superposer et se fondre. Car ces opérations n'ont un sens positif que pour des objets physiques, n(»n pour des états de conscience, c. Encore ne superpose-t-on que des (objets physiques de même forme, de mêmes dimensions, etc., comme les photographies de Galton, pn^lablement réduites à la même écliclle. Or nos images varient indéfiniment de formes, fie dimensions, etc., selon les distances et les perspectives. Fau dia-t-U donc les réduire, elles aussi, à une échelle conmiune 1 d. Enfin, une abstraction automaticiue ne pourrait que nous ciéei- îk tous les mêmes images et les mêmes idées des mêmes oltjets; n'étant que des plaques photographiques indifférentes, nous m' i>()urrions que nous laisser imjiresRionner i>assivement d'une manier*^ uniforme. Ceci contredit tout c.v <|ue nous avons dû dire de la personnalité et des variations des idées. Celle d'un chat n'est pas la même pour un enfant que i>our un homme ; chacun d'eux y loge ce qui l'a intéressé et frappé.
2. La tliéorie expliqîie moins encore les idées abstraites. — Si elle présente encore quelque sens pour les images d'objets sensoriels, elle n'en offre plus aucun pour les idées d'objets intellectuels. Quelles images pourrait-on bien superposer pour obtenir les idées de l'absolu, du relatif, de la loi, de la quantité, de l'essence, etc. ■? Or nos concepts les plus authentiques sont tous de ce type.
Ainsi donc, superposition et fusion mentales ne sont que des métaphores de physique et de chimie mentales, sinon d'alchimie mentale. H n'y a pas d'abr^traction passive. Les ressemblances ne se dégagent pas toutes seules ; nous avons à les dégager. Et les différences ne s'éliminent pas automatiquement ; c'est nous qui les éliminons. Il faut accepter l'abstraction pour ce qu'elle est, pour une opération d'analyse mentale où se retrouve toute l'activité psychologique de Vattention.
n. Théorie de l'abstraction active. — L'abstraction va de pair avec l'attention, et accompagne toutes nos connaissances. C'est pom-quoi elle nous donne successivement des images abstraites et des idées abstraites.
1. U abstraction des images. — a. Elle commence à la perception, où l'attention abstrait d'abord son objet de ce qui l'environne, par là qu'elle se concentre sur lui. Elle abstrait ensuite de cet objet tous les détails qu'elle nous y fait envisager séparément. C'est ainsi que je puis, dans une foule, porter mon attention successivement sur un homme à part des autres, smson visage à part de son corps, sur son nez à part de son visage, sm' son profil, sur son teint, etc. Tous ces actes d'attention sont tout autant d'actes d'abstraction. Us nous donnent ce que l'on pourrait appeler des perceptions abstraites.
h. Ces perceptions abstraites ne peuvent évidemment laisser à la mémoire que des images abstraites ^ : le souvenir d'un visage
1. Ces images sont abstraites, quant à leur mode de formation Eiles n'en sont pas moins souvent dites concrètes, quant à leur nature psychique, qui est celle d'états de conscience encore très sensoriels. C'est qu'en effet l'opposition de l'abstrait et du concret offre une amphibologie constante, dont il importe de se rendre compte une fois pour toutes.
1. Scientifiquement, on appelle abstraites toutes les représentations ou idées dues à une opération d'analyse et d'abstraction. C'est en ce sens que nous venons de parler de perceptions abstraites, et que toutes les images bien délimitées et toutes les idées sont nécessairement abstraites. Inversement les seules représentations concrètes sont les intuitions brutes, massives, non élaborées, les sensations et les images encore engagées dans le conlinuum pri-
356 COUaS Uli PSYCHOLOGIE
ne peut être qu'un visage, et celui d'un profil qu'un profil. Images qui continuent à se prêter, comme les perceptions, aux analyses de l'attention isolante : tel détail inaperçu se dégage lors de la rumination des souvenii-s. Ainsi se pom'smt iucessamment le travail de l'abstraction.
e. Ce travail est constamment dominé par la loi d'intérêt. L'on n^abstrait. dans la perception et dans l'image, que ce qui est momentanément le plus intéressant, ce qui soUicite ime curiosité actuelle. Ainsi l'abstraction s'accompagne-t-elle spontanément de la sélection active des éléments qu'elle retient et de l'éUmination active de ceux qu'elle négUge. « Kos images ne sont nullement des photographies passives de leurs objets ; ce sont plutôt des esquisses impressionnistes, faites d'après nature par un artiste qui peint et dessine comme il sent. ^ (Titcliener).
d. Ces intérêts sont avant tout d'ordi'e pratique. C'est pourquoi nos images abstraites les plus accusées sont avant tout ceUes des objets que nous avons l'habitude et le besoin de percevoir. Ce sont ces images individuelles et génériques dont nous avons relevé le jeu dans la perception (p. 280); images simplifiées, schématisées, restreintes à quelqui^s caractères cons-
niitif, et que loa ne perçoit pas pour cllcs-m.'mes. Leurs qualités constituent
en elîet le réel concret. i i . ;j î^,
-> Empiriquement, on appelle abstraites les représentations cl les idées maigres et décharnées, à contenu app;iuvri ; et concrètes les représentations étoffées etde nature sensorielle. Ce point de vue empirique est exclusivement celui du sens commun. Cest en ce sens quil y a des images concrètes, cest-à-dire pleines de suc sensoriel, tels les souvenirs, et des images abstraites, cest-à-dire anémiées et schématisées, toiles les images qui servent a la porceotion. Pareillement, il va empiriquement des idées concrètes, celles d objets individuels représentables, et des idées abstraites, qui sont principalement ..••; idées de genres, despèces, et de rapports, où la représentation senson.U,. perd de plus en plus ses droits.
l'opposition empirique du concret et de labstrait est donc toute relative. Car les images et les idées deviennent progressivement abstraites, à mesure .luCUes se simplifient et s'appauvrissent en se généralisant, si bien qu on ne 4it parfois plus au juste si elles sont encore concrètes, ou si elles sont d.ja al.-lraites — Cette remarque explique lembarras singulier qu éprouvent les -rammairiens à déiinir leurs « termes abstraits -> et leurs « termes concrets .. Cest ainsi, par exemple, que selon eux, dans la proposition « cet objet es blanc . blanc est un terme concret, tandis que dans la proposition » cet objet a de la blancheur », blancheur est un terme abstrait II s agit cependant à chaque lois de la même qaalité blanche. .Mais dans le premier cas. on fait appel aux sens : le blanc se voit : et dans le second, à 1 intelligence : la blancheur se conçoit. L'opposition grammaticale du concret et de I abstrait revient ainsi finalement à celle de la sen.sation et de I idée.
Scientiliciuement. il faut bien que même les images et les idées concrètes soient obtenues par abstraction, du moment quelles portent sur un objet délini. LUes sont donc en même te.iip^ ..mpiriquement concrètes, et scienliliquemcnt abstraites.
L'IDÉE 35t
tants, qui facilitent la reconnaissance et l'identification des objets. Ily a encore de telles images individuelles et génériques à la base de nos premières idées emi)iriques, individuelles et générales, qui fixent d'abord leurs savoirs sur quelque représentation, avant de les fixer sur des mots, comme nous le verrons plus tard. Ce n'est que progressivement que l'on passe de l'abstraction sensorielle à l'abstraction proprement intellectuelle.
. 2. L'' abstraction des idées. — Celle-ci est moins caractérisée par son mécanisme, qui reste toujom-s celui d'une attention analytique, que par les intérêts supériem^s qui pénètrent son jeu, et par l'application volontaire qui le dirige. Abstraire devient une œuvre de réflexion, où l'esprit pense et repense ses expériences. H y clierche avant tout IHdentique et Vuniversel, qui est pour lui l'objet d'une cm'iosité primordiale. Il tend à l'essence. C'est pourquoi l'abstraction intellectuelle vise partout à dégager les derniers éléments constitutifs des choses, et à éliminer toutes leurs particularités accidentelles. Elle est aidée en cela :
a. Par V association des ressemblances, qui est une préparation naturelle à la dissociation des éléments ressemblants. L'esprit n'a plus, pour ainsi dire, qu'à les dégager en y portant son attention. Encore faut-il qu'il le fasse. Ainsi abstrayons-nous des hommes, des chiens, etc., les caractères communs de l'homme et du chien ; des objets blancs, la blancheur ; des balles, des billes, des oranges, etc., la forme sphérique, etc. Nos abstractions spontanées ont presque toujours à leur base quelque association spontanée de ressemblance. Tout élément commun à différentes expériences tend, pour ainsi dire, à s^en détacher, à obtenir de Vesprit qu'il le pense pour lui-même et lui confère dans la conscience Vexistence indépendante d'objet abstrait.
b. Par la comparaison. — Quand les ressemblances ne se présentent pas d'elles-mêmes, c'est nous qui les recherchons. Ainsi rassemblons-nous d'autorité les cas semblables, et les confrontons-nous pour qu'ils révèlent le secret de leurs analogies les plus lointaines. C'est là le principe des quatre méthodes scientifiques de « concordance », de « différence », de « variations des circonstances » et des « résidus », que nous aurons à étudier dans la logique des sciences. Ces méthodes, consacrées à l'analyse scientifique des phénomènes, ne sont que des méthodes naturelles que nous appliquons tous à l'analyse de nos expériences. Ce sont des méthodes de comparaison préparant des abstractions.
3. Les abstractions supérieures. — ISTous ne cessons pas plus
d'abstraire que de penser. Toujours la vie ou la science nous posent des problèmes, avec l'obligation d'en analyser les données, c'est-à-dire d'en abstraire quelque idée qui permette de les résoudre. Après les abstractions de la connaissance empirique, nous avons celles des connaissances scientifique et philosophique. Après avoir analysé nos expériences, nous analysons nos idées de nos expériences. Un progrès continu d'abstractions nous mène ainsi à dégager partout les éléments les plus simples de la réalité, ceux qui constitueront nos idées les plus générales. Ce sont avant tout les idées de rapports. Ainsi obtenons-nous les idées ultra-abstraites de cause, de fin, de substance, de phénomène, de loi, d'unité, de pluralité, de quantité, de limite, de fini, [d'infini, d'essence, d'accident, d'être, de relatif, d'absolu, etc.; etc. Xous ne les obtiendrions jamais sans notre pouvoir de réflexions indéfinies : réflexions sur notre expérience externe et sur notre expérience interne, réflexions sur nos opérations de connaissance, sm- nos sciences, leurs objets et leurs conditions, etc. Et toutes ces réflexions vont de pair avec des analyses et des abstractions indéfinies comme elles.
I 2. — La synthksk ou consirlction
L'abstraction ne suffit pas à nous constituer toutes nos idées. D'elle-même, elle ne nous dégage que des idées simples, ou des idées provisoirement indéeomposées. Or nous avons vu que la plupart de nos idées sont composées. Une seconde opération doit donc intervenir, qui rassemble et organise eu un tout les éléments acquis par l'abstraction. Cette opération, c'est la synthèse, ou construction. Nous construisons les objets mentaux que sont nos idées de la même manière que nous construisons les objets sensoriels de nos perceptions. Et nos meilleures idées sont en tout ordre nos idées les mieux construites.
1. Nous construisons ainsi bon nombre de nos idées empiriques, que nous avons dû définir des systèmes de savoii's organisés. Encore manquent-elles souvent à être bien organisées, comme en témoigne lem* confusion et leur richesse. Les mieux élaborées y arrivent. Telles nos idées techniques, celle qu'on se fait, par exemple, des machines. La simple idée d'une machine à coudre présuppose les multiples abstractions de toutes ses pièces, de leurs jeux subordonnés, et la recomposition organi-
L'IDÉE 3o9
que de tous ces éléments. L'on ne connaît vraiment bien que ce que l'on peut défaire et refaire.
2. ]^ous construisons sm'tout les idées logiques de la science et de la philosophie. De là l'importance donnée à juste titre par les cartésiens à la distinction des idées simples et des idées composées. C'est ainsi qu'avec l'idée abstraite de l'unité, traitée par l'addition, le mathématicien obtient tous ses concepts des nombres, où chacun a pour sens exact celui que lui assigne sa place dans leur série. 263 = 262 + 1 ; 262 = 261 + 1, etc. Evidemment aucune abstraction ne nous aurait jamais donné 261, 262 ni 263. De même dés figures géométriques, toutes conçues et définies d'après leurs constructions avec le point et le mouvement. De même encore des concepts morphologiques, anatomiques et physiologiques, qui définissent tous les organismes biologiques. De même enfin des concepts métaphysiques des essences ; que l'on définisse l'homme un composé de corps et d'âme, ou un composé d'animalité et de rationalité, il est évident qu'on le conçoit toujours comme on le construit. Toute définition, quelle qu'elle soit, tend nécessairement à dégager les éléments de l'objet défini, les idées simples avec lesquelles on le compose.
3. La construclion est eiiûn le seul moyen que nous ayons d'obtenir les idées d'objets qui ne sont pas, et qui ne seront peut-être jamais, donnés dans notre expérience. Telles les idées problématiques, par exemple celle du mouvement perpétuel, qui n'est pas près d'être réalisé; ou le simple concept de x en algèbre, (jui est toujours celui d'une quantité inconnue devant satisfaire à des conditions définies. Telles les idées artificielles du point sans dimensions, de la ligne sans largeur, du plan sans épaisseur, ou encore de la substance sans accidents, de la matière sans forme ou sans étendue. Tels encore les concepts-limites du polygone régulier à nombre infini de côtés, du mouvement à vitesse infinie, etc., et en général de tous les nombi-es infinis. Tels enfin les concepts négatifs, comme ceux de la mort, du néant ou du zéro.
A la lettre, nous pouvons concevoir tout ce que nous voulons, et comme nous le voulons, sans égards à l'expérience. Nous pouvons même concevoir le contradictoire et l'inintelligible, par exemple un cercle carré, qui est une idée absurde, mais qui est encore une idée, faite de la synthèse mentale d'éléments inconciliables dans la réalité. 11 n'y a pas de bornes à notre pouvoir de fabriquer des idées. • — Nous voici donc aussi loin que possible des théories de l'abstraction mécanique, dont la prétention à expliquer l'origine de toutes nos idées est vraiment par trop naïve.
Avec l'abstraction et la construction, nous venons de décrire
les opérations qui déterniineut le contenu on la compréluDsioL des idées. Avec la générali>;ation. nous allons voir celle qui fixe leur extension.
§ 3. — I.A (M'.NKIUr.lSATION
Xous avons un besoin inné de généraliser, par là même que nous avons un besoin inné d'utiliser nos idées. Leur i)reniière généralité, avons-nous dit, est celle de leur usage. Voyons donc quelles sont les conditions de cet usage ; ce sont celles de leur
généralisation.
I. Les conditions de la généralisation. — Pour- qu'une idée fonctionne bien, deux conditions sont requises. 1. Il faut premièrement qu'elle reste la même, qu'elle présente une identité subjective. L'outil de la pensée doit avoir la solidité d'un outil. C'est pourquoi toute idée tend d'elle-même à la pérennité. Elle est un système fixe de savoirs permanents. 2. Il faut, en second lieu,. qu'elle s'applique au même, qu'il y ait une identitr objeetive entre elle et les objets pour lesquels on l'utilise, qu'on ne se serve de l'idée de PieiTe que pour Pierre, de l'idée d'homme que pom- les hommes, de l'idée de chien que pour les chiens, etc. Faute de quoi l'application de l'idée sera fautive. Et alors il faudra, ou faire appel à une autre idée, ou la remanier ellemême jusqu'à ce qu'elle soit utilisable. — Ainsi, sa fonction même, c'est-à-dire sa généralité, soumet l'idée à une double loi ; d'abord à une loi de fixité, parce qu'elle est un outil ; puis à une loi de trajis formation, parce qu'elle doit être un outil bien adapté, qu'il faut perfectionner jusqu'à adaptation complète. Cette adaptation obtenue, elle n'aura plus à changer et s'appliquera sans dangers à tous les objets par lesquels elle est faite (Miller)
II. La généralisation hâtive. — On peut la définir l'application d'une idée à des objets pour lesquels elle n'est point faite, et sm- lesquels elle ne peut donc donner que des renseignements faux. Elle est l'écucil peri)étuel de la pensée, et nous avons à nous en garer toute notre vie. C'est pourquoi nous avons plus à restreindre qu'à cultiver notre tendance à généraliser. Les enfants donnent d'emblée dans cet écueil. Touti's les mères savent qu'ils font signifier n'importe quoi aux quelques mots qu'ils peuvent d'abord balbutier. Leurs premières idées leur sont des outils à tout penser, des « couteaux de Delphes » à
tout usage. On pourrait dire qu'ils généralisent par pauvreté (et ainsi ne faisons-nous que trop souvent) ; ils se servent d'outils mal faits, faute de meilleurs outils. Us débutent vraisembla- ])lement par des idées individuelles, qu'ils traitent tout de suite en idées générales. « Les enfants, dit Aristote, appellent tous les hommes papa. » Mais l'expérience leur apprend bien vite à leurs dépens qu'ils se trompent ; elle les force à se créer une nou- ^-elle idée pour le commun des bipèdes barbus. De même, appliquant imprudemment l'idée du chien aux chats, ils s'exposent à des coups de griffe qui les amènent à se faire une idée pomles chats. Ainsi l'expérience, bien avant la science, nous amène à corriger nos généralisations hâtives. L'Anglais qui, ayant été reçu, en débarquant à Calais, par une hôtesse rousse, notait sur son carnet de voyage « toutes les Françaises sont rousses )^, dut revenir bien vite de son erreur, et refondre son idée des Fi'.'jnçaises.
III. La bonne généralisation. — C'est donc celle qui nous fait réserver l'application de nos idées exclusivement aux objets présentait avec elles une identité objective, celle qui nous fait exactei.ieiit penser le même du même. Les logiciens la déterminent très exactement en disant qu'elle revient à restreindre lem' sphère d'application à la sphère de leur extension. Il n'est donc que d'apprendre à délimiter cette extension ; qui s'y tient peut toujours utiliser en toute sécurité les idées bien faites. C'est à quoi tend la science, après l'expérience. Le savant est toujom's soucieux de repérer avec exactitude la portée de ses lois, de marquer lem*s limites, de préciser les faits qu'elles expliquent et ceux qu'elles n'expliquent pas. Ainsi faisons-nous inconsciemment. ISTos idées générales sont des idées de genres, de classes, d'espèces, de séries, etc., que nous apprenons à réserver aux individus et aux cas de ces geni'es, de ces classes, de ces espèces, de ces séries, etc. C'est à cette condition que leur généralisation est parfaite, et ieui- usage garanti de toute erreur et de tout mécompte.
IV. Idées abstraites et idées générales. — 'On voit maintenant pourquoi, dans les idées, les caractères d'abstraction et de généralité vont de pair; si bien qu'on peut employer comme synonymes idées générales et idées abstraites. Par là que nous recherchons naturellement des idées de plus en plus utilisables, elles doivent avoir pour contenu des éléments de plus en plus simples, et donc de plus en plus abstraits, qui se réalisent dans des individus et des cas de plus en plus nombreux. Leur
compréhension s'appauvrit à mesure que s'élargit leur extension ; elles s'amaigrissent à mesure qu'elles se généralisent. Les idées de rapports sont à la fois plus abstraites et plus générales que les idées d'êtres ou de qualités. Et les idées mathématiques ou philosophiques sont forcément les plus abstraites que nous puissions avoir, par là qu'elles sont les plus universellement utilisables : ce qui explique leur caractère particulier de sécheresse et d' « abstraction ».
Ënûn, l'on voit ce qu'il faut entendre par l'expression de « penser le général » ou « l'universel », qui a toujours scandalisé les empirisles et les nominalistesde tous les temps. Car, répètent-ils à satiété, le général n'existe pas, tout ce qui existe est individuel ; Thomme en général est une idole et une irréalité ; il n'existe que des hommes. — Mais l'homme on général n'est que mon idée abstraite d'homme; c'est cette idée que je pense, et qui existe dans mon esprit, quand je pense l'homme en général. Je ne pense pas le général, mais l'abstrait, qui est généralisable. Je pense une idée que je pourrai appliquer à tous les hommes : sa généralité ne sera jamais que son applicabilité. Au lieu donc de m'interdire de penser le général, on devrait m'interdire de penser l'abstrait. Cela reviendrait à m'interdire de penser quelque idée que ce soit, s'il est vrai, comme nous l'avons vu. que toute idée est abstraite, même l'idée la plus individuelle, et que l'on ne commence à penser, c'est-à-dire à se soustraire aux représentations, qu'au moment où l'on en extrait les élé- «nents qui constituent les idées. Mais alors, avec la pensée abstraite disparaîtraient la science, la philosophie, et. avant elles, le langage luimême, qui n'est possible que comme véhicule d'idées abstraites.
L'induction — Toutes les opérations que nous venons de relever dans la formation des idées constituent la première application de ce qu'on appelle en science la méthode inductive, celle que suit le savant pour s'élever de l'expérience à la conception des lois. Méthode psychologiquement identique dans la pensée préscientifique et dans la pensée scientifique. Celle-ci n'utilise pas d'autres opérations que celle-là ; car il s'agit de part et d'autre d'arriver aux idées générales. L'idée empiiique la plus confuse est déjà ime sorte de loi à appliquer à des cas nouveaux ; et la loi scientifique la plu.s précise est encore une idée abstraite ou construite. Toute la dilïérence des deux applications de cette unique méthode est dans le plus ou moins de contrôle logique qui les accompagne, et qui tend, chez les savants, à éliminer les dangers d'idées mal faites et de généralisations hâtives. Il y a donc lieu de parler d'une induction spontanée, antérieme à l'induction réfléchie. C'est cette induction que nous venons d'analyser : nous lui devons toutes nos idées et tous nos concepts.
Article III. — Rapports de l'idée avec l'image et avec le mot.
Nous pouvons maintenant résoudre le problème des rapports de l'idée avec l'image et le mot, auxquels l'empirisme prétend alternativement la réduire.
I 1. — L'idée et i/image
1. Leur distinction. — 1. Selon Berkeley et Hume, l'analyse de la conscience n'offrirait que des représentations individuelles et concrètes ; l'idée abstraite et générale ne serait donc qu'un mythe. Quand je pense au cheval, disent-ils, je n'ai pas la représentation d'un cheval en général, qui ne serait ni petit ni grand, ni brun, ni blanc, etc., c'est-à-dire où il serait fait abstraction de toute particularité ; mais toujours je me représente un cheval individuel, avec toutes ses particularités. De même, je ne puis penser un triangle en général, qui ne soit ni rectangle, ni isocèle, ni scalène ; mais il faut bien que le triangle que je conçois ait toujours l'une ou l'autre de ces déterminations. — Ces exemples sont excellents pour réfuter la thèse empiriste, qu'ils devraient établir, et pour dégager l'originalité de l'idée. Car tant que je ne fais que représenter un cheval individuel, j'imagine, et je ne pense point ; je ne pense que si cette représentation me suggère autre chose qu'elle-même, c'est-à-dire tout ce que je sais par ailleurs des chevaux ; et l'idée du cheval n'est pas autre chose. De même, le géomètre ne pense pas le triangle qu'il voit au tableau ; mais, à son occasion, conçoit tout ce qu'il sait des triangles : c'est pourquoi le triangle dessiné lui suggère des idées qu'il ne suggérera point à un chien ou à un ignorant, lesquels s'en font cependant la même représentation.
2. Taine a cru pouvoir corriger l'empirisme tout en maintenant son principe. 11 dit que le cheval vu évoque d'autres chevaux semblables ; il est leur substitut ; grâce à quoi l'idée générale reste toujours réductible à des images. — Mais il se trompe encore. D'abord, en fait, nous n'avons pas, quand nous pensons une idée générale, le sentiment de la voir* exploser ainsi en constellations de représentations semblables ; je ne vois point im défilé de chevaux quand Buffon me dit que « le cheval est la plus noble conquête de l'homme ». De plus, cette évocation d'individus semblables ne serait pas encore une idée. Mon imagination y trouverait sa nourriture ; ma pensée point. Il n'y a
idée que par l'évocation intellectuelle de savoirs indéfiniment applicables à tous les chevaux connus et inconnus. Ces savoirs sont le sens que j'ajoute à ma représentation d'un cheval. 3. L'erreur de l'empirisme se voit mieux encore si on analyse, au lieu d'idées à.'' objets sensoriels, connue les idées de cheval et de triangle, oii la confasion entre imagination et conception est encore possible, des idées à objets nettement intellectuels, comme sont les concepts logiques les plus abstraits. Que peut-on bien représenter en pensant des nombres inexpérimentables comme les billions et les trillions, ou des figiu'es inexpérimentables comme le chiliogone, ou enfin des intelligibles comme les concepts d'essence, d'espèce, de classe, d'ordre, d'être, de néant, de nuance, de rapport, d'absolu, d'idée, etc. f Evidemment tout le contenu de ces concepts revient à leur sens. Or ce sens ne se représente point.
n. L idée n'est pas une représentation. — 1. Cependant l'on appelle souvent les idées des représentations intellectuelles. Mais cette expression, popularisée par les empiiiste.s, est fautive ; à moins qu'on entende par là une représentation imaginative, (jui ne pourrait être que de nature sensorielle. Toute représentation est forcément sensorielle. Et toute idée bien faite, bien dégagée des images, est ii-réprésentable. C'est, avons-nous dit, le sens des images, ou des mots. Ce sens se conçoit, et ne s'imagine point. Il se résout en savoirs, c'est-à-dire fiinalement en actes de connaissance originaux, aussi certains que difficiles à dégager. Ce sont par excellence des « états transitifs », ceux que l'empirisme nie, par volonté de ne reconnaître que les « états substantifs ». Le cheval en général, le triangle en général, etc., se pensent parce qu'ils ne se représentant pas, et dans la mesure où ils ne se repré.sentent pas.
2. Cette différence entre l'idée et la représentation a été bien mise en lumière par ime expérimentation psychologique, instituée par un empiriste, par Eibot. Il fit une enquête où il priait ses sujets de lui noter ce qu'ils avaient dans l'esprit (c'est donc bien notre problème) en lisant des mots abstraits comme justice, raison, animal, rapport, etc. Katurollement les réponses fiu-ent très divergentes. Chez les ims la justice évoqua une statue; chez d'autres, les balances qui en sont l'emblème, etc. ; chez d'autres elle n'évoqua rien du tout. L'empirisme pourrait être tenté de triompher de ces évocations-là : il aurait tort. Car les réponses sont faites comme si la question avait été posée à
L'IDÉli 385
l'iiïiagmation, qui a fourni ses images. Mais, dès qu'elles sont posées à la pensée, celle-ci ne peut plus répondre que par des définitions, où se trouvent erplicitées des idées. Aussi Eibot conclut-il que l'expérience force à reconnaître un « inconscient mental )Ç qui n'est que le savoir intellectuel dont nous parlions.
3. Toutes ces conclusions sont enfin confirmées par Vindifférence de Vidée à son imagerie. L'aveugle a sensiblement la même idée du cheval (moins riche toutefois) que le clairvoyant ; et il a tout à fait le même concept de triangle, ce qui lui permet d'avoir la même géométrie. H représente autrement, et il conçoit de même ; précisément parce que sa pensée est indépendante de la représentation à laquelle elle s'appuie.
Ainsi donc, au rebours de l'empirisme, il faut opposer l'idée à la représentation. On pense à l'occasion des représentations, mais on ne pense qu'à mesm^e qu'on s'en dégage, et que la pensée arrive à se suffire à elle-même dans des idées de plus en plus abstraites. Pensée et représentation sont en raison inverse. Au début de la vie, et dans les premiers cas de pensée concrète, la représentation est presque tout ; dans la pensée abstraite, elle n'est presque plus rien ; elle tend à s'éliminer comme gênante. Les enfants pensent difficilement, parce qu'ils représentent trop, et qu'à chaque instant ils perdent le fil des idées pour suivre le fil des images. L'imagination risque toujours d'encombrer la pensée et de l'interrompre. L'idéal de la pensée pure serait donc la pensée sans images. — Cet idéal est-il possible ?
m. Pense-t-on sans images? — On le pourrait si l'idée avait sa subsistance propre. Platon l'a cru ; c'est pourquoi il a ramené la conception à une vision intellectuelle. Aristote l'a nié; il a dérivé toutes nos idées de Texpérience ; et de sa part dire qu' « on ne pense pas sans images » revient à dire qu'on ne pense que sur expériences. Il est impossible de lui donner tort.
La pensée concrète, d'abord, est nécessairement une pensée sur représentations. C'est une pensée intuitive, au sens précis que nous avons donné à ce mot |p. 338). On la rencontre, en particulier, dans la fiensée sans mots (p. 328), qui est par excellence une pensée sur images.
D'autre part, la pensée abstraite gagne toujours à s'accompagner d'images. C'est pourquoi le géomètre aime à penser sur des figures. C'est même une grande infériorité pour le moraliste, pour le psychologue et pour le métaphysicien, de ne pouvoir le faire, et de manquer de cet accompagnement perpétuel d'illustrations sensibles. Us y suppléent comme ils peuvent, en multipliant des exemples où les idées reprennent corps et vie, et se retrempent dans les intuitions sensorielles dont l'abstraction les a dégagées. Elles continuent à se référer à des représentations, qui leur servent de support et de point d'attache.
C'est pourquoi l'idée se fixe d'abord sur l'image dont elle est née. A
mesure quelle s'enrichit de nouveaux savoirs, ces sabirs s'y fixent avec elle ; faule de quoi ils s'éparpilleraient et s'évanouiraient sans retour, Tout ce que l'esprit peut faire de mieux est de bien choisir et sélectionner ses images porte-idées. Ce sont les imagos verbales, les mots, qui obtiennent ici la préférence : car c'est avec les mois que nous pensons le plus commodément. Mais c'est là toujours penser avec des images. Et ainsi se trouve encore justifiée la loi d'Aristote.
§ 2. — L'iDKK RT LE MOT
1. Les services que le mot rend à 1 idée. — 1. U la fœe. On sait déjà combien rapidement s'évanouissent les idées qu'on néglige d'écrire; a fortiori celles qui ne se parlent pas, et ne s'attachent point à un mot. D'où le besoin naturel des savants d'inventer des mots nouveaux pour les idées nouvelles, et d'avoir des termes techniques pour leurs idées techniques. Laissée à son inconsistance naturelle, toute idée ne peut que s'évaporer ; associée à un mot, elle l'emplit de son sens, et s'y trouve en sécurité coimue dans une forteresse, selon l'expression d'Hamilton. Aussi tout dictionnaire est-il un conservatoire d'idées. D'où la justesse de ces formules : « toute langue est une psychologie pétrifiée » ; « la langue d'un peuple est le miroir de ses idées » ; « apprendre une langue nouvelle, c'est acquérir une âme nouvelle V. etc.
2. Il la rend maniable. D'elle-même l'idée échapperait à la Volonté, qui ne manie que des mécanismes moteurs, et l'idée n'en est pas un. Or nous voulons penser volontairement. D'où l'utilité de nous mettre en main nos idées, en les incorporant aux habitudes motrices et musculaires que sont les mots. Maniant ceux-ci, nous manions celles-là ; nous pouvons diriger le cours de notre pensée par là que nous pouvons diriger le cours de notre parole, surtout de notre parole extérieure.
3. Il la rend communicahU. L'idée, comme tout état de couscience, est essentiellement incommunicable. Mais le mot se communique, dès lors qu'il se prononce et s'entend au dehors. H a un corps physique, et se meut dans l'espace. H est donc l'instrument idéal de l'extériorisation de la pensée. Il suffit. pour cela, qu'à son point de départ, et à son point d'arrivée. il soit associé aux mêmes idées. Entre ces deux termes, il n'est rien qu'un phénomène \'ibratoire, un jlntus rocis. Il est en quelque sorte comme un vêtement dont nous habillons nos idées, et que nous communiquons à autrui pour qu'il en habille de semblables idées.
4. Quant à la nature de l'association qui unit le mot et l'idée, elle est assez délicate à déterminer, en raison de la différence de nntiire qui existe entre ces deux termes. Cest évidemment une association simultanée, c'est-à-dire telle que les deux éléments réunis ne fassent qu'un seul tout conscientiel. Mais dans cet unique état de conscience, l'on voit que l'idée se dissimule autant que le mot s'accuse. Elle semble n'exister qu'à l'état virtuel et implicite. C est pourquoi il nous est souvent si difficile d'expliciter tout le sens de nos mots, toute la richesse de l'idée qui s'y est fixée. D'autre part, nous avons beaucoup plus d'idées que de mots, comme en témoigne à lui seul le phénomène du polysémantisme, des mots qui ont plusieurs sens, ce qui est presque la règle pour les termes empiriques. Et enfin nous créons plus vite des idées que des mots. Le rôle du mot par rapporta l'idée, dans leur association, semble donc bien être celui d'un simple point d'attache, d'une occasion à penser. On ne passe pas du mot à l'idée comme on passe d'une image à une image, mais comme on passe d'une perception sensorielle à un acte intellectuel!
II. Supériorité du mot sur l'image. — On voit tout de suite quels avantages il y avait à préférer le mot à l'image comme porte-idées. — 1. La pensées sur images est en quelque sorte une pensée idéographique ; elle est aussi incommode que l'écriture idéographique (p. ). L'image ne saurait servir de point d'attache qu'à l'idée qui est née d'elle. En ce sens, on voit encore les idées d'objets sensibles portées par une représentation de ces objets, l'idée d'homme par une image d'homme, etc. Mais où sera limage de nos idées d'objets intellectuels, l'image du rapport, de la quantité, de la loi, de la cause, de l'être, etc.? A ces idées détachées de toute représentation, et qui sont les plus nombreuses, il faut nécessairement un support artificiel ; il faut le mot. — 2. De plus, même là où elle est possible, la pensée sur images est compromise par les images elles-mêmes. Celles-ci tendent à se faire percevoir pour ellesmêmes, et à étouffer d'autant les idées : elles font imaginer au lieu de faire penser. Elles substituent leurs propres associations, soit sensorielles, soit affectives, aux liaisons logiques des idées ; elles ne peuvent qu'apporter des perturbations perpétuelles dans le discours, et engendrer des distractions indéfinies. Au contraire, le mot est de lui-mémo pauvre et dénué d'intérêt ; il n'a à peu près aucune affinité associative personnelle, ce qui lui permet de se pénétrer des affinités logiques de son idée. Son insignifiance naturelle fait son aptitude aux significations intellectuelles. Il vaudra toujours mieux penser l'idée d'homme avec le mot homme qu'avec une image d'homme. — 3. Enfin l'image est presque aussi fugitive et instable que l'idée; elle échappe comme elle à l'emprise de la volonté; et, comme elle encore, elle est incommunicable. C'est pourquoi elle aussi gagne à se fixer, à se faire manier et communiquer dans le mot, qui lui rend les mêmes services qu'à l'idée.
III. Distinction du mot et de l'idée. — Elle est plus évidente encore que la distinction de l'idée et de l'image. — 1. Le mot n'est qu'un signe, et rien n'est plus frappant que l'opposition entre sa pauvreté sensorielle et sa richesse intellectuelle. Toute sa valeur revient à suggérer une idée qu'il n'est point,
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et qu'il se borne à mettre à notre disposition. — 2. De là Vimiifp''rence de la pensée aux mots, plus grande encore que son indifférence aux images. Car nous pensons également bien les mêmes idées avec des mots différents, mais synonymes ; ou encore avec les mêmes mots, perçus à volonté comme images visuelles, comme images auditives, ou comme images motrices. En outre nous avons V « expérience cruciale » des mêmes idées pensées avec les mots de langues différentes ; l'idée de l'homme ne change point pour s'exprimer avec les mots anthropos, hoino, man, homme, etc. — 3. Enfin, la suite des mots dans le discours revient toute entière à la pensée et à son déterminisme logique ; ils ne s'associent même pas, on les lie.
Le nominalisme. — Toutes ces considérations ne peuvent que rendre étrange la prétention de l'empirisme, se faisant ici nominalisme. de réduire l'idée au mot, et par delà à la sensation. Ses arguments ne peuvent procéder que d'une vue superficielle et dune analyse insuffisante des faits. — 1. « Une science nest qu'une langue bien faite », dit Condillac. Et rien n'est plus juste. Mais elle est faite, et par l'esprit associant des idées aux. mots ; et elle n'est bien faite que si on leur associe des idées bien faites, des concepts qui les emplissent desavoirs exacts, et leur communiquent leurs liaisons logiques. — 2. « Une idée abstraite et générale, dit Taine, est un nom, rien qu'un nom » ; mais il est bientôt obligé de corriger sa thèse nominaliste en ajoutant : « le nom significatif et compris d'une série de faits semblables ou dune classe d'individus semblables, ordinairement accompagné par la représentation sensible, mais vague, de quelqu'un de ces faits ou individus ». Par cet aveu, le nominalisme se suicide ; car tout ce qui est signification et compréhension revient b l'idée en tant que distincte du mot, et aux opérations actives de l'esprit. Que si la représentation sensible ne l'accompagne qu" « ordinairement», c'est donc que la pensée peut s'en passer. En fait, elle s'en passe bien plus souvent que ne le dit Taine. Je puis lire et comprendre une phrase comme celle-ci : « Alexandre fit peindre Bucéphale par .\ pelle », sans évoquer les images d'Alexandre, de Bucéphale, d'Apelle. de son chevalet et de ses pinceaux, etc. ; il me suffit de donner un sens aux mots, qui signifient cependant ici des idées individuelles d'êtres sensoriels. A fortiori en est-il ainsi de la conception des idées logiques. Un métaphysicien pensera des heures sans évoquer la moindre image, et il n'en pensera que mieux. Ses idées ont définitivement troqué leurs attaches naturelles avec les représentations dont elles sont issues, pour leur attache artificielle avec les mots.
La simple distinction entre le mol et sonsens ruinera donc toujours l<» nominalisme.
IV. Comment ou pense les mots. Leurs dangers — Une dernière tliese nominaliste consista à dire que « le mot est 1p> substitut de Tidéc ». Ce n'est pas là son rôle, c'est son danger.
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1. Le mot ti'est pas le substitut, mais Vassocié de Vidée ; il ne peut rien sans elle. Alors même que l'on parait ne penser que des mots, l'on pense encore des idées, pom- peu que ces mots aient gardé quelque sens ; car toujours c'est quelque idée plus ou moins implicite que l'on perçoit en eux, et qui oriente le mouvement de la pensée. On a dit que le mot est le papier monnaie de la pensée, un billet de banque permettant d'opérer sans avoir à manier l'or des idées. Il n'en est rien ; il faut que l'or soit là ; on ne pense qu'argent comptant. On a dit également que toute pensée est plus ou moins algébrique, qu'on pense avec les mots comme le mathématicien avec ses signes. Mais celui-ci encore n'opère qu'avec le sens de ces signes, avec des concepts mathématiques. Ces deux comparaisons sont donc fausses si on veut leur faire dire que nous pensons sans idées et rien qu'avec des mots. Elles sont justes, toutefois, si ou veut leur faire dii-e que la pensée n'a pas à expliciter tout le contenu de ses idées, à réaliser tout leur sens. Mais toujours quelque sens est nécessaire, et même le plus de sens possible. Sinon on tombe dans les dangers du psittacisme ou du formalisme.
2. Le psittacisme vérifie à la lettre la formule du mot substitut de l'idée; il consiste à parler sans penser. Encore est-il difficile à réaliser pleinement ; il n'est intégral que chez les perroquets. Mais il y a un demi -psittacisme, qui consiste à penser les mots sans leur attribuer d'autre sens que celui que leur assigne leur place dans le discours, à transformer leurs idées réelles en idées verbales. C'est ce qui arrive en gTand aux « moulins à paroles », et en petit à ceux qui se laissent trop aller au mécanisme verbal, aux « clichés ». C'est donc ce oui nous arrive plus ou moins à nous tous, quand nous cessons de penser avec énergie et application.
3. Le formalisme est un danger analogue. Il consiste à user des mots sans arriver à réaliser lem' contenu, à « prendi-e la paille des mots pour le grain des choses » (Leibnitz). Tous les réquisitoires classiques contre la logique et contre les idées abstraites sont surtout des réquisitoires contre le formalisme. Il n'est pas l'abus des idées abstraites, mais l'abus des mots abstraits, vidés des idées abstraites. Il n'est pas l'abus de la logique, dont on ne saurait abuser, mais la substitution de liaisons verbales mécaniques aux liaisons vi-aiment logiques, ce qui donne des sophismes singeant des raisoimements authentiques. — Le formalisme est, lui aussi, un danger naturel, et à grand'peine évitable. Il est le fait siu'tout de ceux qui sont exposés à la véiu'in-
,7„ COURS DK P.SYCHOI.OGIE
tion cUs .aands mots qu'ils ne comprennent pas, de« termes en isme en partioiilier : idéalisme, socialisme, eapitalisme, etc.
Les mois ressemblent aux vases :
Les plus beaux sont les moins remplis.
II n'est que de les remplir, et de réaliser lem- contenu. Car les mêmes mots abstraits servent, à sens plein, aux penseurs com. pétents, et, à sens vide, aux primaii-es et aux declamateur. qui les gorgent souvent, à défaut d'idées, de leurs amours et
^^tTo remède commun au psittacisme et au formalisme ne peut donc être que la réalisation des idées. Il faut^maintemr ou rétablir, l'association entre le mot et son sens. Pour cela, il faut revenir sans cesse au mécanisme de la formation de. idées ; car on ne les conserve que comme on les acquiert. 11 faut définir U . mots, c'est-à-dire retrouver leurs idées. Il faut retrempe ces idées dans les représentations dont elles sont abstraites les rafraîchir dans des exemples et dans des intuitions. Bref, il
au pratiquer sans cesse le reto^ir du mot à l'idée et de 1 idée à l'expérience. Travail qui ne saurait jamais être considère comme accompU une fois pom- toute. : la pensée doit toujours
se tenir en liaison avec l'expérience de laquelle et pour laquelle
elle est née.