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CHAPITRE XIX

Article I. — Le jugement explicite.

I. Définitions. — Les grammairiens définissent la proxjosition l'expression d'un jugement. Elle se compose d'au moins trois éléments, un sujet^ un attribut, et le verbe qui établit un rapport entre ce sujet et cet attribut. Exemple : la neige est blanche. Les logiciens reformulent cette analyse en disant que sujet et attribut sont des termes, et que le verbe n'est que l'expression d'un rapport de convenance ou de disconvenance entre ces termes. Les psychologues définissent enfin le sujet et l'attribut du grammairien, et les termes du logicien, par des idées ou concepts, et leur rapport par une opération de synthèse ou de combinaison. En outre, ils remarquent que tout jugement implique, en plus de cette opération de synthèse, une opération concomitante, qui est V affirmation de sa valeur objective. Juger, ce n'est pas seulement lier des concepts, c'est encore affirmer comme certain qu'ils correspondent à la réalité, et que le rapport qu'on établit entre eux correspond lui aussi à la réalité. Ainsi, psychologiquement, tout jugement enveloppe 1. une opération intellectuelle de liaison, et 2. une opération de croyance. — Xous réservons pom* un chapitre ultérieur l'analyse de la croyance.

Le jugement que définissent successivement, chacun à son point de vue, le grammairien, le logicien et le psychologue, est le jugement explicite, le jugement parlé, considéré en luimême et indépendamment des opérations antérieures qui ont dégagé les idées et leur rapport. C'est exclusivement pour ce jugement explicite et discursif qu'ont été établies les théories classiques du jugement.

n. Théories empiristes. — L'empirisme se sent obligé à

ramener le jugement, comme toute pensée, à la sensation ou à l'association.

1. Pom- le sensualisme, « juger c'est sentir ». Helvétius, d'Holbach, etc., et tous les « philosophes » du xvnie siècle n'ont cessé de répéter cette formule, dont Condillac a donné l'explication. Tout jugement se réduit, selon lui, à une comparaison ; toute comparaison à une double attention ; et toute attention à une sensation prédominante. Donc le jugement n'est que le rapprochement de deux sensations.

Cette doctrine simpliste supprime le problème plus qu'elle ne le résout. — 1. Le sensualisme ne voit dans le jugement que ses termes ; il escamote donc le rapport, qui est ici l'essentiel. — 2. Il ramène indûment ces termes à des sensations ; ce sont des idées, et nous avons vu que les idées sont tout autre chose que des sensations. Quelles peuvent bien être, d'ailleurs, les sensations comparées quand je juge que « la justice est une vertu » ou que H le relatif est le contraire de l'absolu »? — 3. Deux sensations iuxtaposées ne seront enfin jamais que deux sensations isolées : pour les réunir, il faut faire appel à une synthèse, c'est-à-dire dépasser le sensualisme. Sa comparaison n'est qu'une pseudocomparaison, comme son attention n'est qu'une pseudo-attention (p. 76).

2. Pour l'associationnisme, juger, c'est associer. Il a bien compris rinsuffisance du sensualisme, et la nécessité de la synthèse; nul n'a dégagé ce point comme Hume. Mais cette synthèse il ne la demande pas à un esprit synthétisant, il pense la trouver dans l'association. Quand je juge que la neige est blanche, je ne fais qu'associer les représentations de neige et de blancheur. Et ainsi tout jugement n'est que l'évocation d'un attribut par son sujet; évocation automatique, dont l'habitude suffit à rendre compte (p. 239).

L'associationnisme laisse encore échapper l'essentiel du problème. — 1. Associer n'est pas juger ; sinon, nous jugerions aussi souvent que nous associons, ce qui est contraire aux faits. Toute rêverie est une suite indéfinie d'associations, et ne comporte point de jugements ; elle cesse dès que l'on juge et pense. — 2. La synthèse associative n'est qu'une pseudo-synthèse. Elle peut engendrer deux perceptions successives d'images évoquées à la suite l'une de l'autre, non la perception imique de ces deux images confrontées et « rapportées » Tune à l'autre. Il n'y a synthèse véritable c^ue par cette pcr(;eption unique, c'est-à-dire par l'acte de l'esprit liant le sujet et l'attribut avec un rapport distinct

d'eux. — 3. Cependant, l'on est exposé à confondre association et jugement, a. D'abord parce qu'il y a souvent une association à la base du jugement. Ainsi César évoquera Alexandre dans mon esprit, après quoi je jugerai l'un plus grand que l'autre. Mais alors je passe d'une fonction Imaginative à une opération inteUectueUe. &. En second lieu, l'association a fréquemment les mêmes effets pratiques que le jugement. Un animal voit un nuage noir et se met à l'abri ; le nuage suffit à suggérer l'image de la pluie, et à déterminer les mouvements pour s'en garer. Un homme voit le nuage, juge qu'il va pleuvoir, et se met également à l'abri. (Il peut même ne pas juger du tout, et agir par pure association, tout comme l'animal.) Mais cette identité d'effets pratiques ne permet pas de conclure à l'identité de nature des deux processus psychiques. — 4. Du reste, la confusion n'est possible que dans les exemples pris aux représentations inférieures. Dès qu'on en vient à la pensée abstraite, l'insuffisance de l'associa tionisme éclate à l'égal de celle du ' sensualisme. Où est l'association d'images qui me fait dii'e que le relatif est le contraire de l'absolu, que deux et deux font quatre, etc. % Et ainsi de tous nos jugements empiriques, scientifiques et philosophiques. Eien ici ne peut se faire sans opérations intellectuelles.

m. Originalité psychologique du jugement. — H faut donc consentii' à voir dans tout jugement une opération originale de liaison ; et, puisqu'il s'agit ici du jugement explicite, de liaison d'idées ou de concepts. C'est pourquoi le jugement sera toujours im bon critérium de l'activité intellectuelle et de la iJrésence de l'esprit. J.-J. Eousseau a raison de dire, en réfutant le sensualisme : « A mon a\is, la caractéristique de l'être intelligent, c'est de donner im sens à ce mot est ». Et Max Muller a également raison de voir dans le jugement « le Eubicon qui sépare l'animalité de l'humanité ». C'est pourquoi encore le verbe est l'âme du langage humain. Il n'est même pas besoin qu'il soit articulé : de simples mots comme « voilà », ou encore « oui » et « non », sont des jugements, et sont en même temps des propositions abrégées, parce qu'ils affirment intentionnellement quelque chose de quelque chose. Selon les linguistes, la phrase est la première donnée du langage, dont une élaboration ultérieure a désarticulé le sujet et l'attribut, puis leurs divers compléments. Le verbe en est le centre, avec son intention d'exprimer uu rapport pensé.

374 COURS Dli PSYCHOLOGIE

l'our faciliter leirs analyses, les logiciens sont convenus de distinguer entre le verbe logique qu'est le verbe être, et les verbes empiriques que sont tous les autres verbes. Le verbe être exprime simplement l'identification du sujet et de l'attribut. Sa fonction est purement logique; il n'est qu'une « copule » [copula. liaison]. Il manque souvent dans les langues primitives, et même dans des langues déjà élaborées comme l'égyptien, l'hébreu, l'assjrien. etc.. qui n'ont pas encore explicité la liaison, et l'expriment synthétiquement par la simple disposition des mots : « Dieu bon » y signifie « Dieu est bon ». C'est ainsi qu'il a fallu un long progrès pour différencier le verbe logique « être » du verbe empirique « exister ». Les verbes empiriques sont donc à considérer comme des concepts de rapports, et conséquemment comme des attributs; o Pierre frappe Paul » équivaut logiquement à « Pierre est frappant Paul », frapper étant le concept de l'action attribuée à Pierre. Cette fiction est atout le moins excellente pour dégager l'essence du jugement dans le discours, qui est toujours délier des idées.

rv. Tout jugement présuppose une analyse. — Si le jugement est une synthèse d'idées, il présuppose l'analyse de l'expérience qu'il exprime avec elles. Cette expérience est par elle-même une première synthèse plus ou moins confuse. Ma perception de la neige blanche est indivise ; il faut que je la décompose pour y discerner les points de vue de neige et de blancheur, et pour les signifier dans les idées correspondantes. De même ma perception d'une douleur est également indivise ; mais j'y dissocie instantanément celui qui souffre et sa souffrance. Tout jugement est donc une recomposition faisant suite à une décomposition préalable. Son processus intégral comporte 1. la synthèse de la perception ; 2. l'analyse de ses éléments et leur expression par des concepts ; 3. la synthèse nouvelle de ces concepts liés dans le jugement final. Ainsi, psychologiquement parlant, tout jugement est à la fois analytique et synthétique ; il ne fait que dégager du sujet l'attribut qu'il lui restitue en le lui reliant K

V. Rôle du jugement. Vérité et erreur. — Nous ne jugeons pas pour le plaisir de lier des concepts, mais pour leur faire

d. La distinction des jugements analytiques et des jugements synthétiques est donc uniquement une distinction logique. Selon Kant. il y a jugement analityquequandl'attribut est extrait du sujet, c'est-à-dire do son essence. E\.. : tous les corps sont étendus ; car on ne peut concevoir un corps où l'otendue ne fasse pas p;irlii.' de son essence. Il y a au contraire jugement synthétique quand l'attribut est ajouté au sujet, c'est-à-dire que l'expérience seule montre le rapport qu'il supporte avec lui. Ex. : ce corps est blanc: car sa blancheur luies^ accidentelle et ne saurait faire partie de son essence. Cela nempèche pas que cette blancheur a été donnée dan$> une perceptinn dont la dû dégager une analyse. P8ychologi(]uement done., ce jugement synlliélique est aussi analytique que les autres.

signifier des objets réels, et des rapports réels entre ces objets. Le jugement n'est utile que dans la mesure où il seconde l'action ; car pour bien agir, il faut bien juger, et penser les choses telles qu'elles sont. De là deux conséquences remarquables ;

1. Le jugement vise à Vohjectivité . — Notre intention est qu'il fasse connaître des rapports objectifs entre des termes objectifs. Il tend par là à négliger sa propre subjectivité, qui est réelle, pom* s'en tenir à l'objectivité de son contenu. On a fait remarquer que quand je dis « la neige est blanche », je n'exprime que la moitié de mon expérience ; je devrais dire « je vois, ou je juge, que la neige est blanche ». Je néglige de le faire, parce que ce qui m'intéresse dans mon jugement ce n'est pas mon activité, mais son objet, ce n'est pas la cognitio, c'est le eognitum. C'est pourquoi tous nos jugements explicites prennent normalement la forme impersonnelle, et n'expriment que les choses, indépendamment du mécanisme subjectif de leur connaissance. Libre à la critique de rétablir ce mécanisme dans ses analyses ; elle n'empêchera pas que le jugement naturel la néglige, et vise exclusivement à l'objectivité.

2. Il vise à la vérité, précisément parce qu'il vise à l'objectivité. La vérité se trouve dans la correspondance entre les idées et leurs objets, et entre le rapport pensé et le rapport réel de ces objets. Les idées et les rapports que nous pensons n'ont de valeur que grâce à cette correspondance. En cela consiste la fonction biologique du jugement, qui serait inutile s'il se désintéressait de sa vérité. Et c'est parce qu'il veut être utile qu'il s'accompagne constamment de croyance, c'est-à-dire d'affirmation de sa vérité.

3. G^est donc avec le jugement qu^ apparaît pour la première fois le point de vue de vérité et d'erreur, parce que c'est avec lui qu'apparaît pour la première fois la référence de la pensée à un objet réel ; et il n'y a de vérité et d'erreur possibles que dans cette référence. Déjà nous avons dû dire, à propos des erreurs des sens, que les sensations ne sont ni vraies ni fausses, mais qu'elles le deviennent quand on les réfère à un objet extérieur, auquel elles se trouvent correspondre ou ne correspondre pas, c'est-àdire quand elles deviennent les termes d'un jugement de perception. Ainsi faut-il dire encore que les idées elles-mêmes ne sont ni vraies ni fausses, antérieurement au jugement ; tout au plus peuvent-elles être bien ou mal faites. Elles aussi ne deviennent vi-aies ou fausses que par rapport aux objets réels que le jugement leur fait exprimer. Enfin le rapport même que le

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jugement établit entre elles, peut être \'Tai ou faux selon que les objets le comportent ou ne le comportent pas. Aristote a donc eu raison de dire que « la vérité et l'erreur gisent dans la liaison », et de les réserver au jugement.

\I. Classification des jugements. — La plupart des classifications des jugements sont établies du point de vue logique des propositions. C'est donc en logique que nous aurons à en parler. Psychologiquement, nous n'avons à signaler ici que la distinction 1. des jugements généraux, particuliers et singuliers, et celle 2. des jugements explicites et implicites.

1. Jugements généraux, particuliers et singuliers. — Cette distinction se fonde sur le mécanisme ordinaire du jugement, qui est celui d'une « suhsotnption », selon le nom exact que lui ont donné les logiciens (suhsumer, faire entrer dedans, ou dessous). Le sujet et l'attribut sont deux idées confrontées et rapportées l'ime à l'autre selon leur généralité. Par exemple, en disant que la neige est blanche, je fais entrer, ou subsume, la neige dans la catégorie des objets blancs. Tout jugement utilise ainsi quelque classification d'idées, ce qui permet d'établir entre elles des rapports d'inclusion ou d'exclusion. En ce sens, juger, c'est réellement classer.

îSi je dis que tous les hommes sont mortels, je fais un jugement général, parce que le sujet homme est pris dans toute l'extension de sa généralité. Si je dis que quelques hommes sont mortels, je fais un jugement particulier, parce que le sujet n'est pris que dans une partie de son extension. Si je dis enfin que cet homme est mortel, je fais un jugement singulier, parce que l'extension du sujet est réduite au seul cas de ^indi^idu désigné. Psychologiquement, le jugement singulier n'est qu'im cas du jugement particulier. — Ainsi donc, c'est toujours la mesure de l'extension du sujet qui fournit les points de atic de généralité, (le particularité et de singularité dans les jugements. Et c'est l'extension de l'attribut qui fournit le cadre de la subsomption. Tout se ramène au jeu de la généralité des idées, telle que nous l'avons définie psychologiquement plus haut.

2. Jugements implicites et explicites. — Cette distinction est celle des jugements formulés et des jugements inarticulés. Nous venons d'analyser les jugements exi)licites. Passons maintenant aux jugements implicitciô.

LE JlGliMENT 377

Article II. — Le jugement implicite

H s'en faut, en effet, que la doctrine du jugement, telle que nous venons de l'établir, soit complète, et épuise le jeu de l'activité intellectuelle pensant des rapports. Elle ne détermine que la place du jugement dans le discours, dans la pensée s'exprimant, extériem'ement ou intérieurement, par des idées filées une à une. Mais nous avons vu que cette pensée explicite présuppose une pensée implicite et intuitive, antérieure au discours, et même aux idées (p. 338). Or cette pensée primitive est faite surtout de perceptions de rapports. De là l'importance des jugements implicites et intuitifs, à côté des jugements explicites et discursifs. Ce sont, en quelque sorte, des jugements sen tis, à mettre en évidence à côté des jugements parlés.

Relevons quelques-unes de leurs manifestations.

I. Jugements implicites dans les perceptions. — Nous avons dû dire que la perception est toute pénétrée d'intelligence. Elle l'est déjà du fait que bien souvent elle incorpore des idées en même temps que des images aux sensations, pour en constituer les objets perçus (p. 281). Elle l'est plus encore du fait que de multiples jugements, et même des raisonnements, s'exercent demblée sur ces objets. « Je me promène seul à travers champs, et je m'arrête une seconde au bord d'un fossé plein d'eau que je dois franchir; j'en apprécie la largeur, je mesure mon effort, et j'arrive sans encombre sur l'autre bord. Je joue au billard et, en silence, je calcule la direction et la force de l'impulsion que je vais donner à ma boule. Professeur, je corrige des copies d'élèves et je les classe d'après un ordre que je crois juste. Ces opérations, à n'en pas douter, impliquent, non pas un acte, mais une série d'actes silencieux, de jugements » Ruyssen\ Toute perception s'accompagne d'appréciations de grandeurs, de formes, de distances, etc. ; tout souvenir se localise par des appréciations de temps : toute action exige quelque appréciation de ses conditions, de la fin poursuivie et des moyens emploj'és, etc. Toutes ces appréciations i-apides et inarticulées sont des jugements, qu'on ne peut définir que comme des perceptions de rapports concrets, encore engagés dans les représentations sensibles, dont ils semblent partager le sort et la nature. C'est pourquoi on a le sentiment de les sentir comme on sent leurs objets. On croit voir d'un même acte Pierre et Paul, et Pierre plus grand que Paul ; cependant autre chose est la vision des deux hommes, autre chose la comparaison de leurs tailles. Celle-ci est une pure opération intellectuelle.

Jugements implicites encore que toutes les perceptions immédiates des rapports d'identité, de ressemblance, de différence, de causalité, de finalilé, etc., qui nous font penser à même, et tout de suite intellectuellement, nos représentations. Car nous percevons concrètement ces rapports avant de les penser abstraitement. Nous ne pourrons même les penser abstraitement qu'après les avoir au préalable pensés concrète-

ment. Eux aussi auront à se dégager de l'expérience primitive pour être pensés dans des idées (p. 414).

II. Jugements implicites dans la pensée. — De tons les jugements implicites et intuilil's, les plus romariiuahles sont peut-être les jugements de valeur, les jugements critiques qui accompagnent l'exercice ordinaire de la pensée. Ce sont les moins faciles u analyser, quoique leur intervention soit incontestable. — .Nous le? avons déjà signalés dans la vie intérieure en v soulignant la fonction de contrôle ^p. 33:< . Tout le monde a conscience de porter inlassablement des actes d'appréciation sur ses gestes, sur ses paroles, sur ses idées, sur le détail de son discour.s intérieur ; et plus encore conscience de se juger lui-même quand il se soumet à quelque examen de conscience. Tout cela se fait sans discours, sans idées. Comme nous nous jugeons, nous jugeons les autres, et même plus volontiers encore : nous ne cessons de prendre leur mesure et d'apprécier leurs personnes et leurs actes. — Jugements intuitifs également que toutes nos impressions indéfinissables de beauté, de bonté, d'utilité, de convenance', de ridicule, de sincérité, de moralité, etc., et en général toutes nos impressions eslholiques, morales, etc. — Jugements intuitifs encore que nos discernements du vrai et du faux, du probable et de l'indéfinité de ses degrés. Toutes nos croyances et toutes nos certitudes pratiques ont à leur base une multitude d'appréciations, qui ne sont que des opérations intellectuelles élémentaires, souvent à peine ébauchées, dont nous serions souvent bien en peine de nous rendre raison à nous-mêmes, et a fortiori de les détailler aux autres. Toutes sortes de virevoltes de l'esprit, soupesant des probal»ililés. y tiennent place ; et généralement nous ne pouvons exprimer qu'une conclusion dont les prémisses restent éternellement inanalysées. — Jugements intuitifs enfin que ceux qui accompagnent nos délibérations, et qui se prolongent si longtemps sans s'articuler avant que nous arrivions à une décision.

Tous ces jugements critiques ne sont définissables que comme des Rf^t^s de I esprit percevant des rapports, si difficile qu'il soit souvent d'assigner et ces actes et ces rapports.

m. Rapports des jugements explicites et des jugements implicites. — Il convient donc de subordonner psychologiquement les jugements explicites aux jugenit-nts implicites, et l'expression discursive des rapports à leur perception immédiate, tout comme nous avons dii subordonner la pensée explicite et :tl).<traite à la pensée implicite et concrète.

<'('la nous mène à compléter la doctrine du jugement explicite sur un point. Xous avons dit qu'il pré.supposait l'analyse d'une perception, et avons donné l'exemple de la perce])tion purement sensorielle de la neige blanche. Il faut ajouter maintenant que cette perception est souvent une perception de rapl)ort.s, c'e.st-à-dire un jugement intuitif. Le jugement discursif tioit l'analyser, lui au>;si, pour l'exprimer et le (h'composer instan- 1 anéraent pour le recomposer en concept-^ lié-*. C'est ce qui arrive

cliaque fois que nous exprimons nos appréciations, qui ont toujours été senties synthétiquement avant d'être formulées analytiquement.

Ainsi le jugement intuitif a-t-il une antériorité constante sur le jugement discursif. On peut même dire que nous n'exprimons et ne pensons celui-ci, que pour avoir préalablement senti celuilà. A chaque instant, nous avons une multitude de jugements intuitifs, dont quelques-uns seulement arrivent à s'exprimer en idées et en jugements discursifs. Mais ceux-ci sont les meilleurs, ou au moins les plus favorisés. — Car on aurait tort de penser que le vï-ài jugement, c'est le jugement intuitif. Il n'est ni ï)lus vrai ni plus authentique que l'autre. Il n'est que le premier essai de la pensée. La pensée la meilleure est la pensée la mieux différenciée ; et nous avons vu que c'est la pensée discursive. Non seulement le jugement explicite précise, en le formulant, le jugement implicite ; mais encore il le force par là à se soumettre à la réflexion. Il le fait passer du stade de la pensée instinctive et incontrôlée à celui de la pensée réfléchie et contrôlée.

CnAPTTRE XX

LE KAlSONNEMExNT

Article I. — Analyse descriptive.

Liaisons empiriques et liaisons logiques des jugements. — Tout langage csl laildune suite de propositions, et donc de jugements. Ces jugements peuvent être simplement exprimés les uns à la suite des autres. C'est le cas, en particulier, chaque fois qu'il s'agit de descriptions, où les faits sont exposés dans Tordre historique où on les a pf'rçus ou pensés. Ainsi en est-il dans les narrations, dans les romans, etc., cest-à-dire dans tous les cas où la pensée suit un cours naturel et un ordre empirique, que suffisent à expliquer les lois de l'association. Mais il arrive aussi que les jugements sont présentés comme dépendant les uns des autres, ce dont nous avertit immédiatement le jeu de particules ou d'expressions comme « il s'ensuit que », « il faut s'attendre à ce que ». << attendu que », « il faut que », « donc ». « car », « en effet », « parce que », « si », etc. L'on a affaire alors à un ordre logique. Les jugements cessent d'être simplement juxtaposés pour être liés d'autorité par l'esprit. Celui-ci les conçoit comme découlant nécessairement les uns des autres, et cette fois selon des lois rationnelles. Ce critérium de nécessité logique révèle la présence de la déduction et du raisonnement.

§ 1 — La diîduction

I. Définitions. — Elle est Vopération de Vesprit passant d^une jugement général à un jugement particulier, conçu comme lié au précédent par un rapport nécessaire. Ainsi, de ce que tout homme est mortel, je déduis que cet homme est mortel; de ce que toute prune est bonne à manger, je déduis que cette prune est bonne à manger, etc.

La déduction se présente empiriquement sous deux formes dilïérentes. Il y a déduction directe (^uand on part du jugement général pom* descendre aux cas particuliers. Exemple : les champignons de cette espèce sont vénéneux, donc ce champignon vous empoisonnera. H y a déduction indirecte et régressive, ou réduction, quand on part des 6as particuliers pour remonter au jugement général. Exemple : ce champignon vous emi)oison-

nera, car il est d'une espèce vénéneuse. Qu'elle soit directe ou indirecte, la déduction ne change donc pas de natui'e ; elle est toujours l'application d'un savoir général, préalablement possédé, aux cas qui comportent cette application.

Cette distinction, toute extérieure qu'elle soit, n'est pas inutile. Elle permet en particulier de discerner la déduction dans des processus de pensée où on ne l'aperçoit pas, où on refuse même de l'apercevoir. Ainsi, bien des évolutionnistes se défendent de faire des déductions, et prétendent procéder inductivement, quand ils ramènent les faits psychologiques aux faits physiologiques, et ceux-ci aux faits mécaniques. Us ne font cependant là que des réductions, c'est-à-dire des déductions, qui ont pour principe la formule généralissime : tout est mécanique dans la nature. De même les empiristes, quand ils réduisent la pensée aux images, et les images aux sensations, ne font que déduire toutes leurs explications de l'hypolhèse selon laquelle tout est sensation dans la conscience. Ce sont bien souvent de ces hypothèses inaperçues qui nous guident; alors que nous croyons ne nous inspirer que des faits, nous leur appliquons déjà des idées générales préconçues.

II. Induction et déduction. — La déduction a mauvais renom depuis la réaction de la Renaissance contre le moyen âge. On y voit volontiers une méthode artificielle et démodée, fondée sur une mécanique de concepts, et qui ne peut que nuire à la science. Celle-ci, répètent tous les empiristes depuis Bacon, vit exclusivement d'inductions, fondées sur l'analyse de l'expérience. IsTous retrouverons ces anathèmes et ces panégyriques en logique. Mais il nous faut démêler ici l'erreiu' psychologique qui est à lem- base, et qui fausse les conceptions de la déduction et de l'induction.

1, Psychologiquement, et méthodologiquement, induction et déduction ne sont nullement des méthodes contradictoires, mais bien des méthodes complémentaires. LHnduction est notre méthode naturelle d^acquisition de nos idées générales ; et la déduction, notre méthode naturelle d^utilisation de ces mêmes idées générales. On ne déduirait pas si l'on n'avait des idées ; c'est pourquoi la déduction présuppose toujours une provision de savoirs généraux utiles à toutes fins, que lui acquiert l'induction. Et celle-ci ne nous fabriquerait pas d'idées, si elles ne devaient pas être utilisées déductivement.

2. Ce qui différencie les deux méthodes, c'^est, outre leurs procédés, la nature des problèmes qu^élles ont à résoudre. Dans l'induction, le problème est celui de l'invention d'une idée générale. Un enfant aperçoit des mûres sur une haie : « Qu'est-ce que cela 'l Est-ce bon à manger % » Il lui manque l'idée des mûres

et de leur usage. Qu'il ait au contraire cette idée, et le problèm** sera désormais pour lui de l'utiliser pour les baies qu'il voit. Ce sera un problème déductif : « Ce sont là des mûres » ; et il les cueille et les mange, appliquant tout de suite son idée générale au cas présenté. Ainsi du savant, qui en présence des faits, est amené tour à tour à en dégager inductivement une loi nou velle, ou à les expliquer déductivement par une loi déjà connue. 3. Il importe donc de bien voir que Ju méthode déductive. loin d''éire réservée aiix logiciens, et même aux savants, est la méthode naturelle et constante de toute notre vie. L'expérience ne cesse de nous soumettre des problèmes particuliers pour lesquels nous avons des principes dé solution dans nos idées générales, que nous leur appliquons spontanément. Nous ne faisons que déduire tout le long des journées. L'on dit, par exemple : voici l'été, donc les jours vont grandir, les fleurs apparaître, etc. C'est de l'idée générale de l'été que nous déduisons ces prévisions. Un chasseur remarque une trace, et en conclut au passage de tel gibier, parce qu'il sait que ce gibier laisse de ces traces. Un pêcheur jette sa ligne là où il sait, par idée générale, que le poisson se promène ou se terre, etc. Ce sont là tout autant de déductions directes. Liversement, si l'on demande à un enfant : « Pierre est-il un nom commun ou un nom propre ? L'Angleterre est-elle une île ?» Il répondi'a que Pierre est un nom propre, parce que c'est un nom de personne ; que l'Angleterre est une île, parce que c'est une terre environnée d'eau de toutes parts. Ce sont là des déductions indirectes, des réductions, où les exemples proposés sont réduits aux idées qui les expliquent. — On pourrait même dire que la déduction nous est plus familière que l'induction, parce que nous ne sommes que trop tôt con vaincus que nous avons assez d'idées pour vivre. Ce qui nous amène à nous contenter d' « idées faites », et à renoncer par paresse au travail de l'induction. On pèche moins par excès de déduction que par insuffisance d'induction : on pèche sur tout parce qu'on utilise des idées mal faites ou insuffisant**.

m. Mécanisme psychologique de la déduction. — Ce méca nisme n'est pas nouveau pour nous. C'est celui de la suhsomption, telle que nous l'avons définie à propos du jugement. En ce sens, on peut dire que la déduction commence avec le jugement, puisque juger c'est utiliser des idées générales, et considérer le sujet comme un cas à inclure dans l'attribut ainsi que dans son espèce iialurelle. Mais la subsomption est plus uetto

encore quand il s'agit d'inclure un jugement particulier dans un jugement général, ce qui est le rôle de la déduction proprement dite. De même donc que nous avons dit que tout jugement implique quelque classification de concepts, de même devonsnous dire que toute déduction implique quelque classification de jugements, et y appuie sa conclusion.

La déduction s'accomplit spontanément et sans accrocs cliaque fois que le rapport entre le jugement particulier et le jugement général, entre les cas et leur loi, est évident. H en était ainsi dans les exemples que nous avons cités. Mais il peut se faire que ce rapport ne soit pas é-\ident, et que la première analyse de l'expérience ne le donne pas. Alors, la déduction subit un arrêt ; la subsomption ne se fait plus automatiquement. Par exemple : voici im champignon, et que je voudrais bien manger ; mais est-il d'une espèce comestible ? Pom- aboutii-, il me faut avoir recours à une nouvelle opération, qui dégage le rapport, jusqu'ici inévident, entre le champignon donné et les espèces comestibles, entre le cas et la loi que je lui veux appliquer. Cette opération, c'est le raisonnement.

I 2. — Le baisonnement

Psycliologiquement donc, Je raisonnement consiste à trouver un moyen pour fasser du cas particulier à sa loi, et à établir par là un rappoH entre ces deux termes. Il a pom' pivot l'invention d'un « moyen terme », d'une idée intermédiaire et médiatrice entre l'idée du cas et l'idée de la loi. Un chat veut monter sm* un mm", qui est trop haut pom* se prêter au saut direct ; à côté se trouve un arbre ; le chat grimpe sm* l'arbre et de là saute sur le mm*. L'arbre lui a été im moyen ; cependant il n'a pas raisonné, parce qu'il n'a rien eu à inventer. Un enfant veut monter sur le même mm', et ne peut grimper ; il s'avisera d'une chaisse ou d'une échelle. Il a donc inventé son moyeu, gi'âce à ses idées de la chaise, de l'échelle, et de leurs usages possibles. C'est pourquoi son action est raisonnée. Il a fait un raisonnement pratique.

' I. Raisonnements pratiques et raisonnements théoriques. — Les raisonnements pratiques sont ceux que nous faisons pour résoudre nos problèmes d'action. Ne pouvant arriver d'emblée à un but désiré et voulu, nous y arrivons par un détour, et gi'âce au choix d'un moyen convenablement choisi. Les raisonnements

3!<i CDlillS UK i'.>5YCilul.O(ilK

spcculaditi, ou thnniqiit's, sont ceux (lUc nous faisons poiu' résoudre nos problèmes de eonnaissanco, alors (^ue la fin poursuivie est une conclusion à éta])iir, et que le moyen est une idée établissant un rapport entre cette conclusion et quoique principe dont on la déduira. Le raisonnement consiste toujours dans ce détour qui nous mène « du coimu à l'inconnu », par l'intermédiaire de l'idée qui les relie.

II. Raisonnements de découverte et raisonnements de vérifica tion. — On distingue deux sortes de raiiionnements .spéculalil's, selon la natm-e de la conclusion cherchée^, qui peut être soit une vérité nouvelle à établir, soit une vérité connue à prouver.

1. Le raisonnement de découverte est celui auquel nous demandons des rérités nouveUrtt. Tel le raisonnement <iui i)ermet de résoudre le problème des chami»ignons, en ramenant le clian\pignon donné à une espèce connue et que l'on sait appart^n i r à la classe des champignons comestibles. L'idée de cette espèce serviia de moyen ternie et mènera à la conclusion : ce champignon est comestible. — Nous verrons eu logique le rôle de ces raisonnements dans la constitution de nos sciences, et conunent Is nous aident à déduire de vérités générales des cousé(iuences jusque-là inaperçues, que vérifie ensuite l'expérience. On peut dire que touti's les applications pratijjues et industrielles des sciences proviennent de découvertes obtenues par raisonnement. C'est ainsi que l'on a pu déduire des doctrines de Pasteur les procédés thérapeutiques de la vaccination, de la sérothérapie, de rimnmnisation, etc., qui sont tout autant de conclusions dont il avait par avance fourni les principes.

2. Le raisonnement de cérificalion est celui où il s'agit de trouver, non une vérité nouvelle, mais la raison d^une vérité déjà connue. L'on me dit (^ue je mourrai, et je le crois. Mais pourquoi moui'rai-je 1 Parce que je suis un honnne et que tous les honmies doivent mourir. Ce raisonnement me fournit une raison. C'est le raisonnement logique par excellence, fondé sur des liaisons logiques. C'est celui ([ui est à la base de toutes les démonstrat ions ; car démontrer, ou doimer des preuves, c'est toujours faire voir par (juoi le jugement énoncé s'appuie sur un autre dont il décdule nécessairement, connue une conséiiuence de son principe. Et la « raison logique » n'est autre chose que cette nécessité (|ui force à r(>cevoir un jugement en vertu de sa liaison avec tel autre jugement préahiblemeut accepté. Les sciences

dites « de raisonnement », telles les mathématiques, tendent constamment a démontrer des vérités empiriques, de façon à les fau-e passer de l'état de vérités de fait à celui de vérités de dioit, c'est-à-dire à l'état de vérités démontrées à l'aid- de raisonnements.

III. Raisonnements déductifs et raisonnements inductifs - - Les raisonnements que nous avons analysés jusqu'ici sont des raisonnements déductifs. Ils consistent à passer de jugements généraux à des jiigemenU particuliers. Mais il y a lieu également de parler de raisonnements inductifs, qui sont de sens inverse Ils consistent à passer de jugements particuliers à un jugement général. Et en effet l'induction, sm-tout l'induction scientifique comporte, eUe aussi, le besoin d'appuyer ses conclusions sur leurs preuves, et d'y voir la conséquence nécessaire de principes certains. Ce sont les faits, exprimés dans les ju-ements purticuliers, qui jouent cette fois le rôle de principe et de''preu%-e Je crois à la loi que tous les corps tombent, parce que j'ai eu miUe fois l'occasion de voir tomber des corps. Mes expériences particulières fondent ma croyance générale.

Le raisonnement inductif offre quelques particularités psychologioues et logiques, qui ont pu faire mettre en doute son existence et sa valeur

1. Psychologiquement, il semble manquer à l'essence du raisonnement' qui est de présenter un détour, un moyen terme, et une subsomption il n offre pas de détour, puisqu'on passe des cas particuliers à leur loi par •me généralisation immédiate : la loi est aussitôt généralisée que perçue Il n ortre pas de moyen terme, pour la même raison. Et il n'offre pas de subsomption, mais au contraire une a/Hp/ia^eon. puisque la vérité découverte est immédiatement élargie à tous les cas identiques concevables - M en effet, l induction spontanée se fait sans raisonnement. Mais il n'en est pas de même de l'induction réfléchie, qui entend justifier ses conclusions par des preuves, comme on le voit bien chez les savants. 11 y a alors le phénomène de « l'induction empêchée «, analogue à celui de la déduction empêchée; ce qui exige l'intervention du raisonnement le savant ne veut généraliser qu'a bon escient ; il attend pour cela qu'il ait a certitude que les cas observés le mettent en présence d'une loi Les logiciens disent alors que c'est l'idée de la constance des lois qui lui sert de moyen terme; c'est cette constance qui doit rendre évident le rapport entre les faits et leur loi supposée, et c'est elle que le savant vérifie inlassablement. Ainsi entendu, le raisonnement inductif est plutôt selon la distinction précédente, un raisonnement de preuve qu'un raisonnement fie découverte.

■l. Logiquement, le raisonnement inductif paraît pécher nécessairement contre les lois des bons raisonnements. On établit en logique aue oeux-ci ne valent que si la conclusion ne dépasse pas les prémisses Or. ea induction, la conclusion dépasse toujours les prémisses; car on cûq-

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dut touiours de quelques cas observés à l'infinilé des cas similaires possible^ Toute généralisation, par là quelle est une amplnUion des résuUats de l'expérience, ne peut qu'en déborder les résultats immédiats. Elle oral i.iue nn véritable saut dans linfini, el passe toujours de n a oc. - Nous verrons comment la critique résout cette difflculté, qui est celle du fondement de l'induction. , • j •

Pour toutes ces raisons, l'on comprend que le type classique du raisonnement soit le raisonnement déductif, celui auquel nous devons borner ici nos analyses.

IV. Raisonnements explicites et raisonnements implicites. — Le raisonnement nou>s est si naturel que nous ne cessons guère de raisonner sans le savoir, et même de raisonner logiquement, î^ormalementnouspeùsons. ou voulons penser, selon le déterminisme logique. C'est ce que prouve l'habitude où nous sommes de vouloir imposer nos conclusions en les justifiant par des raisons, et d'exiger en retour les raisons de ce qu'on nous propose à croire; nous entendons ne croire qu'après avoir perçu dos « il faut que «, des nécessités logiques. Mais il en est de l habitude de raisonner comme des autres, eUe engendre l'mconscience de ses actes.

1 C'est pomquoi nous raisonnons normalement par raisonnemenU implicites et inarticulés. Nous ne raisonnons que pour obtenir une conclusion; et assez souvent cette conclusion seule se formule dans la conscience, qui néglige les opérations qui viennent de la créer. Parfois même, de tout* une smte de juisonnements rapidement parcourus, nous ne retenons que la conclusion du dernier, parce que seule elle nous intéresse. Ainsi se trouve-t-il encore que beaucoup de nos jugements expriment, non pas, comme nous le pensons, une expérience donnée et sa perception nue, mais le résultat de raisonnements inaperçus. Tant il est vrai que nos opérations inteUectueUes. idées, jugements et raisonnements, ne cessent de se compénétrer les unes les autres, et que la psychologie est obligée d'isoler et de désarticuler ce que la vie conscientieUe ne fait que mêler dans son activité synthétique. .

Les raisonnements implicites ont les avantages et les mconvénients de la pensée implicite ; ils sont rapides, mais ils sont incontrôlés. Le besoin de les contrôler force à les, expheiter, c-est-à-diiv a leur restituer tout le détail de leurs opérations, et à dégager leurs liaisons. Ce sont ces liaisons que .Oi-mule le langage avec ses «parce que », ses « puisque », etc. Le langage noua •i de donc à penser « en forme », selon l'expression des logiciens.

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2 Tous les raisonnements explicites sont des raisonnements en torme. Le syllogisme en est le principal. C'est évidemment a la logique qu'il revient d'étabHr leurs lois, et de se prononcer siu" lem- déterminisme rationnel. Toutefois, du point de vue psychologique, il importe de remarquer que les raisonnements en torme ne sont pas d'une autre nature que les raisonnements miormes, et que la logique de ceux-ci est identique à la looique de ceux-là. On a raisonné, et bien raisonné, avant qu'Aiitote eut etabH les lois du raisonnement. Car il n'y a qu'une looique comme il n'y a qu'une raison, dont la logique formule les lois' Le syUogisme n'est que le raisonnement le mieux articulé lé raisonnement type, celui qu'on a le plus et le mieux étudié et dont l'analyse va nous aider à dégager la natm-e psychologique du raisonnement.

Article H. - Nature du raisonnement.

On ne raisonne pas par plaisir et au hasard, mais 1 en vue d'une fin déterminée, 2. avec des techniques appropriées, et 3. selon des lois spéciales.

§1. — Dynamisme du raisonnement

I. Finalité du raisonnement. - 11 vise toujours à quelque conclusion, qui est toujours une inconnue quelconque à déo-ager ; qu'il s'agisse d'une vérité à découvrii- ou d'une vérité à démontrer. Tout raisonnement est essentiellement imposé par un problème à résoudi-e, pratique ou théorique, empirique ou logique. C'est la solution de ce problème qui détermine la suite des opérations dans le raisonnement. Elle est la fin qui décide du choix des moyens : ils ne sont acceptés et utilisés que dans leur rapport à cette fin. Un enfant veut étabUr un moulin sur un ruisseau : le moyen sera de trouver un arrangement de pièces de bois qui reçoive le mouvement du ruisseau, et qui tom^ne sans s'écrouler. Un géomètre cherche à prouver l'égaUté de< angles d'un triangle à deux droits : le moyen sera de ramener ces angles à ceux que l'on construit autour d'un point pris sur une droite. Le géomètre et l'enfant ont obéi à la même loi de finalité de raisonnement.

II. L'invention du moyen terme. — C'est donc l'invention du moyen, du « moyen terme », qui domine ici. On raisonne plus

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OU moins heureusement selon l'aptitude que l'on a à trouver de ces moyens thermes. — 1. B y faut premièrement de la sagaeiU, selon le mot de W. James, c'est-à-dire de l'intelligence inventive et divinatrice. Quelle sagacité n'a-t-il pas fallu à TorriceUi pour décom-rir dans la pression de l'air le moyen d'expliquer l'ascension de la colonne de mercure du baromètre. Depuis lors, le concept de cette pression sert de moyen terme aux raisonnements de tous les physiciens. Et ainsi de toutes les idées qui serv'ent de pivot aux raisonnements scientifiques. — 2. Il faut, à défaut de sagacité, tout un stock dHdées acquises. Un mathématicien trouve dans ses connaissances mathématiques des moyens termes pour prouver toutes sortes de conclusions. Un omTier trouve dans ses concepts techniques de quoi résoudre s.es problèmes pratiques. Ici se marque l'extraordinaire avantage des concepts logiques sur les idées empiiiques : on raisonne mal avec celles-ci, parce qu'eUes sont mal débrouiUées, et parce que leurs rapports sont confus et ne s'offrent pas comme d'euxmêmes aux liaisons logiques ; c'est tout le contraire pour les concepts mathématiques, par exemple, qui sont fort bien faits, et dont on voit immédiatement à quoi ils peuvent servir. — 3. H faut enfin de Viiitelligence critiq^ie. Car toute idée qui se présente n'est pas nécessairement la bonne : eUe n'est utilisable que si elle a de quoi établir la conclu.sion. De là les opérations d élimination des idées inaptes, et de sélection de l'idée appropriée au service qu'on lui demande. Si je veux prouver qu'un accusé n'a pas commis le crime dont on l'accuse, je perdrai mon temps (au moins auprès des jurés qui savent raisonner) à étal)lir qu'il aimait bien sa mère, ou qu'il avait des goûts esthétiques : mieux vaudra le fournir d'un alibi.

in. Applicatiou au syllogisme. — Appliquons ces considérations au syllogisme classique :

Tous les hommes sont inorlels ; Pierre est un homme ; Donc il est mortel.

La conclusion seule est censée m'intéresser ; et c'est une inconnue à dégager, soit que j'ignore si Pierre est mortel, soit que j'ignore pourquoi il l'est. Par hyiîo1.hi^s*^ i' ^'y a donc pas d.^ ,ai)port évident entre Piein; et mortel ; et c'est ce rapport quilait question. Oomnunt rétablir ? Oii est le moyen terme qui! le révèle ? Pierre est juste, il est sage, il est courageux, etc. :<

voilà tont antant de moyens termes, mais qui ne valent rien parce qu'H n'y a pas de rapport entre justice, sagesse, courage et mortalité. Enfin je m'avise qu'il est homme. Cette fois le moyen terme est bon, car il y a rapport entre humanité et mortalité. D'où le syllogisme, qui ne fait que formuler les résultats acquis par des opérations inconscientes, dont le dynamisme est la vie réeUe du raisonnement.

I 2. — Technique du raisonnement

Tout raisonnement achevé et exprimé se présente comme une suite de propositions de telle nature logique que les premières, ou prémisses, déterminent nécessairement la dernière, ou conclusion. Cette détermination se fait selon divers mécanismes, ce qui donne lieu à diverses formes empiriqiuer. de raisonnements, dont voici les principales.

1. Le raisonnement par subsomption de termes. — C'est ainsi que dans l'exemple classique Pierre est subsumé dans l'idée d'homme, et celle-ci dans l'idée de mortel. De même du champignon, subsumé dans son espèce, et celle-ci dans la classe des champignons comestibles. La subsomption présuppose donc une analyse et une classification des concepts par genre, espèce et individu, selon leurs rapports de généralité. Elle permet ainsi de conclure du genre à l'individu (grand et petit terme) par l'intermédiaire de l'espèce (moyen terme). Schématiquement cela revient à dire : B est dans A, or C est dans B, donc C est dans A. Conmae nous ne faisons que confronter et classifier nos savoirs généraux, nos idées, on voit que le syllogisme par subsomption nous offre la méthode naturelle de leur utilisation raisonnée. Il est le plus ordinaire et le plus employé de tous, en particulier dans la vie pratique et empirique.

2. Le raisonnement par substitution de termes. — C'est le raisonnement mathématique par excellence. Schématiquement, il revient à dire : A = B, B = C, C = D, donc A = D. n n'y a plus ici de subsomption de concepts emboîtés les ims dans les autres, ni de considérations de généralité ou de classification. H y a simplement substitution progressive de termes plus connus à de moins connus, et finalement à l'inconnue initiale qu'il s'agit de déterminer. Toute équation se résout ainsi en identifiant la valeur de l'indéterminée œ à des valeurs déterminées.

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