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Le raisonnement par liaison de termes. — L'on raisonne

Bouveut avec des concepts qui ne se prêtent ni à la subsomption ni à la substitution, mais qui présentent néanmoins les uns avec l^^'^ autres des rapports nécessaires (sans quoi aucun raisonnement ne serait possible). C'est ainsi, en particulier, qu'on raisoime sur les faits, conçus comme se conditionnant les uns les autres. L'on dit : « Si le temps s'y prête, s'il pleut modérément, et si les semis ont été faits à bonne époque, dans une terre bien fmnée, etc., la moisson sera bonne ». L'on conçoit ici la moisson comme dépendant de toutes ces conditions. De même encore : « Si X. n'est pas encore de retour, c'est sans doute qu'il aura oublié l'hem-e, ou qu'il aura rencontré un ami, ou qu'il aura été arrêté en chemin par im orage, etc. » Ce sont là de vrais raisonnements, oii l'hypothèse des causes sert à justifier une conclusion à laquelle elle sert de moyen terme. De cette nature sont par excellence les raisonnements du physicien, qui sont des raisonnements fondés sur la liaison des phénomènes avec leurs causes. Schématiquement, l'on a : A est conditionné par B, B l'est par C, C l'est par D, donc A est conditionné par D.

I 3. — Lois du raisonnemknt

I. Le déterminisme logique. — C'est à la logique qu'il retient d'établir les règles des bons raisonnements, et de préciser la nature du déterminisme logique qui en domine les diverses techniques. Deux remarques suffiront ici.

1. Le déterminisme logique souligne définitivement l'originalité des fonctions intellectuelles les plus hautes, dont les lois échappent absolumeiit aux lois physiques des phénomènes et aux lois psychiques des images. Eaisonner logiquement est l'acte spirituel par excellence.

2. Les logiciens réduisent toutes les lois du raisonnement a la loi suprême de l'identification de la conclusion à ses prémisses. Ainsi donc, les mêmes considérations d'identité, que nous avons \'u faire la valeur des idées et des jugements, font encore la vakmdu raisonnement. Par là, les lois logiques s'enracinent dans des lois psychologiques, dont elles ne font que régler l'usage selon des mesures idéales. La fonction logique de toutes nos connaissances trouve donc son dernier fondement dans leur fonction ])iologique. Elles ne réalisent leur perfection qu'en réalisant toutes les conditions de leur utilité.

II. Vérité du raisonnement. — Ce qui accuse le mieux Toriginalité psychologique du raisonnement, c'est qu'il a sa vérité propre, totalement indépendante de la vérité des jugements qu'il lie. Si bien qu'il est possible, et même fréquent, de faire des raisonnements excellents avec des propositions matériellement fausses. Je puis très bien raisonner le cas des champignons : mais, si je me trompe sur leur espèce, mon bon raisonnement ne me sauvera pas de l'empoisonnement. Soit encore ce syllogisme :

Les serpents sont des quadrupèdes ; L'anguille est un serpent ; Donc elle est un quadrupède.

Toutes les propositions en sont fausses. Or le raisonnement est parfait. C'est que sa vérité tient exclusivement à sa correspondance aux seuls rapports logiques des propositions.

H y a donc lieu de parler d'xme nouvelle espèce de vérité. Nous avons signalé (p. 374) la vérité empirique et réelle, celle dont l'expérience et ses lois fournissent le critérium. Il y a en outre une vérité logique, dont le critérium revient au déterminisme logique de la pensée, et qui se définit par l'observation de ses lois. Cette vérité logique est par excellence la vérité du raisonnement, et le résultat de son bon fonctionnement. Il est bien dans son fonds une activité pratique, opérant sur des concepts et des jugements à la façon dont on opère sur les chost^s, et sans autres lois que celles de ses opérations.

III. Théories empiristes du raisonnement. — Le raisonnement sera toujours la pierre d'achoppement de l'empirisme, par ce qu'il comporte d'opérations, qui ne se laissent pas facilement escamoter, et par l'origir alité irréductible de son déterminisme et de sa vérité logiques. Cependant Stuart IMill a cru pouvoir le réduire à l'association. Tout raisonnement, selon lui, se ramène au raisonnement par analogie, et celui-ci à l'association de ressemblance, et donc à l'habitude (p. 239). Le type même du raisonnement est l'inférence du particulier au particulier : uu enfant se brûle ; cela lui suffira pour craindre le feu, et pour que toi te expérience nouvelle du feu lui évoque l'expérience de la brûlure. L'idée générale n'est donc pas indispensable ; et elle n'est, à tout prendre, qu'une sommation d'expériences individuelles. Eaisonner revient toujours à se souvenir, sans qu'il y ait lieu ni à invention, ni à opérations quelconques.

Critique. — 1. L'habileté de cette argumentation consiste à exi)loiter un exemple qui peut être, en effet, aussi bien un cas d'association qu'un cas de raisonnement. Chat écliaudé craint Feau chaude, à la façon dont l'enfant de Stuart Mil craint le feu. Cependant l'enfant pourra faire une inférence, là oii le chat ne fait que subir une association : il suffit pour cela qu'il itense avoir affaire au même feu. Et alors il fera, non pas une inférence du particulier au particulier, mais une inférence du même au même. Or il n'y en a pas d'autres. Nous avons vu combien extérieure est la considération du général, qui est toujours « le même » dans des cas différents. Les idées générales ne sont que les idées qui ont pu se généraliser utilement : leur essence n'est pas d'être générales, mais d'être les mêmes, et de s'utiliser pour les mêmes cas. — 2. Si maintenant l'on sortdecet exemple concret, et si l'on donne pour matière au débat les raisonnements mathématiques, par exemple, ou d'autres raisonnements comx^lexes sur concepts logiques, l'empirisme est réduit à son affirmation générale que tout s'y fait par analogie et par ressemblances associatives. Mais oii est le rôle de l'analogie et de l'association dans le calcul algébrique ? L'explication suggérée n'est plus seulement fausse, elle devient impensable. — 3. De plus, que deviennent les lois logiques du raisonnement, si manifestement irréductibles aux lois de l'association ? Que devient surtout la vérité logique, cette vérité engendrée par les raisonnements, et sans rapports avec l'expérience "? L'empirisme ne peut que la nier, en -dépit du fail crucial des raisonnements logiquement vrais à propositions <'ni})iriquement fausses. — 4. Il nie enfin, et doit nécessairement îii r, jusqu'au raisonnement lui-même, et au syllogisme, qui ne- sont pour lui <iuç de pseudo- opérations logiques, des parades inutiles et inefficace?^, qui ne prouvent rien, et ne servent à 1 irn. Surce point les empiristes, de Bacon à Stuart Mill, se passent <!<• main en main des arguments dont l'examen re\*ient à la logique, mais que démontent déjà nos analyses du rôle de la <lé(luction dans la vie, et de la fonction utilitaire du raisonnement. En dépit de l'empirisme, l'expérience montre en lui h^ mnxiuium d'activité intellectuelle; il «'st i'inslnmient le ])lus clficiic»' de la ])('nsée dans la solution de tous ses prohlèmrs, tant pratiques que théoriques,

IV. Théories intuitionnistes. Les empiristes ne sont pas les seuls A inédirc «lu iHisonneinonl . OhOo." remarquable, leiu's tlieses népalives sont reprises par liien des rationalistes, par ceux qui font de la pensée nn<' inliiilion inlollerlnfllo cl qui voii'nt rinns la rniitoinpl;il inii do lin-

LE RAISONMEMENT 393

telligiWe la vocation essentielle de l'esprit. De là tant d'anathèmes contre « la raison raisonnanle ». C'est ainsi que les logiciens de Port-Royal voient dans le raisonnement un signe de faiblesse, et non un signe de force. Raisonner, disent-ils, c'est faire un détour pour arriver à une vérité dont on ne peut obtenir l'intuition immédiate. Un esprit parfait aurait cette intuition immédiate, et donc n'aurait pas à raisonner : il n'aurait que des idées adéquates.

Mais cet intuitionnisme comporte une méconnaissance de la nature de l'idée et des fonctions supérieures de l'esprit. L'idée n'est pas une intuition de la réalité, mais un outil qui nous sert à la penser en son absence; les objets mentaux ne sont pas des objets réels, comme nous l'avons vu (p. 343]. A aucun point de vue l'idée ne peut se suffire ; sa contemplation intuitive serait l'occupation la plus stérile de l'esprit. Et ce ne serait pas une contemplation de la vérité, car il n'y a pas de vérité en dehors des jugements et des raisonnements. Les idées sont faites pour être liées, et toutes nos connaissances veulent être enchaînées et systématisées. Le raisonnement n'est que la forme supérieure de notre pouvoir de systématisation et d'enchaînement. 11 est donc marque de force, et non de faiblesse. Y renoncer et supprimer la « raison raisonnante ». serait mutiler et paralyser l'esprit, lui interdire toute possibilité de résoudre des problèmes et de progresser dans la recherche de la vérité. Un esprit qui ne raisonnerait pas serait un esprit qui ne lierait pas, qui n'aurait aucun besoin de preuves, ni de raisons, ni de vérification de ses croyances. On voit à peine comment ce serait encore un esprit. Il est donc aussi vain de vouloir réduire la pensée à l'intuition intellectuelle que de vouloir la réduire à l'intuition sensorielle : l'empirisme de l'intelligible aboutit comme l'empirisme du sensible à nier nos meilleures activités intellectuelles. Tout au rebours de ces excès, le sens commun a parfaitement raison de voir dans l'aptitude à raisonner la plus haute manifestation de l'intelligence, le critérium le plus sûr pour différencier l'homme de l'animal. C'est pourquoi la logique n'appartient qu'à l'homme; l'art dépenser sera toujours essentiellement l'art de raisonner, l'art humain par excellence.

CnAPTTRE XXI

Aivnci.K I. — La, raison.

H est assez difficile de la définir, à cause de la multiplicité des sens du mot, qui recou\Te différents concepts apparentés, mais différents. Voici les principaux.

I 1. — Raison orjkcïive et raison subjective

I. Raison objective. — On dit « avoir raison » ; on dit encore penser ou vi\Te « selon la raison » ; on parle d'idées ou d'actions <( raisonnables «, qui tiennent cette qualité de leur conformité à la raison. Il y a donc une sorte de raison obiective, qui est la même poui* tous, et qui obtient tout de suite notre respect. Elle est en quelque façon le code universel du raisonnable, Vidéal ou la règle à laquelle on réfère toute pensée et toute action, et qui sert à juger de leur valeur. — C'est à elle que l'on songe quand on dit « cultivez la raison », « aimez la raison » (Boileau) ; « rien n'est meilleur, rien n'est plus fort, rien n'est plus doux que la raison » (Socratc) ; « la raison commande plus impérieusement qu'un maître » (Pascal).

Le sens commun. - A ce point de vue objectif, la raison est souvent id.nlifH'e au sens commun, pn? !iii aussi, pour la norme pratique «lu raisonnable. Il n'est que l'ensemble ftes pnitcipe!i tltcoiiques et pralviucs qu'à une époque donnée un peuple dinné tient jiour I expression aulhentique de la laùion. Dire o cela n'a pas le sens commun » équivaut à dire « cela est parfaitement déraisonnable ». — On a souvent remarqué la relativité (lu sens commun ; comment celui d'une époque ou d un peuple n'est pas «;elui d'une autre époque ou d'un autre peuple ; comment il s'y clisse, à côté de vérités universelles et indubitables, des affirmations très ctmlestables en dépit de leur vogue. Tout le monde sait qu'il y a eu de tout teiM|)s des erreurs inscrites au catalogue des vérités- de sens commun : t. Iles l'existence des antipodes, la tiiéorie géocenlrique, etc. C'est qu'il ,•-1 fait mi-partie de prim-ipes qui sont ceux de la raison, et mi partie

de croyances liées à un certain état de civilisation ; le tout rangé indistinctement pai'mi les « idées reçues », qui ont cours forcé. L'homme de sens commun ne fait pas attention à ces alliages, et voit dans ce qui est communément accepté autour de lui la formule même des exigences de la raison, ce que tout homme d'esprit sain doit penser, et ce devant quoi il n'y a qu'à s'incliner. Mais cette confusion doit être évitée, et la raison proprement dite distinguée du sens commun. Ce qui rend cette distinction difficile à réaliser en pratique, c'est précisément la nature de la raison. Son code idéal est surtout celui des lois non écrites; ce qui permet à tant de gens de les invoquer, et de se croire bons juges du raisonnable.

II. Raison subjective. — D'autre part, la. raison est souvent prise pour la faculté de penser et d'agir raisonnablement, c'est-àdire d'après des principes et des règles universels. Elle apparaît alors comme la forme la plus élevée de l'intelligence. Elle n'est pas l'intelligence ; car ceux mêmes qui attribuent cette dernière aux animaux leur refusent la raison, considérée comme le propre de l'homme, animal rationale. U s'en faut d'ailleurs que toutes nos opérations intellectuelles témoignent de raison ; on conçoit fort bien que les fous fassent preuve simultanément d'intelligence et de déraison. La raison est ainsi V intelligence s^exerçant conformément aux exigences de ses propres lois. — C'est cette raison que les moralistes vantent et déprécient tour à tour, quand ils nous parlent des grandeurs ou des faiblesses de la raison humarne. C'est elle enfin qu'on nous prie de satisfaire quand on nous dit qu'il faut « s'adresser » ou « parler à la raison », qui n'est que notre meilleure intelligence, la mieux diiterenciée de la sensibilité.

I 2. — Raison théorique, r.\ïson pratique

ET RAISON critique

Etant identique à l'intelligence, la raison subjective prend empiriquement les mêmes formes qu'elle, ce qui lui vaut de.s différenciations qu'il nous faut expliquer.

1. Considérée quant à son mode de fonctionnement, elle apparaît alternativement comme raison intuitive et comme raison discursive, selon qu'on l'envisage dans la pensée implicite ou dans la pensée explicite (p. 338).

2, Considérée quayit à ses objets d'' application, la raison reçoit, tout comme l'intelligence, diverses dénominations empiriques. L'on a ainsi :

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