‹ PsychologieChapitre 62 sur 107 · I. La raison ou l'intelligence spéculative. — C'est celle · texte numérisé non relu

I. La raison ou l'intelligence spéculative. — C'est celle

à laquelle nons devons nos connaissances théoriques. Elle est mue essentiellement par la curiosité de la vérité, et ne se satisfait qu'avec des vérités objectives. Ses principes sont « les principes directeurs de la connaissance >. Elle les applique successivement à la constitution et à la systématisation de nos savoirs les plus généraux, empiriques, scientifiques et philosophiques. Ce qui l'a fait différencier en ranon emyinque, en raison scientifique, et en raison, philosophique .

n. La raison ou l'intelligence pratique. — C'est celle à laquelle nous devons l'organisation de nos actions, et principalement de nos actions morales. Elle est mue par le besoin de l'ordre, qu'elle cherche à réaliser partout ou elle peut. Ses principes ne sont autres que les principes directeurs de l'action : principes techniques de nos activités pratiques ; principes esthétiques de nos activités artistiques ; principes moraux de notre vie supérieure. Il y a donc lieu de difitérencier diverses raisons pratiques : celle qui fait l'homme d'action n'est pas celle qui fait l'artiste ; et ni l'une ni l'autre ne sont à confondre avec la raison pratique qui fait l'homme moral.

ni. La raison ou l'intelligence critique. — C'est celle à laquelle nous devons toutes nos appréciations de valeur, et; en particulier l'appréciation de la valeur de nos pensées et de nos actions. Elle juge les produits des deux autres raisons, conformément à leurs propres principes. EUe est ainsi la faculté de discerner le vrai du faux, le bien du mal, le beau du laid, etc. De ceux qui ont ces discernements, l'on dit qu'ils ont « du jugement », ou, plus familièrement, « de la jugeotte ». De ceux qui ne les ont pas, ou les ont mauvais, l'on dit qu'ils ont « le jugement faux ». Et l'on prétend volontiers qu'un tel jugement ne se redresse pas, qu'il s'explique par l'absence d'un sens naturel, auquel on ne supplée pas. « L'on peut être très intelligent, très savant, etc., etn'avoir pas de jugement. >- Ce qui veut dirt^ que l'on peut être bien doué quant aux opérations de connaissance et d'action des raisons théorique et pratique, et in:il doué quant aux opérations de la raison critique.

Le bon sens Nous avons vu (p ,378) que ces opérations, nu jugemonts < ritiqiios. offrent le caractère remarquable d'être notre pensée la plus implirilo, et la plus voisine de la sensibilité. Aussi les exprime-t-on naturellemeni t-n termes de sensibilité; Ion parle d'im « sens logique » de l.i vérité et de l'erreur, d'un " sens pratique » des opportunités, des

possibilités et des agencements de l'action, d'un « sens moral », d'un « sens ou goût esthétique », d'un « sens ou tact des convenances », etc. Tous ces différents sens réunis constituent le « bon sens », qui n'est qu'une aptitude universelle à bien juger et à bien apprécier. Malgré son nom, le bon sens n'a rien de sensoriel. 11 n'est toujours que la raison critique, considéi'ée dans son jeu le plus concret et le plus spontané. Elle juge encore, alors qu'elle paraît ne faire que sentir, et juge d'après des règles et des lois qui font corps avec elle.

Ce sont précisément ces règles et ces lois qui, une fois dégagées, constituent ce que nous avons appelé la raison objective. Car celle-ci est avant tout la formule des exigences de la raison critique, des principes de pensée et d'action qu'elle avoue. Le sens commun ne devrait donc être que la formule même du bon sens. Si, comme le voulait FJescartes, le bon sens était la chose du monde la mieux partagée, le sens commun serait le code le plus sûr du raisonnable : il y aiu'ait identité entre « le bon sentir » et le « sentir commun ». Nous avons dû dire qu'il n'en est pas toujours ainsi, et qu'il y a place pour des préjugés dans les croyances universelles. C'est pourquoi il faut souvent bien du bon sens pour découvrir les erreurs du sens commun, et pour reconnaître des vérités qu'il méconnaît ou méprise. Bien des paradoxes ne sont que des vérités de bon sens qui déroutent les habitudes du sens commun.

I 3. — Le problème de la raison

L unité de la raison. — Il importe de ne pas se tromper sur la nature des distinctions que nous venons de mentionner, et de ne pas y voir autant de facultés distinctes. Elles sont purement empiriques et pratiques, et ne touchent en rien à l'imité de la raison, qui reste la même en tous ses usages et en toutes ses appUcations, et ne change pas de nature en changeant d'objets. Qu'elle soit intuitive ou discursive, qu'elle soit théorique, pratique ou critique, elle n'est jamais que l'ensemble et le système des premiers principes qui nous servent à penser tout ce que nous pensons. H n'y a qu'un système de principes, et il n'y a qu'une raison, parce qu'il n'y a qu'une intelligence.

Les morcellements de la raison. — Il s'en faut bien que le danger de morceler la raison en facultés distinctes soit imaginaire. Rien n'est plus fréquent, au contraire, que de voir opposer la raison pratique à la raison théorique, la raison intuitive à la raison discursive, etc.. et refuser à l'une les prérogatives que l'on réserve à l'autre.

1. C'est ainsi que Kant octroie à la raison pratique le primat sur la raison théorique ; bien plus, il accorde à celle-là le pouvoir de résoudre des problèmes insolubles à celle-ci, tels les problèmes de la liberté, de l'àme et de Dieu. En outre, dans la raison théorique, il distingue une partie intuitive, la Vernunft, ou raison proprement dite, spécialisée (pour son malheur, car elle n'aboutit qu'à s'illusionner) à la connaissance deréalités ijiélaphysiques, ou noumènes; et une partie discursive, le Vers-

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tand. ou entendement, consacré à la connaissance des phénomènes. EnGn, sous le nom de a faculté de jugement », il institue une troisième faculté rationnelle, à laquelle il réserve la catégorie elle principe de flnalité, qui n'entrent pas dans la tahlo des catégories de ia raison théorique ni dans celles de la raison pratique. — La psychologie ne [leut évidemment que protester contre ces morcellements, inspirés par l'esprit de système.

2. D'autre part, les philosophes postkanliens, Fichie, Schelling et Hegel, suivis en cela par les Eclectiques, reprennent la distinction de la raison intuitive et de la raison discursive. Mais, cette fois, c'est pour exalter la première et déprécier la seconde. La raison intuitive se trouve dotée du privilège exclusif de nous mettre en communication immédiate avpc l'Absolu et l'Infini. — Cet intuilionnisme ne procède que d'une métaphysique panthéiste ; il est désavoué par la psychologie. Car les idées d infini et d'absolu sont des idées comme les autres, acquises comme les autres, et pensées comme les autres. On peut les penser dans les intuitions de la pensée implicite, et elles n'en seront ni plus claires ni meilleures : on peut aussi les penser dans le discours de la pensée explicite, et c est ce qu'il faut faire pour les contrôler.

Toute création de facultés distinctes dans la raison sera toujours une mythologie fondée sur des abstractions réalisées.

II. Le problème de la raison. — C'est donc essentiellement le problème des premiers principes. Quels sont-ilo ? Comment inter\'iennent-ils dans le jeu de nos opérations intellectuelles f Quelle est leur origine ? Quelle est enfin lem- valeur ? Questions capitales pour qui veut pénétrer la nature de l'intelligence. Nous sommes ici a la clef de voûte du problème général de la connaissance, que nous avons déjà vu se poser deux fois, à propos d'abord de la perception, puis à propos de l'idée. H se pose une dernière fois à propos du jugement et du raisonnement, dont les premiers principes ne sont que les règles. Il s'agit donc de déterminer les procédés essentiels de l'esprit l)our organiser ses connaissances, et pour rendre intelligible toute expérience. De là l'importance extraordinaire accordée de tous temps et par tous les philosophes au problème des premiers principes, et la multiiilieité et la diverbité des tiiéories de la raison, — Avant d'en venir à ces théories, nous avons à déga ger et à analyser, indépendamment de tout système, la natiu'e psychologique des premiers principes.

Ainici.K H. — Nature psychologique des premiers principes.

Principes et catégories. — Les rapports qui nous servent à penser sont en uuinbre indéterminé : rapports d'identité, de ressemblance, de difCérence, de grandeur, de proximité, de succession, de paternité, de filiation, etc., etc. L'on s'aperçoit \àte

que cette multiplicité peut se réduire. Que je dise que le soleil échauffe la pierre, qu'un clou chasse l'autre, que Jacques bat Paul, que la paresse entraîne la misère, etc., je ne fais qu'user du même rapport de causalité dans quatre cas différents. Ainsi est-on amené à rechercher les rapports les plus généraux, les rapports-types, dont les autres ne seront^que des applications et des variations. A cette réduction des rapports correspondra une réduction parallèle des jugements, jusqu'à la détermination de jugements-types dont les autres ne seront encore que des applications et des variations. On appelle catégories, ou idées premières, les rapports-types; et premiers principes les jugements-types.

il y a correspondance naturelle entre une catégorie et son principe ; par exemple, entre la catégorie d'identité et le principe d'identité. Celle-là n'est que la pure dénomination conceptuelle du rapport ; et celui-ci, que la formule la plus générale de son application, et comme le schème abstrait et la règle de tous les jugements d'identité. Une classification exacte des catégories et des principes nous donnerait donc ce que nous cherchons, c'est-à-dire le dénombrement de nos méthodes naturelles de peDsée, et les lois organiques de ces méthodes, autrement dit la technique spontanée de tous nos jugements et de tous nos raisonnements K

A défaut de cette classification exacte, on peut prendre pour point de départ la nomenclature qu'a donnée Leibnitz. Il

1. La défmition que nous donnons ici des catégories et des idées premières est prise du point de vue moderne de la psychologie fonctionnelle. Il s'en l'aut que ce point de vue soit le seul possible,, et surtout qu'il ait prévalu dans Ihistoire de la philosophie. — Aristote^ qui est le premier à avoir donné une théorie des catégories, les conçoit, mi-logiquement et mi-ontologiquement, comme les genres supérieurs des attributs de l'être, les qualiiications suprêmes par lesquelles nous le pouvons définir. (CaLégoria vient du verbe logique calégorein, atliibuerj. 11 compte ainsi dix catégories, qui sont : la substanre, la qualité, la quantité, la relation, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation, la manière d être. — D autre part, par idées premières les cartésiens entendirent souvent les idées ontologiques d iniini, de panait et d absolu, considérées comme pretùières au point de vue de 1 être. — isant, entin, voit dans les catégories des méthodes de jugement, mais de jugement logique. C'est d après uneclassiùi-ation des jugements logiques qu il établit sa table de douze catégories, rangées par ti'iades : a. Quantité (unité, pluralité, totalité); b. Qualité (réalité, négation, limitation) ; c. Relation (substance, cause, réciprocité) ; d. Modalité (possibilité, existence, nécessité).

Tous ces points de vue apparaissent diflicilemcnt conciliables. A tout le moins, l'on attend encore une doctrine délinitive des catégories. C'est pourquoi, faisant ici de la psychologie, nous ne pouvons que nous en tenir provisoircuicnt au point de vue fonctionnel des méthodes naturelles de penser.

rattache tous les principes à deux principes généralissimes, correspondant aux deux fonctions essentielles de la pensée. A sa fonction logique, génératrice de vérité logique, répond le principe d'identité, avec ses succédanés, le principe de contradiction, le principe du tiers exclu, le principe du tiers équivalent ; et à sa fonction réelle, génératrice de vérité réelle, correspond le principe de raison .suffisante, avec ses succédanés, le principe de causalité, le principe de substance et le principe de finalité. — Cette brève et sèche nomenclature pourrait faire croire que nous sommes en logique, que tous ces princi])es sont inconnus à la pensée ordinaire, et qu'ils n'y servent de rien. On se tromperait, et nous allons voir, en es(juissant leur psychologie, qu'on les observe alors qu'on s'en doute le moins, et même dès la pensée prélogique.

§ 1. — Analysk descriptivk

1. Catégorie et principe d'identité. — i. Universalité de la catégorie. — EUe est la plus essentielle à l'esprit, comme nous n'avons cessé de le constater à propos de toutes nos connais sauces. Pas de connaissance qui ne vise à être la connaissancf du même, et à rester la même, qui ne trouve la condition ultime de son utilité, et par là de sa valeur et de son existence même, dans cette double identité objective et subjective. Toutes nos analyses antérieures sont à giouper ici comme autant d'illustiations de cette thèse fondamentale. Dé' à une simple image ne sert à connaître les objets que si ni eux ni elle n'ont changé. Toute la psychologie de la perception s'éclaire de ce point do wiQ. (p. 280) ; représenter les choses sans identité serait les mirer, non les connaître. De même de la psychologie de l'idée (p. 360) que nous avons ramenée à la conception d'objets mentaux identiques applicables à des objets réels identiques. De même de la psychologie du jugement (p. 374), réduite à une identification d'un sujet et d'un attribut : et de la psychologie du raisonnement (p. 390) réduite à l'identification de conclusions et de prémisses. Toute la logique, enfin, n'est qu'un formulaiic d<', lois d'id(întités.

2. IjC yriiivipe et ses nuvcédanés. — Le principe dïdeutité s'énonc»' « tout ce, qui est, est » ; ou plus schématiquemeut <( A est A ». C'est la sa formule positive. ~ Sa formule négative est « A n'est pas non A », qui est celle du principe de contradiction (ou mieux de non-contradiction), selon lequel « une même

RAISON RT PRINCIPES DIRKCTf" UR3 DE LA CONNAISSANCE 40i

chose ne peut jjas être et n'être pas ce qu'elle est, en même temps et sous le même rapport » (Aristote). — Du principe de contradiction résulte, comme un corollaire, le principe du tiers exclu : « de deux hypothèses exactement contradictoires il faut que Vune soit vraie et Vautre fausse » ; tout « tiers parti » est nécessairement exclu.

Il n'est jugement ni raisonnement qui ne trouvent dans l'observation du principe d'idoviilé le critérium de lem* vérité logique, et dans sa violation le critérium de leur fausseté logique. Il exprime les nécessités primordiales de la pensée ; c'est pom-quoi nous le respectons et lui obéissons d'instinct. Il n'est pas nécessaire pour cela de le connaître. On n'a pas besoin de savoir ce que c'est que la contradiction pour avoir horreur de la contradiction. Tout le monde a le sens de l'absurde, encore que tout le monde ne puisse pas définir l'absurdité, qui n'est qu'une pensée contradictoire, comme le cercle carré, le tout plus petit que sa partie, le blanc qui serait noir, etc.

3. Applications. — a) Le principe d identité est, selon Leibnilz, la « loi du possible >>. Il suffit à nous construire celles de nos sciences qui n'étudient que des concepts, indépendamment de leur rapport à l'sxpérience. Telles les mathématiques. Les nombres sont tous réductibfes à lunité ; et lunité n'est que l'identité quantitative. Toutes les opérations arithmétiques ne sont que des techniques d'égalités et d'inégalités, c'est-àdire d'identités et de non-identités quantitatives. Toutes les opérations géométriques ne sont que des techniques de superpositions et d'égalisations, c'est-à-dire d'identifications de figures. Etc.

b) Avec Aristote, il faut dire en outre que le principe d'identité c. L également la « loi du réel ». Heraclite la nié, en montrant dans les choses un universel devenir, perpétuellement hétérogène, où les contradictoires se mêlent au lieu de s'exclure. La loi de l'expérience serait donc une loi de contradiction, et non une loi d'identité ; d'où les sophiste concluaient à l'impossibilité de toute connaissance et de toute science. Ils concluaient très logiquement, car la connaissance et la science exigent de l'identité objective. Mais ils avaient tort, tout comme Heraclite : car le flux des choses ne laisse pas de présenter de rhoniogène, celui précisément que dégagent la connaissance et la science. Dans tout ce qui change, il y a ce qui ne change pas, et c'est cela qui se laisse penser. Notre intarissable curiosité d'identités, de ressemblances et d'analogies trouA-e déjà à s'alimenter dans nos perceptions. Mais la science surtout vit de la croyance que les phénomènes se répètent, que leurs rapports sont constants, et qu'ils s'expriment dans des lois. Toute loi est une formule d'identité. Et le principe suprême de toutes les sciences, le « principe de légalité » (Meyerson), selon lequel tout est dominé par des loi.<, n'est que l'universalisation à toutes les sciences et à tous les phénomènes d'un principe d'identité objective. Non seulement les faits de causalité se répètent, mais encore les faits de finalité ; le savant croit à l'identité

des types spécifiques, et à l'identité des fonctions vitales, comme à l'idenlilé des faits mécaniques, comme à l'idenlité enfin de tout ce qu'il y a d'intelligible dans la nature. L'idenlité est donc une loi des choses comme elle est une loi de l'esprit : elle fonde la vérité réelle de nos connaissances, tout aussi bien que leur vérité logique.

II. Catégorie et principe de raison suffisante. — 1. Leur aspect primitif. — Dès l'éveil de son intelligence, l'enfant se montre tourmenté de problèmes sur le « pourquoi » et le « comment » des choses. Cette curiosité naturelle est le fait du jeu spontané de la catégorie de « raison suf lisante ». Elle implique la double croyance que rien ne se suffit, et que tout s'explique par autre chose que soi-même, en quoi il trouve ses conditions. Croyance que formule le « principe de raison suffisante », dit encore. « principe d'universelle intelligibilité », dont les formules les ])lus générales sont « tout est conditionné », et « tout a sa raison ». Raison pour laquelle il est plutôt que de ne pas être, il est ceci plutôt que cela, il est ici plutôt que là, il est maintenant l)lutôt «lu'à un autre moment, etc. « Comprendre » re\'ient toujours à trouver des conditions et des raisons des choses.

Naturellement le besoin de raisons est variable selon les esprits. Il en est qui acceptent les choses t<^lles quelles, sans se poser à leur sujet de pourquoi ni de comment ; ce sont les moins intelligents. Les plus intelligents, au contraire, se révèlent par une cmiosité insatiable de raisons, qui est le ressort de toutes les explications scientifiques et philosophiques. Curiosité qui paraît impossible à jamais satisfaire «otiiplètement ; car la recherche des raisons mène à d'autres raisons, puis aux raisons de ces raisons, et ainsi à l'ini&ni. L'intelligibilité totale de l'uni- \('rs supposerait la connaissance totale de l'infinité de ses phénomènes, présents et passés, et de l'infinité de leurs raisons.

2. Leurs différenciations. — D'autre part, il y a différents types de raisons ; il doit donc y avoir dilTéientes formes du prin- <i])e de raison, et qui engendrent différentes curiosit/és. A ([ui recherche, par exemple, le pourquoi de la floraison des plantes, on pmirra répondre en invoquant les causes physiques de l'ascension et de l'action de la sève, ou les fins biologiques de la fleur, ou les substances chimiques qui se transforment dans la plante. Causes, fins, substances : trois sortes de raisons, donnant lieu à trois principes succédanés du principe général de raison suflisante, dont ils retiennent le sens universel et commun, qui est louiours de conditionner et d*expli<iuer un objet par autre chose que lui-môme.

m. Catégorie et principe de causalité. — L'expérience nous donne des phénomènes qui se succèdent ; peu à peu nous en venons à expliquer ceux qui suivent par ceux qui les précèdent, à voir dans ceux-là des effets dont ceux-ci sont les causes K îfotre conception de la causalité subit une élaboration progressive dont on peut à peu près esquisser les étapes comme il suit :

1. La cause-agent. — • H s'en faut bien que la curiosité des causes soit spontanément universelle. Parmi les phénomènes, il y a ceux qui vont de soi, et qui ne requièrent aucune explication. Us constitueront même, pendant toute notre vie, la plus grande partie de notre expérience, sans que leur incompréhension nous gêne le moins du monde. Le soleil se lève, il pleut, il gèle, les rivières coulent, etc., tout cela n'excite guère de curiosité des causes que chez le savant. Par contre, ce qui l'excite tout de suite, comme on le voit chez l'enfant (et même chez l'animal), c'est le phénomène insolite et qui ne va pas de soi : la chaise qui remue, le vase qui tombe, le bruit qui éclate, etc. La question qui se pose immédiatement est : qui a fait cela ? la cause étant conçue comme une personne ou un animal. Car la première expérience de l'enfant paraît comporter surtout le discernement des êtres qui se meuvent eux-mêmes, et des objets naturellement inertes, qui ont besoin d'autrui pour les mouvoir. Sa première notion de cause est ainsi celle de l'agent des mouvements ; et la causalité apparaît comme une action comme une production de mouvement.

2. La cause-joTce. — Venant à prendre conscience de sa propre action, et des mouvements dont il se sent l'agent, l'enfant perçoit sa propre causalité dans ses mouvements musculaii'es, dans l'expérience de l'effort. Il en résulte que son idée de cause va s'envelopper désormais des idées d'effort et de force ; ce qui lui fera concevoir toute cause éventuelle de mouvements comnie une force capable de les produire.

3. La cause-antécédent. — Bientôt, de nouvelles expériences lui élargissent encore ses conceptions. Son action ne dépend pas seulement de lui-même et de sa force, mais encore de circons-

1. 11 s'agit eiclusivement ici de la cause efficiente, en tant que distincte du la cause finale et de la cause substantielle. Ces dénominations sont celles d'Aristote et dos scolastiques, qui entendaient par cause ce que l'on entend aujourd'hui par raison suKisante. De leurs quatre causes, la cause matérielle et la cause lonuclle correspondent à la substance, la cause finale à la lin, et la cause enicienlc ou motrice à la cause tout court, au sens moderne du mot, }o seul que nous retenions ici.

sances extérieures. Si son jouet ne fonctionne pas, il y a des raisons, et qu'il cherche : cela tient à tel obstacle, à ceci, à cela, etc. C'est ainsi que le fumiste cherchera diverses raisons pour lesquelles la cheminée fume; et ainsi encore que le savant attribuera tout phénomène à un ensemble de circonstances inégalement ei'ticaccs. La cause n'est plus alors que la condition d'existence d'un phénomène, sa condition sine qua non ; et finalement le ou les antécédents dont dépend son apx^arition.

C'est cette conception qui s'exi^rime dans le principe : « tovt phénomène a une cause », c'est-à-dire des antécédents dont il dépend ^ Encore n'est-ce là qu'une formule empirique. Elle sera remplacée par une formule scientifique, grâce à une lente réflexion sur le jeu de la causalité, et finalement à son interprétation avec la catégorie d'identité. Car c'est en fonction de l'identité que la science en est venue à concevoir que « dans les mêmes circonstances les mêmes antécédents sont snivis des mêmes conséquents », ce qui est la formule scientifique de la causalité, ou du déterminisme.

■4. La cause-énergie. — Il ne reste plus qu'à identifier l'antécédent et le conséquent, conçus comme deux manifestations successives d'une même et unique énergie. C'est là le dernier enrichissement de la notion de causalité, réservé à la pensée scientifique et philosophique, et totalement inconnu, non seulement de l'enfant, mais encore de la plupart des hommes. Mais, qu'il s'agisse de la cause-agent, de la cause-force, de la causeantécédent, ou de la cause-énergie, il s'agit toujours d'une condition d'apparition des phénomènes. La catégorie n'a donc pas changé de nature en variant ses applications.

IV. Catégorie et principe de substance. — 1. Substance et phénomènes. — Nous ne cessons de faire spontanément dans toutes nos expériences, tant externes qu'internes, le départ du stable et de l'instable, du permanent et du fugitif, du réel et de l'apparent, du dedans et du dehors. C'est iv es distinctionque correspond celle de la substance et du phénomène. — Déjà, dès la perception, tout objet sensoriel est constitué essentiellement des qualités étendues, solides et durables, qu'y perçoivent l'œil et la vue. Sa substance empirique est faite de ces donner»^ tactilo-^Tsuelles. Les données des autres sens, sons, odeurs,

i. La formule parfois employée : toutelTotà une cause, esta rejeter comme une simple lautoloyio. Car, l'elFet se ililinis-^aiit : ce qui a une cause, elle revient à (lire inutilement : ce qui a une cause a une cause.

etc., n'y entrent pas, mais en procèdent comme des phénomènes qu'elle produit et qu'elle n'est point. — A leur tour, les qualités tactilo-visuelles cessent de faire partie de la substance aux yeux du savant, dès qu'il les reconnaît susceptibles de varier : la cii-e peut changer de couleurs, de formes, de résistances, et tout corps peut passer par les trois états solide, liquide et gazeux. Sa substance scientifique est donc à chercher par delà et par-dessous ces modifications, dans les éléments chimiques simples dont il est intérieurement constitué : tout le reste n'est que phénomène, et se réduit à des compositions et à des mouvements de ces éléments. — A son tour, le philosophe continue ce processus d'intériorisation. Il en vient à voir dans les derniers éléments des choses les manifestations d'une entité plus profonde, d'une substance métajyJiysique, la matière, conçue comme la réalité universelle et homogène qui se diversifie dans la multiplicité hétérogène des formes et des mouvements. — Appliqué enfin à l'expérience interne, comme il l'a été à l'expérience externe, le même travail de différenciation fait opposer aux phénomènes de conscience l'âme qui en est le principe. Ainsi ne cessons-nous d'user partout de la catégorie de substance.

2. Le principe. — Tout phénomène se présente donc comme « insuffisant », et même comme doublement insuffisant. Insuffisant d'abord quant à son apparition, dont la raison suflfisante est dans sa cause, dans son antécédent. Insuffisant ensuite quant à sa subsistance, dont la raison suffisante est dans sa substance. Il n'a de réalité que celle qu'il lui emprunte. D'oîi le nouveau principe : Tout phénomène suppose une substance.

La substance est ainsi obtenue par un approfondissement de la réalité. Elle est l'en-dessous et l'en-dedans des choses (sub-stare). Elle est ce qui existe en soi et par soi, alors. que les phénomènes n'existent qu'en elle et par elle. Elle est la réalité intériem-e dont ils sont la manifestation extérieure, le fonds dont ils sont l'apparence, la source permanente dont ils ne cessent de jaillir. Elle les produit, et sert de principe d'imité à leur diversité, de principe d'identité à leur instabilité, de principe d'être à leur devenir. C'est ce qui a permis de dire que la catégorie de substance est comme une reprise, et une synthèse concrète, des catégories d'identité et de causalité dans l'ordre des réalités inapparentes, la substance étant essentiellement ce qui est et ce qui agit.

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