I. — Théories empiristes
I. Critique générale. — L'empirisme s'inscrit en faux contre la nature apparente des premiers principes. Il entend réduire nos instincts intellectuels, comme les autres d'ailleurs, à de simples habitudes. Il entreprend de donner une genèse de l'esprit sans l'esprit.
a) C'e^t là une entreprise condamnée d'avance, analogue à celle d'engendrer l'étendue sans l'étendue (p. 195), et à toutes celles où l'on cherche à t«nir la gageure de substituer l'habitudo
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à des inclinations. L'empiiismo aura toujours contre lui la loi bioioofique fondamentale de l'habitude. Il n'y a point dliahitilde qui ne corresponde à quelque inclination innée, qiCelle développe et ne crée point, point d'habitude qui ne présuppose la fonction qu'elle enrichit et perfectionne. Nous ne prendrons ianiais l'habitude de lier les phénomènes par des rapports sans quelque instinct nous poussant à les lier, et nous dotant préalablement de savoir-faire appropriés. Nous n'acquérerons jamais l'habitude d'aucune opération intellectuelle sans quelque aptitude à cette opération. Le rationalisme aura toujours raison de dire que l'expérience d'identité est impossible sans une méthode naturelle d'identification, qu'il n'y a de causalités que pour un esprit originellement apte à en percevoir, etc. Il faut donc s'incliner devant l'existence autonome des premiers principes, devant le fait primitif et irréductible de la vie intellectuelle et de ses instincts. C'est ainsi, nous le verrons, qu'échoue tout effort pour expliquer les instincts de la vie sans la vie. L'empirisme est donc ici une erreur'.
h) Mais c'est une erreur accompagnée d'une vérité. Il est une erreur métaphysique, qui n'est que l'abus d'une vérité psychologique. En effet, si l'habitude ne saurait nous créer nos instincts intellectuels, et nous engendi*er l'esprit, elle peut nous développer ces instincts, et expliquer l'évolution de l'esprit ; car la pensée comporte une part énorme d'apprentissage et d'édu cation. Par là nous sommes amenés de nouveau (p. 198) à distinguer de l'empirisme métaphysique, qui échoue, l'eiripirisme psychologique, qui réussit. L'expérience montre que nos instincts intellectuels, comme les autres, se doublent d'habitudes (p. 466), qui règlent leur exercice, et ajoutent à leurs savoir-faire innés des savoir-faire acquis. L'empirisme a touiours excellé à montrer le rôle de l'habitude dans toutes nos opérations intellectuelles, et à souligner la distance qu'il y a entre le premier usage de nos principes et leur usage perfectionné par un long et lent entraînement. Il n'est pas une de nos fonctions intellectuelles pour laquelle ne se pose la question de son évolution. Mais toute évolution suppose im germe à faire évoluer. L'habitude de penser présupposera toujours l'instinct de penser.
Relevons rapidement les principales formes de l'empirisme.
II. Le sensualisme. — Il apparaît pour la première fois dans les temps modernes avec Hobbes. Mais c'est Locke qui le popularise, en le faisant servir à la réfutation de l'innéisme cartésien. Locke entend expliquer
toutes nos connaissances avec les deux principes de la sensation et de h réflexion. Sensualisme timide encore, et qui se détruit lui-même; car avec la réflexion réapparaissent ces opérations actives dont il s'agit de se passer. — Condillac. plus radical et pluslosique, s'en tiont à la sensation spule, et donne à sa thi'orie le nom expressif de système de la sensation trinsfùnnée. Il l'expose sous la ffirme all('gi>rique d'une statue h laquelle il ouvre successivement tous les sens, prétendant lui conférer par là l'intelligence. Kien que par 1 odorat, elle deviendrait ainsi successivement sensation d'odeurs; puis mémoire d'odeurs; puis attention à une odeur prédominante; puis comparaison; puis jugement; puis accumulation de jugeinents, ou principes. Toutes nos sensations réimies suffisent à expliquer toutes nos pensées.
Schopenhauer a dit plaisamment que le sensualisme fait de l'homme im anencéphale. En effet, si les sensations se suffisent et se transforment toutes seules, il n'est que faire d'un esprit, et d'une tête pour l'y loger. Mais nous savons qu'elles ne se suffisent pas. Condillac oublie qu'il faut une activité pour les transformer, des opérations pour les élaborer^; il mutile délibérément l'expérience de tout ce qui est fonctions de rapports, jugements et raisonnements, c'est-à-dire de ce qui est ici l'essentiel (p. 372).
111. Lassociationnisme, avec Hume, Mill, etc., voit bien qu'il faut trouver quelque succédané aux rapports Ce succédané lui est fourni par l'habitude qui est à la base de toute association. La causalité n'existe pas; mais à sa place il y a l'habitude d'associer les conséquents aux antécédents, et de les attendre après eux. Habitude créée par l'expérience, et qui, par sa répétition même, devient le principe de causalité, lequel n'est que l'habitude d'attendre, et finalement d'exiger, des consécutions régulières de phénomènes. De même la substantialité n'existe pas; mais il y a l'habitude de trouver ensemble, unis et liés, des phénomènes qui se trouvent ainsi substantifiés. Ainsi encore de l'identité, de la finalité, habitudes nées d'expériences d'objets identiques, d'objets coordonnés ou subordonnés les uns aux autres. Tous nos principes les plus généraux ne sont ainsi que nos habitudes les plus générales d'association.
Critique. — 1. Lassociationnisme oublie de rendre compte de cette merveilleuse fécondité de l'habitude et de l'association. — a^ Comment d'abord cet unique facteur en vient-il à nous créer des expériences aussi spécifiquement diverses que celle> de la causalité, de la finalité, de 1 identité, etc.? Pourquoi des principes différents, et non pas un seul principe, comme il serait logique de s'y atlf^udre"? C'est, dira-t-on, que l'habitude de lier des
i. Lncore loubliet-il moins quon ne le dit; car il parle sans cesse de ces» opérations et de l'activité de l'àme. C'est qu il est spiritualiste : ce qui lui permet d expliquer, c'est-à-dire de corriger, sa théorie du moi « collection de sensations » par un appel à lunité de lu me, sa théorie du jugement par une activité (le jugement, rtc. Mais son spiritualisme a été sans écho. Disfipies et adversaires n'ont voulu voir en lui que le théoricien du sensualisme le plus immodéré et le plus insoutenable: et cela, conlorniément à ses prin<'ipes afiichés, mais contraiiement à ses intentioii.s. .\u loml. quand il parle de " la gén'Talion des opiralioiis », il entend parler surtout de leur apparition successive, et de leur évolution, à mesure que des habitudes viennent les développer. Son empirisme est ulus psychologique que métaphysique.
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antécédents et conséquents diffère de celle de rapprocher des ressemblances, de celle de synthétiser des movens et des fins, etc. Ainsi est-on îoi-ce de définir l'habitude par des fonctions qu'elle devrait remplacer il ny a pas d habitude qui ne soit l'habitude de faire quelque chose — b, Ue plus, il ny a pas d habitude qui ne soit l habitude dan organisme quelconque A lire l.-s Hsso.-i.Uion. listes, >m est porté a cmire que re sont les I^Hits de ronsrience qui prennent eux-mêmes riiahitude de s'associer (p. nO). Mais alors, pourquoi les mêmes exp^rien. es. par leur répélition même, ne suffisent-elles pas à eng.^ndrer les mêmes prin.ipes chez des animaux différents qui les perçoivent de même? Pourquoi l'homme seul a-t-il ces principes alors qu'il n'expérimente pas d'autres phénomènes dans l'univers que les animaux? Nous voici forcés encore d'en appeler à sa meilleure aptitude originelle à les associer et à les interpréter, c'està-dire forcés défaire appel à une activité innée, à l'esprit, qu'il s'agissait d'éliminer.
2 Que si cependant l'on accepte de tout expliquer par des associations habituelles, la génération des principes reste encore un mystère. — a) Pourquoi voyons-nous triompher et s'accumuler telles associations, plutôt que des associations contraires, toutaussi fréquentes? Nous avons autant d'expériences d'irrégularités que de régularités : pourquoi un principe d indéterminisme plutôt qu'un principe de déterminisme? Si la succession régulière crée la causalité, pourquoi avons-nous des successions régulières qui ne sont jamais interprétées en causalités, comme celle du jour et de la nuit? Si nous avons pris l'habitude de faire déterminer les conséquents par leurs antécédents, comment se fait-il que nous ayons tant de conséquents qui échappent à cette interprétation, que les sons d'une mélodie se suivent sans être causes ni effets les uns des autres, et de même les odeurs, les résistances, etc.? De plus, nous avons.autant' sinon plus, dexpériences de différences que d'expériences de ressemblances : pourquoi pas un principe héraclitéen de contrariété au lieu du principe d'identité? Nous avons autant, sinon plus, d'expériences de dispersion des phénomènes que de leur concentration ; pourquoi pas un principe d'insubstance? La finalité est ce qui crève le moins les yeux : pourquoi pas un principe de hasard? — b) Enfin, toute habitude s'acquiert, c'està-dire commence par ne pas exister, puis par exister très faible, puis finit par devenir très forte. Les habitudes de la causalité, de l'identité, etc., et de toutes les catégories seraient donc inconnues des enfants, et ne joueraient pleinement que chez les vieillards. Or c'est là le contraire même des faits, qui nous montrent une curiosité immédiate d'identités et de raisons chez l'enfant, et des principes immédiatement efficaces et sûrs deux-mêmes.
IV. L'évolutionnisme, avec Herbert Spencer, pare à cette dernière objection. Il reconnaît que les catégories et les principes jouent comme des instincts innés. Ces instincts, innés à lindivjdu, sont acquis par l'espèce; ce sont des habitudes ancestrales. — Mais il reste que l'espèce éprouvera les mêmes impossibilités pour engendrer ses habitudes que l'individu. La difficulté, pour être diluée dans l'indéfini de la durée de l'espèce, n'est pas supprimée; elle demeure la même que pour la durée très courte de l'individu. Il faudra toujours invoquer une activité capable d'acquérir des habitudes, et celles-ci plutôt que celles-là. L'évolutionnisme s'en
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r^mel a la vie et à ses sélections. C'est donc ;i,K.louiont la vie qui rendra
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