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CHAPITRE XXIII

Par langage on entend tout système de signes servant à exprimer et à communiquer des états de conscience, et en 'particulier des idées. Nous avons déjà considéré le langage dans ses rapports avec la pensée, dont il nous a facilité la psychologie. Eeste à l'envisager en lui-môme, à déterminer sa nature et son origine. — Commençons par analyser le mécanisme des signes et de la signification.

Article I. — Les signes.

I. Leur nature subjective . — Un signe est un phénomène perçu qui manifeste un phénomène non perçu. C'est ainsi que la fumée que je vois est le signe du feu que je ne vois pas. Il n'y a donc de signes que pour une conscience capable de percevoir ou d'établir quelque rapport entre les deux pliénomènes. Toute signification est psychologiquement une association entre le signe et la chose signifiée, grâce à quoi la perception de celui-là évoquera la représentation ou l'idée de celui-ci.

Selon que l'association a été créée par l'expérience, ou a été étal)lie volontairement par la pensée, on a des signes naturels, ou des signes artificiels ou conventionnels. La fumée est le signe naturel du feu. Les signaux maritimes ou sémaphoriques sont des signes conventionnels ; dans ce dernier cas. la signification est le fait d'une opération intellectuelle. Toute signification est donc acquise, puisqu'elle repose sur une association qui ne jH'ut être qu'acquise. Il n'y a pas de signes naturels au sens de Joignes dont la signification serait connue a priori. La fumée ne saurait signifier le feu pour un animal qui n'aurait pas préalablement perçu ces deux phénomènes ensemble.

Aussi l'int-erprétation du signe se fait-elle toujours i)ar le jeu de l'association qui a créé la signification. Elle s'explique par un

phénomène de rédintégration ; signe et chose signifiée font désormais partie d'un même tout conscientiel, qui se restaure en entier à l'apparition d'un seul de ses éléments.

n. Leur nature objective, — Objecti» ement parlant, le rapport du signe à la chose signifiée peut être un rapport de cause à effet. La fumée est l'effet du feu ; la trace du gibier est l'effet du passage de ce gibier. Ce peut être aussi un rapport de à fin moyen : les outils sont le signe du travail ; et le fait de prendre un fusil signifie au chien que son maître veut chasser. Tous ces rapports objectifs ne servent ici de rien : il n'y a qu'un rapport qui compte, celui de la concomitance entre le signe et la chose signifiée. C'est ce rapport qui donne lieu à une association. C'est pourquoi, psychologiquement parlant, tout signe naturel n'est qu'un indice ; il indique en effet, à qui sait l'entendre, que l'expérience donne, à côté de ce qu'elle fait voir, quelque chose qui ne se voit pas. C'est à défaut de cette concomitance naturelle que nous sonomes amenés à créer des significations artificielles.

i!s"'importe quelle sensation est apte à faire fonction de signe. Il y a des signes olfactifs : l'odeur du garde manger est singulièrement instructive ; Napoléon reconnaissait la Corse à des lieues en mer, rien qu'à l'odeur de ses plantes ; les chiens se dirigent surtout pa.r l'odorat. H y a des signes musculaires : nos sensations kinesthésiques nous servent à apprécier les distances, les formes et les reliefs des objets. H y a des signes tactiles, ceux qu'utilisent de préférence les aveugles, qui en viennent à lire avec leurs doigts. Il y a surtout des signes visuels et auditifs, ceux qui ont acquis le plus d'importance dans nos divers langages, et qui se prêtent le mieux aux significations conventionnelles.

111. Rôle des signes dans la connaissance. — 1. Nous avons vu qu'ils interviennent à chaque instant dans la perception. La moindre sensation peut nous suffii'e à reconnaître un objet : une odeur décelé à un chien la présence de son maître ; une toux ou un éternuement nous rendent le même service. Toute perception se fait naturellement par l'évocation d'une image constitutive à l'appel d'une sensation-signe. Notre connaissance de l'étendue, et toutes nos localisations sensorielles, tant externes qu'intei .les, n'arrivent à se constituer que par une interprétation constante de sensations en signes locaux. De même de notre connaissance du temps, f*. des localisations de nos souvenirs , obtenues par associations des événe ments secondaires aux événements principaux, qui portent leur date cl signifient celles des autres.

2. Mais surtout les signes interviennent dans noire connaissance empirique de l'univers, qui est d'abord une connaissance par signes. Nous relevons des concomitances et des coïncidences dans les phénomènes bien avant d y chercher des causes et des effets, des fins et des moyens. Et l'on peut" dire que la connaissance empirique se dislingue pour beaucoup de la connaissance scientifique par son indifférence aux causalités et aux rapports objectifs, et par sa préférence pour les simples concomitmces. Les sceptiques grecs qui niaient la perception des causes, et qui ramenaient l'antécédent au simple rôle d'indice du conséquent, avaient fort bien noté cette particularité. Au fond, les empiristes, et surtout les associationnisles, n'ont fait que renouveler leur théorie sur ce point. Cette théorie serait presque acceptable, si le fait de l'existence de la science ne nous forçait à reconnaître que nous savons nous élever jusqu'à la connaissance des causes, par delà le stade primitif de la connaissance do signes.

11 est bien certain que notre interpétation familière de l'expérience est de ce dernier type. Pour un sauvage, un paysan, un enfant, etc., pour tous ceux qui vivent en commerce immédiatavec la nature, cette nature est un grand livre où ils apprennent progressivement à lire, et souvent à lire très bien, où tout leur est indice de quelque chose. Tout leur parle un langage naturel, dont la possession leur constitue une habileté et une sagesse" parfois extraordinaires. C'est ainsi, en particulier, que la météorologie empirique (que la météorologie scientifique est encore loin d'avoir supplantée), est fondée presque toute entière sur l'interprétation désignes multiples et coordonnés des changements de temps, des orages, de la précocité et de la dureté des hivers, etc., etc. Tous enfin, nous ne cessons d'utiliser des savoirs empiriques, où la connaissance des causes n'est pour rien. L on dit, par exemple : « .T ai rencontré dans la rue un homme d'un certain âge, de santé chétive, l'air fatigué, la mine inlelligente. la tenue d'un ouvrier endimanché, l'allure inquiète, etc. » Tout cela est [)ure affaire de lecture de signes naturels, et prête à des déductions où excellent Ips Zadig et les Sherlock Holmes.

La curiosité des signes est fréquemment l'ennemie de la science. C'est elle qui crée les superstitions, fondées sur des coïncidences passionné- ; ment relevées, et qui font voir partout des indices de tout ce que Ton craint ou désire. La salière renversée, le nombre treize, le vendredi, les comètes, les conjonctions des astres, les, yeux noirs et perçants, etc., etc., deviennent des signes de malheur. C'est ainsi que l'astrologie a pu retarder l'astronomie, que la médecine empirique a pu nuire à la médecine scientifique, et que toutes les divinations des voyantes, des devineresses, des cartomanciennes, etc., tendent toujours à se substituer aux prédictions des savants, ei a faire prévaloir des lectures hypothétiques de signes sur des déterminations certaines de causes.

IV. Rôle des signes dans le langage. — Les signes prennent une importance particulière lorsque la chose signifiée est, non ' plus un i)hénomène visible qui ne .serait pas encore vu, mais un phénomène invisible, qui ne .sauiait aucunement tomber sous les sens. Tels les états de conscience. Alors nous en venons au langage proprement dit : il <»/ iait de significations psycho-

logiques, où des phénomènes sensibles manifestent des phénomènes essentiellement insensibles. Nous avons ici d'abord des signes naturels, qui constituent l'expression naturelle des émotions. iN'ous avons surtout des signes conventionnels dont l'élaboration nous a permis d'exprimer les idées ou concepts. Ainsi devonsnous parler successivement du langage émotionnel et du langage conceptuel.

Article II. — Le langage émotionnel.

C'est un fait d'expérience universelle que nos émotions se manifestent au dehors par des cris, par des jeux de physionomie, par des gestes, par des attitudes, etc. Le signe émotionnel n'est qu'une réaction émotionnelle spontanée, réaction apparente sous laquelle nous avons appris à retrouver par association l'émotion inapparente.

§ 1. — Production des signes émotionnels

Tout ïait de conscience nécessite la collaboration du corps. Mais tandis que, dans les faits de cormaissance, cette collaboration s'achève dans le cerveau, dans les faits d'émotion elle s'élargit au corps tout entier. Le processus nerveux de Vidée de la douleur reste intracérébral ; au contraire, le processus nerveux de la douleur déclenche le mécanisme des larmes et tout ce qui va devenir la mimique de la soufÉrance. C'est pourquoi il existe des signes naturels de l'émotion, tandis qu'il n'en existe pas de la pensée.

Le problème de la genèse des réactions émotionnelles n'a guère été étudié avant le xix^ siècle. Bell, Darwin, Spencer, Wundt, W. James, etc., en ont donné des théories dont les conclu>;ions fermes se peuvent ramener aux deux principes de Virradiation et des réactions émotionnelles systématisées.

1. L'irradiation. — Il faut entendre par là le phénomène de la diffusion de la décharge nerveuse (Spencer), qui gagne de proche en proche tous nos organes, oîi elle s'extériorise proportionnellement à sa force et en suivant les voies de moindi'e résistance. Toute émotion (p. 506) comi)orte une semblable décharge, brasque ou lente, qui ébranle plus ou moins l'organisme tout entier, et ses différents organes : 1. Les organes de la circulation du sang. La colère et la pem- font pâlir et rougir,

accélèrent ou ralentissent le pouls, selon leurs effets sur le cœur, les vaso-moteurs et les vaso-contricteurs. 2. Les organes de la respiration, qui se précipite ou s'arrête dans l'affolement ou l'angoisse. Bell remarque que les émotions s'expriment surtout par le nez et la bouche, c'est-à-dire localisent leurs principaux signes au débouché de l'appareil inspirateur. 3. Les organes musculaires de Vaction. La colère tend et durcit les muscles ; la dépression les amollit et paralyse leurs contraxitions. La joie fait crier, chanter et bondir ; la tristesse immobilise, etc. Ainsi toute émotion s'irradie dans le corps par une propagation indéniable. Selon l'originalité de son processus nerveux elle doit s'accompagner de réactions propres, qui la caractérisent, quand elles arrivent aux organes périphériques, par autant de signes émotionnels.

C'est précisément sur la lecture de ces signes qu'est fondé l'art de deviner les émotions. C'est elle qui fournit une base solide à l'empirisme de la physiognomonie et de la graphologie, dont les applications peuvent être contestables, mais dont le principe est certain. Il n'est pas une émotion qui ne se trahisse au dehors, si attentif qu'on soit à l'en empêcher. En particulier la plume d'im homme qui écrit joue le rôle du stylet dans les appareils enregistreurs ; elle reçoit, amplifie, fixe et rend visibles, les vibrations émotionnelles les plus ténues et les plus fugitives, celles qu'aucun sens n'arriverait jamais à surprendre directement.

II. Les réactions émotionnelles systématisées. — La loi d'irradiation nous assure que toute émotion se traduit au dehors. Mais pourquoi le fait-elle par dés réactions spécialisées et toujours les mêmes, grâce à quoi l'on sait, non seulement qu'un liomme est ému, mais quelle émotion l'agite ? Comment exi^liquer le fait universel des mimiques caractéristiques, qui nous permett«;nt d'assigner à chaque émotion ou passion son langage propret A ce nouveau problème, diverses réponses ont été données.

1. La survie de gestes autrefois utiles (Darwin). — Selon cette explication finaliste, si la colère fait serrer les poings, grincer des dents, ricaner (c'est-à-dire découvrir les canines), >.:iogneret crier, etc., c'est qu'elle esquisse les gestes de riioiiinie qui attaque, de la bête féroce qui se précipite sur sa proie. Si l'étonnement fait ouATir les yeux et la bouche, c'est pour faciliter la vision et l'inspiration, etc. Que si maintenant l'on con- Ki«ler»' le phénomène au point de Aiie évolutionniste, on y découvre lu suivie des gestes d'ancêtres, auxquels ils étaient utiles, chei

des descendants auxquels ils ne servent plus : ce sont des habitudes ancestrales.

On ne voit pas ce que l'on gagne ici à invoquer l'explication évolutionniste. L'inutilité actuelle des réactions émotionnelles n'est rien moins qu'évidente. Nous avons tous encore des instincts combatifs que la colère déclenche ; et il ne manque pas de civilisés chez lesquels elle s'achève en processus complet de férocité. Il est donc plus naturel de voir dans la réaction émotionnelle une action ébauchée, que la survie d'aune habitude périmée. C'est toujours une loi vivante que toute émotion tend à l'action, ce qui mène à voir dans les réactions émotionnelles autant de gestes esquissés. — Encore faut-il limiter cette explication. Elle fait comprendre, par exemple, la peur qui donne des jambes, mais non pas celle qui les enlève. L'émotion, nous le verrons (p. 510), n'est guère moins apte à paralyser l'action qu'à la seconder.

2. L'^ antithèse. — Par là Darwin entend que certaines émotions s'expriment par des gestes contraires à ceux de l'émotion antithétique. Le suppliant tombe à genoux et joint les mains, comme s'il voulait témoigner qu'il n'est ni redoutable ni agressif. Le chat qui veut être caressé rentre ses griffes et fait le gros dos, comme pom- dire qu'il n'a aucune intention malveillante, etc. — Cette explication a été abandonnée et devait l'être. il est bien plus simple de voir dans le suppliant le geste direct de témoigner de sa faiblesse et de son indigence, et chez le chat le geste direct de demander des caresses, sans prêter à l'un ni à l'autre le subtil calcul de répondre par avance à des interprétations erronées.

8. L'analogie. — Wimdt remarque que des émotions aussi différentes que le mépris et la nausée, s'expriment par une même mimique, celle de la moue spéciale à l'écœurement ; et qu'en général les émotions morales empruntent leur signe émotionnel à quel que émotion physique correspondante. C'est ainsi que nous disons « oui » et « non » à la façon de l'enfant qui accepte oti refuse la nourriture. Ces identités d'expressions reposeraient sur une analogie affective. Sentant de même, nous exprimerions de même. Nous aurions donc là un cas d'association émotionnelle, du type des synesthésies au sens large que nous avons déterminé (p. 245).

4. L'imitation. — H semble bien, en effet, qu'il faille faire une place aux expressions émotionneDes apprises à côté des expressions émotionnelles spontanées. Si tous les petits enfants maui

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festent leui' douleur et leurs sentiments par des cris et des gestes analojTues, on n'en saurait dire autant des adultes ; ni les interjections ne sont les mêmes dans toutes les langues, ni les gestes dans tous les pays. Ainsi encore le visage si peu expressif et l'immobilité des aveugles, les moins gesticulateurs des hommes, ne s'expliquent que par l'impossibilité où ils sont de percevoir et d'iniiter la mimique émotionnelle des clairvoyants. Tous, à notre insu, nous nous imitons plus ou moins les uns les autres, jusque dans l'expression la moins étudiée de nos émotions les plus spontanées et les plus personnelles.

n s'en faut enfin que toutes ces théories réunies sitffisent à rendie compte de la spécialisation des réflexes émotionnels, pt de leur constance spécitique, dont la raison dernière réside dans des processus d'irradiation inassignables. Mais peu importe que cette constance attende encore des explications ; elle est un fait, et ce fait suffit à rendre possible l'interprétation du langage émotionnel, et les méthodes empiriques de divination des sen timents.

^2 — L'interprétation des signes émotionnels

Les Ecossais et les Eclectiques (D. Stewart, Jouflroy, Garnier, etc.) l'expliquent par un instinct, qui nous permettrait de les interpréter avec infaillibilité. Explication paresseuse, inutile et fausse. L'enfant qui n'aurait ni soufi'ert ni pleuré, ne sam'ait faire signifier la douleur aux larmes, pas plus qu'il ne saurait faire signifier le feu à la fumée avant de les avoir perçus ensemble. Il y a bien des gens qui ne pourront jamais déceler certains sentiments chez les autres, faute de les avoir éprouvés. L'enfant qui souffre crie et pleure ; ses cris et ses larmes ne sont pas l'expression de sa douleur, ils sont sa douleur même. Quand il voit des larmes, il voit de la douleur, n'ayant pas fait la dis- 1 mction du dedans et du dehors, du fait de conscience et de sou expression ; distinction qui est postérieure, et jusqu'à un certain point factice. 11 comprend d'autant mieux les émotions qu'il s'y associe, et s'y laisse gagner par contagion et])ar imitation : il pleure en voyant pleurer, comme le savent toutes les mères ; il reproduit simultanément la réaction émotionnelle dans son corps, en même temps que l'émotion dans sa conscience. Ainsi le mécanisme de l'intei-prétation des signes émotionnels' s'explique 1. soit par une expérience actuelle de l'émotion ; 2, soit par une expérience antérieure remémorée par association. 1» sexplique donc toujours par une expérience personnelle.

Que si le langage émotionnel est universellement compris, c'est qu'il est universellement le même, les mêmes émotions déterminant sensiblement les mêmes réactions, du moins dans l'espèce. Normalement les chiens entendent fort bien les chiens, et les hommes, les hommes. Si les chiens entendent les hommes et inversement, c'est qu'ui^e parenté générique de mammifères leur tient lieu ici de parenté spécifique, et qu'ils ont quelques émotions communes à réactions analogues. Mais il nous devient singulièrement difficile de percevoir les émotions des animaux tiès éloignés de nous, celles des insectes, par exemple : qui devinera jamais toutes les fureurs d'un cloporte ?

Article III — Le langage conceptuel

Les problèmes. — Puisqu'il n j a pas de signes naturels des pensées. la question se pose de savoir comment les hommes en sont venus à se communiquer celles-ci de conscience à conscience. Le problème parait insoluble, puisqu'une communication directe est, et sera toujours, impossible. 11 fallait cependant qu'il fût résolu; car l'homme est le plus sociable des animaux, et c'est un animal pensant, dont la pensée doit être le premier élément d'entente sociale. Voyons comment y a pourvu et y pourvoit encore nécessité l'ingénieuse. — Le pi'oblème général se peut morceler en divers sous-problèmes. 1. Le problème de Viavention du langage, qui est d'abord celui de l'invention de la première langue par les premiers hommes. Problème historique donc; ou plutôt préhistorique. Il est scientifiquement insoluble; car il ne saurait rester aucune trace de ce pi'emier langage. Toute langue évolue sans arrêt, et avec une rapidité extraordinaire, surtout quand aucune littérature n'est là pour la fixer, comme on le voit tous les jours des patois ou des dialectes des sauvagas. Nos langues modernes sont faites de débris de langues anciennes, ellesmêmes faites des débris de langues antérieures: la multiplicité décourageante des langues connues n'est certainement rien à côté de la multiplicité des langues disparues. On ne peut donc qu'émettre des hypothèses sur la langue originelle ; d'où des théories philosophiques sur une question qui reviendrait de droit aux savants. La science a sa revanche dans les problèmes positifs, 2. de l'évolution des langues. 3. de rinitiation de l'enfant au langage de son milieu social, et 4. de l'invention de l'écriture, ou du tangage conceptuel visible.

I 1. — L'origine du langage conceptuel

Nous ne pouvons donc ici qu'énoncer les principales théories émises. .

I. Révélation surnaturelle. — A la fin du x\ui^ siècle les traditionnalistes, croyant d'une part qu'on ne peut penser sans parler, et que les sourds-muets ne pensent pas (p. 328),

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et voyant d'autre part que les enfants apprennent le langage de leur milieu, aflirmèrent l'inaptitude radicale de l'homme à se créer des mots. H y aurait nécessité pom- lui de les recevoir par tradition, comme ses idées; ainsi remonte-t-on jusqu'au premier homme, qui les reçut de Dieu, avec les vérités essentielles, et qui transmit les unes et les autres à ses descendants. Sans discuter les détails de cette théorie, on ne peut que lui opposer le double fait, qu'on pense sans parler, et que l'enfant s'invente une langue, conmie nous le verrons tout à l'hem-e.

II. Artificialité totale du langage. — Selon Démocrite, « les mots n'existent que par convention, et non par nature ». L'homme est donc natm-ellement muet. Le langage a été l'invention d'un homme de génie, qui l'a communiqué à ses semblables. — A quoi Epicure opposait que « les hommes parlent comme les chiens aboient », ce qui est i^lutôt exagéré. A tout le moins faUut-il à l'inventeur du langage qu'il pût se faire comprendre, pour commimiquer son invention ; c'est-à-dire que le langage artificiel présuppose quelque langage naturel. — Selon Adam Smith, qui reprit les vues de Démocrite, ce langage naturel primitif était celui des gestes. Ainsi garde-t-il l'erreur de la mutité originelle. Car c'est une erreur évidente ; le langage naturel des émotions, qui s'expriment déjà par des cris et des interjections, suffit à la réfuter.

m. Le langage conceptuel instinctif. — 1. On retrouve ici tout d'abord les Ecossais et les Eclectiques, qui proposent pour le langage conceptuel, comme pour le langage émotionnel, leur panacée de l'instinct. Encore avaient-ils quelque excuse en ce qui concerne le langage émotionnel, qui présente l'universalité des instincts, ce qui n'empêche pas son interprétation d'être acquise. Mais cette universaUté manque totalement au langage conceptuel ; car la diversité et la variabiUlé des langues est infinie.

2. Elle ne l'est pas entièrement, si l'on en croit Renan et ' Max Muller, qui y distinguent des éléments fixes, et donc instinctifs, à côté des éléments variables. Ces éléments fixes sont représentés par les 4 ou 500 racines communes à toutes les langues indo-européennes. Eacines qu'il faut considérer comme des « types phonétiques », créés immédiatement par l'homme pour exprimer tout autant d'idées générales. Ainsi les idées de « aller », de « labourer », de « donner », évoqueraient spontané-

ment, par tme sorte de révélation naturelU, les racines « i », « ar », (' da >. De telles racines étaient à la base de toutes les transformations et évolutions philologiques ultérieures.

Mais la science a d'abord établi la vanité de ces types phonétiques, qui ont le premier tort d'être indiscernables en dehors des langues indo-européennes, et qui n'ont aucune chance d'être préhistoriques ni naturels. — De plus, la psychologie ne peut que protester contre l'hypothèse d'idées générales primitives et conmiunes, correspondant à ces racines. Tout ce que nous savons de l'évolution intellectuelle de l'enfant et du primitif nous assure que l'homme ne débute pas par de si hautes abstractions, et qu'il n'arrive que progressivement à se dégager du concret et des idées individuelles (p. 361). Dans le langage, il n'y a vraiment d'instinctif que le besoin de parler, et de se faire entendre vaiUe que vaille et par tous moyens.

IV. Elaboration progressive. — C'est la conception la plus communément admise. Esquissée par Platon, elle fut reprise par Leibnitz, CondiUac, Withney, Eavaisson, etc.

1. Le point de départ du langage conceptuel est à chercher dans deux langages naturels, employts avec intenlion. a. D'abord dans le langage vocal des émotions. Un enfant pleure, et s'aperçoit que sa mère vient ; s'il pleure ensuite pour que sa mère vienne, il a parlé conceptuellement ; car il associe volontairement à son cri son idée fruste de la mère qui vient. Tout l'essentiel de l'opération de signification artificielle est là ; il y a l'idée, l'intention de l'exprimer, et leur association à un signe sensible. &. E y a ensuite le langage visible des gestes, qu'on voit si bien se développer spontanément chez les sourds-muets. Gestes qui passent, comme le feront les langues, du stade synthétique et confus au stade analytique. Ils constituent un langage idéographique, par leur aptitude à dessiner tant d'objets, de mouvements, d'actions et d'émotions. La mimique' en est une dérivation. Mais le langage visible a l'infériorité d'être confus et limité, de ne pouvoir s'employer de nuit, ni de très loin, et de ne pouvoir évoluer jusqu'à signifier toutes les nuances de la pensée. Il devait donc céder sa place au langage vocal, qui l'emporte sur lui en tous ces points.

Toutefois, les hommes ne cesseront jamais d'accompagner leurs discours de gestes. Et de même ne cesseront-ils jamais d'accompagner le langage vocal conceptuel du langage vocal émotionnel dont il est né. Toute parole conserve quelque tona-

ins COURS DE PSYCUOLOGIK

lité affective ; ses intonations hautes et basses, sa lenteur ou son accélération, sa musique et ses accentuations, etc., représenteront toujours quelque chose des expressions émotionnelles primitives.

2. A la base du langage conceptuel vocal on relève trois sortes d'éléments phonétiques primitifs, a. Les intsrjections, dont nous venons de parler ; elles se prêtent d'elles-mêmes aux significations du désir, du commandement, de la menace, de la demande, etc. b. Les onomatopées, ou vocalisations imitatives. Elles sont fréquentes surtout dans les langues des primitifs ; mais on les retrouve jusque dans les langues les plus évoluées ; en particulier dans les mots qui expriment les bruits de la nature et les cris des animaux (le coucou, le coq, etc.) c. Les vocalisations naturelles. Car l'homme chante avant de parler ; il a moins à apprendre des voyelles et des consonnes, comme on le croit, qu'à faire un choix parmi ses consonnes et ses voyelles natmelles, pour ne conserver que celles dont fait usage la langue à laquelle il se restreint.

3. Ces éléments phonétiques ont subi une élaboration progressive et continue, qui va des premiers hommes aux hoiimies actuels, et qui a engendré la diversité et la multiplicité des dernières langues parlées de nos jours. De dire dans le détail comment s'est faite cette élaboration, c'est ce qui est impossible, faute de documents historiques suffisants. Toutefois, l'on est certain qu'elle ne s'est pas produite au hasard, mais selon des lois ; les lois que nous révèlent, d'ime part, la philologie comparée et l'étude de l'évolution des langues, et d'autre part la psychologie de l'assimilation du langage par les enfants. — Car l'identité spécifique des hommes nous assure qu'ils ont dû penser et parler comme nous pensons et parions, et que les lois actueUes sont les mêmes qui ont toujours régi les activités intellectuelle et linguistique. L'enfant, en particulier, ne peut que répéter le travail de ceux qui l'ont précédé. U opère comme eux la différenciation progressive du langage qui le mène, comme eux, d'expri'ssions synthétiques à des expressions analytiques, de la phrase indivise à la phrase désarticulée, des phrases courtes aux périodes, etc. Une réaction constante de la pensée sur le langage, et du langage sur la pensée, rend intelligibles ces progrès ; chaque idée abstraite tendant à trouver son expression. et chaque expression facilitant l'abstraction et la création de nouvelles idées, qui appellent à leur tour de nouvelles expressions, etc. Ainsi sommes-nous amenés à parler de l'évolution du langage.

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