LIVBE IV LA SENSIBILITÉ, OU LA VIE AFFECTIVE
Définitions. — Le mot sensibilité est ambigu. H siginfie d'abord irritabilité ou excitabilité ; c'est ainsi qu'on parle d'organismes sensibles au chaud et au froid, il signifie en outre la faculté de connaître par les sens, telle qu'elle se manifeste dans les sensations et dans les perceptions. Il signifie enfin Vaptitude à éprouver des émotions, des impressions subiectives de plaisir on de douleur, bref des états de conscience affectifs, ces états dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne sont ni des connaissances ni des actions. C'est de la sensibilité entendue en ce dernier sens d'affectivité qu'il va être question ici.
Elle a été élevée, nous l'avons vu, grâce à J.-J. Eousseau et aux Eomantiques, à la dignité de faculté, à côté de l'intelligence et de la volonté. Elle doit ce privilège beaucoup plus à l'importance qu'on Ini a attribuée, qu'à l'originalité du mécanisme de ses phénomènes. Car d'une part les sensations affectives sont du même type psycho-physiologique que les sensations représentatives (p. 164) ; elles sont, coimne elles, consécutives à des excitations sensorielles, ce qui explique qu'on exprime les unes et les autres avec le même terme de sensations. D'autre part, elles ne se comprennent que rapportées à l'activité, dont leur étude ne se peut isoler.
Problèmes. — La psychologie de la sensibilité est moins avancée que celle des deux autres facultés. Ses données sont cependant les plus intéressantes pour nous; elles ont fait de tous temps l'objet à peu près exclusif des psjchologies empirique et littéraire. Mais précisément la psychologie scientifique éprouve de grandes dii'ficulLés à dépasser les analyses de ces dernières. C'est ce dont témoigne déjà le fait qu'elle utilise leur vocabulaire, cependant si nettement insuffisant et imprécis. Aussi bien la nature même des phénomènes affectifs est un obstacle redoutable à leur détermination exacte et scientifique. Us sont les états de conscience ,les plus indistincts, les plus flous, les plus nuancés, les plus changeants qui soient. Platon a eu raison de f.-iii'ft de la sensil)ilité le domaine de
ïapeiion, de Vindé/ini, et nous avons déjà noté la difficulté particulière
de leur introspection (p. 31). De plus leur analvse est entravée encore par le fait qu'ils apparaissent constamment à la limite du conscient et de l'inconscient; ils ne cessent de plonger à même dans l'obscurité de la vie organique, dont ils sont la première expression, et dont ils émergent sans jamais s'en bien détacher. Ils n'arrivent point à l'existence autonome des images et des idées, que l'on voit s'enchatner en séries linéaires d'antécédents et de conséquents se déterminant les uns les autres ; eux, au contraire, se suivent et s'entremêlent sans se déterminer directement, et trouvent toujours leurs vraies causes dans l'en dessous de la vie souterraine.
C'est donc par cette vie qu'ils doivent d'abord s'expliquer. Aussi allonsnous commenter leur élude par une analyse des 1. inclinations, conçues comme les manifestations psj'chologiques des besoins et des tendances de la vie fondamentale. Après quoi nous aborderons successivement l'examen 2. du plaisir et de la douleur, ou des phénomènes affectifs les plus généraux, 3. des émotions, et 4. des passions. Enfin 5. nous esquisserons la psychologie du caractère.