CHAPITRE XXV
LE PLAISIR I:T la DOULKUR
Nous en venons huàntenant à rélude des phénomènes affectifs proijrement dits, ceux qui sont de véritables états de conscience (ce que ne sont pas les inclinations, comme nous l'avons Ml). On leui" donne à tous le nom commun d'émotions. Panni les émotions, on fait une lîlace à part au plaisir et à la douleur ; soit parce qu'on les considère comme les émotions irincipales ; soit surtout i^arce qu'on les retrouve à la base de toutes les autres, et de toute la vie psychique. C'est pourquoi on envisage le plaisir et la douleur comme les modes fondamentaux de la sensibilité.
Article L — Etude descriptive.
I 1. — Leuh nature
I. Définitions, — 11 est à la fois impossible et inutile de donner une définition essentielle du plaisir et de la douleur. Impossible, parce que ce sont des états de conscience simples et primitifs, que l'on ne saurait ramener à d'autres. Inutile, ])arce que tout le monde les connaît d'expérience. (Nous avons, (Tailleurs, déjà fait la même remarque à propos de toutes les t;ensations en général, p. 159.)
Mais on peut les caractériser par leurs causes, et en donner une définition génétique. A ce point de vue, on les distingue. coniiTu; toutes les émotions, en sensations et en sentiments. Il y a, d'une part., des plaisirs et des douleurs physiques et corporels, (jui sont déterminés par des excitations sensorielles, soit extenies. soit internes. Telle une rage de dents. Ce sont des sensations, au sens psycho-physiologique du mot ; et nous avons vu que certains psychologues ont même pensé avoir déterminé un sens dolorifKiue (p. 187). fl y a, d'autre part, des plaisirs et des douU'urs moraux et si)irituels, qui sont consécutifs à des
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représentations et à des idées. Tels les plaisirs d'art, ou les souffi'anees du doute. Ce sont des sentiments. En ce dernier sens il y a synonymie entre plaisir, joie, agrément, allégresse, etc. ; et de même entre douleur, tristesse, désagrément, dépression, etc.
II. Y a-t il deux sensibilités affectives? — C'est une question de savoir si, malgré cette diversité de causes, il j a identité de nature entre les plaisirs corporels et les plaisirs spirituels, et entre les douleurs corporelles et les douleurs spirituelles; autrement dit, si la distinction populaire des deux sensibilités, physique et morale, a plus qu'une valeur pratique.
Pour bien des psychologues, l'identité ne fait aucun doute. Ils pensent que nous n'avons qu'une sensibilité, qui a mille manières de jouir et de souffrir, lesquelles se ramènent toutes à jouir et à souffrir. De plus, disent-ils, les douleurs morales se soulagent comme les douleurs physiques, par les sédatifs et les toniques, ce qui n'aurait pas lieu si elles étaient de nature diverse. Enfin la tristesse et l'allégresse les plus spirituelles ne peuvent qu'être conditionnées par des phénomènes nerveux, et donc conserver la nature des sensations. Ainsi sont-ils amenés à soutenir ce paradoxe : « la douleur que cause un cor au pied ou un furoncle, celle que Michel -Ange a exprimée dans ses sonnets de ne pouvoir atteindre son idéal, ou celle que ressent une conscience délicate à la vue du crime, sont identiques et de même nature » (Ribot). — Ce paradoxe révolte le sens commun, qui tient à la distinction des deux sensibilités, et interprète la diversité de causes en diversité de nature.
Malgré son intérêt, ce problème ne saurait être étudié pour lui-même, à part du problème général de la nature des émotions, dont il n'est qu'un cas. Réservons donc sa solution, jusqu'à ce que nous ayons tous les éléments pour juger s'il y a des sentiments irréductibles à des sensations. Notons seulement qu'en fait, l'habitude où l'on est de traiter du plaisir et de la douleur comme de deux modes fondamentaux de la vie psychique, ne va guère sans l'affirmation implicite de l'identité psychologique de tous les plaisirs et de toutes les douleurs (p. 509).
I 2. — Leurs rapports réciproques
I. Rapports empiriques. — Le plaisir et la douleur sont comme deux pôles entre lesquels oscille continuellement la conscience affective.
1. L'expérience montre que plaisirs et douleurs ne cessent d.''aUerner, malgré la tendance incoercible de la natm-e à se fixer dans les premiers et à écarter les secondes. C'est ce que Platon a exprimé dans un mythe : les dieux, dit-il, ne pouvant réconcilier ces deux ennemis, les lièrent l'un à l'autre, et en firent d'inséparables compagnons.
2. Non seulement ils se succèdent, mais ils paraissent souvent se compénétrer. Il y a du plaisir dans certaines douleurs, dans celles que l'on aime et dont on ne veut être ni guéri ni consolé.
Il y a même une « volupté de la douleur ». mais qu'on ne peut t< nir pour uormale et snine. celle des pervertis qui se eomplaibtiu dans la cmauté envers eux-mêmes, ou dans la mélancolie. Et il y a facilement de la douleur dans le plaisir, ne fut-ce, que le sentiment de sa brièveté :
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ip.-iis floiibus angat.
3. Enfin plaisir et douleur sont souvent en contraste, et se font alors valoir l'un l'autre. Tout plaisir est plus vif apràs la douleur qui lui est contraire, et vice-versa. Il y a même des douleurs qui ne paralysent faites que de suppressions de plaisirs, telle la souffrance d'un riche subitement ruiné ; et de même, des plaisirs qui paraissent se ramener à la suppression de douleurs intolérables, telle la joie physique qui succède aux crises néphrétiques et autres.
II, Lequel des deux est primitif ? — Tous ces faits amènent :\ se demander si le plaisir n'est pas une simple absence de douleur, ou inversement : et alors, lequel des deux est primitif et positif.
1. Solution pessimiste. — Selon les pessimistes, la douleur seule est positive. Elle constituerait le fonds de la vie, qui ne peut donc qu'être radicalement mauvaise. Durant toute son existence, l'homme ne fait que lutter contre la douleur, avec des succès passagers et insuffisants, qui lui valent des plaisirs fugitifs et négatifs.
Les partisans de cette thèse l'étayent de différents arguments, les uns moraux, faits de jugements sur la valeur de la vie, que nous n'avons donc pas à apprécier ici ; les autres psychologiques, et qu'il nous faut examiner. — 1. Vivre, dit Epicure, c''est désirer ; donc souffrir d'être privé. La sagesse consiste à tuer les désirs, et le bonheur n'est que Vapathie, Vinâolentia, la non-souffrance. — 2. Vivre, dit Kant, c^est faire effort ; donc se heurter contre des obstacles et souffrir encore. — 3. Vivre, disent Schopenhauer et Leopardi, c'e«< être inquiet ; c'est regretter le passé, être insatisfait du présent, et tendre par l'espérance vers un avenir qui sera quelque jour un présent aussi insatisfaisant que les autres. — t. Enfin, bien des moralistes s'accordent à dire qu'il n'v a pas de « plaisirs purs », sans mélange de douleurs et de désirs.
'J. Solution optimiste. — Les optimistes ojjposent ici leurs ]>ropres conceptions morales de la vie, diamétralement oppo-
sées, et une réfutation de la psychologie du pessimisme. — 1. Tout désir n'est pas souffrance, mais seulement le désir frustré; la faim es^t agréablement excitante avant d'être douloureuse, et aboutit naturellement au plaisir de manger. — 2. Tout effort n^est pas douloureux, mais seulement l'effort épuisant, qui est par là contre nature ; l'effort normal et naturel est agréable comme l'activité (Aristote). — 3. L'inquiétude est une maladie ; la santé l'ignore. La vie nous détache du passé et des regrets superflus ; si elle nous fait tendre vers l'avenir, elle ne nous empêche pas pour autant de goûter le présent, mais seulement de nous y arrêter. Il y a une morbidité certaine dans la tendance à gâter ce que l'on a par la rmnination de ce que l'on n'a plus ou de ce que l'on n'a pas encore. — 4. Enfin, il y a des '( plaisirs purs «, qui ne présupposent ni douleur, ni désir conscient, ni effort. Tel, selon Platon, le plaisir de respirer une odeur. Tels encore les plaisirs qu'on éprouve à goûter un spectacle, une joie d'art ou d'amitié, etc. — Normalement donc, c'est le plaisir qui fait le fonds de la vie d'un être sain et bien constitué : sinon le plaisir vif, du moins le plaisir diffus qui accompagne la bonne santé et l'exercice naturel de nos activités.
3. Solution psychologique. — Toute considération de pessimisme et d'optimisme mise à part, il semble bien que le plaisir « t la douleur soient aussi primitifs et aussi positifs l'un que l'autre. Alors même qu'ils apparaissent l'un après l'autre, ils ne sont pas faits exclusivement de l'absence l'un de l'autre. Jouir est plus que ne pas souffrir, et souffrir, autre chose que ne pas jouir. D'ailleurs, plaisir et douleur ont toujours des causes positives, soit physiques, soit morales : ils ne peuvent donc pas être moins positifs qu'elles.
m. Y a-t-il des états indifférents ou neutres ? — Puisque plaisir et douleur sont deux pôles opposés, on peut se demander s'il n'y a pas entre l'un et l'autre une zone d'indifférence, avec absence totale de l'un et de l'autre.
1. Certains psychologues l'affirment (Sergi, Wundt, Kulpe). Ils remarquent que la même sensation, jsar exernple celle de la main dans l'eau chaude, est d'abord agréable, puis devient douloureuse ; elle passerait donc par un point mort de sensibilité affective. Point mort qui se réaliserait à chaque passage, et qui pourrait se prolonger un certain temps. On pourrait même concevoir la sensibilité comme généralement endormie, et comme ne s'éveillant que sous le coup de plaisirs et de douleurs accusés.
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2. Mais la plupart do.s psychologues tieunent la zonc^ d'indiûérence et le point mort pour de pures abstractions, et croient que la sensibilité affective ne cesse jamais de jouer. D'une part, la cénesthésie est continue ; il faut bien qu'elle ne cesse de nous traduire par des sensations de bien-être et de malaise le cours ininterrompu de la vie organique. Ces sensations peuvent tendre vers rinconscience ; mab< sans jamais y arriver. Le plaisir de la bonne santé subsiste, alors même qu'on ne le remarque pas, parce qu'on en cherche de plus xiîs ; l'on jouit de l'air et de la lumière comme le meunier entend son moulin, sans y prêter attention. D'autre part, toute activité, soit physique, soit intellectuelle, ne peut qu'avoir quelque retentissement dans la sensibilité ; c'est pourquoi percevoir, penser, agir, etc., ne peuvent aller sans que la conscience des perceptions, des pensées et des actions s'enveloppe de quelque « timbre affectif « (Pau- Ihan), de quelque plaisir ou douleur, si atténués soient-ils. Ce que l'on prend pour un état neutre n'est donc jamais qu'un état d'affectivité réduite, où l'absence d'émotions violentes fait croire à tort à l'absence de toute émotion. On y retrouve facilement une atmosphère vague de satisfaction ou d'ennui, c'està-dire de plaisir ou de douleur. Naturellt^ment un tel état est plutôt le fait des tempéraments placides que dek tempéraments ardents : tout dépend ici de l'excitabilité du système nerveux.
I 3. — Leurs rapports avec les représeniatih.ns