‹ PsychologieChapitre 72 sur 107 · ET AVEC LES IDÉES · texte numérisé non relu

ET AVEC LES IDÉES

Le problème de l'indifférence affective nous amène au pro- Idème voisin des rapports entre états intellectuels et états atïectifs. Xous savons, de par la loi d'Hamilton (p. 163), qu'en toute sensation l'élément représentatif et l'élément affectif sont eu raison inverse l'un de l'autre. Ces éléments peuvent-ils arriver jusqu'à l'indépendance, en sorte qu'il y ait des représentations pures, dégagées donc de toute émotion, et des émotions pitres, dégagées de toute représentation ^

1. Théorie négative. — On le nie généralement, avec Lehmann, pour une raison théorique. L'unité de la conscience, dit-on, implique la compénétration constante de toutes les facultés. Tout état psychique ne peut qi'être à la fois représentatif, affectif et actif, comme tout corps ne peut s'empêcher d'avoir trois dimensions. Aussi voit-on que toute connaissance

s'enveloppe de quelque timbre affectif, et que toute tristesse ou mélancolie s'accompagne de quelque idée triste ou mélancolique.

n. Théorie affirmative. — Mais le problème paraît ainsi mal posé. Il relève de l'expérience et non de théories. L'expérience nous montre-t-elle des représentations pures et des émotions pures ?

1. Elle ne paraît pas nous montrer de reiprhentations pures, X)our la raison que nous avons donnée ci-dessus : la sensibilité affective ne cesse jamais de fonctionner. C'est notre faculté primitive et fondamentale ; et ses émotions compénètrent toujours le jeu de nos fonctions de connaissance et d'action.

2. Mais ces fonctions, elles, sont à jeu plus ou moins intermittent. L'on ne perçoit pas toujours, et l'on ne pense pas toujours. Il y a donc des émotions inires, celles que l'on ressent alors que l'on est pure sensibilité, a) C'est le cas au moins de certains plaisirs et de certaines douleurs physiques ; dans les crises aiguës, l'on n'est vraiment que souffrance, h) C'est le cas encore de certains états affectifs comme ceux de la convalescence, de la mélancolie brute, de l'angoisse et des phobies, où l'on se sent craindre sans savoir ce que l'on craint, de l'ivresse causée par l'alcool, l'éther, les haschich, etc. ; bref, de tous les états 011 l'on est réduit à ne faire que sentir le cours de la vie physiologique, agréable ou désagréable. Mais il est bien certain que de tels états, qui doivent être normaux dans les premiers jom's de l'enfance, deviennent anormaux à mesm'e que se différencie la vie psychologique de connaissance et d'action. Alors les fonctions affectives communiquent leur excitations aux fonctions représentatives ; la tristesse et la joie se nourrissent de la rumination de lem-s causes, vraies ou supposées ; et la compénétration des facultés devient l'état normal.

Article II. — Les causes du plaisir et de la douleur.

Le proLlème et ses solutions. — Ce problème classique prêle à un mnlenlendii, en raison de l'amiiigiùLé du mol cause. S'ils'agilen effel de la cause conçue scieiitifi(]uemenl comme lantécédent délenninanl, il est flair que la ciiuse du plaisir et de la douleur phvsii|ue esl à chercher dans leur excitation sensorielle", et celle du plaisir et de la douleur moraux dans les idées qui les déterminent. Mais on peut se demander en outre pourquoi l'on éprouve du plaisir et de la douleur, par quel principe, ou sause profonde, il convient d'expliquer le fait généra) de l'agrément et du

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désagrément. La question cesse alors d'être scientifique pour devenir philosophique; et ce sont des philosophes qui y ont répondu.

Ils l'ont fait selon leurs systèmes, et en particulier selon leur conception ,6 la classifiralinn des facultés. Aristole. qui ramené la sensibilité à lactivilé. ne pouvait que définir par celle-ci le plaisir et la douleur. Di'soartes, qui la fait entrer dans rinlellipence, devait au contraire l'S définir par la connaissance. Enfin, les penseurs qui voient dans la sensibilité une faculté autonome, ou qui la font plouiier dans la vie profonde dont elle est. pour ainsi dire, le baromètre, étaient obliiiés de rendre compte du plaisir et de la douleur par les fonctions biologiques dont ces pliéuomènes nous mesurent les divers succès. De là trois théories que nous allons examiner successivement.

§ 1. — Théories intellectualistes

Exposé. — Elles consistent essentiellement à expliquer les phénomènes de l'agrément et du désagrément par quelque connaissance de bien et de mal perçus dans leurs objets, à ramener les émotions à des idées plus ou moins confuses.

1. Déjà les stoïciens ne voyaient dans les émotions que des opinions. Et, comme les opinions dépendent de nous, ils voulaient qu'il dépendît de nous d'être heureux, c'est-à-dire de trouver du plaisir et de la douleur à nos expériences. Nous n'amions pour cela qu'à fixer nous-mêmes leur valeur.

2. Descartes ramène le plaisir et la douleur à des sentiments confus de perfection ou d' imper jection, à des jugements d'appréciation imi)licites de l'âme faisant, en quelque sorte, l'inventaire de ses richesses, le bilan de ses gains et de ses pertes. De même Leibnitz et Spinoza font de la joie et de la tristesse des consciences d'accroissement et de diminution de notre être. Enfin, dit-on, si l'homme jouit et souffre plus que les animaux, c'est parce qu'il est plus intelligent : c'est pourquoi le génie comporte une vocation naturelle à souffrir plus que le commun des hommes (de Vigny).

3. Le psychologue allemand Herbart, ramenant touLe la vie psychique à des rapports de repiéscnlalions, soit synergiques, soit antagonistes, lie le plaisir à l'accord des représentations, et la douleur L leur conflit. Ainsi, une bonne nouvelle est agréable parce qu'elle s'harmonise avec des idées présentes, et les renforce; et une mauvaise nouvelle est désagréable parce qu'elle contredit ces idées, les inhibe et les paralyse.

Examen. — Toutes ces doctrines laissent au moins échapper la i)r('mièr(' moitié du problème. Car elles n'expliquent en aucune façon le plaisir et la douleui* physique, ([ui ne sont aucunement des connaissances, coumie le remarquait déjà le cartésien Maie-

branche. De plus, même en ce qui concerne les plaisirs et douleurs moraux, elles paraissent inacceptables.

1. Les émotions ns sont pas des opinions, malgré les stoïciens. Il ne dépend pas de moi de sentir du plaisir là où je perçois de la souffrance ; mes opinions peuvent m'aider à mépriser mes émotions, voire à les maîtriser, mais non à les faire changer de nature. L'erreur stoïcienne est une erreur héroïque, et même féconde, si l'on veut ; mais c'est une erreur.

2. De même, les cartésiens paraissent avoir confondu Vémotion avec le jugement qui la suit et s^y appuie. Si je suis triste, je puis juser que cela tient à quelque diminution de vie ; et cela est vrai. Mais j'ai été triste avant de le savoir ; et je ne l'ai pas été pour l'avoir su. Aussi bien, si l'homme souffre plus que les animaux, ce qui est encore vrai, ce n'est pas parce qu'il a un meilleur cerveau, mais parce qu'il a un système nerveux sensitif plus délicat. Eien n'est plus faux que le parallélisme nécessaire de la sensibilité et de l'intelligence. Au contraire, trop de sensibilité nuit souvent à l'intelligence ; et les têtes les plus claires s'accompagnent souvent des cœurs les plus froids. Tous les génies ne sont pas des martyrs.

3. La dynamique de représentations dont parle Herbart ne signifie rien ici, tant qu'elle n'enveloppe pas une dynamique d'instincts. Ce sont les instincts qui signalent leurs triomphes et leurs défaites par de la joie et de la douleur, et non les idées elles-mêmes; ce sont eux que mettent en jeu les bonnes et les mauvaises nouvelles. D'ailleurs on voit les idées se renforcer ou s'inhiber sans grands plaisir ni douleur; c'est toujours le cas tant qu'elles i-estent froides et abstraites, comme dans la réflexion scientifique. Les conflits d'idées qui font souffrir sont toujours des conflits d'instincts.

I 2. — Théories de i/agtivité

I. Théorie dAristote. — Selon Aristote, « c'est dans l'action que semble consister le bien-être et le bonheur. Le plaisir n'est pa« ''acte même ; c'est une perfection dernière, qui s'y ajoute comme à la jeunesse sa fleur. Chaque action a son plaisir propre, w « Comment le plaisir ne dure- 1- il pas continuellement ? C'est que toutes les facultés humaines sont incapables d'agir continuellement ; l'acte n'est plus aussi vif, il se relâche, et voilà pourquoi aussi le plaisir s'émousse. » Ainsi, tant vaut l'acte, tant vaut le plaisir. Et de tous les actes, le plus élevé étant la pensée, l'exercice de l'intelligence et son plaisir se trouvent être la condition essentielle du bonheur.

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Criiique. — Cette doctrine célèbre, et longtemps classique, a une part de vérité ; elle est néanmoins incomplète et insuffisante. — 1. Incomplète, parce qu'elle ne s'applique pas aux plaisirs et aux douleurs pliysiques ; on ne voit pas l'activité engagée dans un mal de dents. De plus, elle est muette sur les «< plaisirs paasiis M : « il y a plus de bonheur à aimer qu'à être ainié » dit Ari-tote. Soit, mais il y a aussi du plaisir à être aimé, et l'on ne nous en dit rien. L'explication se réduit donc aux émotions liées à ractivité.

2. Mais ici même elle est insuffisante. Quel est exactement le rapport du plaisir à l'acte ? C'est trop peu de dire méiaphoriquement que celui-ci en est la fleur. D'une part, l'on ne voit pas que l'intensité du plaisir soit nécessairement proportionnelle à celle de l'acte : il y a des actes intenses qui sont désagréables, le surmenage en fournit l'exemple. D'autre part. Ton voit moins encore que la valeur du plaisir soit 'proportionnelle à la valeur métaphysique de l'acte ; le plaisir de la connaissance n'est pas bien grand chez les esprits qui n'en ont pas le goût.

3. Le bonheur ne peut donc consister dans la pensée que chez ceux en qui prédomine le besoiu de penser. C'est là éAideumient un lîonhem' supérieur aux autres en qualité, mais non pas nécessairement en intensité. C'est la morale seule qui nous le fait préférer, et précisément pour sa qualité. C'est elle qui nous amène à distinguer entre les bonheurs, à mépriser celui des compagnons d'Ulysse, et à ne troaver souhaitable que celui qui donne satisfaction aux exigences supérieures de la raison.

4. Psychologiquement donc, Epicure a certainement amélioré la doctrine du plaisir en le rattachant aux désirs, et par delà aux besoins et aux instincts. D'ailleurs, la théorie aristotélicienne de la finalité dans la nature exigeait et préjjarait ce complément.

II. Théorie de Grote. — La théorie d'Aristote a été reprise et i>récisée dans un autre sens par Hamilton et par Grole. Us pensent exx)liquer le rapport du i)laisir et de l'acte par le dosage de Vénergie mise en jeu. « L'énergie la plus parfaite est en mémo tem])s la plus agréable », dit Hamilton. Et Grote définit cette perfection quantitativement : « pour (pi'il y ait plaisir, il faut qu'il y ait équation entre l'activité disponible et l'actiWté dépen.sée ». Ainsi, le plaisir correspond à une activité modérée ; et il s'int^Tcale entre deux douleurs, qui correspondent aux deux excès de l'inaction et du surmenage. La doctrine d'Aris-

tote se trouve interprétée par là conformément à son propre principe du juste milieu.

Critique. — Si l'on restreint, comme il le faut faire, la doctrine de Grote, aux seules émotions liées à l'activité, elle apparaît encore insuffi ante. — 1. Elle s'applique bien aux activités musculaires et physiologiques ; c'est ici que les considérations d'énergie disponible et dépensée oul leur plein sens. Mais, transportée des activités inférieures, toutes physiologiques, aux activités supérieures et intellectuelles, elle perd presque toute signification. Si l'on conçoit encore que le plaisir de la vision se loge entre la douleur de l'obscurité et celle de l'éblouissement, on ne comprend plus que la joie de la science soit à égale distance de la tristesse de l'ignorance et de la tristesse de trop savoir. On ne voit guère les excès possibles de connaissance, d'amitié et de vertu.

2. De plus, même dans les activités inférieures, le plaisir lié aux actes ne s'explique pas exclusivement, ni même directement, par l'énergie dépensée. Car, à dépense égale, on jouit plus de se promener que d'aller à quatre pattes, de regarder la campagne ou un tableau que de contempler un mur de prison, de manger du pain blanc que de se nourrir de pain noir. Selon la juste remarque de S. Mill, il faut considérer dans l'activité non seulement sa quantité, mais encore sa qualité, ses rapports avec les finalités de l'être vivant, avec ses besoins et ses tendances.

Ainsi sommes-nous amenés à la dernière explication.

I 3. — Théorie biologique et finaliste.

I. Plaisir et douleur s'expliquent par leurs rapports à des inclinations et à des besoins. — Epicure avait raison de définir le plaisir par la satisfaction d'un désir. 11 aurait eu plus raison encore de le définir par la satisfaction d'une inclination et d'un besoin. Car le désir, nous l'avons vu (p. 463), n'est que lem' première manifestation psychologique ; et cette manifestation peut manquer, ou être exagérée. On peut goûter le' odeurs sans les avoir désirées ; mais leur plaisir reste lié aux fonctions de l'odorat. De même des plaisirs intellectuels et moraux, qu'on ne désire pas toujours autant qu'on en a besoin.

U y a donc des plaisirs et des douleurs qui ne correspondent pas à des désirs ; mais il n'y en a point qui ne correspondent à des besoins. Et il faut mettre ici sur le même plan les

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besoins artificiels, créés par les habitudes, et les besoins naturels, immanents aux instincts innés : les uns et les autres nous font également souffrir et jouir, parce que les uns et les autres manifestent des nécessités biologiques. Si les végétaux avaient quelque sensibilité, ils désireraient l'air, le soleil, la chaleur, l'humus dont ils ont besoin ; et ils éprouveraient du plaisir à en user, de la douleur à en être privés. En tout animal, la sensibilité «Touve donc sa raison profonde dans son utilité, dans son rôle de signaleur et de contrôleur-né des besoins, qu'elle révèle alternativement par des désirs, puis par des plaisirs et par des doulems.

De là le rôle biologique, ou la téléologie, dn plaisir et de la douleur.

n. Téléologie du plaisir et de la douleur. — L'un et l'autre sont coordonnés à l'exercice des fonctions, par lesquelles se réalisent les besoins. Ils leur rendent les différents services de guides et d'excitateurs, d''aides et de sanctions.

1. De guides et d'' excitateurs. — La nature veut que l'animal accomplisse ses fins, et dirige son activité vers les objets qui lui conviennent. L'animal ignore ces fins et ces objets ; il ne saurait savoir a priori ce qui lui est bon ni ce qui lui est nuisible. Mais il sent ce qui lui est agréable et ce qui lui est doaloureux ; et grâce à cette association de l'utile et du plaisant, du nuisible et du déplaisant, il se trouve inconsciemment doté, par sa sensibilité même, de l'intelligence de la nature. De là l'excitation spontanée des désirs et des impulsions, ressenties à la première perception des objets, qui attirent et repoussent avant toute réflexion.

La téléologie de la douleur, en particulier, est extrêmement remarquable. Malebranche a raison de voir dans « les larmes et .es cris de l'enfant des prières que la nature fait pour lui aux assistants ». Et semblablement devons-nous voir dans nos propres douleurs des prières qu'elle nous fait à nous-mêmes pour (juc nous nous secourions. D nous est indispensable de souffrir des brûlures, des déchirures de nos organes, etc., ne fiit-ce que pour déclencher les réactions nécessaires des instincts de conservation «'t do défense. Les maux d'estomac et de dents nour, in(it«'nt a soigner notre «^stomac et nos dents.

1*. D^aidcs dans Vadion. — Plaisir et douleur viennent intéresser l'animal à sa tâche. <'t doubler par là ses forces. Le sens commun a remarqué depuis longtemps que le.s aliments agréables

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sont les mieux digérés ; que l'on se défend mieux du fioid si l'on en souffre i que l'intérêt nourrit l'attention ; que l'on ne fait bien que ce que l'on fait avec plaisir ; et qu'il importe à la science et au devoir qu'on leur trouve des charmes. La première condition de réussite dans une tâche quelconque sera toujours le plaisir qu'on en tire, ou qu'on en espère.

La psychophysiologie a confirmé ces observations empiiiques tru analysant la dynamogénie du plaisir et de la douleur. Binet et Féré ont constaté une augmentation de la force dynamométrique, correspondant aux sensations agxéables ; et une diminution correspondant aux sensations désagréables. Ainsi y a-t-il interaction entre l'acte et le plaisir, qui se multiplient l'un l'autre.

3. De sanctions. — C'est là le rôle le plus remarqué du plaisir et de la doulem*. Toute fonction satisfaite donne du plaisir, et toute fonction frustrée, de la douleur. Cela se vérifie du haut en bas de l'échelle des fonctions. Biologiquement, l'on peut comparer au plaisir de la bonne digestion la satisfaction du devoir accompli, et aux nausées de l'estomac surmené les remords de la conscience i.

Insuffisances de cette téléologie. — Ainsi donc le plaisir et la doulem- s'expliquent finalement par -les besoins auxquels ils satisfont. La sensibilité est le premier et le meilleur auxiliaire de la vie. Ce n'est pas un auxiliaire parfait; et sa téléologie laisse certainement à désirer. On peut regTetter d'abord que certaines douleurs passent la mesure, et nous affaiblissent plus qu'elles ne nous avertissent : les névi*algies exagèrent vraiment. On doit regTetter plus encore qu'il manque des douleurs à notre clavier, cependant déjà si riche ; telles les douleurs qu'on ^oudrait voù' accompagner la destruction des tissus profonds par la tuberculose et le cancer, dont une euphorie malencontieusc

1. A ce rôle bioloylque du plaisir et de la douleiu", l'homme en peut et doit ajouter un autre, un rôLe moral. Car si les animaux respectent l'ordre naturel, qui subordonne la sensibilité à l'activité, et le plaisir à l'activité, l'homme a le triste privilège de pouvoir renverser cet ordre, de chercher le plaisir pour lui-même, et de subordonner l'activité à la sensibilité. C'est par là que se délïnit le désordre moral de la sensualité. 11 ne peut se combattre que pur un redressement, où la douleur devient un instrument de perfectionnement, !-.Ile joue alors les rôles a) d'expiation, b) d'épreuve, c) de trempe de la volonté, etc., qui font la valeur de l'ascétisme.

L'homme est un apprenti : la douleur est son maître.

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

l'iien ne nous rejul si grands qu'une [/randc douleur. (A. de Mdsset.)

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dissinnile au moins les débuts. De même encore est-il regrettable quo les mets iitilos nous soient parfois si désagréables, que les remèdes répugnent généralement au goût par leur amertume, que des poisons comme l'alcool et la morphine plaisent à ceux qu'ils tuent. Cela prouve que la sensibilité n'est pas parfait<', que nous avons des besoins qu'elle manifeste mal ou pas du tout, qu'elle n'a pas toujours raison, et que l'intelligence peut et doit; perfectionne!" ses instincts. Dans l'ensemble, cependant, la sen sibilité se montre assez intelligente pour conserver les animaux, et pour leur faire accomplir les actes nécessaires. Elle peut laisser périr des individus ; mais elle suffit à sauver leurs espèces. Et Ton remarque que la nature l'a pai'ticulièrement cultivée dans les espèces supérieures, dont elle ne prodigue pas les exemplaires, et qui sont pourvus d'un meilleur" di<!cemement des objets utiles et des objets dangereux ou mortels.

111. Applications de la théorie biologique. — Cette philosophie finaliste

ilii plaisir et de la douleur a l'nvanlage i. de compléter, en les expliijuanf . les théories énoncées ci-dessus, et 2. de rendre compte de fails qui leur échappent.

1. Elle offre d'abord la justification des autres théories, en ce quelles ont de vrai :

a) De la théorie intellectualiste. — Plaisir et douleur sont véritablement â considérer comme des consciences de perfection et d'imperfection, de force et de faiblesse, ou de plénitude et de décadence de la vie. Non pas. fomme le voulait Descartes, comme des consciences métaphysiques de ces réalités profondes, qui sont directement inaccessibles, mais comme les consciences psychologiques des phénomènes organiques par lesquels se ninnifestent les expansions de la vie et de la force. C'est pourquoi il y a normalement parallélisme entre la bonne santé et le sentiment de la bonne santé, entre la maladie et les souffrances, entre les oscillations de la vie et les oscillations des émotions. Normalement seulement : car nous avons vu qu'il y a des exceptions, celles qui correspondent aux insu(ïis;inces de la sensibilité, qui a tort de donner de lemphorie aux tuherniieux, et dexatiérer les douleurs des neurasthéniques.

6i De la théorie dAristote. — Car si le plaisir est lié à rarlivité. c'est parre que, et dans la mesure où il existe un besoin d"aclis-ité. Si intenses que soient les plaisirs de l'action et de la pensée, ils sont des mythes pour qui n'éprouve pas le besoin d'agir ou de penser. Ni les premiers ne font Ui bonheur du faible, ni les seconds le bonheur de l'imbécile.

c De la théorie de Grote. — Car si l'activité mesurée est agréable c'est pjircc que nous avons besoin de l'exercer en deçà de nos limites et parce que nus besoins correspondent à nos disponibilités. La loi du juste milieu n l'sf ici qu'une heureuse ap[)li(alion à la p.^ychologie de la loi biologique d optimum, qui vaut pour toutes les fonctions vitales. C'est ainsi f]u il y a. |ioiir la L'ermination des plantes, des conditions optnna de chaleur, d liuujiditc, de lumière, etc., à égale distance des conditions minima et

maxima au delà desquelles toute germination devient impossible. De même y a-t-il encore des conditions optiraa de climat, de nourriture, etc., pour toutes les espèces, tant animales que végétales. Et aussi des conditions optima pour la vision, pour l'audition, etc., bref pour toutes les fonctions vitales. Ce sont ces conditions que la loi de Grote détermine pour l'activité musculaire; elles correspondent à des besoins et à des plaisirs cbez un être sensible.

2. La théone finaliste rend compte en outre de faits qui échappent aux autres théories : , ^

a) Des plaisirs et des douleurs qu'elles n'expliquent pas. — Telles les douleurS(,.|)h3'siques : brûlures, déchirures, maux de dents, d'estomac, etc., qui ne correspondent à aucune connaissance de l'état des organes, ni à aucune activité assignable, mais bien à des besoins organiques ; cartlles signalent des dangers biologiques. Tels encore les plaisirs et les douleurs « passifs », comme la joie de plaire ou d'être aimé, le dépit de n'y pas réussir, et en général les émotions liées aux besoins de sympathie et de sociabilité. De même également des plaisirs de la certitude et des douleurs du doute, et en général des sentiments intellectuels coordonnés à nos besoins supérieurs. De même enfin des plaisirs de la libex'té et de l'indépendance, etc. Nous avons infiniment plus de besoins que nous ne nous en connaissons ; et beaucoup plus de modes de jouir et de souffrir que de modes de penser et d'agir.

b) De la relativité du plaisir et de la douleur. — Cette relativité est proverbiale. « Ce qui fait plaisir à l'un ne fait pas plaisir à l'autre)). Cest que l'un et l'autre n'ont ni les mêmes inclinations, ni les mêmes besoins. « Ce qui fait plaisir à un moment ennuie un peu plus tard ». C'est qu'à ce moment, cela satisfaisait un besoin réel, qui n'existe plus l'instant daprès. On peut ainsi passer à table de la douleur de la faim au plaisir de manger, puis à la nausée de la satiété. « Des goûts on ne discute pas ». Parce que les goûts correspondent à des inclinations qu'on ignore ; qui connaîtrait celles-ci discuterait fort bien de ceux-là.

11 importe donc de considérer une conscience humaine comme un organisme où s'entremêlent à chaque instant une infinité de besoins, qui tous demandent à être satisfaits à leur heure, et qui témoignent de vitalités et de périodicités inégales, chacun tendant à étouffer la voix des autres et à faire croire que sa satisfaction seule assurera le bonheui'. C'est pourquoi \e problème du bonheur sera toujours si difficile à résoudre, et surtout à résoudre en une formule applicable à tous les cas. 11 est même encore plus difficile à poser qu'à résoudre ; car il y aura toujours des données inconnues parmi ses données essentielles. Encore ces données ne peuvent-elles être qu'individuelles : ce sont avant tout les besoins dont les variations sont inévitables, comme nous venons de le dire. Ce fut un peu le tort commun d'Aristote, d'Epicure, et en général de tous les philosophes, de donner du bonheur des théories universelles, conçues pour l'homme en général, qui n'existe point.

c) De la hiérarchie des plaisirs et des douleurs. — 11 s'en faut que cette hiérarchie corresponde à celle des activités, comme le veut Aristote ; il est manifestement faux que le plaisir de la science soit naturellement le plaisir suprême. Elle ne peut correspondre qu'à celle des besoins; elle est d'essence biologique, et non morale. L'on voit que la

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nature a attaché les plaisirs et les douleurs les plus intenses aux fonctions qui lui importent le plus, aux fonctions de reproduction, de restatiralion par les aliments, de conservation des organes menacés par les bles-ureset les maladies, etc. Puis viennent les fomlions de socialiilil»^. Enfin, et seulement, les fonctions intellect uellos et morales. Ce sont ces dernières qui. d'elles-mêmes, paraissent donner les plaisirs et les douleurs les moins vifs, tant que leurs instincts ne sont pas décuplés et centuplés par des habitudes. C'est précisément à les fortifier que tendent l'éducation et la morale, afin de leur donner sur les autres instincts un primai qu'elles n'ont ^s naturellement. Ainsi en vient-on à définir le bonheur par leur satisfaction ; mais cela présuppose qu'on a préalablement substitué à la hiérarchie biologique des fonctions une hiérarchie morale, qui aboutit à dégager l'homme de l'animal et à lui faire prendre confcience de ses meilleures valeurs

IV. Théorie évolutionniste du plaisir et de la douleur. — On Toudi'ait pouvoir rendre compte de la téléoiogie du plai.sir et de la douleur. Pourquoi l'agréable est-il normalement lié à rutile, et le désagréable au nuisible f On fait généralement de cet accord une preuve de l'intelligence de la nature ; et la solution du problème se trouve par là réservée à la métaphysique.

Les évolutionnistes ont pensé, avec Spencer, pouvoir le résoudre par la science. La sen.sibilité leur ap])araît comme im faisceau d'instincts, qui ne sont que des habitudes héréditaires (ch.xxix). Ce sont donc des habitudes, fixées par la sélection natiuelle, qui ont créé les associations entre les plaisirs et les processus favorables à la vie, et entre les douleirrs et les processus défavorables. Toute espèce qui aurait eu les associations contraires, qui aurait, par exemple, trouvé agi-éables les poisons, et désagréables les aliment»,, n'aurait pu que disparaître ; ont survécu seules les espècei? qin ont pris l'habitudfi des bonnes associations. Nous assistons souvent encore à la création de t^Ues habitudes et de telles associations. On voit des gens qui prennent le dégoût d'un aliment, par suite d'une simple indigestion. De tels dégoûts sont facilement héréditaires, et sont communs à tous les membres d'une famille. Ainsi donc, on peut concevoir que c'est l'habitude qui a créé les goûts et les dégoûts et leur correspondance aux besoins, et qui a finalement adapté le plaisir et la douleur à l'utilité biologique. Les insuccès même de cette uduptation, et les insuffisances de la téléologie, prouvent .sou origùie acquise. La sensibilit** est exposée à êtn' eu retard, ii ne pas jissoeier toujours le plaisir et la douleur aux réactions utiles. C'est inuirquoi ch-s animaux s'empoisonnent pour trouver

des poisons agréables, et poiirquoi encore nous trouvons désagréables tant de remèdes. C'est pourquoi enfin nous continuons à trouver du plaisir à la guerre, à la chasse et aux occupations de nos ancêtres sauvages, et n'en trouvons pas encore assez au travail et aux occupations du civilisé. A la Limite, ces désaccords se corrigeront, et la sensibilité sera parfaite.

Critique. — 1. Comme on le voit, cette doctrine revient à ramener le§ inclinations innées auœ inclinations acquises que sont les habitudes. Nous avons affaire à la même méthode empiriste, (jue nous avons déjà vue à l'œuvre à propos de l'origine des preluiers principes (p. 416), et que nous retrouverons encore à propos de l'origine des instincts. Si les applications changent, le principe ne change pas : c'est toujours la panacée de l'habitude et de l'association. Et ce principe est toujours aussi contestable.

Il nous faut donc répéter que l'habitude ne saurait se con cevorr que comme une spécialisation d'inclinations préexistantes (p. 83). Avant de se choisir telle ou telle sorte d'aliments, il fallait d'abord que l'animial y trouvât du plaisir. L'habitude, que l'on veut substituer à la vie, présupposera toujours la vie, ses besoins essentiels, l'^s mciinations correspondant à ces besoins, et quelque adaptation a priori du plaisir et de la douleur à l'utUe et au nuisible. Les adaptations acquises, qui sont réelles, procèdent d'adaptations innées, qui sont antérieurement réelles. A aucun moment l'on ne découvre ce mécanisme hypothétique d'une sensibilité éprouvant au hasard du plaisir et de la douleur, et fixant ses réussites dans des associations. Sa préférence même pour le plaisir, et son aversion de la douleur restent- inexpliquées. Bref, l'évolution de la sensibilité présuppose la sensibilité, comme l'évolution de l'activité présuppose ] 'activité, comme l'évolution de l'intelligence présuppose l'intelligence, comme l'évolution de l'instinct présuppose l'instinct. Et tout cela présuppose la vie, ses tendances et leur téléologie. L'évolutionnisme ne fait que reculer le vrai problème.

2. Enfin, fût-eUe vraie, son explication ne s'appliquerait qu'aux plaisirs et aux douleurs liés aux actes. Il y en a d'autres, nous l'avons vu, les émotions passives Liées à des états. Comment avons-nous pu prendre l'habitude de souffrir des piqûres et des brûlures, d'avoir mal aux dents et à l'estomac, de jouir d'un bon repos et de la santé 1 L'évolutionnisme est muet sur ce point capital. Cette finalité lui échappé, et c'est la plus fondamentale.

3. C'est donc à bon droit que la psychologie scientifique se dérobe devant le problème de l'origine de la sensibilité, comme devant celui de l'origine de l'intelligence, comme devant celui de l'origine de l'activité, et qu'elle les renvoie tous à la métaphysique. Ils ne sont en effet que des aspects divers du problème de la vie et de la nature, qui n'est pas un problème scientifique.

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