CHAPITRE XXVr
En dehors du plaisir et de la douleur, la sensibilité nous fait éprouver une foule d'autres émotions, qu'il nous faut maintenant examiner. On les partage en émotions physiques, ou sensations, et en émotions morales, ou sentiments.
Article I. — Les sensations.
I. On entend par sensations affectives les émotions qui ont pour antécédent immédiat une modification organique. — Tels d'abord les plaisirs et les douleurs physiques dont nous avons parlé. Tels encore les innombrables états affectifs que nous devons à la cén>»sthésie : sensations de faim, de soif, de bien-être, de malaise, d'angoisse, d'étouffement, de pesanteur, de légèreté, d'excitation, de dépression, de fraîcheur, de fatigue, de faiblesse, de force, de vivacité, de torpeur, de somnolence, etc., etc. Cette émimération pom'rait se poursuiA-re longtemps encore ; et très certainement on ne saurait es^jérer l'achever. A côté des sensations qui ont reçu des noms, à cause de leur relief ou de leur importance pratique, il y a une infinité de sensations innommées et innommables : soit à cause de leur indétermination naturelle, (^ui en fait des impressions et des nuances imprécises, soit à cause de leur étrangeté et de leur rareté. H y a toujours de la marge en nous pour des « sensations neuves » ; et nul homme ne peut espérer avoir un clavier complet de sensations.
II. Toute " sensation affective est indéfinissable, comme le plaisir et la douleur, et jîour les mêmes raisons (p. 486). Qui ne la connaît d'expérience et d'intuition ne la connaîtra jamais. Les malades ont donc tout à fait raison de dire aux biv'U portants « vous ne pouvez concevoir ce que je ressens ». Le sens de la douleur peut manquer à ces derniers, à la façon dont la vue et l'ouïe manquent aux aveugles et aux sourds. Il y a une cécité
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et une surdité affectives qui sont de conséquence dans la vie. et qui exposent, elles aussi, à heurter les gens.
Xe pouvant définir les sensations, on les dénomme. Ce que l'on l'ait en les rapportant : a) soit aux organes oii elles se localisent ; c'est ainsi qu'on parle de douleurs de tête ou d'entrailles ; h) soit à leurs causes, externes ou internes ; d'où les sensations de brûlure, de piqûre, d'étouffement, e1(-. ; c) soit aux inclinations et aux instincts dont elles relèvent : exemples : la faim, la soif, d) On les qualifie enfin d'après des analogies ; c'est ainsi que l'on parle de douleurs sourdes, -sàves, lancinantes, fulgurantes, de sensations de fraîcheur, de légèreté, etc.
Artici.b 11. — Les sentiments
On entend par sentiments les émotions qui ont pour antécédent immédiat un état de conscience. Si Ton me frappe, je ressentirai d'abord une douleur physique ; puis des émotions de colère, de honte, de rage, etc. : la douleur est une sensation ; le reste est fait de sentiments consécutifs à cette sensation. Quand je lis une page de poésie, j'éprouve des sentiments esthétiques de beauté, et des sentiments moraux de sympathie. De même encore, la vue, ou l'imagination, du danger peuvent me donner les sentiments de la peur, du courage; la pensée de la famille, de la patrie ou de Dieu, les sentiments de l'amour d(» la famille, de la patrie ou de Dieu ; la réflexion sur un problème et sur ses solutions, les sentiments de doute, de certitude, etc. Ainsi, le sentiment est toujours déclanché par une perception sensorielle, ou par une perception intellectuelle, image, souvenir, ou idée.
R('>;tc. maintenant, à préciser sa nature psychologique.
§ 1. — ThKORIK INTEI,LEr.rUA!.:r:TF, CI.ASSIQUK
I. Exposé. — Elle consiste essentiellement à définir le sentiment par son opposition à la sensation. D'où des déterminations empiriques précises : 1. La sensation a une cause physiologique ; le sentiment a une caisse psychologique. 2. La sensation est localisable; le sentiment ne l'est pas. Oii loger l'amour du beau, le doute, la certitude, etc. * 3. La sensation est passagère, comme son excitation physiologique, avec laquelle elle s'épuise vite ; le sentiment est durable, comme les idées qu'il dépend de r\o\\H de prolonger à volonté. La sensation habituelle s'assoupit ;
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le sentiment habituel se restaiire et s'entretient en se développant lui-même.
Lorsque le sentiment s'accompagne de sensations, comme il arrive, par exemple, dans la peur, qui donne d'abord à l'âme l'effroi du danger, et bientôt après les sensations de tremblement, de contractions à la gorge, etc., les deux phénomènes restent distincts de nature ; ils se suivent sans se confondre L'analyse dégage en effet successivement : 1. un élément intellectuel, qui est la perception du danger ; 2. V émotion- sentiment de la peur ; 3. les réactions qu'elle déclanche dans l'organisme, et qui ne sont que son « expression émotionnelle » ; 4. enfin les émotions-sensations, qui sont la conscience de ces réactions, sensations de tremblement, d'angoisse, etc.
n. Examen. — Cette théorie est iort claire, trop claire même. Elle est visiblement une simplification des faits à l'usage du sens commun.
1. Il s'en faut que l'on puisse toujours dire nettement d'une émotion quelconque si sa cause est physiologique ou psychologique. Cela paraît facile à déterminer pour les sensations inférieures, et pour les sentiments supérieurs. Mais ce sont là des états-limites, entre lesquels il y a des formes de transition dont on ne sait plus au juste si elles sont des sensations ou des sentiments. Telles certaines tristesses ou mélancolies, aussi physiques que morales ; sensations et sentiments s'y mêlent inextricablement ; leur discernement abstrait est facile ; leur séparation concrète est impossible. Pratiquement, l'on ne connaît guère de sensations ni de sentiments pm's ; une joie intellectuelle fait battre le xcœur, et une mauvaise digestion s'accompagne d'idées tristes et de pessimisme.
2. En outre, à y regarder de près, on voit que les sentiments ?e localisent encore, comme les sensations, quoique avec moins de précision. Le sens commun ne s'y trompe pas, et les rapporte au cœur et aux entrailles, c'est-à-dire les loge dans les régions du pneumo-gastrique et du gTand sympathique. Personne n'est tenté de les situer atix pieds ou sur la peau.
3. Il y a des sentiments aussi passagers que des sensations ; nous éprouvons des uns et des autres mille à l'heure. Et il y a des malaises physiques plus durables que des sentiments.
L'on est donc amené à se demander si l'opposition de sentiment et de sensation est aussi irréductible qu'elle le paraît, et si on ne l'affirme pas exclusivement pour des raisons pra-
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tiques de clarté dans les idées, et de commodité dans l'expression des faits. Scientifiquement la théorie classique implique doux thèses : a) nons avons deiix sensibilités distinctes, une physique et une morale ; h) la sensibilité morale se stiffit à elle-même et ne comporte pas de psycho-physiologie. Ces deux thèses sont certainement contestables. Et c'est leur critique qui a donné lieu à la théorie psychophysiologique du sentiment.
I 2. — Théorie psycho-physiologiqle ou périphérioue
Elle a été proposée simultanément en 1885 par un psychoioirue américain. W. James, et par un physiologiste danois, Lange, qui s'accordent en leurs conclusions essentielles.
1. Les thèses. — 1. La principale est que le sentiment n'est qu'iin complexus de sensations. Il n'y a pas d'émotion possible sans l'intervention du corps, et pas d'émotion qui ne soit faite de la conscience organique de l'état du corps. Supposez la \'ue d'un danger qui ne provoque aucune réaction émotionnelle ; eUe n'engendrera aucune peur, mais seulement le jugement qu'il y a du danger. Le phénomène de la peur n'existera que si l'on se met à trembler, si la circulation est troublée, etc., et si l'on a conscience de ces modifications organiques. Une émotion « décorjîorée » est donc un mythe ; toute émotion est consécutive à des phénomènes corporels ; elle est faite de sensations déterminées dans la périphérie interne, et synthétisées par la cénesthésie.
2. Il faut donc renverser Vanalyse classique du sentiment. « D'après le sens commun, nous perdons notre fortime, nous sommes afEligés, et nous pleurons ; nous rencontrons un ours, nous avons peur, et nous fuyons ; on nous insulte, nous nous fâchons, et nous frappons] Je prétends que c^t ordre est inexact ; que nous sommes affligés parce que nous pleurons, fâchés parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons » (W. James). Autrement dit, il n'y a pas d'abord une émotion, l)uis son expression organique par des réactions ; mais il y a d'aliord des réactions organiques, dont la conscience constitue rémotion. Et ces réactions, au lieu d'être déterminées par le sentiment, le sont par l'idée ou représentation. Ainsi on a la suite • idée, réactions, émotion, au lieu de la suite : idée, émotion, réactions.
3. Les réactions, d'antre part, sont ilf deux types différents.
H y a d'abord les réactions internes, celles qui consistent en des troubles de la circulation, des sécrétions, etc., bref en des modifications" de la. vie organique. Et il y a ensuite des réactions externes, celles qui manifestent au dehors les troubles internes par des actes et par des contractions musciilaires apparents. Ces réactions externes sont l'expression des émotions, au sens ordinaire du mot, celle qui constitue le langage émotionnel (p. 445). Elles paraissent moins importantes que les réactions internes, qui peuvent exister sans eUes, comme il arrive dans les émotions inapparentes. Les deux réunies mesurent l'émotion, qui leur est proportionnelle ; elle dure autant qu'elles, et s'épuise avec elles. Il est d'expérience qu'on augmente d'abord la peur en se sauvant, la douleur en pleurant, la colère en se fâchant ; et il est d'expérience aussi que ces émotions tombent quand la fatigue met fin à leurs manifestations.
4. W. James et Lange ont conçu leur théorie pour les émotions violentes, à réactions caractéristiques. Ils ont hésité tous deux à l'étendre aux sentiments intellectuels, esthétiques et moraux. Lange y renonce même expressément. Mais la logique du principe exclut cette exception. Et W. James a fini par appliquer aux « émotions fines et délicates » (suhtle) l'explication d'abord réservée aux « émotions fortes et grossières » (coarse). C'est que la distinction entre les unes et les autres n'a aucune valeui* scientifique ; la même émotion, selon son intensité, sera fine ou forte, et elle sera successivement l'un et l'autre sans changer de nature. Dès qu'un plaisir esthétique ou moral est très vif, il fait battre le cœur, mouiUe les yeux, etc., c'est-à-dire», comporte des sensations violentes. On est donc amené à penser qu'il ne cesse pas de les comporter en s'atténuant, et qu'il ne s'affine que parallèlement à l'atténuation de ces sensations. Ainsi de l'enthousiasme, du remords, de la satisfaction du devoir accompli, etc.
II. Quelques applications. — Cette théorie se prévaut d'expliquer de nombreux phénomènes de la vie affective.
1 . Elle rend compte des émotions dites « sans cause », qui ne sont que des émotions sans cause psychologique assignable, et auxquelles on ne trouve que des causes physiologiques. C'est ainsi qu'on peut avoir peur sans percevoir le moindre danger^ au lieu d'être déterminée par l'idée, c'est la peur qui détermine cette idée, en faisant rechercher quelque objet redoutable sur l'imagination duquel elle se fixe. Tel est le cas pathologique des phobies. C'est même le cas normal des peurs absiu-des que provoque chez les plus normaux un choc intense, un coup de l'usil entendu à l'improvisto. etc., qui effraient bien avant que l'on ait pensé au danger.
h'areillement, langoisse et la mélancolie sont tout aussi bien Ii^fTet de trouilles nerveux que d'idées terriQantes ou déprimantes: 1 émolion psychologique est à chaque fois la même, parce que son mécanisme phvs'io logique reste le même.
2. Elle rend compte de la création volontaire des émotions. — L'on doit en ellel se donner une émotion des que Ion peut s'en donner tous les pro drom(>s organiques. L'expérience prouve qu il en est ainsi On commence par reproduire les réactions externes ; mais il n'y a jusque-là que simulation de I eniolion, qui est imitée sans être ressentie. Bien des comédiens s en tiennent là. (Ce sont les meilleurs, si l'on en croit Diderot, et son paradoxe sur le comédien.) ils miment leurs rôles, et ne les vivent point. .Mais on peut passer des réactions externes aux réactions internes, alors il y a repnuiuclion complète de l'émotion dans le corps et dans la conscience. Tel .Napoléon cassant de sang-froid un service de porcelaine, it injuriant Pie VII à Fontainebleau, pour se mettre en colère; il put ainsi se créer la fureur la plus authentique, et en éprouver les troubles organiques les plus intenses. Tels aussi les acteurs qui ressentent les émotions qu'ils jouent.
3. Elle rend compte de la contagion des émotions, qui est à la base de la sympathie et des phénomènes de la psychologie des foules, des paniques, des enthousiasmes et des fureurs collectifs, etc. Il y a d'abord contagion • les réactions externes, puis des réactions internes, et par là finalement du psychisme de l'émotion.
4. Elle rend compte de la thérapeutique des émotions. — a) De leur thérapeutique médicale ; la tristesse et la mélancolie morales se traitent comme la tristesse et la mélancolie pathologiques, par des sédatifs et des toniques ; c'est pourquoi les gens du peupFe ont toujours été portés à noyer leurs chagrins dans le vin. — 6) Ue leur thérapeutique morale : on se ivnd maître d'une émolio'n en inhibant ses réactions, surtout les réactions internes, qui sont les plus efficaces. Ici encore l'on va des réactions externes aux internes Pour se donner du cœur, et pour vaincre leiu-s émotions, les peureux Ibrcent la voix, sifflent ou chantent, redressent la tète, etc. Toute émotion dont on arrive à paralyser toutes les nuinifestations, y
compris surtout les manifestations mternes, est ime émolion vaincue.
c) Ue leur thérapeutique naturelle, qui n'est autre que celle de l'épuisement de leurs réactions. Ce sont surtout les émotions inexprimées qui ruinent l'organisme, celles qui ne pa.-^senl pas des réactions internes aux réactions externes par où elles se volatiliseraient, les douleurs qui n'arrivent pas aux larmes, les colères « rentrées », etc. Tout le monde sait que crier et casser soulage la colère, et que pleui*er console, o Laissez-le pleurer tout son saoul » dit-on dans le peuple. L'émotion pleinement extériorisée meurt d'inanition. Là est la psychologie de cette « piirgation des passions u qu'Aristote demandait au théâtre, où l'on peut se délivrer démolions auxquelles la vie quotidienne n oiTre pas d'issue.
ij. Elle rend compte enfin de Vindetennination et de lindefinité qui caractérisent les },lunonienes a//'eclifs. — Car. s'ils sont liés à des irr.idiations indcterminables de phénomènes organiques, il faut bien qu'ils soient eu.\-uiémes essentiellement indéterminés. Il est itnpMssible de trouver deux émotions identiques, parce qu'il est impossible de trouver deux états organiques identiques.
LES EMOTIONS SiO»
III. Examen et conclusions. — 1. On a souvent contesié la valeur de cette Ihcoiie. On devait le faire, parce quelle heurte le sens commun; et aussi parce qu'elle heurte, tout autant que lui, la conception cartésienne de la vie psychique. C'est Descartes qui nous a habitués à concevoir les phi^-nonienes de l'àme comme se suffisant à eux-mêmes, et ses émotions connue engendrées exchisivement par des idées. Il réagissait par là contre la conception aristi>télicienne et scolastique de l'àme immédiatement liée à son corps, et de ses phénomènes toujours immédiatement conditionnés par des phénomènes organiques. Or c'est celte conception qui est scientifiquement la vraie. James et Lange ont donc tout à fait raison d'affirmer : a) que tout phénomène affectif a nécessairement des conditions organiques; partant b) qu'i/ n'y a pas de sentiments purs, ou « décorporés » ; c) et enfin que la distinction des deux sensibilités, physique et morale, na pas de valeur scientifique. Il n'y a qu'une sensibilité, comme il n'y a qu'une intelligence.
2. Bien des objections tomberaient si l'on faisait une distinction utile, celle (le ïémution et de la conscience de Vémotion; distinction analogue à ccll,' que nous avons faite entre l'attention et la conscience de l'attention, entre le moi et la conscience du moi.
a) L'émotion n'est en elle-mêm', qu'un phénomène physiologique. — Conformément à l'étymologie du mot, elle n'est que l'ébranlement plus ou moins soudain, plus ou moins vif et plus ou moins profond, que déterminent un choc, une sensation, une idée, tout ce qui peut enfin troubler notre équilibre organique. Elle est à concevoir comme une décharge nerveiise qui va s'irradier de proche en pi'oche dans tout l'organisme, proportionnellement à sa propre force et à l'excitabilité de celui-ci. Lorsqu'elle est soudaine et très violente, elle ressemble à une explosion instantanée, produisant une sorte de déflagration ; on dirait un ouragan intérieur, qui va secouer tous les organes, et qui finit par sextérioi-iser au dehors par des larmes, des cris, des gestes et des actions. Dans d'autres cas, elle ressemble à une décharge silencieuse, produisant les mêmes effets, et même de plus profonds peut-être, mais moins vils, et surtout moins rapides. 11 y a des émotions qui font penser à une fissure créée quelque part dans notre réservoir d'énergie nerveuse, fissure par où â'écoulent et s'épuisent nos forces. Explosive ou silencieuse, l'émotion physique est constituée par un affolement plus ou moins net de notre équilibre interne ; elle entraîne la plus grande et la plus redoutable iépense d'énergie nerveuse ; c'est pourquoi les fatigues émotionnelles yont parmi les plus grandes elles plus difficiles à restaurer.
b) La conscience de l'émotion n'est que la conscience des sensations organiques consécutives aux troubles organiques déterminés par l'émotion. — ■ C'est donc essentiellement une conscience céneslhésique.
Or, émotion et conscience d'émotion sont deux phénomènes distincts. 1. Le premier peut fort bien exister sans le s/^cond. Il y a des émotions physiques, même Ires vives, qui restent facilement plus ou moins inconscientes. Telles certaines syncopes; la vue du sang, un bruit insolite, une mauvaise nouvelle etc., peu vent déterminer un évanouissement avant qu'ail eu' le temps de se produire le moindre phénomène affectif. 2. De même il y a retard fréquent de la conscience de Uèmotion sur l'émotion. Les mauvaises nouvelles ne produisent souvent leurs effets sur les sensibilités profondes que quelques instants, et même quelques heures, après
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leur annonce ; ce qui fait que les mêmes sens les reçoivent apparemment de sang-froid, et n'en paraissent ébranlés et écrasés que par la suite. à. Mais normalement émotion et conscience démotion sont synchroniques. se développent parallèlement et se renlorrent: on sent d'autant plus qu'on est plus trouble, et l'on est d'autant plus troublé- qu'on le sent, comme il se voit chez les éreuthophobes, qui rougissent d'autant olus qu'ils se sentent rougir *.
3. Que si l'on se refuse à ces distiotions. et si l'on veut absolument envisager l'émotion comme un tout psychique indivisible, où l'idée, . le sentiment et la réaction émotionnelles font corps ensemble, ta question de savoir lequel de ces éléments est le plus indispensable, perd à peu prés tout sens. Les intellectualistes diront toujours que c'est l'idée, sans laquelle en effet le sentiment ne se produirait pas ; et les psycho-physiologistes-, avec tout autant de raison, diront que c'est la réaction k sa conscience affective. Tel à peu près le problème de la nature de la comète, qui n'existerait pas sans sa tête, et qui n'existerait pas non plus sans sa queue. L'émotion intégrale est impossible sans tousses éléments Mais alors il faut dire qu'elle est à la fois intellectuelle, affective et active : car elle fait jouer synergiquement les trois facultés.
Article 111 Finalité ou téléologie de l'émotion
Il s'en faut bien que la psycho-physiologie de l'émotion l'exiîlique tout entière. Ici encore, comme pour le plaisir et la douleur, la raison dernière des phénomènes est à demander à la lîiolojrio.
I. Théorie biologique de 1 émotion. — Deux faits fondamentaux dominent ici : 1. Il n'y a pas cTémotwn qui ne corresponde à quelque instinct. Aussi n'avons-nous souvent qu'un même mot pour exprimer l'émotion et l'instinct correspondant ; comme on le voit, par exemple, pour la peur, pour la sympa-
1. Les résultats de cette analyse s appliquent directement aux émotions violentes. Ils n'en valent pas moins pour les émotions fines et délicates. Car ici encore l'on peut distinguer it'iûotion et la conscience de l'émotion. L on peut lire une belle page, et que Ion juge belle, sans éprouver le moindre sentiment eslhéti'jue. L on peut aussi en ressentir la beauté et assez violemment pour que le cœur se mette à battre plus vite, que les larmes viennent aux yeux, etc., et que 1' « on se sente ému ». C'est alors la cénesthésie qui entre en jeu. — L'hypothèse de Sollier sur la cénesthésie cérébrale laciliterait ici l'explication. Il est vraisemblable que notre sensibiliti^ qui, sous lormc A-, cénesthésie générale, nous donne la conscience de nos fonctions organiques, doit nous donner, sous forme de cénesthésie cérébrale, la conscience de nos fonctions encéphaliques, celles auxquelles sont iii es les fonctions psychol •giqui;s de la pensée. I)ans cette hypothèse, les sentiments intellectuels, moraux et esthétiques, resteraient des émotions fines tant que jouerait seule la cénesthésie cérébrale: elles n'arrivrraient à prendre liu eorps. et à s'intensifier, que par la collaboration jirogressive de la cénesthésie organique venant les épaissir de sensations plus fortes.
thie, pour l'amour, etc., qui apparaissent tour à tour comme des tendances et comme des sentiments. Nous n'avons pas un instinct qui ne suscite en nous des émotions appropriées. 2. Il n'y a pas d'émotion qui joue sans que joue l'instinct correspondant. Ceci nous amène à compléter tant la théorie classique que la théorie périphérique de l'émotion.
L'une et l'autre se satisfont avec trois termes : l'idée, l'affection, et la réaction émotionnelle, qu'elles rangent diversement. Il y a un quatrième terme, qui est l'instinct, et qui s'intercale immédiatement après l'idée. Car nous ne pouvons expliquer sans lui pourquoi l'idée détermine l'émotion, et précisément telle émotion. Or c'est là le problème essentiel. Un enfant au berceau voit un chien et sourit ; un peu après, il voit le même chien et pousse des cris de terreur. La même idée a donc déclenché deux émotions contradictoires. C'est qu'à la première fois elle a déclenché l'instinct de sociabilité, et à la seconde fois l'instinct de défense, chacun d'eux déterminant sa réaction émotionnelle appropriée. C'est donc l'instinct qui est la vraie cause profonde de l'émotion, laquelle reste inintelligible sans lui ; tant il y a de disproportion entre la cause psychologique de l'émotion et l'émotion elle-même, entre une sensation ou une idée, et l'explosion organique, souvent formidable, qui les accompagne. La sensation et l'idée ne font que déclencher les forces de l'instinct ; elles ne jouent qu'un rôle d'excitation, celui de l'étincelle qui met le feu aux poudres.
L'intervention des forces instinctives est donc ici capitale. Sous le flux et le reflux de nos sentiments il y a toujours le flux et le reflux de nos tendances les plus profondes et les plus inconscientes. Tout dépend de celle de ces forces qui va s'actualiser, de l'explosif inaperçu qui va faire explosion. îTous nous en doutons bien un peu quand nous disons : « je ne sais quelle impression va lui faire cette nouvelle ». Elle peut en eiïet le réjouir, l'abattre, le flatter, l'irriter, etc., selon son humeur du moment. « Quelqu'un se moque de nous : selon que tel ou tel instinct a atteint en nous son point culminant, cet événement aura pour nous telle ou telle signification, et selon l'espèce d'hommes que nous sommes, ce sera im événement tout différent. Un tel l'accueillera comme une goutte de pluie ; tel autre le secouera comme un insecte ; l'un y cherchera un motif de querelle ; l'autre examinera ses vêtements pour voir s'ils prêtent à rire ; tel autre songera comme conséquence au ridicule en soi ; enfin il y en aura peut-être un qui se réjouiia d'avoii' invo-
512 • COUKS Ui: l'SYCHOLOGIE
ontairement contribué à ajouter un rayon de soleil à la joie, du inonde. Et dans chacun de ces cas, un instinct trouvera à se satisfaire, que ce soit celui du dépit, ou de la combativité, ou de la méditation, ou de la bienveillance. Cet instinct, quel qu'il soit, s'est emparé de l'incident comme d'un butin : pourquoi précisément celui-là ? Parce qu'il était à l'affût, et aiïamé » (Nietzsche).
On voit dès lors pom-quoi l'explication intellectualiste des émotions, qui nous est la i)lus familière et la plus naturellel est nécessairement incomplète, et facilement fausse. Elle rend compte des sentiments conscients par les seules idées couscientes, alors que leur vraie cause est dans des forces inconscientes. De là nos appréciations illusoires de la valeur des objets de nos amours et de nos haines : nous ne les voyons jamais tels qu'ils sont, mais tel que les veut quelque instinct qui nous les colore de ses désirs. Les choses ne nous émeuvent pas selon leur n; ture, mais selon la nôtre. Et l'attention affective, qui domine toutes les autres, est, avant elles, et plus qu'elles encore, dominée par la loi d'intérêt, qui n'est que la loi des instincts.
n. La téléologie des émotions. — Les émotions jouent dans la vie les mêmes rôles utilitaires que le plaisii* et la douleur. Tour à tour elles sont, elles aussi, des guides, des auxiliaires et des sanctions de l'action. Toutes ont leur téléologie, même les plus décriées, celles que la morale ou l'honneur nous font dissi muler. La peur est utile, pour nous sauver des dangers au-dessus de nos forces ; elle est biologiquement une arme de défense comme le courage. C'est giâce à elle que la brebis cherche automatiquement son salut dans la fuite, quand le loup parait. L'audace et la colère nous font rassembler nos forces pour maîtriser nos adversaiies. L'angoisse même et la tristesse sont utiles, ne fût-ce que comme signes de dangers. La honte enfin se justifie en enrayant et freinant les actes honteux, etc.
Mal?, plus encore que la téléologie du plaisir et de la douleur, celle des émotions paraît déficiente. Car la peur, par exemple, qui est utile quand elle donne des jambes, de%'ient nuisible dès qu'elle en enlève l'usage ; le courage qui va jusqu'à la témérité perd l'homme courageux qu'il devait sauver ; la colère n'est souvent qu'une courte folie ; l'angoisse et la honte paralysent excessivement, etc. C'est que rien n'est moins naturel à Vf-motion que la loi de juste milieu. Nous avons vu qu'elle naît d'une explosion uerveusc, et il &\'U faut que cette explosion soi'
LKS EMOTIONS 54?
mesuréo a priori aux nécessités du moment ; elle tend d'ellemême à s'exagérer, ce qui l'expose à être pins nuisible qn'util*î. L'idéal est donc que nous fassions nous mêmes les adaptations justes, c'est-à-dire que nous acquérions la maîtrise et le libre usage de nos émotions. C'est à quoi tendent l'éducation et la morale.
II [. La dynamogénie des émotions. — 1. Emotions sthéniques et émotions asthéniques. — ■ Toute émotion, nous l'avons vu, a un effet immédiat, et souvent formidable, sur les forces de notre organisme, qu'elle excite ou qu'elle paralyse. Il en est même qui produisent tour à tour ces deux résulats, comme la peur et les émotions qui nous font alternativement passer de l'excitation à la dépression./ A ce point de vue, et en s'en tenant à leurs effets ordinaires, on a utilement distingué les émotions tonifiantes, ou sthé7iiq^ues, et les émotions déprimantes, ou astliéniques. Les premières sont, en effet, les toniques naturels do l'activité ; elles constituent le fonds de la disposition optimiste ; telles la joie, la confiance en soi, l'espoir, la certitude. Les secondes sont les poisons naturels de l'activité ; elles constituent le fonds de la disposition pefîsimiste ; telles la tristesse, la défiance de soi, le désespoir, le doute. Tout le monde sait que la première condition pour réiissir dans un ordre quelconque est l'entrain et la certitude du succès ; et que la conviction d'être malchanceux est un pronostic d'échec. Mazarin avait raison de poser sur les candidats qu'on lui présentait la question inattendue ; « a-t-il de la chance ? '^ C'était moins là le fait d'un ItaUen inquiet de jettatura, que d'un cbef soucieux de s'informer sur les forces de ses collaborateurs. La nature, qui nous veut actifs, nous veut optimistes. Elle le montre en récompensant, sans le moindre souci de justice morale, le bonheur par la santé etla longévité, et le malhem' par la maladie et la mort prématurée.
2. Corollaires pratiques. — U y a donc lieu duliliser les émotions selon leur d.vnamogénie. Le médecin le fait en réveillant, comme autant de puissances curatives, les éinolions sthéniques chez les malades, en leur inspirant au besoin la confiance en sa propre infai!lii)ilitc, et surtout la volonté de guérir, et la foi dans la guérison. Il agit autant, sinon plus, par son don de suggestion que par sa science ; ce qui explique le succès de tant d'empiriques. Ue même, tout éducateur sait que le meilleur moyen d'obtenir des efforts heureux des enfants est de leur inspirer la croyance qu'ils réussiront, qu'ils ont le courage et l'intelligence à la hauteur de leur tâche ; et, par contre, que le meilleur moyen de les
paralyser est de leur dire « vous n'arriverez à rien », de leur créer la conscience tristement efficace d'une paresse, d'une sensualité ou d'une médiocrité invincibles. La pire erreur morale du jansénisme a été de cultiver de parti pris les sentiments tristes; et Spinoza a ou raison de lui opposer le culte de la joie.
11 n'est pas d'émotion qui ne doive être appréciée à ce point de vue. On a souvent raillé Platon d'avoir proscrit les modes musicaux amollis, sants, et d'avoir voulu exiler, après les avoir couronnés de fleurs, les poêles destructeurs d'énergies morales. Il est plus facile de le railler que de montrer qu'il avait tort. Il ne faisait qu'appliquer une méthode naturelle et excellente, celle qui a fait établir les musiques niililaires et exalter les poèmes patriotiques; il n'eût point proscrit la chanson de Roland. Un préjugé universel veut que toute émotion esthétique, ou dite telle, et en particulier que toute émotion musicale, soit excellente par elli^-même et ne puisse faire que du bien. C'est un pur préjugé, que la psychologie contredit. Le bon sens déjà remarque qu'il y a des musiques énervantes ; et le sens moral, qu'il y a une littérature immorale. Quelque jugement donc que l'on porte sur une œuvre d'art, sur une poésie, un drame ou un roman, etc., ce jugement ne sera jamais complt;l tant qu'il nira point jusqu'à l'examen des émotions qu'ils créent, et du rendement de ces émotions en énergies, particulièrement en énergies morales.
Article IV. — Classification des émotions.
I. Le problème. — Les émotions, tant sensations que sentiments, sont en nombre infini. Toujours nous en pouvons éprouver de nouvelles ; et celles mêmes que nous connaissions peuvent nous apparaître avec des intensités et des nuances nouvelles. Ce qui explique lobservation naïve et familière : « jusqu'ici je ne savais point ce que c'est que la soutTrance, l'amour, la honte, etc. » ; la dernière expérience, ou la plus forte, parait toujours contenir la vraie révélation. Les littéraleuis et les moralistes ont donc un champ inépuisable dans l'analyse des sentiments, et n'arriveront jamais à épuiser l'indéfinité de leurs formes.
Pratiquement, nous nous déterminons celte indéfinilé en distinguant quelques émotions principales, dénommées selon leurs causes ou leurs effets, tant psychi»logiques que physiol(.;ii.|ues. Tout le monde s'entend sur les émotions de haine, d'amour, do pour, de colère, etc. Mais, si l'on y regarde de prés, l'on s'a|»erçoit bien vite que les émotions ainsi discernées ne sont que les émotions vives, fixées, pour ain.^i dire, à leur supcrlalif, et que Ion néglige spontanément leurs nuances, et plus encore les émotions moyennes ou faibles, dont cependant est tissée la vie. Il y aura loujoiu-s en nous une prépondérance effective des émotions iunommées et innommables, que nous laissons s'évanouir dans l'inconscient, faute de [)oiivoir les fixer en des conropts précis, comme des rsprcc^ affectives homogènes et invariables.
C est de scmblablos espères qu il faudrait d.lcnninor pour établir ime classification scientifique des émotions. Or il est bien diffiiile de les obtenir, et «le dépasser les dénominations empiriques. De plus, une telle cinssifiration devrait avoir pour, base une classifi.-alion scientifique des instincts, et nou'- avons vu qu'il n'y en n pas. Kxist.U elle, enfin, qu'il
faudrait encore distinguer à côté des émotions propres à chaque instinct, celles, plus fréquentes peut-être, où interviennent différents instincts ; car chaque expérience qui fait jouer plusieurs instincts à la fois, mêle leurs réactions, et donc leurs émotions dans la conscience.
II. Les solutions historiques. — Ces difficultés ont échappé aux philosophes qui ont entrepris de nous donner des classifications généalogiques des émotions ou des passions. (Car les deux mots ont été longtemps pris comme synonymes; passion signifiant état paasif. opposé k état actif, et s'appliquant par là premièrement à l'émotion.) Leur principe commun est le postulat intellectualiste que l'idée suffit à rendre compte du sentiment, qui naît toujours de la représentation du bien ou du mal contenu en son objet ; ainsi, toute modification de la représentation ne peut quengendrer une modification des sentiments. Postulat évidemment faux, si, comme nous lavons vu, il faut faire intervenir dans la constitution de l'émotion lélément physiologique des réactions, et l'élément biologique des instincts. C'est pourquoi nous allons nous contenter de mentionner rapidement, et sans les critiquer autrement, les principales classifications.
1 . Les Stoïciens distinguaient quatre passions principales : le désir et le plaisir, qui naissent de la pensée d'un bien absent ou présent ; la crainte et la douleur, qui naissent de la pensée d'un mal absent ou présent.
2. Bossuet, à la suite des Scolastiques, reconnaît onze passions principales. Six se rapportent à l'appétit concupiscible, celui que son objet suffit à mettre en branle : Vamour et la haine, le désir et Vaversion, la joie et la tristesse. Cinq se rapportent à ïappétit irascible, celui qui fait jouer l'excitation additionnelle de la difficulté : le courage et la crainte, Vespérance et le désespoir, enfin la colère, qui n'a point de contraire. Toutes ces passions sont des « mouvements de l'âme », qui finalement se peuvent ramener au mouvement essentiel de l'amour : « Ûtez l'amour, vous supprimez toutes les passions ; posez l'amour, et vous les faites naître toutes. »
3. Selon Descartes, toutes les passions dérivent de six passions simples, qui sont ï admiration, la joie, la tristesse, Vamour, la haine, et le désir.
4. Pour Spinoza, il n'y a que trois passions simples : le désir, qui, satisfait ou contrarié, donne la joie et la tristesse. C'est avec ces éléments simples, progressivement combinés entre eux et avec leurs propres produits, qu'il arrive à composer géométriquement toutes les passions.
III. Solution pratique. — A défaut dune classification scientifique, l'on utilise celle qui correspond à la classification empirique des inclinations. Ainsi distingue-t-on pratiquement :
1 . Les sentiments égoïstes, liés aux instincts personnels : sentiments de peur, de courage, de colère, dépendant de l'instinct de conservation et de défense; sentiments d'orgueil, de jalousie, d'envie, dépendant de linstinct d'expansion; sentiments de paresse et d'activité, dépendant des instincts d'activité et de repos, etc.. etc.
2. Les sentiments altruistes de sympathie, de bienveillance, de générosité, d'amour, etc., liés aux instincts sociaux de même nom.
3. Les sentirnents supérieurs, intellectuels, moraux et esthétiques, liés aux instincts du Vrai, du Bien et du Beau.