CHAPITRE XXVU
LKS PASSIONS
Afivicr.n I. — Leurs rapports avec les émotions et les inclinations
Pour les moi-alistes, la passion est le phénomène affectif, sinon le plus important, du moins le plus intéressant. L'analyse (lu cœur humain revient toujours à l'analyse des passions, considérées comme le plus puissant de ses ressorts. Pour la psychologie scientifique, la passion constitue une donnée insubsistante par elle-même, qui tient à la fois de l'inclina lion et de l'émotion, et en fonction desquelles il la faut concevoir
I. Passion et émotion. — La psychologie classique, prenant ijouventces deux termes comme synonymes (p. 515), se contente de définir l 'S passions comme des mouvementfi de Vâme, de même nature que les émotions, quoique de plus grande violence. — A ce critérimn d'intensité, Kant ajoute celui de durée, ce qui hii permet d'opposer la i)assion à l'émotion comme un phenoiiiine durable à un phcnonvne passager. Il remarque que les individus très émotifs sont les moins exposés aux passions, qui se rencontreit plutôt chez les êtres froids et moins excitables. Les enfants n'en ont imus, ou les ont peu vives et ptu constantes. iVinsi des sauvages. « L'émotion açit comme une eau qui rompt sa digue ; la paxsiou comme un torrent qui creuse dt^ plus en plus profondément son lit » (Kant). « Les tempéraments explosifs, sujet* à des émotions brusques et violentes, ne sont i)as propres a dcvcnii- les X)assionnés vrais ; les autres sont des hauts fourneaux qui durent toujoius « (liibot). Ainsi en vienl-ou à considérer la passion comme « une émotion chronique et habit nelle ». Elle n'en reste pas moins toujours une émotion. La théorie classiqu<' est remaniée : elle n'est pas changée.
(Jette théorie est par trop superficielle. Elle définit la passion par ses eûets, non par sa nature intime. Chronique ou aiguë,
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l'émotion reste toujours un x mouvement de l'fnne » : où est le principe de ce mouvement 1 Là est le problème scientifique. jSTous avons vu que ce principe est à chercher dans les inclinations et les instincts. — De plus, l'expression même d' « émotion habituelle » est peu juste. Toute émotion est un phénomène qui passe. Il y a bien des habitudes d'émotions, mais non pas des émotionsliabitudes. Et les habitudes d'émotion, qui sont en eiïet des passions, ne se peuvent concevoir, ainsi que les autres habitudes, que comme des canalisations d'inclinations ou d'instincts préexistants.
Ainsi sommes-nous toujours ramenés à demander Texplication profonde de la passion à l'inclination et à l'instinct.
II. Passion et inclination. — Si nous prenons un être quelconque sans passions, nous pouvons le définir : un système d'inclinations qui se font équilibre, qui se développent en bon accord, et se satisfont avec n'importe lequel des objets auxquels elles sont préadaptées, sans préférence marquée pour l'un d'entre eux. C'est ainsi que chez l'enfant tous les instincts jouent harmonieusement; l'on ne voit pas, par exemple, que son instinct de sympathie s'épuise en une seule affection exclusive. La passion apparaît 1. dès que l'un ou l'autre des instincts prend décidément le pas siu' les autres, jusqu'à les exténuer et les dominer, et 2. dès qu'il se fixe sur un objet, auquel il s'attache exclusivement, jusqu'à devenir indifférent à tous les autres objets qui pourraient normalement lui donner satisfaction. Ainsi estelle une inclination, ou itn instinct, devenu exclusif et prépondérant, fixé dans une habitude, et arrivé à un degré d'intensité extraordinaire.
AuncLK 11. — Nature et effets de la passion.
" 1. Elle est une force vitale, comme l'inclination et comme l'habitude. EUe ajoute les impulsions, les besoins et la tyrannie de Tune, aux impulsion?,, aux besoins et à la tyrannie de l'autre. On dit souvent que la passion est acquise, tandis que Pinclination est innée ; que, par conséquent, eUe est toujours, théoriquement au moins, destructible comme toute habitude. Cela est vrai pour ce qu'elle comporte d'habitude : mais cela n'est plus vrai pour ce qui lui vient de l'inclination qu'elle canalise. Il n'y a pas de passion sans un fond d'instinct inné, comme il n'y a pas d'habitude sans un fond d'activité préalable. C'est
pourquoi bien des passions sont si difficiles à détruii'e, en raison des énergies primordiales qu'elles ont déchainées : on arrive plus facilement à les empêcher de naître qu'à les anéantir, à é\iter leur incendie qu'à l'éteindre. C'est pourquoi encore elles peuvent naître en « coup de foudre », tout aussi bien que par lente « cristallisation ». La passion en coup de foudre tient plus de l'instinct, brusquement et tout d'un coup explosé ; et la passion cristallisée, de l'habitude. C'est pourquoi enfin la première et la plus naturelle explication de la passion sera toujours celle que l'on donne de l'inclination, et que l'on déduit des nécessités biologiques créées par le tempérament, par la chaleur du sang, par le climat, par l'hérédité, etc. (p. 462^,
II. Elle est une force désorganisatrice de l'ordre primitif des inclinations. Dans cet ordre, tons les instincts ont leur part proportionnelle aux pro^àsions communes d'activité et de sensibilité ; ils concourent tous ensemble à réaliser un bonhemrelatif, fait de leurs satisfactions conjuguées. Au contraii'e, la passion entend monopoliser toutes les énergies à son profit exclusif, imposer jalousement ses préférences, et faire dépendre de sa seule satisfaction un bonheur qu'elle veut absolu et infini. Il y a désormais ruptni'e d'équilibre intérieur, destruction de la hiérarchie biologique primitive des besoins, subordination de toutes les inclinations à un instinct pathologiquement exaspéré.
C'est jjourquoi la passion a si facilement mauvais renom. Elle s'entend facilement dans un sens péjoratif de désordre et de perversion. Les moralistes ne sont pas les seuls â se plaindre d'elle ; les biologistes et les psychologues le font avant eux. Car elle exerce ses ravages au dedans avant de les exercer au dehors, et trouble la vie physiologique et la vie psychologique avant de troubler la vie morale. Elle introduit dans toutes le désordre essentiel <iui consiste à renverser les intentions de la nature subordonnant ie plaisir à l'action, pour y substituer son intention obstinée de subordonner l'action à son propre plaisir. Elle réduit pre.sque nécessairement le cori)s et l'âme en esclavage; et elle alt-ère plus ou moins vite la santé de l'un et de l'autre, ])ar le surmenage de désirs, d'émotions et d'actions qu'elle leur iiiiposr. Aussi les anciens l'appelaient -ils une folie. Eibot pense qu'il est en effet souvent difficile de séparer la passion de la folie, tant l'une et l'autre échappent facilement au contrôle de la raisoii et témoignent d'impulsions désordonnées. Enfin, toutes les passions déchaînées ont ce si^^ne eoiniuun d'exposer au sui-