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cide, le jour où elles viennent à avorter brusquement ; la vie apparaît soudain vide et insupportable sans les objets dans lesquels elles clierehent leur satisfaction.
m. Elle est une force réorganisatrice et créatrice d'un ordre nouveau, qu'elle substitue à celui qu'elle détruit. Il semble même qu'elle crée une vie nouvelle, une véritable renaissance, si bien que le passionné croit volontiers n'avoir pas vécu avant sa passion. L'esclavage même que la passion impose au corps et à l'âme est la rançon de cette transformation : il lui faut les refondre et les repétrii' l'un et l'autre à son modèle et selon ses exigences.
1. Elle modifie profondément le corps, qu'elle anime et brûle, pour ainsi dire, de sa flamme, et dont elle recrée les tissus et les fonctions internes, et jusqu'à la morphologie externe. C'est pourquoi la physiognomonie des passions est autrement accusée que celle des inclinations.
2. Mais c'est Tâme surtout qu'elle assouplit et fait plier à ses fins. L'on a justement ici compare son action à celle de l'attention. Elle opère, comme cette dernière, une concentration, ou plutôt une reconcentration, des forces psychiques. Et à ^Tai dire, elle n'est qu'un cas 'privilégié d^ attention affective exorbitante.
a) Elle refond la sensibilité, dont elle réorganise la table naturelle des valeurs. 11 n'y a plus désormais de plaisirs et de douleurs que les siens. Tous les autres sont fades ou indifférents, fades surtout. Malebranche voit avec raison un des meilleurs signes de la passion dans cette « douceur de cœur » qui accompagne son exercice, et qui n'est que la conscience de la vie élevée à un étiage constant de demi-ivresse. Doucem- de ccem' qui fait aimer l'amour plus que l'objet aimé, qui fait trouver des charmes aux passions violentes comme la vengeance, et même aux passions tristes et mélancoliques ; sans elle, les mille agréments d'une vie ordinaire sont insipides et n'engendi'ent que l'ennui.
b) Elle s''asservit V intelligence. Le passionné ne perçoit, ni n'associe, ni ne se souvient, ni n'miagine, ni ne pense, ni ne croit comme l'homme normal. Il n'accompUt tous ces actes qu'en fonction de sa passion, dont la subjectivité est mortelle à l'objectivité de toute connaissance. Ses associations n'obéissent g-uère qu'à des affinités aiïectives ; son imagination vient embuer et fausser sespercoi^tions, et trau- figurer, en l)icn ou en mal, leurs objets ; d'où les remarques classiques de Lucrèce et de Molière
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sur les idéalisations, si facilement comiques, de l'objet aimé et de ses défauts. H a enfin sa logique à lui, toute faite des « sophismes du cœur », et oii rintelligeuce se réduit à fournir indus trie iisement des arguments, acceptés a priori, à des conclusiom dictées d'avance par la passion.
c) Elle s'asservit enfin et surtout la volonté, qu'elle ne laisse plus se décider que d'après ses propres mobiles. Intérêt, plaisir, .santé, honneur, considération mondaine, morale, etc. : tous ces motifs ordinaii-es de nos actions s'évanouissent devant, ceux de la passion, si portée à croire ingénument juste et bon tout ce qu'elle désiie et tout ce qu'eUe ose.
Rien de plus subtil que cette transformation totale d'un organisme psycho-physiologique par une passion dominatrice. C'e.st du dehors qu'elle apparaît comme un esclavage imposé par la force. Le passionné trouve au contraire en lui un sentiment de plus grande liberté, tant sa personnalité refondue trouve d'unité et d'énergie dans la passion. C'est i)oinquoi Pascal a dit avec raison qu'on ne sam-ait avoir qu'une seule grande passion ; dès que plusieurs paraissent, elles sont forcément en conflit pour la primauté, et la plus puissante expulse l'autre. C'est ainsi que l'avarice tue l'amom- chez Harpagon, et que l'amour maternel triomphe exclusivement dans Andiomaque.
IV. Petites et grandes passions. — Ce que nous venons de <lécrire ju-qu'ioi, c'est le tn^e de la giande passion. Type a.ssez lare, au demeurant. Il n'y a guère à y donner lieu que les instincts fondamentaux les plus puissants. Avant tout, l'instinct de reproductioD, qui détermine l'amour -passion. Pui=< l'instinct de domination et d'expansion de la vie, se réalisant dans les passions de la vengeance, de l'amliition et de l'avarice. D'autres passions, comme la débauche, l'ivrognerie, l'alcoolisme, l'opiomanle, etc., qui produisent pres(jue tous les effets de la grande ])assion, sont loin d'en avoir la i)uissance ; mais leurs ivresses affaiblissent très vite l'organisme psycho-physiologique, et c'est sf)n manque de résistance qui fait leur force apparente. Ce sont des passions de natures faibles. Elles n'en mènent pas moins, et même bien plus vite que les autres, à la déchéance progressive, à la folie et à la mort.
Mais il côté de la grande passion, qui n'est (ju'im phénomènelimite, il y a toute une gamme de passions plus ou moins vives et ]»lus ou moins durables, auxquelles peuvent donner lieu tous lesinsLincts. Car tous, san.i arriver à s'exalter jus(pi'au paroxysme,
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peuvent s'intensifier, et sm-tout se fixer dans des habitudes exclusives. Ils engendrent donc de vraies passions, qui esquissent en petit les efîets des grandes ; car elles monopolisent encore égoïstement les forces actives et affectives, et produisent toujoiu"s des reconcentrations de la vie psychique. Ce sont les passions les plus communes, celles qui accompagnent presque normalement l'efflorescence de la vie, lors de la pleine jeunesse, à laquelle elles ne sm'vivent guère. Elles peuvent cependant aussi se prolonger dans des habitudes puissantes ; ainsi s'engendrent les passions de la science, du dévouement social, etc., et même celles des fleurs, des timbres -postes et des collections.
Jl convieiit enfin de voir encore des passions là où le sens commun n'en cherche point, dans la timidité, le désespoir, ou la tristesse, par exemple, lorsqu'ils sont développés outre mesm'e. Ce sont là des passions déprimantes, qui sont de même nature psychologique que les autres. Elles sont toujom-s des instincts exagérés, sinon pervertis ; elles créent toujours des habitudes d'émotions, et n'utilisent que trop nos forces à lem-s œuvres de paralysie ou de destruction. Une doulem^ inconsolable, si respectable soit-elle, est une passion tout- aussi authentique et tout aussi efficace que n'importe quelle auti'e passion.
Article III. — Tèlèologie des passions
D'une manière générale, on peut se demander si les passions ont une utilité biologique, et surtout une utilité morale. On pourrait en douter, après ce que nous avons dit du désordre qui lem- paraît essentiel. Cependant la réponse ne sa^m^ait être douteuse ; car ce désordre n'est que la rançon de l'ordre qu'elles créent et qui rentre dans les voies de la nature. Elles sont toujours des forces ; et il convient d'être prudent avant de condanmer le jeu naturel de forces quelconques.
I. Leur valeur biologique. — Biologiquement, l'on voit que les passions sont généralement réservées aux instincts d'une importance extraordinaire, auxquels elles fournissent le supx)lément d'énergie nécessaire à l'époque de leur plein jeu. C'est ainsi, en particulier, que les diverses passions d'amour correspondent aux nécessités de la procréation et de l'éducation des enfants. La nature a pourvu à ce grand œuvre, d'abord par Tattrait passionnel des sexes, puis par Je dévouement maternel, qui est toujom's plus ou moins passionné. Et en effet, l'amour
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conjugal et ramour maternel seraient presque certainemeat insuffisants s'ils n'en venaient à dépasser souvent les limites d'une affection raisonnable, et s'ils voyaient leurs objets avec les yeux d'un juge impartial et indifférent. H e^t bon que toutes les mères soient prêtes à penser :
Mes petits sont mignons, Beaux, bien laits, etc. :
surtout quand cela n'est pas vrai : le dévouement maternel est garanti par l'illusion maternelle. De même, le patriotisme qui n'irait pas, le cas échéant, jusqu'à la passion, serait incapable de déterminer les sacrifices indispensables au salut de la patTie- Et ainsi des passions les plus fréquentes et les plus naturelles : elles assurent l'efficacité d'instincts indispensables, qui courent le risque de rester insuffisants à lem* tâche.
Sthopenhaucr a donc eu raison d'expliquer les passions par leur léléologie. Il voit dans l'amour sexuel « la volonté du génie de l'espèce », qui songe à l'enfant qui doit naître, tandis que ses futurs procréateurs ne songent que l'un à l'autre. L'individu passionné est jusqu'à un certain point un individu dupé, et même sacrifié d'avance. Tandis cju'il ne se préoccupe que de ses plaisirs, il réalise à son insu les intérêts de l'espèce, qui le dépassent, et qui sont la raison profonde de sa passion. Ces intérêts une fois assurés, celle-ci pourra tomber, et lui-même disparaître.
Lé génie de l'esfièi e n'est ici que l'expression métaphorique de la finalité et de l'intelligimce de la nature. Kt l'on peut élargir à de nouvelles applications le principe de Schopenhauer. Il est également vrai de l'amour maternel, qui sacrifie la mère à l'éducation de ses enfants, du patriotisme qui immole les individus à la patrie, de toutes les grandes prissions scientifiques, morales et religieuses, grâce auxquelles des hommes se renoncent pour réaliser les fins supérieures de l'humanité. II n'est pas jusqu'à la passion de l'ambitieux qui ne serve des intérêts généraux en poursuivant des rêves égoïstes de fortune et de gloire : l'avarice même des grands créateurs de richesse profile à la société avant de satisfaire à leur insatiable soif d'argent. Le sens commun ne s'y est pas trompé : son culte naturel des héros n'est qu'un culte des grands passionnés, qui sont presque nécessairement de grands sacrifiés. Toutes les littératures du monde ont toujours eu pour thème de prédilodion l'héroïsme et la passion ; et en cela aussi se marque la voix de la nature.
II. Leur valeur morale. — Il s'est trouvé des moralistes pour condanmer toutes les passions, petites et grandes, et pour ne voir en elles (|ue des puissances de désordre et de déraison. Tels les stoïciens, et les jansénistes, qui demandent à la morale de les tuer toutes. H s'est trouvé aussi des moralistes pour les glorifier et les diviniser toutes comme rexpression de la volonté môme de lu naliue et de Dieu. Tels J.-J. liousscau et tous les
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romantiques en général ; George Sand prône la « vertu-passion » ; Fourrier dit : « le devoir vient des hommes, la passion vient de Dieu » (cf. Morale).
H semble bien qu'il y ait exagération de part et d'autre. La I)assion n'est ni nécessairement bonne, ni nécessairement mauvaise. Elle est une force, et que l'on peut faire servir au bien comme au mal. Aristote paraît bien avoir dit le mot le plus juste sur le problème ; il ne faut, selon lui, ni détruire ni diviniser les passions, mais « philosopher avec elles », comme avec nos iii^tiiicts et avec nos émotions. C'est-à-dire qu'il faut les soumettre au gouvernement de la raison, à laquelle il revient de les faire travailler à ses fins, et selon ses règles : toutes passions sont bonnes et désirables qui lui obéissent, et qui mettent leurs énergies à sa disposition. 11 lui convient donc de les modérer ; et tout autant de les susciter et de les entretenir à l'occasion : nous n'aurons jamais trop de forces. La morale ne comporte pas seulement une lutte contre les passions mauvaises, mais encore une culture des bonnes passions ; de celles en particulier qui correspondent aux instincts altruistes et supérieurs, qui auront toujours plus besoin d'excitations que de freins. Pascal a eu raison de dire que « rien de gTand ne se fait sans la passion ».
Article IV. — Classification des passions.
On classifie les passions comme on les définit, c'est-à-dire tantôt par rapport aux émotions et tantôt par rapport aux inclinations.
I. C'est par rapport aux émotions que les ont classifiées les philosophes intellectualistes, dans les listes que nous avons mentionnées à la fin du chapitre précédent (p. 515).
II. C'est plutôt par rapport aux inclinations que le sens commun les a conçues. Car c'est une vérité de sens commun que tout instinct peut atteindre l'étiage passionnel. Aussi les langues ont-elles fréquemment deux termes (dont le second est généralement péjoratif) pour exprimer le jeu des instincts, selon qu'il apparaît comme celui de tendances normales et ordonnées, ou de tendances violentes et désordonnées. Ainsi fait-on correspondre :
1. Aux inclinations personnelles : de l'amour de soi, Végoïsme ; de l'expansion de soi, l'orgueil et l'ambition ; de l'amour des biens, Pava- 7'ice; de l'amour du plaisir, la sensualité, etc. Et de même, à l'instinct sexuel, la débauche ; à 1 instinct du manger et du boire, la gourmandise et l'ivrognerie; à Tinslinct du repos, la paresse. Etc.
2. Aux inclinations sociales : de l'esprit de corps, l'esprit de caste; du patriotisme, le chauvinisme; de l'humanitarisme, le cosmopolitisme .
3. Aux inclinations supérieures de l'amour du vrai, du beau, du bien, de Dieu, les passions du scientisme, du puritanisme, de Vesthétisme, du fanatisme.
52i CtiliHS !)!•: l'>Yi,HO|,(ii.lh
iotitts es dénominations ne sont évidonimenl (ju'einpiriques. Encore faut-il remarquer que bien des passions, comme bien des émotions et bien des inclinalions, nonl pas reçu de noms, ce qui ne les empêche pas dexisler. Un seul el iiiome terme, comme l'amour, par exemple, désigne à volonté un besoin, une inclination, une émoliou et une passion.