L'AUTOMATISME PSYCHOLOGIQUE DANS L'ACTIVITÉ HUMAINE
Sa sphère d'application. — Nous venons de voir que l'automatisme psychologique est la formule de l'activité animale, réduite toute entière au jeu d'instincts et d'habitudes. L'activité humaiae, qui trouve dans la volonté sa forme supérieure, où elle se fait activité réfléchie et contrôlée, ne laisse pas de présenter des formes inférieures, où elle n'est qu'activité irréfléchie et incontrôlée ; et ces formes inférieures ne soiit toujours que des instincts et des habitudes, jouant selon l'automatisme psychologique. Nous avons remarque (p. 470) que si nous avons moins d'instincts savoir-faite que les animaux, nous avons par contre plus d'instincts-tendances qu'eux, parce que nous avons plus d'inclinations qu'eux. C'est particulièrement à ces tendances que nos habitudes constituent des savoir-faire acquis, et l'homme est incontestablement l'animal qui a le plus d'habitudes. Par là se trouve extraordinairement agrandie chez lui la sphère de l'automatisme psychologique, dont nous allons déterminer : 1. les principales formes, et 2. les principales applications dans son activité.
I 1. — Les principales formes de l'automatisme
I. Toute idée est liiie idée-force {Fouillée). — La plus grosse erreur que i'ou puisse commettre eîi psychologie est celle d'isoler la vie intellectuelle de nos autres vies, de réduire les connaissances à de pures connaissances, de croire que nous pensons exclusivement pour penser. Nous connaissons et pensons d'abord pout agir ; et il n'est pas une de nos connaissances qui soit un luxe biologique. Nous avons vu que toute sensation comporte, à côté de son élément représentatif, un élément affectif et un élé-
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ment actif, qui ressortissent, celui-là à la vie organique, et «'eluici à la vie de relation. Ainsi encore des perceptions et des imapes et ainsi des idées proprement dites, dont le premier rôle est de dii'iger l'action. Ainsi même des jugements et des raisonnementa les plus spéculatifs, qui se trouvent toujours satisfaire aux tendance.s et aux besoins de nos vies intellectuelle, esthétique, morale, sociale et religieuse, sinon encore de notre vie matérielle. Toute science vise à quelque pratique, au sens le plus large du mot, et doit tôt ou tard se monnayer en action.
Il en résulte qu'il n'y a pas en nous de connaissance qui ne soit liée à quelque instinct, inné ou acquis, dont elle fait jouer les forces. Toute idée est une idée-force. Ce n'est point par ellemême qu'elle est force : elle n'est que connaissance. Mais elle a, la force de la tendance qui lui est sous-jacente, et qui s'actualise en elle. La même représentation sera donc plus ou moins vive ou morte selon qu'elle débandera ou ne débandera pas les forces d'une tendance. Je vois une cerise « qui ne me dit rien », et sa représentation meurt aussitôt : mais la même perception de cerise, déclenchant mon appétit, ou simplement l'habitude de manger, déterminera immédiatement le geste de la saisir et de la porter à la bouche. La même idée expire aussitôt chez un esprit incurieux, et détermine chez un esprit avide des suites de réflexions. La force de l'idée se mesure donc aux intérêts qu'elle suscite, et qui l'intègrent immédiatement à des tendances. Enfin les conflits d'idées, soit en nous, soit hors de nou^;, ne sont jamais que des conflits d'instincts ; et ce sont toujours de^ conflits de forces.
Voyons maintenant les principales forces dont les idées provoquent le déclic automatique.
li. L'automatisme psychologique dans les émotions. — Nous avons vu que le méf-aHisnie (iesctuolions se ranieneàcelui d'une représentation, ou dune idée, déchaînant des troubles organiques, en déclenchant des instincts; toute une suite de réflexes organiques se trouvent ainsi mis en jeu. etso déroulentde façon a modifier plus ou moins profondément lesappareils circulatoires, digestifs et musculaires. Il y a là un pur phénomène d'automatisme psychologique. El cet automatisme est toujours inconscient. Car nous n'avons aucune connaissance du déclenchement des réflexes, mais seulement des troubles organiques qu'ils occasionnent, c'est-a-dire des sensations qui les révèlent, et qui constituent le corps psychique de l'émotion consciente. Nous nous sommes suffisamment expliqué sur ce pointî^p. 'dU'jj.
Si 1 on voulait y prendre garde, on serait frappé de l'universalité de ce mécanisme aulonialique de l'émotion, que nous ne remarquons que dans les cas éclatants où il aboutit en clTct â la conscience d'une émotion
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neLtement accusée, mais qui existe normalement clans la vie intérieure inaperçue. Il est bien peu de sensations, de perceptions ou d'idées, qui n'aillent, par des processus indéterminables, modifier quelque part quelque glande ou quelque muscle, c'est-à-dire qui ne retentissent de façon ou d'autre dans l'organisme. C'est pourquoi l'on dit que toute sensation a un élément affectif, et de même que toute idée a un timbre affectif. Cela revient à dire qu'elle entraîne toujours quelque ébranlement organique, si infinitésiiBal soit-il, et qu'elle intervient plus ou moins activement dans la détermination de notre humeur du moment.
11 [. Lautomatisme psychologique dans les fonctions intellectuelles inférieures. — A tout instant une sensation, une perception ou une, image, déclenchent en nous des processus d'association, de mémoire et d'imagination, qui se déroulent désormais spontanément. Nous ne percevons aucunement le mécanisme de leurs enchaînements; nous ne les percevons elles-mêmes qu'à mesure qu'elles sont actualisées. Leur psychisme nous échappe ; la conscience ne nous en révèle que les résultats. On voit par là tout l'automatisme que recèle la vie psychique inférieure. Tout s'y fait selon de véritables réflexes psychiques, aussi sûrs qu'inassignables ; réflexes déclenchés comme les autres par des excitations, mais par des excitations psychiques ; réflexes instinctifs comme les autres, et comme eux encore automatiques el inconscients, du moins tant qu'ils échappent au contrôle de la réflexion et de la volonté.
IV. Lautomatisme psychologique dans la pensée. — L'idée d'un problème, soit pratique, soit spéculatif, nous saisit; et nous voilà, pour des heures peut-être, et souvent même pour des jours, des mois et des années, livrés à des recherches et à des raisonnements qui s'enchaînent régulièrement et sans fin. Un automatisme psychologique authentique préside à la mise en train de ce travail et à. son développement dans la conscience. Nos opérations mentales se déroulent par le jeu de véritables réflexes intellectuels, les moins connus detousnos réflexes. Cependant l'on ne peut qu'être frappé de tout ce qu'il y a d'automatique dans les longues suites de nos jugements et de nos raisonnements, qui vont leur train comme deux-mêmes, à la façon des gestes des animaux, et qui ne sont jamais plus sûrs d'eux-mêmes que lorsqu'ils jouent tout seuls. Le premier effet du contrôle de la pensée est souvent de la rendre gauche et hésitante. — On répète donctrop souvent que la pensée est un intermède de l'action, et que penser, c'est se retenir d'agir. C'est sans doute un intermède de l'action extérieure, mais qui est tout entier consacré à une action intérieure ; car l'on ne se l'etient dagir au dehors que pour agir au dedans. Et cette activité interne est toute instinctive, toute en savoir-faire innés et acquis, qui fonctionnent comme tous les savoir-faire et tous les réflexes, c'est-à-dire sur excitation d'abord, puis conformément à leur spontanéité propi'e. Il y a donc lieu de parler de pensée automatique.
C'est pourquoi, de même que nous n'avons conscience de l'émotion et de l'action que dans leurs résultats, nous n'avons conscience de la pensée que dans ses résultats ; nous ne connaissons nos idées, nos jugements et nos raisonnements qu'à mesure qu'ils se formulent, c'est-à-dire après qu'ils sont déterminés. Leur déclenchement nous échappe; et, pour peu que nous soyons absorbés par le travail même de la pensée, nous le
poursuivons en véritables somnambules, comme les animaux exécutent leurs ailos instinctifs. La première activité intellecluello est incontrôlée et irréfléi hie de sa nature, encore que nous ayons appris à la soumettre au contrôle delà réflexion.
V. L'automatisme psychologique daus l'action. — C'est le plus frappant, le mieux connu, sir. on le plus important. C'est lui qui nous révèle le plus nettement Vimpulsirnté des représentations et des idées, où l'on voit surtout leur aptitude à déclencher des mouvements extérieurs, encore qu'elle comporte une aptitude égale à déclencher les mouvements intérieurs de l'émotion, de l'imagination et de la pensée. — L'automatisme psychologique de l'action se manifeste particulièrement : 1. dans la réalisation immédiate des représentations Idnosthésiques, et 2. dans ce que l'on a jntement appelé l'action idéo-motrico.
1. La réalisation immédiate des représentations kinesthésiques. — L'expérience nous enseigne qu'il est bien difficile d'avoir une représentation quclconciue de mouvement sans qu'elle soit suivie de l'ébauche, sinon même de l'exécution, de ce mouvement. Si l'on demande à quelqu'un ce que c'est qu'une crécelle, en même temps que sa bouche la définit, sa main fait à peu près infailliblement le geste de la touraer. Ainsi encore quand il s'agit d'expliquer l'idée d'un escalier tournant, d'une spirale, et même d'une figure quelconque. Pareillement, l'on ne saurait guère as.<îister à une partie de billard sans se sentir quelques démangeaisons dans les bras, sans esquisser, au moins intérieurement, et souvent înôme extérieurement, les gestes des joueurs, sans éprouver une envie, et comme un effort, de pousser les boules dans les directions qu'on leur assigne. Par là s'expliquent la spontanéité de la gesticulation et de la mimique, que l'éducation nous amène à réfréner, et qui ne sont que de« réali'^ations inmiédiates d'idées or mouvements. Par là s'explique surtout la toute -puissance de l'imitation. L'enfant est singulièrement aidé à • apprendre les langues par son besoin immédiat de reproduire les articulations qu'il entend : sa perception s'achève automatiquement en réalisation. Ainsi refait-il spontanément ce qu'il voit faire, et repense-t-il ce qu'il voit penser ; il y a de la mimique et de la reproduction mécaniques à la base de la plupart de ses in)ilations. Par là s'expliquent enfin bien des actions impulsives : l'idée d'un acte à faire comporte l'esquisse de cet acte, comme l'idée d'un mouvement l'ébauche de ce mouvement. Et l'effort vers l'action accompagne dès l'abord sn
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simple conception. — Ceci nous amène à )a seconde manifestation de l'automatisme moteur, qui est la plus essentielle.
2, L'action idéo-motrice. — On entend par là l'action qui s'accomplit en nous à notre insu, ou au moins sans l'iatervention d'une délibération ou d'une décision quelconque, l'action que suffit à déclencher une représentation ou une sensation quelconque. On voit un graia de poussière sur son bureau, ou sur ses habits, et aussitôt on l'essuie. On entend le matin sonner le réveil, et, bien qu'encore à demi endormi, on se lève, on procède à sa toilette, et l'on sort vaquer à ses occupations journalières. On se rappelle une lettre à écrire, et immédiatement on la rédige et l'expédie. On passe sous un cerisier, et l'on cueille et mange des cerises dont on n'a pas grande envie, etc. A chaque instant toute une suite d'actes et de mouvements, souvent fort longs et très compliqués, s'accomplit et se déroule au simple déclic d'un état de conscience, comme une horloge ou un mécanisme préalablement remontés se mettent a dévider leurs mouvements au simple déclic qui libère les énergies de leurs ressorts intériem's.
L'action idéo-motrice est donc exactement chez nous identique à l'action instinctive ou habituelle des animaux. Elle comporte toujours la même composition d'automatisme psychologique et d'automatisme physiologique. L'analyse y découvre à chaque fois : 1. Au début du processus, l'iatervention d'une représentation qui déclenche à la fois et les réflexes moteurs de l'action extérieure, et les réflexes organiques de l'émotion qui concourt, par sa dynamogénie, à cette action ; 2. Tout le long du processus, les représentations et les perceptions qui viennent adapter sans cesse les mouvements à leur objet donné. Tout ce que nous avons dit de l'activité des animaux (p. 547) trouve donc son application immédiate à ce type d'action humaine. Celle-ci est automatique comme celle-là, et inconsciente comme elle, dans la mesure où elle échappe au contrôle de la réflexion.
I 2. — Les principales applications de l'automatisme
Il sert à expliquer chez l'homme toutes les activités irréfléchiea et incontrôlées, qui ne sont toujours, quant à leurs mécanismes, que des activités animales. Il rend donc compte d'un très grand nombre de x)hénomènes, tant normaux au'anormaux.
1. L automatisme normal. — Toutes nos activités spontanées en relèvent : activités intérieures du rêve, de la rêverie, et de riniagination sous toutes ses formes ; activités plus élevées de la pensée spontanée ; activités extérieures de l'action proi)rement dite, si souvent et si naturellement idéo -motrice. Ces activités spontanées et automatiques reiîrésentent le plus clair de notie activité totale. L'activité réfléchie n'intervient normalement que pom' les diriger. D'aillem's, l'effort qu'elle coûte est trop fatigant pour qu'elle ne soit pas exceptionnelle. Tous nos états de conscience possèdent un certain coefficient d'impulsivité, exactement mesiuré aux tendances qui s'y incorporent ; celui qui a momentanément le plus gi*and coefficient décide toujours, sauf intervention de la volonté, des processus de l'imagination, de la ï)cnsée et de l'action. Et précisément le premier rôle de la volonté sera d'annuler provisoirement ces coefficients, d'enrayer l'automatisme des idées, quitte à l'utiliser ensuite, comme nous le verrons.
Deux phénomènes, en particulier, et qui sont normaux, malgi'é ce qu'ils peuvent présenter d'hétéroclite, trouvent dans l'automatisme i^sychologiqueleiu" explication intégrale. Ce sont : 1. la distraction, et 2. la suggestion.
1. La distraction. — Elle est la forme extérieure obligatoire de toute activité abandonnée à son automatisme, et qui ne samait qu'être par là inconsciente. Toute activité non sun cillée s'accomplit donc dans l'état de distraction ; et c'est le cas, chez nous, de la jilupart des actions instinctives et habituelles, smtout lorsqu'elles se déroulent parallèlement à quelque auti'e action qui se trouve monopoliser l'attention et la conscience. Tout, le monde agit donc perpétuellement en distrait. C'est lorsque le i)hénomène atteint des proi)ortious plus gi-andes, ou simplement quand il est plus inattendu, ou plus en contradiction avec les convenances, qu'on le remarque. D'oii les distractions classiques de.s penseurs, des préoccupés, et des distraits professionnels : « Ménalque pense et parle tout à la fois : mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense. ) ]\Iéna]que est légion.
2. La suggestion. — ^ a) L-héttrosiiggeslion. — Elle (Consiste essentiellement m ce qu''nnc idée qiCon nous communique s''emfuire ivimé(li((hm<nl (le noire conscience, sans y être contredite par (Vautres idi'e^, et y développe spunlannnent tous ses ejjels psycho-
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logiques et physiologiques.. G^e&t donc encore 1<>. fait d'une idée abandonnée au libre développement de son antomatisïne. Nous sommes tous suggestibles, dans la mesure où nous nous laissons faire par les idées des autres et leur accordons fi'anc jeu en nous. Et nous avons tous à modérer cette suggestibilité naturelle, en contrôlant ces idées, et en ne les laissant se réaliser que sous la direction de notre raison critique. C'est donc la réflexion volontaire qui constitue sa limite et son remède. Mais il serait égaKnnent absurde et de la nier, et de la tuer. Vivre en société, c'est consentir à se laisser « suggestionner » à chaque instant ; et vivre tout simplement ne va pas sans l'abandon à l'automatisme des idées une fois acceptées.
Une idée acceptée est d'abord une idée à laquelle on croit. Le premier effet de la suggestion est donc la croyance, qui n'est que le déclenchement, par l'idée, du besoin et de l'instinct de croire. C'est ensuite une idée à laquelle on consent la libre disposition des mécanismes de l'activité, tant intérieure qu'extérieure. Le second effet de la suggestion est donc de déclencher les processus de l'imagination et de la pensée, puis les réflexes moteurs de l'action. Qui suggère une idée se trouve par là, sauf résistance de la volonté de l'indi-^ddu, le maître de ses croyances, de sa vie intérieure, et de son action. C'est là ce qui constitue le pouvoir redoutable des orateurs, des jorn^nalistes, des chefs de parti, des médecins, etc., de tous ceux enfin, à qui leur talent et leurs fonctions octroient la facilité de suggérer des idées, c'est-à-dire d'utiliser à leur gré tout l'automatisme psychologique de Côux qui s'abandonnent à leur direction. Pouvoir qui peut être tour à tom* bienfaisant et malfaisant. 11 est particulièrement bienfaisant dans le cas des médecins vis-à-vis des malades, chez lesquels la maladie accroît la suggestibilité en même temps qu'elle dim.inue les puissances de contrôle. On a donné le nom de psycliothérsbpie à la médication qui consiste à suggérer des idées de guérison, de confiance et de courage, etc. Ces idées ne peuvent, en se réalisant, que s'assujettir d'abord les processus de l'imagination et de la pensée, puis finalement les processus organiques qui en dépendent. C'est ainsi que l'idée de la santé contribue à réaliser la santé, et l'idée de guérison la gué rison.
b) L'autosuggestion. — Mie a lieu lorsque le même homme joue les deux rôles du suggestionneur et du suggestionné. Ce phénomène encore est aussi normal, et n'est pas moins fréquent, que l'hétérosuggestion : nous sommes naturellement au moins
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au«?i sn.dîircstibles vis-à-vis de nous-mêmos que vis-à-xis dos autres. Toute idée puissante que nous aeceptons, soit inconsciemment, soit consciemment et par suite d'une décision irrévocable, se trouve immédiatement nantie de toutes les forces de l'automatisme psychologique. Ces suggestions j>ersonnelles produisent encore les effets des autres. Elles aussi déterminent d'abord des croyances : que de convictions, que l'on prend parfois pour des parti pris de mauvaise foi, ne sont que des autosuggestions. H y a même bien des mensonges, surtout chez les enfants et chei, les individus Imaginatifs, qui ne sont que des croyances de ce type. Les autosuggestions déterminent en outre les processus de l'imagination, de la pensée et de l'action, et arrivent par là à s'assurer la maîtrise de l'âme et du corps. C'est pourciuoi il y a un art juste et sain de s'autosuggestionner. C'est celui de tous ceux qui veulent assurer à leur vie la direction efficace et perpétuelle de principes puissants et renforcés par la méditation. C'est celui également des malades qui entendent être leur propre médecin spirituel, qui se suggèrent qu'ils vont guérir j)our guérir, qu'ils ne souffrent plus pour cesser de souffrir, qu'ils se sentent bien portants pour retrouver la disposition de leurs forces, etc. Psychothérapie personnelle qui consiste à se dire des mensonges pour en faii"e des vérités. Il y a autosuggestion enfin dans tous les cas banals où l'on se couche avec la volonté de se réveiller à telle heure, idée qui s'eadort avec nous et nous réveille au moment donné ; dans tous les cas enfin oîi l'on se fait un trésor de résolutions dont l'efficacité se manifestera plus ou moins à la première occasion. Et il s'agit toujours d'idées auxquelles on abandonne le soin de faire travailler pour nous nos automatismes psychologiques et physiologiques les plus inconscients.
II. L'automatisme anormal. — C'est lui qui triomphe dans tous les cas d'activités qui devraient être réfléchies et liumaines, et ne sont plus qu'irréfléchies et animales. Toute l'action, tant inlérieure qu'extérieure, se trouve désormais dérobée, au contrôle et à la maîtrise du moi supérieur, et abandonnée à Thnpulsivité des idées. De là ces phénomènes morbides relevés sans cesse dans les névroses, et qui nous ont fourni tant d'exemples de maladies de l'attention, de la conscience du moi, de la mémoire, de la perc^'ption, etc. Ce sont toujours des manij(Staiions de psychisme inférieur et automatique, devenue pltis éclatants par Vabsence du psychisme supérieur et volontaire, dont le rôle naturel
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est de les réduire et de leur enlever la direction de la vie. Nous devons évidemment nous borner ici à mentionner les principales, et à indiquer les principes psychologiques qui les rendent intelligibles. Nous ne pouvons que renvoyer aux traités spéciaux, qui abondent, pour leur étude psyclio- physiologique intégrale.
1. Le somnambulisme naturel. — C'est un « rêve en action ». Dans le rêve urdinaire, les représentations, tout en évoluant en liberté, perdent leur pouvoir d'actionner les mécanismes moteurs; ce qui explique rimniobilité des gens qui rêvent, et dont les cauchemars même n'arrivent que difficilement à s'extérioriser en actions. Au contraire, dans le rêve somnambiilique. les représentations retrouvent leur influence normale sur le corps, qui leur obéit, et l'automatisme intérieur des images se prolonge en automatisme extérieur de mouvements. Les somnambules agissent exactement comme des animaux : ils n'ont d'yeux et d'oreilles que pour ce qu'ils font, ce qui leur assure la même précision et la même sécurité de mouvements qu'aux animaux les plus instinctifs, qu'aux insectes par exemple, et la même absence de timidité, d'attention au milieu et aux témoins, qu'ils ne voient point, quoique ayant les yeux ouverts. Une seule idée, un seul instinct, occupent désormais leur conscience, qui s'y livre en l'absence de toute idée contradictoire. Et le somnambulisme cesse quand d'aventure, avant la fin de l'expérience, le malade retrouve la perception du monde extérieur, la conscience de soi, la critique et le contrôle. C'est alors le réveil de son moi normal, et la fin de l'automatisme psychologique du moi inférieur et tout animal qui l'avait momentanément supplanté.
2. L'hypnotisme, ou somnambulisme artificiel. — Parmi tous les multiples phénomènes auxquels l'hypnotisme donne lieu, phénomènes de catalepsie, de léthargie, de transes, de dédoublements de la personnalité, de mémoires alternantes, etc., etc., nous ne voulons retenir ici que le phénomène psychologique qui le caractérise le mieux, et qui est le principe de tous les autres : celui de la suggestibililé pratiquement indéfinie des sujets, ils sont à la merci des hypnotiseurs, qui, en leur suggérant telle idée qu'il leur plaît, font monopoliser progressivement à cette idée toutes les énergies de la conscience où elle se réalise sans contradiction. On dit au sujet de dormir et il dort; de se réveiller et il se réveille; de voir un oiseau imaginaire, de l'entendre et de le caresser, et il le voit, l'enlend et le caresse; de ne pas voir ce qui est devant ses yeux, et il ne le voit pas; de faire un acte, et il le fait; d'oublier, et il oublie; de se rappeler, et il se rappelle, etc. Bref, toutes les suggestions intrahypnotiques obtiennent immédiatement la libre disposition des automatismes, tant psychologiques que physiologiques, de l'hypnotisé. Les sens, l'imagination, la mémoire, la pensée, le corps : tout obéit à l'idée suggérée, et partant au suggestionneur, ce qui confère à celui-ci tant de pouvoir et de i-esponsabilité. Quant aux suggestions posthypnotiques, c'est-à-dire celles qui ne développent que quelque temps, et souvent même fort longtemps, après le réveil, elles ont k lutter contre les idées antagonistes de la conscience réveillée, et qui peut toujours, virtuellement au'moins, les
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criliiiner. les ronlredire el les annuler. Aussi leur réalisalion est-elle beaucoup [dus incertaine et luoîns normale.
3. La folie, l'épilepsie. l'hystérie etc.. et toute la trisle famille des maladies mentales, des dégénérescences congénitales ou acquises, présentent toujoiH's, à côté de multiples symptômes physiques, des symptômes psychologiques certains d'activités incontrôlées, et d'impulsivité exagérée, il y a, chez tous ces malades, une disparition progressive du contrôle psychique, une régression vers les psychismes intérieurs, une vie intérieure de plus en plus abandonnée à l'automatisme des instincts et des représentations, en l'absence de la volonté, qui devrait les réduire et les gouverner. L'hystérie, en particulier, est communément définie aujourd'hui par le critérium psychologique d'une aptitude extraordinaire à réaliser des idées en images et en mouvements, ce qui rend les hystériques indéfiniment impressionnables aux suggestions d'autrui et à leurs propres suggestions.
CHAPTTRK XXXi
H s'en faut que toutes nos actions soient déclenchées immédiatement par l'automatisme psychologique des représentations et des émotions, et qu'elles appartiennent toutes au type de l'action idéo-motrice. L'intervention de la réflexion et du contrôle introduisent un type nouveau, celui de l'action volontaire, qui n'est que l'action réfléchie et contrôlée, celle qui fait de l'homme, selon le mot d'Aiistote, « l'auteur et le père de ses actes ». Nous allons 1° analyser ce phénomène psychologique ; 2° puis, d'après cette analyse, déterminer la nature de la volonté ; enfin 3o nous dirons quelques mots des maladies de la volonté.
Article L — Analyse de 1 action volontaire.
I 1 . — - Si:S DIFFÉRENTES PHASES
On est convenu de distiaguer empiriquement dans l'acte volontaire trois phases successives, qui sont : 1° la délibération, 2^ la décision, et 3. son exécution. Naturellement, ces phases sont difficiles à discerner dans les actes volontaires prompts, et pour ainsi dire instantanés, ceux oii, une situation de fait étant donnée, on prend et exécute immédiatement une décision. De tels actes sont peut-être même les plus fréquents. Mais il en est d'autres qui se déroulent moins vite, et qui offrent de plus grandes facilités à l'analyse. Ainsi, en est-il, par exemple, des décisions longuement méditées et lentement exécutées que sont le choix d'une vocation, la résolution d'une entreprise importante, l'adhésion à une vérité morale ou religieuse, etc L'homme qui doit décider s'il sera officier, avocat ou ingénieur etc., le chef d'état qui doit opter entre la paix et la guerre le général qui se résout à livrer bataille, le criminel qui hésite puis accepte et réalise l'idée de son crime, le croyant qui exa nune les dogmes dont il va faire les pivots de sa pensée et de s:
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vie. etc., nous offrent des exemples excellents d'actes volontaires oii chaque phase développe tout au long les complexités de son mécanisme.
I. La délibération. — C'est le prodrome de ]fi décision ; au point de vue de notre analyse, c'est la période dHndéeision et d'hésitation. Période qui peut être fort longue, et qui peut même se résoudre sans décision aucune, comme il arrive pour tous les projets trop longtemps mûris qui n'aboutissent pas. La délibération enveloppe une multiplicité de processus psychologiques, qu'on peut ranger sous les chefs suivants :
a. La conception d'aune ou de plusieurs alternatives. — Ferai-je ceci ou cela, ou cela encore ? Ou même, plus simplement, agirai-je, ou n'agirai-je point ? Toute action volontaire implique un objectif bien conçu : nihil volitum nisi prœcognitum.
b. La conception de raisons pour et contre les alternatives. — On appelle motifs les raisons d'ordre intellectuel, perceptions, idées et jugements, et mobiles les raisons d'ordre affectif, désii's, inclinations et émotions de toutes espèces.
c. L^ appréciation des alternatives et de leurs raisons. — C'est ici l'affaire des jugements critiques qui constituent la réflexion. Celle-ci comporte un effort plus ou moins efficace pour penser toutes les perspectives de l'action, pour établir des coefficients de valeur à tous les motifs, et pour réaliser par leur comparaison ces « discernements du meilleur » dont parle Leibnitz. Elle aboutit ainsi à formuler des jugements de crédibilité, s'il s'agit de croire, et des jugements dWlilité, d'opportunité, de possibilité, etc.. s'il s'agit d'agir.
Jusqu'ici, l'on n'a donc fait que réfléchir. Supposée la délibération close, elle n'aboutit pas encore à la décision, mais seulement à quelque conclusion pratique qui la prépare sans la déterminer : « voilà ce qu'il y a de mieux à décider. » Eeste à le décider.
II. La décision. — C'est le fiât volontaire, le « je veux >, qui met fin à TindecLsion et à l'hésitation, par le choix définitif d'un des possibles. Les autres, non seulement ne sont pas voulus, mais encore sont activement éliminés, avec leurs motifs et leurs mobiles ; la con>;cience leur refuse désormais toute attention. La décision opère dans l'âme une sorte de révolution instantanée, et déclenche résolument l'action : aléa jacta est.
m. L exécution. — C'est la réalisation de l'acte volontaire,
plutôt qne cet acte lui-même. Aussi peut-elle parfois manquer, extérieurement au moins, sans qu'il cesse d'être complet. C'est ce qui arrive lorsque les circonstances empêclient de réaliser des résolutions bien prises : on est bel et bien coupable des crimes que l'on a pleinement décidés, mais auxquels on renonce par pem% ou par impossibilité matérielle de les exécuter. Inversement, la production extérieure d'un acte n'est aucunement une preuve suffisante de son caractère volontaire. Les martyrs n'étaient point des idolâtres, quand les bom-reaux leur faisaient brûler de l'encens aux idoles en leur tenant la main. Non seulement la violence physique, mais encore toute violence morale produit ce résultat de supprimer, ou au moins d'atténuer, la responsabilité d'actes pleinement exécutés : violence morale extérieure des gens qui, par menace, par conseils même, forcent les faibles à faire ce qu'ils ne veuJent point, violence intérieure enfin de l'ivresse, des passions exaspérées, etc., qui tyrannisent les hommes trop peu maîtres d'eux-mêmes pour être les vrais auteurs de leurs actes.
I 2. — Part de la volonté dans ces différentks phases
On conclut souvent avec précipitation de cette analyse empiriqne de l'acte volontaire que la délibération revient à l'intelligence et à la sensibilité, l'exécution au corps, tandis que la décision seule appartiendrait à la volonté. En réalité, il faut réserver à cette dernière tout ce qui échappe à l'automatisme psychologique. A ce titre, elle intervient dans les trois phases.
I. Dans la délibération. — Son rôle y est capital, et se manifeste principalement à deiLs: reprises :
1. C'est elle d'abord qui, en suspendant l'action, rend possible la délibération, et permet à ia réflexion d'exercer ses fonctions de critique. La première manifestation de la volonté est donc un phénomène de nolonté ; c^est Vinhibition immédiale de Vautomatisme psychologique des motifs et des mohiles. Laissés à eux-mêmes, et abandonnés au libre jeu de leur impulsivité propre, ils emporteraient immédiatement la décision. Cela ne se voit que trop souvent chez les individus impulsifs, qui ne réfléchissent pas, par faute de volonté, et non par faute d'intelligence. Us ne savent pas dire « non » à leurs désirs, et se laissent aller au « vertige mental » qui accompagne intérieurement toute impulsion puissante. — Si l'on en croyait Eenouvier, la nolonté
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sornit même tout-o la volonté ; tout notre pouvoir sur nos actions, et toute notre liberté, se réduiraient à réfréner l'automatisme des alternatives condamnées, et à laisser faire l'automatisme de Taltemative élue par l'intelligence. En fait, la volonté est plus qu'une nolonté ; à sa fonction négat^N'e d'anêt et d'inbilîition, elle ajoute des fonctions positives, tant dans la décision et l'exécution, que dans la délibération elle-même, comme nous allons le voir immédiatement.
2. La seconde manifesiation de la volonté dan^ la délihérati&n se trouve dans V attention aux motifs et aux mohilcs. C'est poiu'qnoi cette attention est dite volontaire ; elle ne pro\'ient plus de l'intérêt de ses objets, mais de la force personnelle de concentration que nous leur appliquons. E nous appartient ainsi d'éliminer les idées, ou de les retenir sous le regard de la conscience, de raccourcir ou de prolonger leur examen, de repousser les distractions, etc. La délibération, qui est toute pénétrée d'attention, est donc pénétrée de volonté, dans la mesure oii cette attention n'est pas spontanée, mais due à un effort personnel. — Leibnitz, Malebranche, W. James, etc., aiment caractériser la volonté par ce rôle d'attention intellectuelle, qui lui est essentiel, mais qui ne l'épuisé pas, comme nous le verrons tout à l'hem'e.
II. Dans la décision. — Tout ici revient à la voloDté; dont le iiat est l'acte par excellence, celui qui se formule le mieux, et qui ].Tésente au plus net la prérogati^'(' de la liberté. Voj^ons il quels signes on le reconnaît, et connnent on est amené à ie concevoir.
1. A quels signes le reconnaît-on '? — La question est d'importance, parce qu'il y a beaucoup de pseudo-décisions où la volonté n'a aucune part. Cependant on a une tendance naturelle à croire que toute indécision, par là même qu'elle en vient à se résoudre, donne nécessairement lieu à un acte personnel de décision. Il n'en est rien ; ii y a au contraire beaucoup de cas 011 l'indécision se résout d'eile-mêmi'. ïSans quoi tous les indécis pourraient se prendre à juste titre pour des décisiornaii'es, car eux aussi Unissent la plupart du temps par agir ; maLs ils y sont am<'nés par tout autre chose que par des actes de décision.
n. Il y a des indécisions où le conflit des mobiles et des m ni i fa se iei-mive par la victoire du plus foi'l, c'est-à-dire par une action instin('li\e ou idéo motrice. Telle l'indécision de la souris devant le piégi' : b' lard est là, qui la soUiritc ; mais la trappe est là aussi, qui tu- lui ilil rien de bon. Tj:i xnni^ ]>i'Ul hériter longtemps ;
finalement elle entre, ou elle s'en va, selon l'attraction qui finit par prédominer. Ainsi en est-il de nous dans maintes circonstances. L'homme qui entend sonner son réveil peut-lui aussi hésiter longtemps à se lever, balancé entre le charme de la tiédeur du lit et le désir de vaquer à ses occupations ; à la fin il se trouvera assoupi, ou au contraire debout, sans savoir pourquoi ni comment, n'ayant fait dans l'un et l'autre cas que subir l'automatisme de l'idée victorieuse, sans avoir pris de vraie décision.
b. Il y a, d^autre yart, des indécisions qui s'^ évanouissent par le seul jeu de la réflexion. Celle-ci aboutit à éliminer petit à petit toutes les hypothèses, sauf une seule, qui se réalise d'elle-même ; le combat cesse alors faute de combattants. C'est le cas hem^eux des gens à vocation nette, auxquels finalement une seule forme de vie paraît désii'able et possible ; ils s'y trouvent un beau jour tout décidés, sans avoii' eu à s'y déterminer. Ainsi encore des discussions de projets ou de croyances oti toutes les objections s'évanouissent. Dans ces cas, et dans tous ceux qui lem' ressemblent, l'état d'indécision se résout encore de lui-même.
c. Il n'y a donc décision maie que dans les cas où V indécision persiste jusqu'à ce qu''un acte positif de la volonté vienne la lever. Alors le conflit des idées cesse, non plus par la victoire, mais par l'adoption de l'une d'entre eUes, choisie à l'exclusion des autres. C'est ce choix actif qui fait la décision et qui s'accompagne du fiât.
3. Quelle est la nature du choix *? — a) H serait négatif, si l'on en croit les partisans de la nolonté ; il se bornerait à un refoulement des idées malchanceuses, accompagné d'un simple « laissez passer « à l'idée élue. — Mais l'introspection nous révèle, au contraire, un effort positif portant sur ce que nous voulons. Choisir est plus qu'éliminer : c'est opter et se fixer. — &) Le choix, selon Leibnitz, Malebranche et W. James, serait positif, mais indirect. H y faudrait voir l'œuvre de l'attention exclusive fixée sur un parti, lequel triompherait dès lors automatiquement. L'option serait donc l'épisode ultime de la délibération ; le dernier jugement pratique la déterminerait ; elle ne consisterait i^oint en un acte nouveau et original. — Mais ceci encore va contre l'introspection, qui nous montre dans nos choix les plus nettement volontaires des actes francs et brusques, donnant immédiatement le sentiment d'une hésitation brisée et d'une carrière ouverte, qui était jusque-là fermée : « C'est cela que je veux : cela, et pas autre chose. » — c) Le choix est donc un acte positif
et direct d'anto-déiermination, mettant fin d'autorité à un état d'indétermination. C'est une autodécision, victorieuse de l'indécision antériem'e. C'est en quelque sorte une explosion de la volonté et de nos énergies les plus profondes. Le moi tout entier s'y affirme virilement ; son vouloir n'est que cette affirmation positive ; il consiste toujours à dii-e oui et non, oui à l'alternative élue, et non aux autres. Oui et non sont les actes les plus pm's de la volonté ; il y a décision dès qu'ils sont doimés, et là oîi ils ne sont pas donnés, il ne peut y avoii* tout au plus que pseudo-décL«;ion.
m. Dans 1 exécution. — C'est ici que le sens commun aime à voir les manifestations-t\-pes de la volonté, qui est pour lui la faculté de faire ce que l'on veut, et à laquelle il attribue en particulier un ijouvoir direct sur le corps. H se trompe en cela, connue il est facile de le montrer.
1. La volonté n'a de pouvoir direct que sur les idées dont elle décide ; elle n^en a point sur les mécanismes, tant psychologiques que physiologiques, de leur exécution. Ce sont les mêmes pour l'action volontaue que pour les actions involontaires. Celles-là sont déclenchées autrement, c'est-à-dire par une décision ; mais elles se réalisent de même, c'est-à-dire par la mise en jeu de tous nos réflexes, tant psychiques que physiologiques. Ainsi je puis me livrer à l'étude d'un i)roblème ou à la rédaction d'une lettre par caprice ou par impulsion idéo-motrice ; je puis aussi le faire à la suite d'une décision : dans l'un et l'autre cas la suite des opérations de mon esprit et la suite des mouvements de ma main seront exactement les mêmes. Tout le drame de la volonté s'achève donc dans la conscience : il consiste en ce que le moi retire aux idées leur prérogative de décision automatique pom' y substituer son privilège d'autodécision. C'est .sur elles seules qu'il exerce une maîtrise directe ; et ce n'est que par elles qu'il obtient une maîtrise indirecte sur le corps. Il leur commande, et elles exécutent ses ordres, gi'âce à leur propre automatisme.
C'est ce dont témoigne nettement l'observation, qui donne cett« suite de i)hénomènes : 1. l'on veut lever le bras ; 3. le bras s'est levé. Entn- l. et 3. il y a 2. c'est-à-dire l'accomplissement de l'idée de lever le bras : tout l'automatisme psychologique des idées est ici, et, avec lui, toute l'inconnue de l'union de l'âme et du corps. C'est ])ourquoi nous avons nettement conscience de l'aclion de la volonté sur ses idées, et aucune conscience de son action sur le cori)s.
LA VOLONTE - fiTa
2. La volonté n'a donc aucunement à intervenir dans V exécution de ses décisions, lorsque celle-ci se réalise sans difficuUé. C'est le cas de toutes les décisions bien prises, quelque mal qu'on ait souvent eu à les prendre : elles s'accomplissent d'elles-mêmes, la volonté leur ayant réservé tout l'automatisme psycho-physiologique. Kous connaissons tous d'expérience de ces résolutions pénibles à exécution aisée. Après bien des hésitations, on s'est enfin décidé à écrire une lettre, à faire une dépense, une visite, une démarche, etc., et pour peu qu'on se mette immédiatement à l'œuvre, tout cela s'exécute facilement, et presque inconsciemment.
3. La volonté n'intervient que dams les exécutions difficiles, celles de décisions, ou mal prises, ou tenues en échec par des oppositions ultérieures imxDrévues. Même alors, son intervention porte encore, non sur le mécanisme de l'exécution, mais sur l'idée qui n'arrive pas à réaliser son automatisme propre, parce qu'il est contredit par celui d'impulsions contraires. H faut donc que la volonté réitère ses ordres, qu'elle soutienne l'idée chargée de les exécuter, et la défende contre les idées antagonistes, toujours prêtes à la i^aralyser et à lui dérober l'action. Ainsi, un avare a beau décider une dépense, dès qu'il s'agit de déUer les cordons de sa bourse, sa décision se heurte à l'opposition violente de l'amour vivace de l'argent. De même de l'orgueilleux, bien résolu à écrire une lettre d'excuses, et dont « la main se refuse » à en tracer les termes, la main, c'est-à-dire les bouffées d'orgueil qui la font hésiter.
Il en est normalement ainsi pour les résolutions à long terme, et qui ont eu le temps de se refroidir, comme par exemple ceUe d'écrii'e une lettre en rentrant de la promenade, et plus encore pour les résolutions qui ne peuvent s'exécuter que peu à peu, comme par exemple celles de résister à un penchant sans cesse renaissant, à une habitude de gourmandise, etc. La volonté doit intervenir alors, non pas pour exécuter sa décision, mais pour la renouveler, et lui assurer la possession de la conscience et de son automatisme psychologique. Autrement dit, il lui faut trancher encore de nouvelles indécisions. C'est ce qui ne cesse de se produire dans le cas classique de la lutte du devoir contre les passions. On a résolu le triomphe de celui-là sur celles-ci ; l'on peut même croire l'avoir résolu une fois pour toutes ; l'on peut enfin l'avoir résolu sans grand effort, dans un moment d'exaltation morale. Mais d'exécuter cette résolution est une autre affau-e, singulièrement difficile, et qui n'est jamais ache-
hli< CULKS DK l'SYGllOLOUli;
vée. il y a toujours à prévenir, ou à étouffer, des retours de flauune des passions condamnées, à refoider leiu\s impuisions, éliminées en principe, mais qui passent outre à toute interdiction, et réapparaissent inopinément dans la conscience, oii elles réintroduisent l'hésitation primitive. Il faut alors redécider et revouloù- le devoii", le rendre maître unique de la conscience ; et ces décisions nouvelles, une fois effectives, s'exécutent encore à chaque fois par l'automatisme de l'idée assmée par la volonté du monopole de nos énergies.
I 3. — Le criti'lRium psychologiqur du vouloir
I-, analyse de 1 acUon volonlaiie vient de nous faire dégager différents phénomènes qui lui paraissent également essentiels. La question est de savoir quel est celui qui la caractérise le mieux.
l. Ce n'est point 1 effort. — Cependant le sens commun est d'un avis contraire. Pour lui, les gens de volonté sont des gens d'éneigie ; el il reconnaît l'énergie à l'effort déployé, à ce qu'il produit, el plus encore peut-être à ce qu'il coûte. Cela lui fait souvent confondre l'effort musculaire avec l'efforL volitionnel. pris indifféremment l'un et laulre pour des manifestations de la volonté. Nous avons mis en garde cnnti'e cette illusion (p. 74) ; l'effort volitionnel est tout entier à chercher au-dedans de nous, et hors des muscles ; il est l'effort de vouloir, plus particulièrement senti dans les volilions difficiles, où il donne le « sentiment d'aller dans le sens de la plus grande résistance ». Ainsi conçu, l'effort volitionnel pénible apparaît volontiers au sens commun comme l'acte par excellence de la volonté: et W. .lames fait sienne celte thèse.
Si séduisante qu'elle soit au point de vue, moral, elle est inacceptahle au point de vue psychologique. La conscience de 1 effort pénible peut servir à 7nesurcr la puissance de la volonté dans certains cas, dans ceux en particulier du conflit du devoir et de la passion ; elle ne saurait servir à définir la natufc du vouloir dans tous les cas. Il y a en effet des actes authentiques de volonté qui coûtent fort peu ; il en est même qui ne coûtent rien du tout, ceux, par exemple, qui consistent à décider, après réflexion, une action plutôt agréaiile. que non seulement nous exécutons avec plaisir, mais que même nous <lécidons avec plaisir. Il n'en a pas moins fallu un acte de vouloir pour la décider, s'il a fallu mettre On à une phase |U'éalahle d'indécision et d'arrêt de l'action. C'est ce qui arrive, par exemple, chcK ceux qui disent ; « Je ne demande pas mieux quc^e vous croire », et qui ne croient cependant qu'après examen : de même chez ceux qui suspendent rexécution de leur.s actes les plus spontanés, pour les soumettre également à la réflexion. Il nous est presfjue toujours possible de transformer ainsi nos actes automatiques en actes volontaires, en les arrêtant juste le temps de les décider par un vouloir positif.
Dans tous ces cas il y a moins un effort qu'un essor de la volonté. L'introspection nous donne toujours le sentiment d'un déidoiement subit de notre énergie, mais d'un déidoiement auquel rien ne fait obstacle. C'est
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un sentiment calme d'essor aisé, cl non un sentiment violent de liille : il nous donne la consricnco du vouloir sans aucune conscienre de résistances. H n'est donc pas à proprement parler une conscience d'effort. • l'est qu'en effet Veffovt ne commence qu'au moment où H y a des rémtances à vaincre, et sa conscience n'est que celle de difficultés vaincues. Aussi est-elle plus familière à ceux qui manquent de volonté qu a ceux qui en ont beaucoup. Ceux-ci sont des hommes d<î décision, qui trouvent du plaisir à décider, et qui ignorent tout aussi naturellement l'cffurt de vouloir que les génies l'effort de penser. Ceux-là sont plutôt des hommes dindécision que le vouloir fatigue, comme la pensée fatigue les intelligences médiocres. Ils ont sans cesse à faire effort, et d'autant plus qu'ils ont plus de résistances intérieures à vaincre. Ce qui fait que leur conscience de vouloir est presque inévitablement une conscience d'elTort. Ainsi des soldats qui ignorent le courage naturel et doivent triompher laborieusement de la peur; ainsi de tous ceux qui ont à faire triompher le bien des séductions du mal. Les natures les plus fermes et les plus vertui-uscs ignorent naturellement, ou finissent par ignorer, ces luîtes ; et leur volonté n'en est que plus efficace et sûre d'elle-même : elle prend continuellement son essor sans effort.
II. Ce nest point l'attention volontaire. — Cette attention n'est que le premier effet du vouloir ; elle nest donc pas le vouloir lui même. E le présuppose toujours quelque décision consciente ou inconscienle de l'aire attention, une option pour l'acte qu'elle vient intensifier. Car Ion ne ferait pas attention, si l'on ne voulait préalablement faire attention. C'est cette décision qui s'exécute par la concentration volontaire de la pensée sur l'acte intellectuel attentif Lattention est donc l'exécution d'un vouloir, plutôt qu'un vouloir proprement dit. Et la concentration du moi sur un acte de connaissance est en tous points analogue à sa concentration sur un acte d'action extérieure; l'attention intellectuelle est de même mécanisme que l'attention volitive ou active. L'une et l'autre ne sont que des déploiements d'énergies déclenchés par une décision ; l'une et l'autre présupposent la décision, le vouloir.
III. C'est donc la décision. — C'est elle en effet qui opère l'arrêt ou le déclenchement de l'action; et tout l'essentiel du vouloir est dans ces deux phénomènes. Quelque nom que l'on donne à la décision, qu'on l'appelle élection, choix, sélection, consentement, etc., elle revient toujours à un oui ou à un non, à un veto ou à un jubeo, c'est-à-dire à un noio ou à un volo. Et c'est toujours un acte de maîtrise du moi sur toute l'instrumentation de l'action, qui s'accomplit comme il la décide, par le jeu spontané de l'automatisme des idées. La volonté ne consiste donc aucunement à faire ce que l'on veut, ni à le faire avec effort ou avec attention : elle consiste à vouloir ce que l'on fait, c'est-â-dire à le décider. Les efforts et l'attention nécessaires à l'exécution du vouloir ne prouvent que l'efflcacitê de son impératif.
AiiTici.E II. - Nature et originalité de la volonté
Le problème. — L'analyse que nous avons faite de l'action volontaire nous a amenés à considérer le vouloir comme un acte psychique original.
et h\ volonté comme une fonction ou une facullé originale. C'est à cellrallilucle que s'opposent nombre de philosophes, et même de psychologues, qui entendent proscrire jusqu'à l'usage scientifique des mots vouloir et volonté. D'abord parce qu'ils récusent toute faculté. Mais cette objection est de peu de poids : nous avons vu qu'il est un usage légitime des facultés, celui qui leur fait signifier des phénomènes originaux, et nous ne parlons ici de la volonté que comme nous avons parlé de l'intelligence et de la sensiliililé; elle n'est pas plus un pouvoir extérieur aux actes volontaires que 1 intelligence n'est un pouvoir extérieur aux actes intellectuels. Ensuite, et c'est là la véritable objection, l'on fait remarquer que « la volonté ne se manifeste pas à la conscience par des étals spéciaux » (Rouslan). Un vouloir, dit HofTding. ne saurait être l'objet d'une observalion directe. La question est ainsi bien posée. Est-il vrai que la décision ne soit pas une fonction spéciale, et qu'elle revienne tout entière à l'intelligence et à la sensibilité ? Si oui , la volonté n'existe pas en effet ; et il en faut supprimer jusqu'au nom.
I. Théorie intellectualiste. — Déjà Spinoza, nous l'avons vu (p. 434), identifie iiitelligence et volonté, ce qui lui fait nier tout caractère volontaire à la croyance, et conséqueninient à l'action ; les idées suffisent à déterminer I'ulc et l'autre. De même Leibritz, en profos.sant l'action indirecte de la volonté sur la croyance et ^ui- l'action, ne fait encore que déterminer l'une et l'autre par le mécanisme automatique des idées ; tout y revient à l'intelligence fonctionnant selon la « loi du meilleur », que ce soit le meilleur à croire, ou le meilleur à faire. Des vues ana logues inspirent les psychologues qui ne voient toujours dans la déci.sion que la simple résultante du conflit des motifs. Selon M. Lapie elle n'est que la conclusion nécessaire d'un double jugement, jugement sur la bonté de l'acte et jugement sui' sa possi bililé ; une fois jugé bon et po.ssible, il s'exécute automatique ment. — Ainsi toutes ces diverses théories s'accordent à faii'e de la décision un corollaire delà connaissance et un corollainî nécessaire. Le « je veux » ne fait que formuler le résultat de la mécanique des idées, et il ne comprt« en particulier aucune liberté.
Critique. — Nous reviendrons, au chapitre suivant, sm" cette négation de la liberté, qui est bien le centre de la théorie. Mais il nous faut, d'ores et déjà, noter que l'intellectualisme comporte la' méconnaissance d'éléments essentiels à la psychologie de la décision.
1. Il méconnaît Vexpérience de la force. — Il veut que la conscience ne nous donne que des motifs, c'est-à-dire que des états substantifs (p. 15); elle nous donne en plus des tendances, des impulsions, des mouvements intérieurs, c'est-à-dire des états transitifs. C'est dans ces états transitifs que nous expérimentonH
la force. ÎTons avons l'expérience directe d'un dynamisme intérieur, et cela condamne tout mécanisme psychologique. S'il était logique, l'intellectualisme ne nierait pas seulement la volonté, mais encore l'intelligence, considérée comme activité ; il nierait toute expérience d'activité, c'est-à-dire toute expérience d'états transitifs. Et il nierait tout d'abord l'attention, qui n'est qu'une conscience de force.
Sans doute nous n'avons pas conscience de la volonté comme Force nue ; mais nous n'avons pas non plus conscience de l'intelligence ni de l'attention comme forces nues. Nous ne percevons nos activités qu'en exercice, c'est-à-dire premièrement dans des mouvements intérieurs, secondement dans des résultats. Nous percevons l'intelligence premièrement en train d'opérer, dans la conscience fonctionnelle de ses opérations, de ses cogitationes, et secondement dans la conscience de ses produits, de ses cogltata. Ainsi ne percevons-nous les habitudes et les instincts que dans les actes habituels et instinctifs et dans lem's résultats. Et ainsi encore ne percevons-nous la volonté que dans les actes volontaires, et dans leurs conséquences ; mais ce sont là des données psychiques réelles et originales.
2. Il méconnaît V expérience du vouloir. — Car il y a une véritable « sensation du vouloir », qui ne ressemble à aucune autre sensation. Nous avons l'expérience directe de l'inhibition et du déclei^chement intérieur de nos tendances, c'est-à-dire l'expérience directe d'une force qui bloque d'autres forces, ou qui les déchaîne. Et c'est cela qui constitue la sensation du vouloir, la conscience des actes de nolonté et de volonté. Le « je veux » n'est ni un mensonge, ni une illusion : il est l'expression même d'une expérience immédiate. Sinon, il resterait à exxîliquer comment est possible cette anomalie du « je veux », apparaissant miraculeusement dans la suite mécaniqu e des motifs.
3. Il méconnaît la réalité du moi, qui est cependant la grande donnée psychologique. Nous avons vu (p. 124) que la conscience du moi est invinciblement conscience d'activité, et que la volonté constitue son noyau le plus central. La conscience de la volonté n'est que la conscience du moi gouvernant ad nutimi ses opérations.
Ainsi donc l'intellectualisme ne nie le vouloir qu'au prix de la négation de données psychologiques expérimentales, celle de la force, celle du vouloir et celle du moi. Ace compte il peut professer un phénoménisme mécanique de la décision, qui est le pendant du phénoménisme mécanique des représentations. L'ex
périence du dynamisme de la conscience le confond de part et d'autre. C'est elle qui force à voir dans la volonté une fonction originale à pliénomènes dynamiques originaux
II. Théorie sensualiste. Désir et volonté. — Selon Condillac, la volonté ne serait qu'un désir prédominant, à la façon dont l'attentionné serait qu'une sensation prédominante (p. 76). Le vouloir serait donc un pur phénomène de sensibilité et perdi'ait encore son originalité
Critique. — 11 faut convenir que cette doctrine est plus voisine des faits que la précédente. Elle réintroduit la considération de la force ; car le désir manifeste des tendances, et pousse à l'action. Il comporte ime certaine analogie du vouloir; il s'accompagne de oui et de non à ce que l'on désire et à ce que l'on repousse, et ses préférences simulent des choix. Aussi comprendon que le sens commun, avant Condillac, ait confondu le désir et la volonté. C'est lui qui nous a habitués à user du même verbe vouloir pour exprimer les deux phénomènes. « Je veux ceci et cela « disent les enfants qui désirent beaucoup, et qui ne savent pas encore vouloir. Et l'on appelle « volontaires >> les capricieux entêtés, qui nobéissent qu'à leurs désirs incontrôlés. Cette amphibologie est encore fortifiée par ce fait qu'il n'est point d'action volontaire sans collaboration du désir : nil volitum nisi prœcupitum. Ce qui conduit ArLstote, philosophe du sens commun, à définir la volonté d'abord par l'appétit. Mais il corrige immédiatement sa définition en appelant la volonté un appétit soumis à la raison ; et il la complète enfin, en mettant la personnalité à la base et de l'appétit et de la raison. La volonté est, selon lui, « l'appétit pénétré d'ixitelligence, ou l'intelligence pénétrée d'appétit : et ce principe, c'est l'homme même ».
L'expérience bien consultée force à séparer la volonté du désir, par toutes sortes de marques empiriques, relevant dci l'observation objective et de l'observation subjective.
1. Objectivement, le désir est jatal, et la volonté est libre : on subit ses désirs, on fait ses décisions. Eéserv'ons ce point capital pour le prochain chapitre. En attendant, nous pouvons au moins remarquer que le désir asservit conmie la passion, «•t que la volonté confère la maîtrise de soi ; que le désir nous l)0us8e dans le sens de la moindre résistance, et qu'elle seule nous peut diriger dans le sens de la plus grande râsistance et de l'effort pénible ; qu'il «'^t puissance d'hétéronomic. of quV'llo
est puissance d'autonomie. Plus l'on s'abandonne à ses désirs, plus on renonce à son vrai moi, plus l'on devient animal et cesse d'êtî-e homme. Le désii* est si peu la volonté qu'il tend à la détruire, comme elle tend à l'endiguer.
2. Subjectivement, la conscience du désir est destituée des marques de la conscience du vouloir-. Ses déclenchements d'action automatique sont tout différents des déclenchements d'action volontaire ; ils se font sans délibération et sans décision. Le « je veux » authentique en est absent. Ainsi :
a. Le désir est indépendant de la connaissance, et la volonté la irrésup'pose : nil volitum nisi prcecognitum'. On désire très bien V indéfini ; on le désire même infiniment, comme nous l'avons noté (p. 164). On ne veut que le défini, ce qui est objet de con ception. On ne sait que bien rarement tout ce que Ton désire ; on sait toujours exactement ce que l'on veut.
b. On peut désirer V impossible : « Ah! si j'avais des ailes, si j'étais roi, si je pouvais arrêter l'écoulement du temps, si, si, etc. ». On ne peut vouloir que le possible : pas de voiition d'un acte sans jugement préalable de sa possibilité. Et le résultat immédiat de l'action de la volonté sm' le désir, c'est de limiter son inlinitude, et de la restreindre à un objet nettement conçu et perçu comme possible.
c. On peut désirer dans Vindécision ; on ne peut vouloir qu'avec décision. C'est ce que marque empiriquement la distinction de la velléité, qui n'est que désir, et qui se trouve chez les gens « qui voudi-aient bien », et de la voiition, qui ne se trouve que chez les gens « qui veulent » en effet. Ceux-là s'en tiennent à lem-s aspirations, et ceux-ci posent un acte qui comporte déjà un commencement d'exécution.
La sincérité du vouloir. — La distinction du désir et de la volonté 'oui-nit des eritériuius pratiques poui- sassui-ev de la « sincérité du vouloir 1) (Viltoz et pour le discerner des vouloirs insincères, qui ne sont que des velléilés.
1. Pas de vrai vouloir sans la conception précise de son objet. — C'est pourquoi, si tout le monde désire le bonheur, bien peu savent le vouloir; ceux-là seulement le veulent qui le conçoivent comme une fin définie, à obtenir par des moyens défiais. Chaque fois que Ton se demande: (- qu'estce que je veux ? » l'on ne veut rien, encore que l'on désire sans doute on ne sait quoi.
•2. Pas de vrai vouloir sans la conception de la possibilité de son objet. — C'est pourquoi encore tant do gens désirent la fortune, et si peu la veulent ; ceux-hi seulement la veulent qui savent par où la poursuivre et l'atteindre. Dés qu'on doute de la nécessité d'un projet, on cesse de le vouloir effectivement.
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3. Vas de vrai vouloir sans une décision, qui n a pas de DTcilleure preuve que loroiiimencenienlilesonexéLulion. Tous les malades désirent la santé, mais beaucoup n'arrivent pas à la vouloir, parre que les moyens de l'obtenir coûtent k leur volonté un elTort devant lei]iiel elle se dérobe, ils s'abandonnent alors k l'inertie du désir, qui, lui. ne coûte rien; ils s'en remettent de leur guérison à des cliangements de circonstance dont ils attendent tout, sans y collaborer en rien. L'action manque à se déclen- . cher en eux.
Tout vouloir insincère est celui d'un esclave du désir qui se prend pour son maître.
III. L'originalité de la volonté. — Elle résulta de la réfutation des théories précédentes. Puisque le vouloir e^t irréductible à ses motifs et à ses mobiles, il faut bien qu'il soit une fonction originale à psychologie originale.
Biologiquement, la volonté apparaît comme la force indépendante qui régit l'emjjloi de nos autres forces. Son rôle revient « à ou\Tir le robinet d'un réservoir d'énergie, l'énergie allant s'appliquer soit à un acte, soit à une idée ou à un sentiment » (Vittoz). C'est pomquoi elle est l'instrument naturel de la maîtrise du moi sm* toutes ses fonctions, tant intérieures qu'extérieures, et la garantie de son unité organique. Elle réalise en nous une monarchie effective qui, dans les cas les meillem's, est une monarchie absolue. Cette vue permet de comprendre le rôle biologique de la volonté, qui résulte de l'insuffisance biologique de l'instinct chez l'homme. L'instinct ne comporte ni délibération, ni décision, parce qu'il ne fait qu'appliquer des solutions a priori de problèmes identiques pour tous les individus d'une même espèce. C'est, pour ainsi dire, la nature qui s'est chargée de réfléchir, de délibérer et de décider pour les animaux, et qui est la seule responsable de leurs actes. Mu. s, X)ar là même que l'homme a nécessairement des problèmes individuels, il lui faut nécessairement les résoudre par luimême, réfléchir, délibérer et décider sous sa propre responsabilité. C'est pour cela, avons-nous dit, qu'il a l'intelligence. Ajoutons maintenant : c'est pour cela encore qu'il a la volonté. Il lui faut à la fois penser et vouloir à la place de la nature, qui lui abandonne la direction de sa vie, le fait maître de ses décisions, et « père de ses actes ». Il lui faut gouverner ses instincts et nuiitriser leurs forces par sa force.
Psychologicjuement, la volonté apparaît connue la fonction d'autodétermination ([ue nous a révélée l'analyse attentive du vouloir. Tout le monde connaît d'intuition ce que nous a\ ons appelé « la sensation du vouloir », la conscience des actes do
nolonté et de volonté. On ne les nie pas au nom des faits, niais au nom de tliéories sur les faits, tliéories qui visent avant tout à nier la liberté. Si la volonté ne passait pas pour libre, il y a grandes chances que son existence et son originalité seraient plus universellement reconnues. Laissant provisoirement de côté le problème delà liberté, nous ne pouvons qu'admettre la volonté comme elle se présente : son autodétermination est aussi empirique que la détermination par les instincts et les habitudes.
Artici.k III. — Les maladies de la volonté.
I. La santé de la volonté se reconnaît à la direction efficace quelle exerce sur toutes nos activités. Elle assure le contrôle des idées etdesreprésentalions, et pareillement le contrôle den mouvements et des actions. C'est là tout ressenliol du self-coiUrol. qui confère à l'homme la maîtrise de soi, tant dans sa vie intellectuelle que dans sa vie pratique et dans sa vie morale. Tous les véritables grands hommes sont nécessairement des hommes de grande volonté, maîtres de leurs réflexions, maîtres de leurs décisions, maîtres de toutes leurs énergies spirituelles et corporelles. Il y a évidemment des différences de puissance entre les différentes volontés; et pour l'àme, comme pour le corps, il y a lieu de faire la distinction do la santé et de la force. Une volonté est saine dès lors qu'elle obtient la suprématie dans un organisme psychique équilibré, et quelle y réalise l'unité des fonctions. Elle ne sera vraiment forte que si elle a à diriger des facultés également fortes, et qu'elle dominera assez pour s'en faire obéir. On peut être maître de soi sans que ce « soi » possède des réserves extraordinaires d'énergies; on peut avoir une volonté saine sans faire preuve d'une volonté exceptionnellement forte.
II. Les maladies de la volonté sont l'effet d'un affaiblissement du pouvoir central de contrôle, accoiupagné d'une accentuation parallèle dos fondions qui cessent d'être contrôlées, et qui retournent aiianhiqueiuent à leur automatisme naturel. Alors les idées et les instincts n'ohéissent plus qu'à leur impulsivité propre ; l'équilibre fait place à un dcsé(|uilibre qui devient vile chronique, et l'unité intéri ore est perdue. Qu il s'agisse d'un affaiblissement de la volonté elle-même, ou qu'il s'agisse d'une exaspération des forces instinctives, le résultat sei'a le même. « Tel cocher ne peut mener ses chevaux parce qu'il est trop faible ; et tel autre, parce qu'ils sont trop fougueux » (W. James). L'un et l'autre n'en sont pas moins des cochers inférieurs à leur tâche, et le résultat n'en change pas pour autant. C'est ainsi qu'il y a des gens qui, sans être dénués de volonté, ne peuvent dominer la fougue de leurs passions, et d'autres, tels les alcooliques et les dégénérés, qui n'ont plus le minimum de volonté requis pour maîtriser des instincts aux impulsions souvent fort affaiblies, La conséquence extérieure est toujours une impuissance de la volonté, une aboulie.
On dislingue empiriquement :
1 . L'abnulie des impulsifs, chez lesquels la volonté n arrive pas à rendre possible la délibération et la réflexion. Toule idée, perception ou image.
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déchaîne iininédialenienl ruiiloinallsiiie d un insliml, dont elle dérhaîne les loiTPs Ce sont les cens qui ne savent pas dire « non « à leurs impulsions. <jui manqui-nl de nolonlé.
2. L'aboulie des intellectuels, qui se perdent, au conlraire, dans des délibérations sans lin. et n'arrivent jamais jusqu'à la décision. Cesont les gens qui ne savent pas dire « oui » aux conceptions qui lein- paraissent possibles et bonnes. Ils remettent perpétuellement tout en question, vivent dans une indécision maladive, et n'aboutissent jamais. Ils manquent proprement de volonté. Tels les sceptiques qui ne sauraient se décider jamais ni à croire, ni à agir : car le sceptii'ismc de lintelligence spéculative va facilement de pair avec celui de lintelligence pratique. Lorsqu'il est nettement morbide, le scepticisme devient la manie et la folie du doute.
3. VabouUe des obsédés, chez lesquels une idée flxe. ou une émotion fixe, rendent également impossible les actes de nolontéetles actes de volonté. Toute la direction de leur vie passe à leur obsession malencontreuse, devant laquelle ils sont impuissants, et qui les mène à la dérive.
On a parlé également d'excès de volonté, ou d' hyperboulies. qui seraient le fait des entêtés et des boudeurs, des gens qui s'obstinent tétaniquement dans une décision, quelle qu'elle soit. Rien ne les en peut faire démordre, ni les meilleurs motifs, ni les mobiles les plus attrayants, ni leurs intérêts, ni leurs désirs. Tels les enfants gourmands qui « boudent à leur ventre », et ces entêtés qui persistent dans des attitudes dont ils sont les premiers à se condamner intérieurement. Ils veulent pprce qu'ils veulent; leur volonté paralyse l'efficacité de leur intelligence et de leur sensibilité. — En réalité il n'.v a là encore qu'une impuissance de la volonté. L'entêtement est. ou un phénomène d'inertie, ou une exaltation morbide des instincts d'affirniation de soi et de contradiction des autres ; ce sont alors ces instincts-là qui cessent d'être contrôlés ; la volonté abdique devant eux. Les entêtés et les boudeurs ne sont que de faux volontaires, comme les capricieux.
111. L'éducation de la Tolonté saine, et la rééducation de la volonté malade, sont toujours possibles, virtuellement au moins. Car la volonté, comme toute fonction, se fortifie à s'exercer, et voit ses actes engendrer des habitudes. Il n'est personne qui naisse avec une volonté parfaite, pas plus qu'avec une intelligence parfaite ; et il y a un apprentissage du vouloir comme de la pensée. Apprentissage qui se fait par des techniques ap|)ropriées, spontanées ou apprises, du contrôle des idées, et du contrôle des actions.
Bien dos aboulies, en particulier, sont moins dues à un véritable alTai- .liissement de la volonté qu'à une désuétude inconsciente de son exercice. I.;i maîtrise de soi est bien rarement un don naturel : olleesl plus souvent le iniit d'elïorls appliqués et méthodiques. C'est ce qui fait le prix de l'édulation, qui doit toujours être avant tout une éducation de la volonté; Kiifiu la maîtrise de soi ne cesse de subir, durant toute la vie, des vicissitudes dont nous nous apercevons assez mal : elle augmente et baisse selon toutes sortes de circonstances, intérieures et extérieures, de découragement, de paresse, di' fatigue, de vieillesse, dt- maladies. et<'. C'est pourquoi 1 éducation de soi-même n'est jamais à considérer comme achevée, et pourquoi encore l'apprentissage du vouloir ne peut cesser qu avec la vie.
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Eeste à examiner maintenant le problème de la liberté, laquelle est le caractère pratiquement le plus intéressant et le plus important de l'acte volontaire. Nous pouvons aborder immédiatement ce problème, car la psychologie de la volonté nous offre tous les éléments de sa solution. C'est un problème expérimental, encore qu'on ait presque toujours voulu le réserver à la philosophie ; la liberté est une conception empiiique, qu'on ne s'est que trop souvent évertué à transformer en conception métaphysique. Il dépend des faits, et non des théories, de nous autoriser à croire à notre liberté.