PREMIÈRE ET DEUXIÈME LEÇONS
L'éducation de Tesprit : l'éducation générale et l'éducation
professionnelle.
Les traits caractéristiques d'un bon esprit.
I. Définitions. — L'instruction consiste à munir l'esprit de connaissances générales ou particulières. L'éducation consiste à l'élever, à le former, à lui donner des habitudes éclairées par quelques principes.
Les deux opérations sont distinctes. Qu'est-ce, en effet, que l'esprit ? Nous avons déjà dit (voir t. I", p. 147, note 1) qu'il
(1 ) Siute du programme de première année, voir le tome I (ch. m) ■et ie tome il (ch. i«0.
ne faut pas confondre l'âme et l'esprit. L'âme serait plutôt l'être conscient tout entier, avec ses trois grands pouvoirs : sensibilité, intelligence, volonté. L'esprit serait plutôt l'âmeen tant qu'intelligence et raison, qui sont les pouvoirs de chercher et de retrouver l'intelligence et la raison ellesmêmes dans les choses, autrement dit : le vrai, le réel.
Pour préciser davantage la définition du mot esprit, on peut ajouter qu'il est aussi comme une force intérieure, un ensemble d'aptitudes ou de virtualités dont l'essence est d'agir, de se développer.
L'instruction serait comme un aliment donné à cette force. L'éducation en serait comme le dressage. Elle lui donnerait l'occasion et l'habitude de s'exercer méthodiquement, développerait toutes ses virtualités et finalement la rendrait apte à s'appliquer soit à toutes les tâches indifféremment, soit à l'une d'elles en particulier.
Il y a, en effet, deux sortes d'éducations de l'esprit ; l'une^ est une culture « générale » destinée à développer les pouvoirs généraux qui constituent l'esprit humain et font qu'un homme est homme : le pouvoir d'être attentif et réfléchi, ceux de juger, comprendre et raisonner, — pouvoirs qui,, au dire de Descartes, sont entiers en chacun de nous ; et nous ne différerions, à cet égard, les uns des autres, que par le plus ou le moins (voir t. P% p. 235 et 288).
L'autre est une culture « professionnelle » qui utilise les pouvoirs généraux déjà exercés et développés par la culture générale, et les spécialise dans une tâche déterminée.
La première met l'individu en mesure de se tirer d'affaire dans tous les cas possibles et de ne se trouver pris au dépourvu dans aucune circonstance. La seconde, quand elle succède à la première, permet à l'individu de remplir une tâche déterminée et d'y réussir plus facilement et plus sûrement.
La première est générale et désintéressée. La seconde est particulière et utilitaire, autrement dit professionnelle.
Exemples : Vous apprenez à l'enfant à se servir de ses sens, à observer, juger, comparer et raisonner ; vous lui apprenez,, sans but déterminé, mais uniquement pour développer son intelligence, le calcul, le français, l'histoire et la géographie. Vous en faites un « homme », une raison -apte à toutes les^ tâches indistinctement. C'est l'éducation générale. Vous lui
l'éducation de l'esprit
apprenez ensuite, ou en même temps, à se servir de ses mains pour cultiver la terre, limer l'acier, raboter et ajuster le bois, pétrir et façonner la porcelaine, tailler le cuir, etc., etc. ; il utilise ses connaissances générales, il emploie ses pouvoirs généraux d'attention, de boa sens et de raison, dans une tâche déterminée, spéciale, ayant un but pratique. C'est l'éducation professionnelle.
Comme exemples d'éducation générale, on peut citer l'éducation « humaniste » telle qu'elle était donnée dans les anciens collèges ; et celle qui est donnée aujourd'hui, avec, toutefois, un caractère plus moderne et plus pratique, dans l'enseignement secondaire et primaire contemporains. Comme exemples d'éducation professionnelle on peut citer celle du futur professeur ou instituteur, ou bien celle d'un apprenti ouvrier.
II. Avantages et inconvénients respectifs des deux sortes d'éducation. — Apprendre les quatre règles, l'histoire, la géographie, la grammaire, la morale; apprendre àobserver, à juger, comparer et raisonner; à mettre de l'ordre dans ses idées et à les exprimer correctement, en cela consiste l'éducation générale, et cela sert dans toutes les conditions. L'éducation générale est donc vraiment une éducation de l'esprit : elle fait de l'individu un « homme », une raison, qui se possède et qui voit clair. Elle développe en lui toutes les virtuahtés mentales et le rend apte à toutes les spécialisations futures, car elle lui donne un outil universel propre à toutes les tâches réfléchies et méthodiques.
Et par cela même elle risque de rester dans le vague et dans les généraUtés. Si elle n'est pas conduite comme une préparation générale, indéterminée et désintéressée, à des spécialisations futures, elle perd de vue le concret et le relatif; souvent elle les méprise. De là sortent nos rêveurs, nos théoriciens et nos agriculteurs en chambre.
L'éducation professionnelle de l'esprit évite sans peine tous ces inconvénients parce qu'elle est concrète et pratique, spécialisée, déterminée et nettement utilitaire.
Mais cela seul montre son insufTisance : livrée à elle seule, elle fait de l'individu un être incomplet qui ressemble à l'animal rivé par l'instinct à une iô<'he exclusive, aveugle et
routinière. « Dans la société, écrit Blackie, l'homme qui n'a que son habileté professionnelle n'est souvent qu'une nullité: sa qualité d'homme a disparu dans ce mérite spécial. Il est marchand de cuirs et ne peut parler que de cuirs ; il est homme d'étude et il sent la moisissure des livres comme le vieux fum(5\ir sent le tabac... L'expérience a toujours montré que l'élève dont l'éducation a gardé ce caractère de généralité semble au début avoir le dessous, mais qu'à la longue il finit par battre sur son terrain favori l'homme qui s'est spécialisé. Celui-ci, en effet, doatle champ d'études habituelles est fort limité, ne connaît pas les principes mêmes sur lesquels s'appuie son art, ni les rapports de cet art particulier avec les intérêts généraux et l'esprit général de l'humanité. » (Cité t. P% p. 239, 240.)
III. Fécondité et nécessité de leur union. — Il résulte de cette comparaison que les deux sortes d'éducations de l'esprit ont des avantages propres qui les recommandent à l'attention de l'éducateur. Et il se trouve, au surplus, que les avantages de la seconde pallient les inconvénients «de la première. L'éducation professionnelle, parce qu'elle est concrète et pratique, spécialisée et utilitaire, infuse à l'éducation générale ce qui lui manque comme possibilité d'adaptation immédiate à la vie. Mais, d'autre part, parce que l'éducation générale est désintéressée, universelle, elle fournit à l'éducation professionnelle les connaissances abstraites et générales, les principes théoriques et directeurs, qui lui permettent, en échappant à la routine aveugle et mécanique, de s'amélliorer et de faire des progrès.
Les sciences et les arts. — Il en est des rapports de l'éducation générale et de l'éducation professionnelle comme des rapports de la science et de l'art. Primitivement les sciences et les arts sont confondus. Ils forment un ensemble indistinct, où l'on voit tout d'abord des règles empiriques suscitées sous l'empire des besoins et des nécessités. Ces règles, il faut bien le dire, sont dirigées par quelques connaissances embryonnaires, très simples, tirées de l'observation. A la longue, connaissances et règles se séparent de cet ensemble indistinct, indéterminé : les connaissances devién-
l'éducation de l'esprit 5
nent plus générales, et par suite plus scientifiques; les règles deviennent plus précises, plus techniques, mieux adaptées à leur but. C'est ainsi qu'on est passé de la poésie à la poétique, de l'éloquence à la rhétorique, de l'alchimie à la chimie, de la médecine empirique à la biologie, à la médecine scientifique, et enfin de la politique à la sociologie.
Cette évolution reste toujours inachevée. Les deux disciplines, l'une générale et scientifique, l'autre particulière et pratique, continuent de se développer par leurs moyens propres, tout en se prêtant un mutuel appui : la science dirige l'art, et celui-ci suggère à la science des recherches et des découvertes. Les exemples de ces échanges et de ces actions et réactions réciproques sont fréquents. Il suffira de citer l'astronomie et l'art de la navigation, la mécanique, la physique et la chimie, d'un côté, et les diverses industries, de l'autre ; puis la biologie et la médecine ; la psychologie et la pédagogie; enfin la sociologie et la politique (voir t. P'", p. 270, 271),
La division du travail qui a séparé la science et l'art, ou plus exactement les sciences et les arts, s'est fait sentir à la fois et dans chaque science et dans chaque art.
Un cerveau humain, sauf des exceptions qui deviendront de plus en plus rares, ne peut plus embrasser une science dans sa totalité. Cliacune d'elles s'est divisée en branches, celles-ci en sous-branches, et ainsi de suite. De môme un art, une technique particulière, une industrie, ont donné naissance à une foule de techniques ou d'industries spéciales qui nécessitent de vastes installations séparées et distinctes, avec un outillage spécial et un personnel d'ouvriers spéciaux.
Les avantages de cette division du travail, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue technique et industriel, sont bien connus et ils sont considérables, parce qu'elle a provoqué les progrè'* des sciences et augmenté le rendement de chaque industrie.
Mais ses inconvénients ne sont ni moins connus ni moins considérables (1). Depuis longtemps, Auguste Comte a fait remarquer que chaque savant, enfermé dans l'horizon étroit
(1) Nous parlerons plus loin (p. 17, 18 et note) de ces inconvénients au point de vue de la condition de l'ouvrier.
de sa spécialité bu de sa sous-spécialité, perdait de vue les autres sciences et même l'esprit scientifique, qui est avant tout général. Pour porter remède à cette situation, il créa une nouvelle science, la philosophie des sciences ou philosophie positive qui, constituée par les générahtés les plus hautes de chaque science particuHère, rappelle à chaque savant les rapports de sa spéciaUté avec les autres sciences et l'empêche de s'isoler et de se perdre (1).
La partie et le tout ; la culture professionnelle
CONSIDÉRÉE comme UN CAS PARTICULIER DE LA CULTURE
GÉNÉRALE. — On doit même aller plus loin et dire qu'une culture professionnelle ne vaut que comme cas particulier d'une culture générale.
Il se passe dans le monde des idées ce qui a été maintes fois observé dans le corps individuel et dans le corps social.
Dans l'un, une cellule n'a par elle-même, et en tant qu'individu, que peu d'utilité et de Valeur. Ce qui lui donne valeur et utilité, c'est sa place dans un ensemble, les rapports qu'elle soutient avec les autres cellules, ce qu'elle reçoit de l'ensemble et ce qu'elle lui rend, savoir sa fonction, son utilité, son travail. Il y a dans tout ensemble quelque chose qui dépasse les parties, savoir l'union des parties, et cette union est quelque chose de nouveau qui donne à chaque partie, devenue unité d'une somme ou combinaison, une valeur et une utilité nouvelles.
Dans le corps social, l'individu isolé ne peut rien ou presque rien. C'est là une constatation devenue banale aujourd'hui. Il vaut par sa place dans un ensemble, par ses rapports avec d'autres individus, par ce qu'il reçoit de l'ensemble et ce qu'il lui rend en utilité, c'est-à-dire en travail. Toute société est un ensemble qui est autre chose que la somme de ses parties ; elle est leur union, leur combinaison, et cela seul est une. nouveauté par rapport aux individus. Ceux-ci, devenus parties d'un ensemble, participent à sa vie tout en la rendant possible et acquièrent ainsi valeur et
(1) Voir notre livre Essai historique et critique sur la Sociologie che» Auguste Comtt, 1900, Paris, Alcan, p. 89-114; 115-150.
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utilité. A tel point que la formule moderne du devoir a pu ^tre ainsi exprimée : «Mets-toi en mesure de remplir utilement une tâche déterminée. » (Secrétan. — E. Durkheim.)
Il en est de même dans le monde des idées ou des connaissances. Une idée ou une connaissance isolée, fragmentaire, en la supposant possible, serait inutile. Aurait-elle même un sens, une portée ? Toute connaissance ne vaut que par ses rapports avec d'autres idées et d'autres connaissances. Ce qui lui donne un sens, une valeur, une portée, c'est la place qu'elle occupe dans un ensemble.
Une culture exclusivement professionnelle serait comme une connaissance isolée, fragmentaire. Elle serait comme l'instinct de l'abeille, utile à un but exclusif, inutile et inutilisable en dehors de ce but. Sortez l'abeille de sa ruche, ce n'est qu'une mouche, disait Voltaire. Au contraire, une culture professionnelle considérée comme cas particulier d'une culture générale, acquiert par cela même une très grande valeur : elle peut s'adapter au but précis, déterminé, pour lequel elle a été faite, mais elle peut évoluer, progresser, s'adapter, se perfectionner, grâce précisément aux connaissances générales' qui la dirigent.
Si l'industrie humaine avait été purement professionnelle «t empirique, elle serait restée stationnaire comme l'industrie animale. Celle-ci est parfaite dans sa sphère, mais elle n'en sort pas. L'industrie humaine fondée sur la science, c'est-à-dire sur la raison et la réflexion, sur les connaissances abstraites et générales, ne s'est pas contentée des résultats acquis, mais elle a toujours aspiré à mieux faire. Et de là est venu le progrès matériel qui a transformé la face du monde (1).
Cette loi de solidarité des connaissances humaines a été mise en lumière pour la première fois par Auguste Comte. Le premier il a réagi contre l'isolement excessif des sciences, II a montré que chacune d'elles, dans l'échelle des sciences (2), empruntait quelque chose à la science inférieure et apportait quelque chose de nouveau à la science supérieure. Toute
(1) Cours de première année, t. J»', p. 270.
(2) Ihid., p. 5
découverte, dans le domaine de l'une d'elles, exige le concoure de plusieurs autres sciences (1).
De cet ensemble de remarques se dégage donc cette conclu* sion : une culture professionnelle, rationnellement conduite, s'appuie nécessairement sur une culture générale.
IV. Les traits caractéristiques ,d'uii bon esprit. — Si l'on groupe toutes ces remarques et si on les rapproche de la définition proposée plus haut de 1' « esprit », il sera facile de déterminer les traits caractéristiques d'un «bon » esprit. Ce sera, évidemment, celui qui aura été soumis à une éducation générale, servant de fondement permanent et durable à une éducation professionnelle quelconque.
S'il est admis, en effet, que l'esprit est un ensemble de virtualités qui ne demandent qu'à se développer, si, parmi ces virtualités, la raison est vraiment, suivant le mot de Descartes, ce qui nous fait hommes et nous distingue des bêtes, un bon esprit sera tout d'abord celui où l'éducation aura développé l'attribut essentiel de- l'humanité: la raison, et paï là il faut entendre, avec Descartos, le bon sens ou pouvoir de discerner le vrai d'avec le faux, autrement dit lasagacité, l'attention et la réflexion, la connaissance des idées générales, des principes et des causes, et l'absence de contradiction (voir t. I", 24eluçon),.
De là dérivent un certain nombre de traits caractéristiques ;
1° Esprit critique. — Le bon esprit ne se paie pas de mots ; il ne croit que lorsqu'il voit clair ; il évite les préventions, les préjugés, les formules toutes faites ; il ne se laisse ni enchaîner par les dogmes, quels qu'ils soient, ni emporter par la précipitation et la passion. En un mot, c'est un esprit actif, libre, indépendant et « critique » qui sait douter avant d'affirmer ou de nier.
2° Méthode. — Il procède avec méthode : il s'avance par degrés du connu à l'inconnu, du certain à l'incertain. Tantôt il analyse ou décompose les difficultés complexes en leurs
(1) Pour le développement de cette idée très importante, consulter notre livre déjà cité : Essai historique et critique; etc., p. 123-128 ; voir à l'iNDEX : Hiérarchie des sciences ; Irréductibilité des sciences.