LES TRAITS CARACTERISTIQUES D*UK BON ESPRIT
éléments simples, tantôt il groupe les éléments simples pour revenir, peu à peu, à des difficultés plus complexes.
3o Progrès. — Esprit critique et méthodique, le « bon esprit » est, en même temps, ouvert à toutes les nouveautés. C'est un ami et un artisan du progrès. Dégagé des dogmes, des traditions et de toutes les routines, il s'intéresse à toutes choses. Il ne redoute pas les idées nouvelles. Il sait qu'il n'y a rien d'immuable, que tout change et progresse. Les hardiesses de la pensée ne l'effraient pas. Au lieu de les adopter d'enthousiasme, en aveugle et en impulsif, ou de les condamner de parti pris, il réserve provisoirement son opinion : il sait douter, comparer, peser et juger par luimême. Il ne se décide qu'à bon escient. Sa raison est comme un outil qu'il emploie à tout travail, et il s'en sert différemment suivant le travail et les besoins.
4° Vérité^ tolérance. — Et de là découlent d'autres habitudes infiniment précieuses pour la paix sociale : ami de la vérité et de la clarté, il les introduit dans ses pensées, ses paroles et ses actes. Pénétré de la complexité et de la relativité de toutes choses, il n'est ni dogmatique intransigeant, ni sectaire étroit : il se contente d'être modeste, « tolérant », ou mieux, «respectueux » des opinions d'autrui (1).
5° Spécialisation. — Mais ce-n'est pas tout. Le bon esprit n'est pas seulement celui qui est apte à toutes les tâches et se contente de cette aptitude générale. C'est surtout celui qui sait utiliser ses aptitudes générales d'attention, de bon sens et de méthode, ses connaissances générales et théoriques, et les appHquer à une tâche déterminée : métier, profession, technique quelconque.
Toutefois, il ne se laisse pas absorber par le «métier »; il s'en dégage : il accompUt sa tâche spéciale, fragment du travail total, les yeux fixés sur l'ensemble, sur le travail total. Modeste rouage d'une vaste machine, il sait, par la pensée, rester un « homme ».
Car il y a deux sortes de « spéciaUstes », comme il y a deux sortes d' « universalistes ». Il y a l'universaliste superficiel, celui qui touche à tout, sans rien approfondir, c'est le type
(1) V©ir t. I«f, p. 269, 270, le Probabilisme.
<îréé par l'ancienne éducation humaniste ; mais il y a aussi l'universaliste spécialisé qui utilise ses connaissances générales dans une tâche déterminée. De même il y a le spécialiste borné, qui a des œillères. Cet esprit de spécialité est une des formes les plps dangereuses de l'ignorance. Mais il y a aussi, le spécialiste préparé, au préalable, par une culture générale et qui rejoint l'universaliste spécialisé. Ils représentent exactement ce qu'on doit appeler un « bon esprit ». On peut leur appliquer le mot si vrai de Michelet : « Il faut planer sur ce qu'on fait. Il faut savoir bien plus et audessus et au-dessous, à côté et de tous côtés, envelopper son ■objet et s'en rendre maître. »
V. Applications. — Ces considérations générales trouventleur application dans la condition actuelle des élèves de nos écoles normales, dans celle de nos écoles élémentaires, de nos lycées et collèges, de nos Facultés et même dans la vie courante (1).
1° Les écoles normales. — Les nouveaux programmes du 4 août 1905 astreignent les élèves-maîtres et les élèvesmaîtresses à deux années d'études, qui représentent la culture générale, sanctionnée par l'examen du brevet supérieur. Ils consacrent une troisième année à l'éducation professionnelle, sanctionnée par le certificat de fm d'études normales.
Par l'une, ils se mettent en mesure de devenir de « bons esprits » avant d'en créer ou d'en former. Par l'autre, ils s'essaient à devenir des « instituteurs », tout en restant de bons esprits.
D'une part, ils développent en eux-mêmes les plus nobles attributs de l'humanité : le jugement, la raison, l'esprit critique, le besoin de la méthode, l'amour de la vérité et du progrès. Ils entrent, par leurs lectures, en communion d'idées avec les grands génies de l'humanité et acquièrent ce
(1) Voir ci-après, p. 34, 35, l'indication des lectures à faire sur chacune de ces applications à l'enseignement primaire, secondaire et supé. rieur; ces lectures forment, avec la présente leçon, une sorte d'histoire du mouvement pédagogique en France au xix« siècle et son oriea» tation au début du xx«.