‹ Psychologie et pedagogie des aveuglesChapitre 10 sur 10 · VIII. — Espace tactile et espace visuel · texte numérisé non relu

VIII. — Espace tactile et espace visuel

D’autres analogies sont frappantes entre la vue et le loucher. Il semble que la perception de l’espace soit en relation moins avec la spécificité des nerfs sensoriels qu’avec la disposition des org-anes. Pour la vue comme pour le toucher nous avons d’une part une surface cutanée où s’achèvent des filets nerveux plus ou moins denses, et qui paraît correspondre à la perception de deux dimensions; de l’autre, des muscles dont le jeu semble correspondre à la troisième dimension. Malgré ces ressemblances, et malg-ré le caractère simultané des images de l’aveugle qu’il reconnaît, M. Dunan pense que lorsqu’ils parlent de l’espace aveug-les et voyants parlent deux langages différents.

La position de Platner est intenable : je ne puis contester que les aveugles disposent de l’espace, concède M. Dunan; mais cet espace peut fort bien être entièrement différent de celui dont nous usons, nous autres voyants. Ainsi le problème rebondit. Il y a pour Dunan deux espaces chez le voyant, l’im réalisé, l’espace visuel dont il fait constamment usage, l’autre virtuel, l’espace tactile dont il ne se sert jamais et qui ne se développe pas. Chez l’aveugle, le premier faisant défaut, c’est le second qui se développe. Ces deux espaces sont d’ailleurs incompatibles, et ne peuvent loger ensemble dans une même conscience. Il sera donc toujours impossible de les comparer. Comment un aveugle-né jugerait-il l’espace des voyants dont il n’a pas même le germe en lui? Et comment le voyant jugerait-il ' l’espace de l’aveugle-né dont le germe en lui a été étouffé par la vue, et pour toujours, car si même il vient à perdre la vue, l’espace visuel a une si écrasante supériorité sur l’espace tactile qu’il restera maître de la place.

Soucieux de sauvegarder la théorie nativistique de l’espace visuel, Dunan explique ainsi le fait bien connu que les aveuglesnés auxquels une opération vient de donner la vue déclarent ne pas distinguer la profondeur. Ils sont transportés uniquement dans un autre espace que celui auquel ils étaient accoutumés.

D’autres psychologues tirent de ces mêmes constatations un argument décisif en faveur de la théorie génétique de Berkeley

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qui attribue au seul toucher la perception de l’espace, au moins la perception de la troisième dimension.

« Nous traduisons tout naturellement, dit Hœffding, les données de la vue en langage tactile. »

S’il fallait nécessairement faire un choix entre ces deux thèses, celle de Hœlïdiug seule me paraîtrait vraiment conciliable avec l’intelligence mutuelle des aveugles et des voyants, qui est un fait d’expérience. Seule peut-être elle explique que la géométrie des aveugles soit la même que celle des voyants. Il n’est guère douteux qu’une humanité aveugle aurait eu son Euclide si l’espace du voyant et celui de l’aveugle n’eussent pas été le même.

Mais peut-être suffit-il, pour expliquer l’attitude des aveugles opérés, que, de même que — nous l’avons vu — la conquête de l’étendue tactile demande un effort de l’esprit et une certaine éducation, la pleine possession de l’étendue visuelle suppose elle aussi une certaine adaptation. Même donnée dans la sensation visuelle, la troisième dimension peut n’y être pas immédiatement perçue. Peu importe, au reste, que cette éducation comporte une collaboration du toucher comme le veulent Berkeley et Hœffding, ou qu’elle ne la suppose pas. L’argument qu’oppose Dunan à cette hypothèse repose sur une idée tout à fait fausse de la psychologie de l’aveugle. Quand les aveugles-nés- auxciuels on donne la lumière affirment que les objets touchent leurs yeux, l’expression n’a dans leur bouche, dit-il, qu’une valeur métaphorique. Nous la faussons si nous l’entendons dans sa signification propre. Pour exprimer une impression inconnue, ils empruntent un terme au langage des sensations qui leur sont connues. Ces opérés voient l)ien les objets à la place, qu’ils occupent réellement; s’ils ne déterminent pas cette place, c’est que l’espace qui leur est soudainement révélé diffère entièrement de l’espace tactile dont ils ont l’expérience. Mais c’est là prêter aux aveugles une ignorance des choses de la vue qui passe toute vraisemblance. Les aveugles vivent au milieu des voyants. Comment un aveugle intelligent comme était par exemple l’opéré de Frantz aurait-il ignoré que l’on touche de près, et que l’on voit de loin? Il est donc certain qu’au moment de l’opération l’espace visuel ne coïncide pas avec l’espace tactile, mais c’est peut-être que l’espace visuel n’est pas

donné dans Pacte de la vision, qu’il n’y est qu’impliqué, et qu’il faudra une éducation pour le conquérir.

Dunan allègue la persistance des couleurs dans les représentations des aveugles qui ont vu. 11 en conclut que l’espace visuel ne peut pas être supplanté par l’espace tactile. 11 n’a pas connu les expériences de Hermann et de Jastrow sur les rêves des aveugles. Sur les 58 sujets de Jastrow, 20 avaient perdu la vue avant l’âge de cinq ans, et pas un d’entre eux n’avait de rêves visuels; 32 avaient été frappés après sept ans, et tous avaient des rêves visuels; sur les 6 dont la cécité était survenu entre cinq et sept ans, 4 avaient des rêves visuels, et 2 n’en avaient point P Dunan aurait-il déduit de ces faits, contre sa théorie, que l’espace tactile est le maître jusqu’à cinq ans? N’est-il pas plus simple d’admettre que les centres de la vision se développent surtout vers cinq à sept aùs, qu’après cet âge la mémoire visuelle devient d’une étonnante fidélité, et que quand la cécité survient après six ans l’espace commun au toucher et à la vue tend à évoquer constamment par association les qualités visuelles qui lui étaient autrefois associées?

Une enquête récente, portant sur une centaine de sujets ayant perdu la vue à des âges très divers, m’a montré d’ailleurs une très grande diversité dans la persistance des souvenirs visuels. A côté d'aveugles qui, après trente ou quarante ans de cécité, continuent à vivre conslamment dans la lumière et dans la couleur, il y en a d’autres pour qui les couleurs se dégradent, s’estompent rapidement, jusqu’à disparaître de la plupart des représentations; pour qui les formes tendent à échapper au cadre visuel, soit que le sujet libère peu à peu sa vision intérieure des lois de la perspective, soit qu’il se représente simultanément les parties d’un objet que la vue ne pourrait pas percevoir d’ensemble. Un aveugle delà guerre, d’une remarquable précision dans ses observations, me déclare comprendre fort bien maintenant, d’après ses propres expériences, ce que je lui disais voici douze ans des représentations des aveugles et qui alors lui avait paru peu intelligible. 11 ne s’agit nullement là d’une migration brusque d’un espace en un

1. Jastrow, The dreams of the blind, New Princeton Review, année 1888. Les recherches de Hermann (1838) portant sur oO sujets avaient donné les mêmes résultats.

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autre espace tout différent, mais bien plutôt d’une transformatio||ji progressive, d’une dégradation. Tout se passe comme si par I

simple soustraction des qualités concrètes de l’étendue visuelle olfl

rejoignait cet espace presque nu que l’aveugle dégage de ses ser|il.

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sations tactiles pour la commodité de ses représentations.

Oue l’étendue visuelle et l’étendue tactile soient absolument dil férentes l’une de l’autre, cela est évident : le dire, c’est simplemer|||| reconnaître que la vue et le toucher sont des sens différent L’étendue visuelle est infiniment variée, non seulement par le|i|| jeux de la lumière et par l’infinie variété des couleurs, mais nu m par la perspective, par la diversité de formes et de grandeurs qu prend un même objet selon sa position. Jamais un aveugle||p quelque gymnastique qu’il impose à son imagination, ne par viendra à se faire une idée éloignée de ce qu’est un centimètrp|||l carré d’étendue visuelle, tout liaisné de lumière et de couleur. Èijil

Je crois pourtant tout à fait inexact de dire avec M. Bourdoil que cet aveugle-né venant à être guéri par une opération serai

vis-à-vis des objets dans la situation d’un sourd guéri auquel oip|

demanderait de distinguer au son deux instruments de musiqu'i qu’il aurait appris à reconnaître par la vue. Au bout de mille an|| d’efforts le sourd n’aurait pas progressé d’un pas vers la solutionp| l’aveugle n’aurait besoin que de temps et d’intelligence poul|| dégager des sensations visuelles l’espace qu’il connaît et dont b|j géométrie lui a permis d’explorer les propriétés. Entre la sphèrtil et le culje en particulier, s’il est géomètre, il aura assez tôt fait lii|B|| différence, sachant que tous les points sont symétriques dans Iü^. sphère, et qu’ils ne le sont pas dans le cube. illi

Pierre Villey.

BF233 Villey, Pierre. c. 1

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des aveugles .

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