TOME c\ix. — 1935 1 et
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géographie, je me représentais tombant perpendiculairement Tun sur l’autre dans la ville. Quand on m’indique qu’ils entrent à peu de distance Tun de l’autre, coulant tous les deux vers le sud, et qu’après avoir coulé parallèlement à travers la ville ils se rejoignent au-delà sur notre droite, j’ai devant moi un dessin beaucoup moins grand que nature assurément, qui pourtant ne manque pas de grandeur.
Mais pourquoi parler d’images? La psychologie devrait renoncer à ce terme qui évoque toujours plus ou moins l’idée de clichés photographiques. J’aime mieux celui de représentations qui ne masque pas les additions, les retranchements, les déformations opérées par l’activité propre de l’esprit dans la sensation.
Vil. — La psychologie de la palpation.
L’élaboration des sensations et des représentations tactiles nous a paru dirigée vers un but : la perception de la forme. Parmi les qualités diverses d’un objet, sa forme est en général celle qui intéresse le plus la pratique. C’est sa forme qui détermine l’usage que nous ferons d’une casserole, d’une soucoupe, d’un fauteuil, d’une table. Penché vers l’action, l’esprit est avant tout avide de connaître les formes. Puisque la vue ne les lui donne pas, il faut qu’il se façonne un outil propre à les lui procurer. Lorsque, par hasard, un voyant demande à son toucher un renseignement de forme, que fait-il? Il interroge sur des éléments considérés isolément, puis il projette un à un ces éléments dans l’espace visuel et c’est la vue qu’il charge après coup de leur synthèse. Au contraire l’aveugle va droit à la forme. Il s’efforce d’agglutiner ces actes successifs de perception des parties en un acte continu et complexe. Il tâche, autant que le loucher en est capable, de percevoir les éléments dans l’ensemble, en fonction de l’ensemble vers lequel il se précipite L
I. Steinberg a observé que, pour différencier des ellipses et des cercles, le voyant aux yeux bandés se trompe plus souventque l’aveugle. C’est peut-être quel’aveugle, partant d’une idée d’ensemble rapidement acquise, ...* dans l’appréciation de tel ou tel élément; tandis que le voyant, partant des éléments pour bàlir l’image d’ensemble, aboutit fatalement, quand l’appréciation des éléments est faussée, à une image globale faussée : si telle partie du cercle a été jugée aplatie, il aboutit fatalement, il conclut fatalement à une ellipse.
♦Lacune dans le texte de la note (N. de la réd.).
Un enfant aveugle arriéré, auquel vous mettez un olijet entre les mains, le tourne, le retourne, revenant sans cesse au même endroit, piétinant sur place. 11 le frotte louivlement de ses doigts. 11 s’amuse aux qualités de rugosité, de poli, au froid du métal. Combien est différente la palpation de cet autre enfant, intelligent et adroit, qui touche un objet tout pareil auprès de. lui I Voyez comme la main est agile, chaque mouvement tend à un but, chac[ue doigt joue son rôle particulier. Une finalité conduit avec sûreté tous les gestes.
Le premier caractère qui me frappe, c’est la richesse et la rapidité des mouvements de la main par où se traduit l’activité de la recherche. Les psychologues ont fait abondamment des investigations sur la faculté discriminative des diverses parties de la main dans le toucher passif. Ce sont en effet les exjiériences les plus faciles à conduire. Mais d’instinct l’aveugle qui palpe me paraît le plus souvent faire tout de suite des mouvements ; il aiguise ainsi le sens du lieu de la peau en vertu d’une foi que les psychologues connaissent bien, et il fait intervenir des mouvements des articulations dont Goldscheider a montré combien la reconnaissance est précise. On distingue plusieurs formes de toucher au repos : il est exact que je perçois mon petit canif de poche dans son ensemble si je l’enferme dans ma main, en entourant le manche de mes trois grands doigts et de la paume de la main et en recouvrant les deux extrémités de mon pouce et de mon petit doigt. Mais c’est là pour moi un geste de préhension, non un geste d’exploration. Jamais je ne palpe ainsi. Tout de suite, d’instinct, j’amène le canif entre les extrémités de mes doigts et j’en palpe les diverses faces. Et c’est pour moi un mouvement moins naturel encore, s’il s’agit de palper une petite boîte cylindrique, d’en appuyer les faces plates sur les paumes, et de replier mes doigts sur le pourtour; ou liien encore, si j’ai à examiner un coupe-papier, de l’envelopper de mes deux mains dont les index se toucheront bord à bord, tandis que les pouces se toucheront dos à dos f Quand on dit avec Relier que les mouvements ne prennent une signification spéciale que s’ils sont rapportés
1. Une quntrième position du loucher au repos est celle dans laquelle une main palpant seule saisit l’obiet entre le pouce d’un coté et les doip:ts de l’autre. Nous avons ainsi les 4 positions classiques chez les psychologues allemands, deux d’entre elles ne mettent en œuvre qu’une main, les deux autres les deux mains.
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à une perception synthétique obtenue préalablement, au repos, on éclaire peut-être le problème à un point de vue théorique. Pratiquement, chez les bons palpeurs je remarque que les mouvements commencent tout de suite et qu’ils donnent fort bien aussi la forme générale de l'objet. Et s’il m’arrive par exception depalper un objet en l’enfermant dans les mains, j’accompagne immédiatement ce geste de mouvements en tous sens.
Le but de ces mouvements, c’est d’appeler au contact de l’objet les parties les plus sensibles et les plus agiles, donc l’extrémité des doigts.
Pourtant les mouvements linéaires du doigt se traduisent avec un peu de précision en étendue. Ils ont besoin de s’appuyer sur une surface de contact. Le second but recherché d’instinct est d’établir des surfaces de contaet relativement étendues tout en demeurant assez sensibles. Le plat de la main est généralement peu appelé à l’aide : je ne m’en sers guère que pour explorer de vastes surfaces, un mur par exemple. C’est qu’il manque à la fois d’agilité et de sensibilité. Placez les deux pointes d’un esthésiomètre à peu de distance l’une de l’autre sur l’extrémité d’un doigt et parallèlement à sa direction, puis déplacez-les vers le bras de manière à tracer deux lignes parallèles : le sujet a l’impression que les deux lignes se rapprochent, et se rejoignent bientôt sur la paume de la main. La paume de la main introduirait donc un instrument de mensuration qui n’est pas accordé avec celui de l’extrémité des doigts. En revanche les bords internes des doigts, encore très sensibles, interviennent fréquemment, plus ou moins d’ailleurs selon la forme des objets qui rendent leur contact inégalement commode. Surtout le sujet tend à rapprocher les doigts pour constituer avec leurs pulpes un plan unique de contact. S’agit-il de toucher simplement un fil tendu? Même alors je ne me contente pas de longer l’objet avec un seul doigt : pour peu qu’il dépasse une dizaine de centimètres, tout de suite le troisième et le quatrième doigt viennent se placer auprès de l’index, et si le fd est un peu plus long, la seconde main se met aussi de la partie. L’étalon constitué par plusieurs largeurs (les doigts) est plus approprié que celui qui est formé d’une seule largeur (la paume de la main par exemple).
Quel admirable outil de palpation que cette surface constituée par lespulpesdes trois grands doigts, agrandie souvent par l’adjonc-
lion de l’auriculaire malgré sa petite taille ! Son principal mérite est qu’elle est formée de parties juxtaposées. Extrême sensibilité, mobilité, richesse d’articulations et d’innervation, étendue compréhensive qui peut se distendre et s’allonger par l’écartement des doigts, ou au contraire se contracter, se réduire aussi en largeur par le redressement des doigts ou au contraire se dilater si le sujet les aplatit de manière à appeler au contact une plus ou moins grande partie de la face interne des doigta, prodigieusement souple, qui peut se dissocier, se briser, se modeler sur l’objet et en épouser toutes les sinuosités.
La mise en œuvre d’organes sensibles et de sui'faces souples n’est encore qu’un moyen. Le but dernier des mouvements, c’est la perception dans le moindre temps du plus grand nombre de rapports possible. L’outillage de perception est varié : à chacune des deux méthodes de palpation indiquées précédemment — palpation linéaire avec l’index, et palpation étendue avec les pulpes de 3 ou 4 doigts — on peut ajouter ou le pouce ou l’autre main. Cela donne quatre outils, et la combinaison de deux d’entre eux donne de véritables pinces obtenues par l’opposition du pouce soit à l’index soit à l’ensemble des doigts, les deux premiers présentent une particulière précision du fait de l’interdépendance des organes qui les constituent. Ici ce sont des angles qui fournissent les mesures. Ajoutons que l’esthésiomètre reconnaît à la pulpe du pouce la même sensibilité qu’aux pulpes des doigts, et que cette pulpe a l’avantage d’être beaucoup plus étendue au pouce qu’aux autres doigts. Le plus souvent l’aveugle qui palpe un objet un peu gros utilise simultanément la pince de sa main droite et la pince de sa main gauche, et il perçoit en outre des rapports entre ses deux mains. .Joignez à cela que si l’objet est posé sur un meuble connu (mobile sur sa base) ou s’il touche terre, il en localise l’extrémité inférieure et perçoit encore des rapports entre chacune de ses mains et cette base. D’autres rapports sont fournis, plus ou moins consciemment perçus, par la longueur du doigt qui se projette sur l’objet, la longueur de la main, surtout par la largeur de la poitrine impliquée dans l’écartement des bras.
Mesures linéaires, mesures de surfaces, mesures d’angies s’appuient les unes sur les autres dans une image une, et se contrôlent l'éciproquement. Si je saisis entre les deux branches de ma
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pince pouce-index une règle quadrangulaire inconnue de moi, je constate que très vite mon index glisse spontanément sur une troisième face pour contrôler par la mesure d’une surface la mesure donnée en épaisseur parla pince. Ou mieux je substitue à la pince pouce-index la pince pouce-médium pour que, l’index glissant sur la face intermédiaire, les deux mesures soient données simultanément. Ainsi les mouvements obéissent à une direction, ils sont emportés dans une impulsion une et vigoureusement oi'ientée, dont le but est de mettre en œuvre les organes les plus sensibles et les plus souples pour percevoir le plus de rapports qu’il est possible.
Ce progrès interne qui se produit par une coordination croissante des mouvements s’exprime du dehors par des signes apparents : l’élimination progressive des mouvements superflus; la légèreté croissante de la palpation. A mesure qu’il se désintéresse des qualités de résistance le doigt insiste moins; il en vient à effleurer seulement, et ses mouvements se font d’autant plus souples et rapides.
Ce processus d’adaptation du toucher n’est pas sans rappori avec la vision. Sans doute la vue est par excellence le sens de la synthèse spatiale. Il y a pourtant dans l’acte de la vision des mouvements musculaires successifs. Puis les voyants aussi saisissent très diversement l’image selon l’activité de l’esprit qu’ils y appliquent, ils y ajoutent et retranchent selon leur expérience et leurs tendances personnelles. Il n’est pas jusqu’à ce que nous avons appelé la fonction de complément qui n’ait son équivalent dans la correction apportée aux images visuelles pour combler la lacune due au point aveugle de la rétine. La différence, considérable d’ailleurs, est peut-être pourtant une différence de degré plus encore que de nature ; le successif qu’il faut unifier se déploie dans la sensation tactile beaucoup plus lentement que dans la sensation visuelle, et les impressions musculaires qui dans la vision ont cessé d’être conscientes, sont conscientes et volontaires, si bien que nous saisissons l’acte dans lequel la représentation s’en dépouille. Il semble que nous apercevions en voie de formation un organisme sensoriel qu’une humanité sombrant subitement dans la cécité ne manquerait pas de développer au cours d’une lente évolution.