I. Les Contemporains, 2^ série^ étude sur M. A. France
drie, avivée par la vue même de Dieu, de ce Dieu qui voulut être sur la terre le plus beau des enfants des hommes.
11 faudrait le style de M. Renan pour louer l'œuvre de M. Massenet. Il n'y a peut être pas dans la Vie de Jésus, de paysage plus ravissant que les premières pages de Marie-Magdeleine : un soir, aux portes de Magdala. Les femmes descendent à la fontaine ; jeunes gens, prêtres et soldats, vont et viennent sur le chemin. Les chameliers passent dans le lointain, etles ombres s'allongent sur le sable. « Oest l'heure du repos, l'heure délicieuse ! » Une molle langueur flotte sur toute cette scène. Sauf un appel étrange qui se détache avec mélancolie, l'ensemble baigne dans une tranquille mélopée, comme les horizons d'Orient dans les clartés crépusculaires. On dirait qu'une poussière d'or tamise dans l'air la lumière et les sons; les voix sont étouffées, et les bruits de la campagne s'éteignent en résonances discrètes. A cette heure mystérieuse on s'entretient de Jésus, du beau Nazaréen ; mais ce n'est pas lui qui s'avance, c'est son amie, c'est Madeleine. Elle vient, la belle repentante, et la ritournelle qui l'annonce, le récit timide dont chaque note hésite, tout cela trahit bien l'humble pénitence d'une femme. Ces quelques lignes sont très exprès-
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sives ; elles disent avec une délicate pitic la honte et la lassitude d'une pauvre âme blesse'e. Mais de sa misère, Madeleine ne saurait plus séparer l'image du Maître qui Ta consolée. Ecoutez-la parler de lui ! Les mots tremblent sur ses lèvres. Pour elle seule, dans le secret de sa mémoire, elle évoque l'apparition adorée. Deux fois elle appelle Jésus à son secours, au secours de sa détresse et de son repentir, et deux fois une flamme d'amour s'allume au sommet de son cantique. M. Massenet a trouvé là un beau cri de passion. 11 le fallait. A tous, même aux écrivains sacrés, au P. Lacordaire, cette femme a arraché de tels accents. Nul n'a su prêter de froides paroles à celle qui ne fut pardonnée que pour avoir beaucoup aimé.
Au second acte, Jésus a promis de venir chez Madeleine, et les deux sœurs pour le recevoir ornent leur logis. Le goût moderne voulait ici de la couleur; M, Massenet en a mis avec discrétion: quelques filets d'or, et voilà tout. Point de palais à la Véronèse ; une simple maison d'Orient; des fleurs et des parfums sous un plafond de cèdre. Le clair petit entr'acte, le chœur des servantes traversé par la phrase exquise de Marthe, décrivent sobrement l'hospitalité respectueuse, un peu craintive, qu'on prépare à Jésus.
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« Marthe, chante Madeleine, voici que le soleil descend derrière la blonde colline, » et Tétrange cadence de la phrase exprime avec une langueur adorable l'évanouissement du jour. Je'sus paraît sans bruit et reçoit en silence l'hommage des deux femmes agenouillées. Tout bien examiné, peut-être la représentation gàterait-elle d'aussi délicates beautés. Elles se perdraient sur une grande scène ces deux voix qui suivent en contre-point leur suave mélodie. Elles chantent d'abord sans accompagnement, dans le silence du soir ; puis un violoncelle seul ajoute encore à leur tendresse, et Jésus, debout sur le seuil. répond par une bénédiction à leur double bienvenue.
Marthe se relève et s'éloigne, laissant à sa sœur la meilleure part. Alors s'engage entre Jésus et Madeleine un entretien mystique et tendre, plus affectueux qu'une homélie, mais plus chaste qu'un duo profane. A la fin de chaque reprise seulement, l'alliance étroite des voix, leur entrelacement, accentue avec quelque passion la pieuse causerie. Heureux les artistes qui savent ainsi les nuances du cœur ! Le temps est un grand artiste à cet égard : il marque les nuances entre les œuvres des époques diverses. Rappelons-nous comment priaient les prophètes de Haendel, avec
quel éclat, quelle violence même ! Tout autre est ici Toraison de Jésus et de ses disciples; ce n'est plus le Credo, mais le Pater : après la prière de foi, la prière d'amour. L'amour encore exalte la douleur de Madeleine affaissée au pied de la croix; l'amour lui arrache des cris superbes; l'amour enfin l'amène à la porte du sépulcre où on a couclié son ami divin. Voici la scène admirable que je voudrais voir au théâtre, le tableau religieux auquel siérait le cadre de Bayreuth. Dans l'œuvre entier de M. Massenet, cette page n'a pas de rivale. Rarement la musique a courbé la tête d'une femme sous le poids d'un pareil chagrin. Quel deuil elle traîne avec elle, l'infortunée ! Tout le long de l'introduction, quels gémissements et quels sanglots ! Le récitatif entrecoupé, écrit en notes moyennes ou basses, a l'âpreté des douleurs farouches, presque la fixité des yeux qui ne peuvent même plus pleurer. Sur un sourd grondement de timbales, deux flûtes antiques soupirent, et soudainement atten" drie, l'âme de Madeleine se fond ; de ses lèvres tombent les strophes désolées. A chacun des versets funéraires les saintes femmes répondent par une longue clameur. Enfin, quand pour la troisième fois l'angoisse monte au cœur et l'étreint, quand l'orchestre se précipite et s'égare, quand
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un cri déchirant brise la voix de Madeleine, alors ses compagnes reprennent sa plainte inacheve'e, et longtemps encore on entend ruisseler avec les larmes le lamento des pleureuses saintes.
Elles s'éloignent, et Madeleine demeure. Inquiète du silence qui s'est fait, elle frissonne ; un souffle passe sur ses cheveux, elle regarde et voit Jésus. Jésus lui dit: « Marie! » Marie s'étant retournée, lui dit : « Maître* ». La musique a su tendre presque par le silence, l'instantanéité de cette apparition et la simplicité de cette reconnaissance. Le Christ de M. Massenet est bien celui de l'Evangile, celui des vieux peintres florentins : un beau Jeune homme vêtu de blanc, disant, un doigt sur les lèvres, à Madeleine : Noli me tangere ! W reprend avec douceur la phrase du duo ; mais Madeleine éperdue, lance sur ces mots : Christ est vivant ^ ressuscité ! une gamme triomphale, un cri sublime de passion et d'amour, auquel répondent les saintes femmes, les disciples, et les anges au plus haut des cieux.
Voilà ce que de nos jours la musique d'oratorio a produit de plus parfait. L'analyse de l'ouvrage montre assez quelle distance le sépare des ouvrages classiques. L'art de Bach et de Haendel