I. Saint Jean, chap. xx
était-il plus près de Dieu que le nôtre? Je ne le pense pas. D'ailleurs que nous importe? Jouissons des aspects divers et des beautés successives que l'esprit humain découvre dans l'idée divine. La Marie-Magdeleine de M. Massenet n'est peut-être pas une œuvre de foi ; mais elle est, et cela suffit, une œuvre de poésie, de respect et d'amour.
Le Parsifal de Wagner est le produit d'un art encore plus moderne, et surtout plus étrange, spécial à un peuple, presque personnel à un homme. L'œuvre, comme son auteur, mérite une place à part. Que dis-je, une place ? 11 en faudrait plus d'une, la première souvent, quelquefois une autre, au maître inégal entre tous, à cet esprit de lumière et de ténèbres, où parurent peut-être les contrastes les plus violents, les plus étonnantes vicissitudes qu'ait jamais connues le génie humain. Wagner eut toute sa vie, en véritable Allemand, en romantique défroqué dirait Henri Heine, le goût du surnaturel. De tous ses ouvrages, Rien:{i et les Maîtres chanteurs seuls, n'empruntent rien au merveilleux. Mais le surnaturel chez Wagner, prend des caractères variés: touchant dans Tannhaiiser, et surtout dans Lohengrin où il s'humanise ; grandiose dans la Walkyrie ; puéril parfois dans Rheingold et dans
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Siegfried^ il touche au sublime, je dirais presque il le de'passe dans Parsifal.
Lohengrin, en son magnifique re'citatif d'adieu, nous a parle' jadis de Parsifal, son père. Voici le sujet du drame, qui, selon la logique d'un bon cyclus allemand, devrait être la pre'face de Lohengrin.
Au cœur des Pyre'nées espagnoles, dans un monastère inaccessible, le Montsalvat, il existe un ordre de chevaliers pieux. Ils gardent une inestimable relique : quelques gouttes du sang de Jésus-Christ, recueillis dans un calice de cristal, le Saint-Graal. A des jours, et selon des rites prescrits, ils se re'unissent pour ce'lébrer d'étranges mystères. Leur chef se fait apporter le Graal et le découvre. Alors le sang divin s'échauffe et s'illumine ; une joie mystique, une volupté sainte descend sur les chevaliers. Tous prient, adorent ensemble, et répétant les paroles mêmes de Jésus, ils communient en souvenir de la Cène.
Au début de Parsifal^ la colère de Dieu pèse sur le Montsalvat. Le roi Amfortas, violant ses vœux, a cédé aux séductions d'une magicienne, Kundry. L'enchanteur Klingsor, complice de cette femme, a su dérober la lance qui fit jaillir le sang de Jésus et que l'on conservait auprès du Graal, et de cette lance il a blessé le roi. Ni les
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herbes de la forêt, ni les eaux du lac, ne rafraîchissent la plaie d'Amfortas, et pour comble de misère, quand revient le jour des ce'rémonies saintes, le roi n'y peut de'sormais présider sans que redouble sa torture. La seule vue du sang divin exaspère sa souffrance et son remords. Si doux jadis, aujourd'hui cruel, son ministère Timportune et l'épouvante. Il voudrait se soustraire au terrible sacerdoce et suspendre les rites sacrés, dussent tous les chevaliers, sans force et sans vertu, sentir chanceler leur foi et s'attrister leur âme.
Mais le salut d'Amfortas ne lui viendra que d'un singulier sauveur, de Phomme ignorant et pur, instruit par la compassion : « Diirch Mitleid wissend, der reine Thor ». Parsifal sera cet homme. Il a pénétré dans les bois qui entourent le Montsalvat et tué par mégarde un des cygnes sacrés. On le saisit, on l'interroge, et son air interdit, son ignorance du monde et de lui-même, sa naïveté, trahissent le rédempteur attendu. Un vieux chevalier, Gurnemanz, le conduit au monastère, et, caché dans le temple, Parsifal assiste à ces mystères de dévotion et de souffrance qui doivent l'instruire et l'illuminer. Hélas ! il n'y comprend absolument rien, et son guide, dépité, le met à la porte.
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Au second acte, Klingsor, pour empêcher la gue'rison d'Amfortas, ordonne à Kundry de séduire le jeune homme et de corrompre en lui l'innocence qui fait sa force. Mais cette fois la femme est impuissante. Le souvenir d^Amfortas, de la souffrance contemplée, défend Parsifal contre les voluptés offertes; en son cœur que remplit la pitié, l'amour ne saurait trouver place. En vain Klingsor accourt et brandit contre lui la lance sainte ; le héros la saisit au vol et s'éloigne victorieux.
Egaré dans la montagne, il a perdu le chemin du monastère. Il a erré longtemps et vieilli de quelques années, lorsqu'il retrouve enfin Gurncmanz et Kundry elle-même, mais tout autre qu'autrefois, ^Le personnage de Kundry est peu compréhensible, et je crains que tous les commentateurs allemands ne l'expliquent jamais. Cette femme est un démon et un ange. Une loi mystérieuse la contraint au péché, jusqu'au jour où l'homme qu'elle n'aura pu séduire la rachètera par le mérite de ses chastes refus. Belle tout à l'heure et parée comme une courtisane, la voici pénitente. Lorsque Parsifal revient épuisé de lassitude, lorsqu'il s'assied au seuil de Gurnemanz sous les arbres de la forêt, Kundry s'approche en silence. Elle détache l'armure et les sandales du che-
valier vierge. Elle lave et parfume ses pieds meurtris, elle les essuie de cette chevelure qui se de'nouait jadis pour de moins pures caresses. Elle humilie et sanctifie cette chair, tant de fois coupable, au contact presque divin de celui qui l'a me'prise'e et sauvée.
Et de Kundry comme d'Amfortas, Parsifal a pitié. A son tour il verse l'eau sur le front de la pécheresse ; il la bénit et la relève. Puis il marche vers le Montsalvat. C'est le vendredi-saint, et les chevaliers adjurent Amfortas épuisé, mourant, de découvrir encore le Graal. Il s'y refuse, et déjà ses compagnons le menacent, quand Parsifal paraît. De la lance reconquise il n'a qu'à toucher la blessure du roi pour la guérir. Proclamé roi lui-même à la place d'Amfortas, il monte à l'autel, et de ses mains pures élève le calice. L'œuvre de miséricorde est accomplie, et sur la foule agenouillée, redescendent avec les délices mystiques les grâces et les bénédictions.
Tel est ce drame, ou plutôt ce mvstère. L'œuvre suprême de Wagner est religieuse par l'esprit et par la lettre. Son titre allemand ', le nom du théâtre de Bayreuth-, le seul où elle soit jus-