DAIVS LA M LIS 101 E QQ
impression pareille. Qu'on se rappelle les vers de Musset:
Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques Sdrtaient autour de nous du calice des fleurs !
OU le : Per arnica silentia lunœ^ de Virgile. Qu'on prenne chez les anciens ou chez les modernes les tableaux les plus détaillés ou les plus sobres, aucun n'égale le court récit d'Agathe, ces quelques notes qui tombent comme des gouttes de rosée. Trois accords amènent la divine prière. Elle prie bien bas, la jeune tille, seule, toute seule au cœur des grands bois, dans la maison forestière. Deux fois elle s'interrompt pour écouter au dehors. Après le second couplet, une adorable modulation semble faire monter vers elle toutes les brumes de la vallée. Les violons qui se traînent, les cors lointains lui apportent les frissons, les soupirs de la nature nocture, de la nature contemplée par une enfant de vingt ans, et par une Allemande ; c'est-à-dire de la nature un peu inquiétante et vaguement terrible. En vérité, toute cette musique n'est qu'une émanation de la nature. Ainsi, dans l'admirable trio de Max et des deux cousines, des phrases de ténor ploient sous la rafale, et quand le chasseur, essayant de rassurer sa fiancée, lui montre le ciel où la
100 LA NATURK
lune resplendit, on croit voir se répandre sur la campagne des nappes de lumière.
La scène de la Gorge au loup n'a jamais été égalée. Au point de vue de l'abondance des idées et de leur beauté, au point de vue de la simplicité des moyens et de la puissance de l'effet, au point de vue de la relation, tant étudiée aujourd'hui, entre les paroles, ou même la pantomime, et la musique, rien n'approche de ce chef-d'œuvre. L'art v exprime si fidèlement et si précisément la nature, que, dans les théâtres allemands, le bruit de la cascade, une cascade véritable, s'harmonise avec les bruits de l'orchestre, au point de se confondre avec eux. Le trémolo du début, d'abord sur des accords étranges, puis sur l'appel lugubre ou strident des esprits de ténèbres, c'est le frisson des nuits du Nord, humides et froides. Tout fait peur dans cette scène; tout jusqu'à la voix de Samiel, cette voix parlée qui se détache du fond musical, jusqu'à ces grandes pauses ménagées à dessein, et qui laissent entendre le silence.
Annoncé par des harmonies mystérieuses, Max parait sur les rochers. Un brusque accord de cuivres lui découvre l'abîme, et le vertige envahit d'un seul coup l'àme du chasseur. A lui seul, le premier cri de Max exprime l'instantanéité de l'épouvante, le recul devant un précipice subitement
DANS LA MUSIQUE lOI
aperçu. Max commence à descendre, et l'orchestre incertain se traîne sur ses pas. Sa voix roule à travers la valle'e ; il entend dans re'cho les ricanements de Gaspard, Taigre persiflage qui naguère a raille' sa de'faite. Des fantômes lui barrent le chemin, des hiboux le frôlent de leurs ailes. Nous voici devant Tun des chefsd'œuvre du ge'nie humain. Plus on re'entend, plus on relit la Fonte des balles, plus on se convainc que Wagner n'est pas le premier des symphonistes dramatiques, même en date. Il n'a jamais cre'e' rien d'aussi parfait : sans doute il a de'passé cette puissance ; il n'a jamais gardé cette mesure. Des creusets de Gaspard, les idées sortent moulées comme les balles. Tout est rendu : le frémissement du métal en fusion, l'orage, les spectres, la chasse infernale avec l'aboiement rauque des cors, jusqu'à ce qu'un écroulement de modulations sauvages ramène la tonalité primitive et termine brusquement la symphonie.
Après cette nuit d'épouvante, le soleil éclaire la chambre où s'éveille la fiancée. Sur le front de la jeune fille aucun soutile de tempête n'a passé. Elle a tout ignoré des mystères infernaux, et son chant s'élève aussi pur ce matin, qu'il s'élevait hier soir. Avec la nuit, son inquiétude s'est dissipée ; elle rouvre les yeux à l'aube rassurante. Ce second air
102 LA NATURK
d'Agathe est plein de lumière et de sérénité : plus de crainte comme dans le premier ; au contraire, toute la foi de la jeunesse et la sécurité de l'espérance. Là, encore, on sent la nature, et derrière la croisée, on devine la campagne embaumée, l'été, les blés mûrs et les moissonneuses d'Allemagne aux joues vermeilles, aux tresses blondes. Quelle puissance d'évocation possède la musique! Voilà, par des noies seulement, la représentation idéale d'un pays. Si l'Allemagne n'est pas ainsi, elle a tort ; c'est ainsi e]u'elle devrait être, et l'art a raison contre la réalité. Après avoir lu /e i^reîschïit'{^ qu"hélas 1 il ne pouvait plus entendre, le grand Allemand, l'auteur de lo. Symphonie pastorale, pouvait bien serrer Weber sur sa poitrine, et lui crier en sanglotant : « Va ! tu es tout de même un diable de garçon ! »
Guillame Tell est moins italien que le Freischilty n'est allemand. Inspiré par la France et créé pour elle, Guillaume Tell est le chef-d'œuvre, non pas du génie italien (comme le Barbier par exemple), mais d'un génie italien ; chef-d'œuvre que nulle école, nulle race ne peut confisquer encore moins répudier; chef-d'œuvre universel, dont nul n'est exclu. Il ne se rencontre dans l'œuvre d'aucun musicien une exception telle que Guillaume dans t'œuvre de Rossini.
nA.\S LA MLSIOLE Io3
Rien, tut-cc Otello, tut-ce Moïse, ne présageait des beaate's de cet ordre. On savait bien ce qu'e'tait Rossini, ou du moins on croyait le savoir. Depuis quelque vingt ans, il émerveillait l'Europe avec ses cavatincs . Jamais depuis Mozart, tant de musique n'était tombée des lèvres d'un homme, sinon sortie de son cœur. Par les fenêtres des palais de Venise, de Florence, de Rome, où des impresari soupçonneux l'enfermaient, le prodigieux improvisateur jetait ses trilles et ses roulades. Au hasard, les mélodies s'envolaient, exécrables, médiocres ou divines. Des unes et des autres, sans compter, sans choisir, Rossini faisait des opéras, ou ce qu'on appelait alors ainsi. 11 écrivait indifféremment le premier acte d'Otcllo, ou le troisième, la Bénédiction des drapeaux du Siège de Corinthe, ou le triste finale c|ui suit. Il cousait des pièces neuves à de vieux vêtements, et souvent le vieux emportait le neuf. Jusqu'à trente-huit ou quarante ans, il prodigua ainsi l'un des plus beaux génies qui jamais furent donnés à un homme ; il laissa chanter, presque sans les écouter, les voix qui ne se taisaient jamais en lui ; puis, un beau jour, il cessa de rire. Il prit un sujet plus grave, un livret peut-être un peu meilleur ; il tâcha de penser sérieusement à sa patrie.
I04 LA NATURIi
i son père, à la nature, et il e'crivit Guillaume. Puis il se reposa.
Sous tous les aspects Guillaume Tell est admirable. Il n'existe pas déplus beau drame musical, il n'en est pas où des sentiments plus forts soient plus fortement exprime's. L'amour filial, l'amour paternel, l'amour de la patrie, y parlent comme ils n'ont jamais parle'; mais l'amour de la nature y parle encore plus que les autres. Avant même d'être un drame, Guillaume pourrait bien être un tableau musical. Là, comme dans le Freiichut:{, la nature se mêle toujours à l'action ; parfois même elle l'absorbe ; elle éclipse certainesfigures. Arnold, Guillaume surtout, vivent d'une vie propre et personnelle ; mais, je vous prie, que serait Mathilde sans la romance : Sombres forets ! Dans cette belle nuit, au sein des bois, la me'diocre princesse n'est plus qu'un accessoire, un de'tail du tableau : une biche au milieu d'une clairière, un rossignol sous la feuillée.
La nature dans Guillaume Tell est tout autre que dans le Freischiit^. En Suisse, pas de romantisme, pas de vallées maudites ni de revenants ; pas de superstitions ni de terreurs, pas de balles enchantées. Des gens bien sages, nullement sorciers ; des pâtres, avec des arcs et des flèches bien honnêtes. Gounod ne dirait pas de Guillaume
comme du Freischilti: C'est de la musique à ne pas traverser la nuit. Elle n'a rien d'effrayant cette musique. Rossini n'a pas même, comme l'Allemand Schiller, entendu sous le lac bleu le chant de l'ondine. Ses lacs à lui n'ont d'autre mystère que leur profondeur et leur pureté. Cette honnêteté', cette santé' de la nature, est un des caractères de la Suisse, de ce pays où tout a l'air robuste et bien portant. Le seul reproche qu'on puisse faire aux paysages suisses, c'est de n'être point assez intellectuels, de ne pas donner assez à penser, d'être sans souvenirs et sans légendes, moins suggestifs que ceux de la Grèce ou de l'Italie. Mais nulle part lanature n'est physiquement plus grandiose ni plus belle. Nulle part la vie purement cosmique ne coule plus abondante et plus forte; sous l'herbe de prairies plus grasses, dans les rameaux d'arbres plus vigoureux, dans l'e'cume de torrents plus rapides.
La vie est la même dans l'œuvre rossinienne que dans la nature qui l'a inspire'e: elle a même abondance, lactea ubertas. Si la Suisse n'a jamais eu de peintre, si peut-être elle n'en doit jamais avoir, parce que les proportions de ses paysages sont trop vastes pour le champ de la vision pittoresque, elle a trouve' un musicien à sa taille, et cette
lOb LA NATURE
fois la création de l'homme approche de celle de Dieu.
En un sujet suisse, Rossini pre'occupe' pour une fois de couleur locale, ne pouvait ne'gliger un éle'ment qui s'imposait : le ranz des vaches; les ranz, plutôt, car ils sont nombreux et variés. Les vaches suisses n'ont point un seul hymne national, mais plusieurs chants cantonaux. Ce mot rayz^ vient sans doute du mot allemand Reihe, qui veut dire suite, tile. Le ran^ est la mélodie que sonnent les bergers pour faire rentrer leurs bêtes une à une ; la Marseillaise des bestiaux, comme disait Labiche, ou plutôt leur Chant du départ. On trouve quelques détails sur le j'an:^ dans un opuscule ancien et curieux*. L'auteursignale un ranz imprimé pour la première fois dans une Dissertation sur la nostalgie^ de Zwinger (Bâle, 1710) ; il en signale un second noté par Jean-Jacques Rousseau dans son Dictionnaire de musique. Un autre écrivain, plus moderne. M. E. van der Straeten [De la mélodie populaire datis le Guillaume Tell de Rossini), a curieusement recherché dans Guillaume les traces de ces deux ranz, et il nous les montre partout.