TROISIÈME PARTIE
TRAITEMENT MORAL PALLIATIF ET CURATIF AUQUEL IL CONVIENT DE SOUMETTRE LES CRIMINELS ET LES DE- LINQUANTS.
L'attrait, dans l’empire des esprits, est la plus grande force de direction , le plus sûr moyen de gouvernement.
E. Vacukrot (de l'Institut
Les grands crimes, avons-nous vu, ne sont commis, et en réalité ne peuvent être commis que par des personnes insensibles au sens moral ; la très-grande majorité, parce qu’ellessont dénuées de ce sentiment, et une faible minorité, parce que ce sentiment , qu’elles possèdent à différents degrés, a été momentanément étouffé dans leur esprit par une passion violente. Si les personnes éclairées par le sens moral ne peuvent pas commettre les grands crimes, qui répugnent essentiellement à ce sentiment supérieur, elles peuvent cependant commettre librement des actes d’une perversité secondaire. Le traitement qu’il convient d’appliquer aux auteurs des actes pervers doit être different selon que ces auteurs possèdent ou ne possèdent pas le sens moral et le libre arbitre. Nous indiquerons séparément ce que doit être ce traitement chez les uns et chez les autres.
ARTICLE I". —Traitement moral palliatif et curatif auquel doivent être soumis les criminels et les délinquants dénués de sens moral
Les individus privés de sens moral, qui ont commis quelque acte grave, doivent être placés dans un asile spécial, pour y rester en contact continuel avec des personnes morales chargées de développer les bons sentiments qu’ils peuvent avoir. — Des surveillants; qualités nécessaires pour remplir cette fonction.
— Bases du traitement moral. Le surveillant doit avant tout s’attirer la confiance du surveillé, et étudier la nature instinctive de celui-ci. — Les sentiments, relativement au traitement moral, se divisent en trois catégories. La première renferme le sens moral. Ce sentiment, qui porte au bien par devoir, n'étant pas possédé par les criminels qui nous occupent, ou étant naturellement trop faible, ce n’est point à lui qu’il faut s'adresser, surtout au début. On devra s’adresser aux sentiments de la deuxième catégorie, lesquels portent au bien par l’espoir d’une satisfaction. Ces sentiments sont : 1° le sentiment religieux; 2° les affections de famille; 3° la crainte inspirée au détenu de désobliger les personnes qui lui sont dévouées ; 4° l’espérance île la réhabilitation, 5° l'amour-propre, la dignité personnelle, l’estime de soi. — Chez les criminels dépourvus des sentiments de cette deuxième catégorie, on s’adressera aux éléments instinctifs de la troisième catégorie, les intérêts matériels bien entendus. — L’excellence de ce traitement moral est déjà sanctionnée par l’expérience. — Établissement pénitencier de Mettray.
— Établissement pénitencier de Citeaux. — Tous les pénitenciers agricoles ne sont pas dirigés d’après les principes adoptés à Mettray et à Citeaux. — Pénitencier de l'îlo du Levant. — Nous réclamons pour les adultes le système adopté à Mettray pour les enfants, avec quelques modifications, dont la plus importante est un plus grand nombre de surveillants. — Le système de moralisation, quoique appliqué imparfaitement aux criminels adultes dans le pénitencier d’Albert- Ville (Savoie), par M. Félix Despine, et par M. Obermayer, de Munich , a donné d’excellents résultats dans ces deux établissements. — Le traitement moral convient également aux individus affectés de l’anomalie psychique qui fait les criminels, bien qu’ils n'aient point encore commis de crimes. — La culture et l’excitation des bons éléments instinctifs produisent également des effets très-remarquables sur le caractère des animaux. — Méthode de Barey pour dompter les chevaux vicieux. — Du travail des détenus. — De la récréation. — Des punitions. — Directeurs des pénitenciers.
— De la libération des détenus. — Régime auquel doivent être soumis les criminels incurables.
Les criminels privés de sens moral et de libre arbitre doivent être soumis à un traitement moral qui puisse féconder les germes de leurs bons sentiments à satisfaction égoïste, au lieu d’être soumis à un châtiment en rapport avec la monstruosité de leurs actes. S’ils méritent un châtiment pour avoir violé des lois qui , devant leur conscience . n’ont pas plus d’importance que de simples règlements de police et d’ordre public, ce châtiment doit être confondu
dans le traitement moral long et pénible qu’ils auront à subir.
Pour qu’on ne me suppose pas utopiste enthousiaste et aveuglé , je dois déclarer que les moyens formant la base de ce traitement ne sont point de mon invention. Mis en usage dans quelques pénitenciers particuliers . ils ont prouvé leur excellence par les bons résultats qu’on en a obtenus, tandis que les résultats fournis par le système des punitions à outrance ont été des plus mauvais. Ces moyens rationnels, exactement en rapport avec les connaissances données par la psychologie , n'ont été employés d’une manière régulière que sur des enfants. Ils diffèrent telle-
ment de ceux que prescrit la législation actuelle, qu’on n'a pas osé les appliquer aux adultes, bien que quelques essais tentés sur ces derniers par l’initiative de quelques directeurs de prison aient été des plus heureux.
C’est l’adoption de ces moyens que nous réclamons poulies adultes, au nom de la justice, de la morale et de la sécurité publique.
Tout individu appartenant à la categorie des criminels qui nous occupent, et même tout individu qui, sans avoir commis le crime, donno des indices certains qu’il le commettra, doit être séparé de la société et placé dans un asile spécial pour y subir un traitement moral ' . Cette sépara-
1 Si un traitement moral ne convient point aux aliénés, ce que l'expérience a parfaitement démontré, ce traitement convient très-bien au contraire aux individus en santé animés d'une perversité active et dépourvus plus ou moins de sentiments moraux, individus privés déraison, et par conséquent moralement aliénés en présence de leurs désirs pervers, criminels. Chez les premiers, la passion bizarre ou perverse qui domine leur esprit dès qu'ello se fait sentir, leur est imposée par un état pathologique de leur cerveau, état parfaitement prouvé, par les phénomènes somatiques
tion, dont la durée ne peut être fixée d’avance, doit être maintenue tant qu’il n’y aura pas d’amendement réel chez le détenu, tant que celui-ci peut être un sujet de trouble. Cette séquestration n’étant point en réalité un châtiment, rien dans ces asiles ne doit y faire pressentir une expiation, une punition, une vengeance. La ligno de conduite que l’on aura à tenir envers le détenu sera tracée par le
qui se montrent au début des manifestations passionnées irrationnelles et perverses de ces malades , bien qu'on ne trouve à cette époque aucune altération organique , véritable destruction de tissu qui doit produire une destruction de facultés, et non des passions. Pour que ces aliénés recouvrent la raison, la première condition est de faire disparaître la passion qui les domine. Mais conjme cette passion, le plus souvent insolite dans le caractère naturel de l’individu, est engendrée par un état pathologique de l’organe qui est chargé de manifester les activités de l'esprit, il faut nécessairement obtenir par un traitement médical la guérison de cet organe. Sans cela la passion interviendra toujours malgré le traitement moral, elle exercera sa funeste influence sur la pensée et sur les penchants, et elle dominera l'esprit en étouffant les sentiments capables de la combattre.
Croire à la possibilité de guérir par un traitement moral la folie des aliénés malades, c'est fermer les yeux devant les insuccès de Leuret ; attribuer la folie de ces malades à un esprit malsain, déréglé de sa nature, malade, c’est assimiler l'esprit à la matière organique, c’est no tenir aucun compte des phénomènes somatiques du début de la folie . c'est prouver que des idées préconçues ont prévalu sur l'observation clinique des malades.
Quant aux criminels, aux individus moralement fous et en santé, Jes mauvaises passions qui leur" inspirent leurs pensées et leurs désirs criminels, peuvent être efficacement combattues par uu traitement moral. Ces mauvaises passions naturelles n’ont pas cette ténacité incessante et cette puissance qu'ont les passions inspirées par un état pathologique. On peut donc les affaiblir en éloignant les causes qui les excitent, en développant les sentiments moraux qui sont leurs antagonistes, et en donnant à ces criminels l’habitude d’une vie régulière et laborieuse. Ce traitement , qui a quelque analogie avec celui auquel Leuret a soumis avec un insuccès complet les aliénés malades, a une efficacité remarquable chez les criminels, si ce n’est chez tous, du moins chez le plus grand nombre.
but unique que l’on se propose : l’amélioration morale de cet homme, lequel but, étant obtenu, amènera à sa suiteun résultat important, la sécurité de la société.
Parmi les mesures à prendre à l’égard des criminels pendant leur séjour dans les asiles qui leur seront spécialement destinés, il y en a trois qui sont d'une plus grande importance; ce sont les suivantes : ne pas laisser communiquer isolément entre eux ces êtres pervers et très-incomplets au point de vue des sentiments moraux; ne pas non plus laisser seuls avec eux-mêmes ces malheureux qui ne possèdent que des éléments de perversion, et aucun d’amélioration ; les laisser en contact continuel avec les personnes morales chargées de les surveiller, d'étudier leur nature instinctive, de développer les sentiments moraux dont ils possèdent le germe, de leur inculquer des idées d'ordre et de leur donner l’habitude et le goût du travail.
dette troisième mesure, qui de prime abord parait difrile à mettre en pratique, est cependant en pleine activité dans des établissements où sont renfermés de jeunes détenus. Ceux-ci y sont divisés par groupes composés d’un nombre d’individus d’autant plus restreint que l'anomalie morale de ces individus , perversité et insensibilité îftorale, est plus grande. A la tète de chaque groupe est attaché un surveillant qui ne quitte point les jeunes gens placés sous sa direction , et qui ne les laisse jamais seuls entre eux. De cette manière, bien qu’ils vivent en commun, ils ne sont point influencés par le contact des uns avec lus autres, ils jouissent des avantages qu’ils peuvent retirer de la société de leurs semblables sans en éprouver les inconvénients.
Appliqué aux adultes, ce régime devrait subir quelques modifications : il faudrait, par exomple, que les groupes fussent composés d’un moins grand nombre d’individus que chez les enfants, et partant, il faudrait un plus grand nombre de surveillants que pour ces derniers. Peut-être aussi , au lieu de rassembler les plus pervers dans des groupes particuliers, serait-il convenable de les isoler le plus possible les uns des autres, en introduisant un seul de ces pervers exceptionnels dans les groupes de détenus les plus avancés vers le bien, les plus proches de la délivrance, les moins susceptibles d’être influencés par ce mauvais élément. Les groupes devant être composés de membres d’autant plus nombreux que les individus sont plus améliorés, ce pervers, au lieu d'un surveillant, en aurait autant qu’il y aurait d’individus dans le groupe auquel il appartiendrait. Ceux-ci étant prévenus d’avance de la nature instinctive perverse et entreprenante de leur nouveau compagnon, et du rôle de confiance qu’ils ont à jouer à son égard , deviendraient certainement pour lui autant de surveillants intelligents et attentifs. Ce sera, du reste, d’aprèslexpérience que l’on fixera définitivement les modifications à introduire dans le traitement des adultes.
Avant de nous occuper de ce traitement, nous devons aborder l’importante question des surveillants. Pour remplir convenablement cette fonction, plusieurs conditions sont indispensables ; c’est de ces conditions que dépend le succès de leur sainte entreprise, l’amélioration morale des détenus. Le surveillant doit connaître par des études préliminaires les principes de la psychologie naturelle, l’état psychique des criminels et des passionnés ; il doit être animé de bienveillance, de pitié, et en même temps de
fermeté. La connaissance de l’état psychique des malheureux déshérités de la nature soumis à sa surveillance, suffira pour lui inspirer de la pitié en leur faveur, et pour éloigner de son esprit la haine, la vengeance, et le mépris. Celui qui se destine à cet emploi doit se dévouer aux détenus qu'il dirige; il ne les quittera ni jour ni nuit, il les accompagnera à leurs travaux, à leurs récréations, à leur repas, afin de changer entièrement le cours de leurs pensées, afin d'éloigner celles qui avaient occupé jusqu'alors leur esprit . J 'avais d 'abord pensé que l’on pourrai t trouver ce personnel dans les ordres monastiques. Sansnier l’heureuse influence qu'aurait sur certains criminels un habit inspirant delà déférence et du respect, d’autres considérations doivent faire préférer en général des surveillants laïques. Four remplir convenablement cette fonction, il ne suffit pas d’être religieux, dévoué, d'avoir de bonnes intentions, il faut aussi ne pas être exclusif dans les moyens à employer pour opérer l’amélioration morale du criminel; on doit donc s’adresser à tous les sentiments auxquels celui-ci est accessible, pouvu que ces sentiments puissent le ramener au bien, lui inspirer du respect pour le prochain et ses propriétés. De plus, on ne doit pas chercher à exciter des sentiments que le criminel ne possède pas. Or les religieux sont trop souvent portés à faire intervenir en toute circonstance ce qu’ils croient ètro les intérêts de la Divinité; confondant la morale avec les croyances dogmatiques, ils feraient trop reposer leur espoir de moralisation sur ces croyances elles-mêmes. Si l’excitation du sentiment religieux réussit chez les criminels qui possèdent ce sentiment, «•e moyen échouera complètement chez ceux qui y sont insensibles ou peu sensibles; et en insistant sur lui, on
n aboutira qu à laire des hypocrites simulant par des pratiques religieuses une amélioration qui n’existe point. Beaucoup do criminels n’ont pas les sentiments qui sont nécessaires pour former un sentiment religieux élevé ; le besoin de consolation seul fait tourner leurs regards vers un Être suprême, lorsqu’une condamnation à mort leur a enlevé tout espoir sur cette terre.
Pour obtenir dans certains cas désespérés une amélioration de la nature instinctive, on doit même, lorsqu’on ne trouve aucun sentiment élevé dans le cœur de l’individu, s'adresser aux intérêts purement matériels. Eh bien ! les religieux sont peu aptes à toucher cette misérable corde. Trop portés vers le surnaturel, ils se résolvent dilhcilement à faire appel aux intérêts d’ici-bas. Paren t- Du châtelet , tout en rendant justice aux bonnes intontions des religieuses placées à la tête du Refuge, a manifesté hautement le désir de voir cet établissement dans les mains des femmes qui sont mariées ou qui l’ont été, et qui savent mieux compatir aux infirmités morales de l’humanité. Il signale, entre autres inconvénients attachés cà la surveillance des religieuses: 1 0 le dégoût qu’inspirent aux prostituées les pratiques et les prières qu’on leur impose, dégoût tellement prononcé chez quelques-unes, qu’elles quittent le Refuge, où elles auraient pu être ramenées au bien par des procédés mieux appropriés à leur caractère; 2° l’hypocrisie. Enfin, il met en relief tout le bien qui a été opère dans cet établissement et dans les prisons parles dames du monde qui viennent instruire et moraliser ces filles. Il signale, comme touchant le cœur de ces malheureuses, la bouté avec laquelle ces dames les accueillent et s’entretiennent avec elles. En principe, l’intervention laïque faite
par des personnes morales et religieuses aura plus de pouvoir sur les masses, au point de vue moral et religieux, que l'action purement ecclésiastique.
Du reste, dans l’œuvre difficile de la moralisation des criminels, on devra accepter le concours de tous les hommes de bonne volonté, chacun d'eux y trouvera à utiliser ses aptitudes. Si les surveillants laïques sont préférables pour le plus grand nombre des détenus , ceux qui appartiendraient à des ordres religieux peuvent quelquefois mieux convenir à certaines individualités. Dans tous les cas, les surveillants, laïquesou religieux, devraient être dirigés dans l'exercice de leurs fondions par des supérieurs laïques.
Il semble, de prime abord, que ce mode de traitement doit rencontrer un obstacle insurmontable dans sonexécution. parla difficulté de trouver des surveillants pourvus des conditions voulues, et en nombre suffisant pour satisfaire aux besoins d’un si grand nombre de criminels. Ce ne sera pas, il est vrai, en quelques jours que l’on organisera ce nouveau service. Quand on l’aura entrepris, et quand le public sera imbu des connaissances qui lui permettront d’apprécier avec vérité l’état psychique des criminels ; quand il comprendra tout le bien que l’on peut faire à ces malheureux, ainsi qu’à la société, en se dévouant à eux , on trouvera toujours un nombre suffisant de personnes qui se consacreront à cette noble tâche. On trouve des surveillants pour les aliénés, on en trouvera également pour les criminels. Parmi les nombreuses personnes que leurs goûts, que les désenchantements conduisent dans les cloîtres, un grand nombre penseront qu il sera plus méritoire pour elles, en vue de leur bonheur futur, d etre utiles à leurs semblables dans les pénitenciers, que de passer leur
vio dans la contemplation et la prière. Les hommes ontils jamais manqué aux circonstances qui les ont réclamés pour le bien? Lorqu’il s’agit d’affronter la mort pour la défense de la patrie , de la justice , ne s’en présente-t-il pas toujours au-delà du nécessaire ? Et s’il est glorieux de défendre son pays contre l’ennemi, n’est-il pas autant glorieux et méritoire de convertir en amis de l’ordre et du travail les ennemis de la sécurité publique, de la vio et des biens des citoyens ? No craignons donc pas de manquer jamais d’hommes de cœur dévoués à l’importante mission d’améliorer les pervers, du moment où les esprits seront tournés du côté de la réforme pénitentiaire.
Si l’on songe qu’en adoptant les moyens préventifs indiqués plus haut , moyens qui peuvent être employés on peu de temps , on diminuera de suite d’une manière notable le nombre des criminels; si l’on songe au parti que l’on tirera d’un grand nombre de criminels amendés pour en faire des surveillants , on s’aperçoit que la difficulté de généraliser le système de moralisation n’est pas aussi grande qu’elle semble devoir l’être de prime abord. L’important est de commencer cette grande œuvre , et de la poursuivre sans relâche. Lorsqu’il fut question des chemins de fer , combien de personnes pensèrent que leur établissement ne serait possible que sur de petites distances. Eh bien ! trente ans ont suffi pour couvrir les cinq continents d’un vaste réseau de voies ferrées. 11 ne faudra pas un temps aussi long pour généraliser le nouveau système pénitencier; bien petit travail , si on le compare a celui qu’a exigé l’accomplissement du nouveau mode de locomotion. Une dizaine d’années au plus seraient suffisantes. Mais qu’importe le temps, quand on fait ce quel on
peut pour le bien, et quand on le fait avec sagesse ! Cette transformation du système pénitencier deviendra , n’en doutons pas, un nouvel aliment à l’éternelle activité des races humaines supérieures , et aucun autre objet assurément n’est plus digne d’occuper cette activité.
Bases du traitement moral. — Le surveillant devra d’abord s’attirer la confiance et l'affection du criminel par des paroles pleines d’intérêt, afin que ce dernier reconnaisse dans le premier un homme de cœur qui lui est dévoué: alors le criminel cherchera volontiers à lui obéir, à le satisfaire. M. Yacherot, h qui nous avons emprunté l’épigraphe qui est en tète de cette troisième partie : « L'attrait, dans l'empire des esprits, est la plus grande force de direction ni le plus sur moyen de gouvernement » , ajoute : « Fénelon en fut un exemple décisif . Ouand il avait fait sentir à une âme le charme de sa douce et pénétrante action, il la possédait tout entière et pour toujours*. »
Outre la confiance et l'affection, le surveillant doit inspirer le respect. Si ses rapports avec le criminel sont bienveillants, ils doivent être sans familiarité et toujours ceux de supérieur à inférieur. Ouand il aura inspiré à sou subordonné de l'affection, de la confiance et du respect, il sera dans les meilleures conditions pour atteindre son but : il sera bien plus facilement obéi au moyen de ces sentiments qu’au moyen do la crainte des punitions. Si une antipathie bizarre ou motivée inspirait au criminel de la répulsion pour son surveillant, celui-ci devrait être changé au plus tôt, car il n aurait aucune influence pour obtenir l 'amélioration morale désirée .
1 Hevue des Deux- Mondes , 15 juin 1808: La situation philosophique en France
Bien que la culture des facultés intellectuelles par l’instruction soit excellente on elle-même, parce qu elle dissipe 1 ignorance et] erreur, si favorables à l’immoralité, ce n’est point à ces facultés qu’il faut s’adresser pour amender le criminel. Ce n’est point pur le raisonnement, par la logique, par une instruction scientilique quelconque, qu’on peut atteindre ce but; c’est en excitant dans son cœur les bons sentiments, qui seuls peuvent inspirer de bonnes pensées, de bons désirs et de bonnes actions; car. à l’égard de ses actes, l’homme ne peut penser et désirer que comme il sent. Aussi, pendantque le surveillant travaille à s’attirer l’amitié, la confiance et le respect de son élève, il doit étudier les facultés instinctives de celui-ci, soit dans ses antécédents, soit dans les conversations qu’il aura avec lui, soit dans les différentes épreuves auxquelles il le soumettra sans qu’il s'en doute. Il devra toucher successivement toutes les cordes du clavier moral, pour connaître celles qui résonnent dans son âme et celles qui restent muettes, dette étude est nécessaire, afin de s’adresser seulement aux sentiments que possède le malade moral, et afin de ne pas le fatiguer par des essais infructueux sur les sentiments qu'il n’éprouve pas, ou qui ont trop peu de force pour être avantageusement exploités au début.
Relativement au traitement moral, les sentiments peuvent se diviser en trois catégories.
La première renferme le sens moral seul , ce sentiment supérieur qui donne la conscience du bien et du mal, qui approuve le bien pour le bien lui-même, qui fait sentir l’obligation de l’accomplir, dut-on en éprouver une vive contrariété; ce sentiment qui réprouve le mal parce qu’il est le mal . et qui fait sentir le devoir de le repousser,
malgré les plus grands désirs que l'on aurait de le commettre. Le sens moral est, sans contredit, le sentiment le plus efficace pour empêcher le crime, comme lui étant directement opposé; aussi ne doit-on pas s’attendre à le rencontrer chez les criminels, et l’observation nous a suffisamment prouvé qu’il n’existe pas dans leur esprit. Ce n’est donc pas sur ce sentiment qu'il est possible de compter. Plusieurs de ces malheureux en possèdent cependant quelques faibles germes, mais ces germes ont été étouffés par les circonstances défavorables qui ont excité et développé en eux les plus mauvais instincts. En s’adressant de suite, chez ces individus, à ce sentiment supérieur tout à fait rudimentaire, on courrait le risque de les dégoûter, de n’étre pas compris et de perdre son temps. On ne s’essayera donc sur le sens moral que plus tard . après avoir obtenu quelque progrès dans le bien par d'autres sentiments moins élevés.
Ces sentiments auxquels on devra s’adresser au début, appartiennent à la deuxième catégorie ; ils portent au bien, non par devoir, niais par le plaisir seul que fait éprouver leur satisfaction, et ils éloignent du mal , non par devoir, mais à cause de la peine que cause leur froissement, leur contrariété. C’est à ces bons sentiments à satisfaction egoïsle, et principalement à ceux que l’on aura reconnus être les plus puissants chez chaque criminel, que l’on devra s’adresser de prime abord. Les principaux éléments instinctifs de cette catégorie sont :
1“ Le sentiment religieux. — Lorsque ce sentiment existe dans l’esprit du criminel, on en tirera profit en apprenant à cet homme que les préceptes moraux qui lui sont enseignés sont commandés par Dieu même, et qu’en
commettant le mal, c’est à Dieu lui-même que l’on désobéit. C’est bien ainsi que s’y prennent les ministres des cultes en enseignant la morale; mais il est une circonstance qui annihile malheureusement chez beaucoup de criminels religieux le bon effet que pourraient produire les préceptes moraux commandés par les ministres de la religion : c’est le pardon complet promis au repentir. Le criminel, qui ne peut pas éprouver le remords moral . parce qu'il ne possède pas le sentiment qui le donne, croit (pie ce repentir consiste dans la récitation des actes de contrition, et lorsqu’il les a prononcés des lèvres, soit seul, soit dans un confessionnal, il se croit déchargé de son bagage criminel. Prêt alors à commettre de nouveaux méfaits, il compte sur ce même moyen pour paraître . après la mort, blanc comme neige devant Dieu. Par cette raison . le sentiment religieux est tout à fait inefficace chez certaines personnes pour empêcher le crime , et l’on voit chez elles la vie la plus criminelle alliée aux croyances dogmatiques les plus sincères et aux pratiques religieuses les plus suivies. 11 serait donc à désirer que les ministres des cultes missent pour condition du pardon des fautes, non des actes de contrition , non l’absolution dans le confessionnal, mais l’amendement, comme donnant seul la preuve de la bonne volonté, de la sincérité dans les résolutions ; comme étant seul la preuve réelle du repentir, ou tout au moins d’une amélioration.
2° Les affections de famille. — On tirera parti de ces affections chez le détenu, en lui rappelant souvent les souvenirs qui peuvent les exciter, en faisant naître dans son cœur le regret d’être séparé des siens, et en faisant luire à ses yeux l’espérance de les revoir lorsqu’il aura donné
des preuves de son amendement par une vie sage et laborieuse. On lui fera comprendre que les actes immoraux ne peuvent que l’humilier devant sa famille , détourner de lui le respect et l’affection qu’elle lui doit ; que les fautes, quoique personnelles , rejaillissent toujours désavantageusement sur les parents de celui qui les a commises, et leur porte un grave préjudice. On fixera son attention sur le trouble profond qu’il a porté dans les familles de ses victimes, sur le préjudice et le chagrin qu’il a occasionnés à ces familles par l’assassinat , par le vol , par l'incendie, etc. Les affections manquent rarement chez l’homme; si toutes ne s’y rencontrent pas toujours , il s’en trouve au moins quelques-unes, et c’est à celles dont on aura reconnu la présence dans son cœur, que l’on devra s’adresser.
3° La crainte. — Puisque nous répudions les châtiments, nous ne proposons pas d’exciter leur crainte, reconnue du reste comme étant d’autant plus inutile que la perversité et l’insensibilité morale de l’individu sont plus grandes. En fait de craintes , on ne devra exploiter, chez le criminel dépourvu de sens moral, que celle de désobliger ceux qui se dévouent pour faire de lui un homme d ordre, raisonnable et habitué au travail. Le vrai moyen de faire naître cette crainte si salutaire est de manifester constamment au détenu la plus grande bienveillance. On devra cependant lui inspirer la crainte d’une prolongation de traitement et celle des peines nécessaires dans de certaines limites pour le maintien de la discipline. Dans le traitement moral, on ne devra faire aucune grâce pour le temps de la détention, puisqu’il s’agit ici d’un traitement, et non d un châtiment. L individu dangereux par le fait
de l’anomalie de sa nature instinctive, ne doit être rendu à la société que lorsqu on aura obtenu chez lui un amendement réel, que lorsqu’on aura fait prédominer les bons sentiments dont il a le germe sur ses mauvais penchants, que lorsqu’on lui aura fait prendre l’habitude du travail. On devra être sur ce point d’un rigorisme absolu, autant dans l’intérêt du criminel que dans celui de la société.
4° L’espérance. — Le détenu doit savoir qu’il subit, non pas précisément un châtiment dont le but est la souffrance , mais un traitement moral ayant pour but de le rendre meilleur, de lui faire prendre l’habitude d’une vie régulière et laborieuse, de lui inspirer du respect pour 1a vie et pourle bien d’autrui; toutes choses qu’il comprendra parfaitement que la société a le droit d’exiger de lui ; car s’il n'a pas le sentiment du bien et du mal, il a le sentiment de l'intérêt personnel, et ce sentiment sutlit pour lui faire comprendre l’obligation et le droit qu’a la société de veiller à sa sécurité. Le détenu doit savoir encore qu 'après avoir donné des marques non équivoques de son amelioration , contrôlées par des épreuves , sa captivité sera moins pénible, et qu’enfin il sera libéré. On fera résonner sans cesse dans son cœur le doux nom do l’espérance. Mais il devra savoir aussi que l’on se tient en garde contre l’hypocrisie, qui reculerait sa libération, et que les récidives, très-sévèrement notées, l’exposeraient à une détention fort longue. Par l’espérance, le détenu est vivement encouragé à se bien conduire. Cet encouragement fait complètement défaut dans le traitement par les punitions à temps fixe.
5° L ’ amour-propre, (a dignité personnelle, l’estime de soi. — Bien peu d’hommes sont dépourvus d’amour-propre;
seulement chacun, selon la nature de ses autres sentiments, place la satisfaction de son amour-propre dans
tels ou tels actes, et même dans les plus différents. Il faut donc imprimer à ce principe instinctif une direction morale, faire comprendre au détenu que les actes pervers le déconsidèrent, l’abaissent, le relèguent dans la lie de l’humanité, et qu’il est de son honneur et de son intérêt de sortir au plus tôtdela ratégoriedes individus qui composent cette lie abjecte. Au lieu de le traiter avec mépris, il faut au contraire exciter le plus possible dans son cœur le sentiment de la dignité humaine, le relever à ses propres yeux et le flatter dans les progrès qu’il fait vers le bien ; on devra le respecter en toute occasion et même en le punissant^; rien ne lui inspirera mieux le respect qu’il doit à ses semblables. Au lieu qu'il en soit ainsi, on le traite avec le plus profond mépris, on lui enlève même jusqu a son nom, on lui fait oublier qu’il appartient à une famille, on l’assimile à la brute, on ne le désigne que par un numéro ! ! Ne dirait-on pas. quand on songe à la manière dont on a traité jusqu’à cejour les criminels, que l’on s’est ingénié à mettre en usage tout ce qui pouvait les rendre pires, ou tout au moins empêcher leur amélioration? Il en a été en cette circonstance comme en toute autre; l’homme commence par des erreurs, et de ce point de départ il s’élève peu à peu jusqu’à la vérité par l’étude de la nature.
Les détenus devront être engagés à se bien conduire par l'émulation, au moyen de tableaux d'honneur et de prix annuels institués pour chaque genre de bien vers lequel on les dirige. Les plus méritant? devraient recevoir les félicitations de personnages d un rang élevé , qui auraient la charité de les visiter de temps en temps.
Los faits suivants prouveront que les bons procédés, que les marques de confiance données au criminel sont plus efficaces pour l’engager à se bien conduire que les moyens rigoureux. «Un assassin condamné à mort, raconte Ferrus, s’était toujours fait remarquer par la bizarrerie et la violence de son caractère. Peu de temps après sa condamnation, il est pris d’un accès d’aliénation mentale. Il guérit de sa folie. Sa peine fut commuée en détention perpétuelle. Mais son caractère reste ce qu’il était auparavant, indocile, déraisonnable à l’excès, bizarre, colère, trèsentreprenant. Lorsqu’il est dans ses moments de colère, il éprouve des spasmes au larynx, sa voix devient couverte, son regard fixe; ses pupilles sont contractées et insensibles à la lumière. Dans les premiers jours de sa détention, il se montre si violent qu’il passe presque tout son temps dans les cachots. Les plus rigoureux traitements étant restés sans effet, on essaye de confier à cet homme une part de la surveillance des autres condamnés, et, par un revirement inespéré, le condamné indisciplinable se transforme aussitôt en surveillant intelligent et soumis. » La confiance calma son moral irrité, tandis que les châtiments n’avaient fait qu’exciter en lui les plus mauvaises passions. Cette confiance flattant extrêmement l’amour-propre des détenus, ceux-ci tiendront à la conserver par une bonne conduite; ils se garderont bien de tromper cette confiance, qui les relève «à leurs propres yeux et aux yeux d’autrui. L’homme est d’autant plus impressionné par les procédés flatteurs, qu’il se trouve dans une position plus infime; c’est pourquoi les filles publiques et les criminels sont très-sensibles aux marques de déférence que l’on a pour eux. Victor Hugo a exprimé une grande vérité lorsqu’il
a dit : a L’ignominie a soif de considération \ » Aussi je regarde les fonctions de surveillant données aux détenus améliorés et intelligents, comme très-favorables pour achever leur guérison morale dans la dernière période du traitement.
La sœur Rosalie, sœur de charité bien connue à Paris et décédée depuis peu d’années, employait au service qu’elle dirigeait dans les hôpitaux un homme d’assez mauvaise mine. Quelqu’un lui ayant demandé quel était ce personnage : « C’est un forçat libéré, répondit-elle ; personne ne voulait l’employer, je l’ai pris à mon service. Je laisse devant lui toutes les armoires ouvertes. Quand on saura qu’avec la facilité qu’il a eue de me voler, il ne l’a pas fait, il se fera accepter partout pour travailler. Ce sera pour lui le meilleur certificat de probité qu’il puisse avoir.» En excitant chez ce forçat l’amour-propre et la reconnaissance, en opposant de vifs sentiments moraux à ses mauvais penchants. à ses mauvaises habitudes, on l’empêchait de voler. Mais s’il avait trouvé les armoires ouvertes, sans savoir que c’était pour lui témoigner une confiance entière, il est fort probable que, n’étant pas retenu par l'amour-propre, la reconnaissance et l'affection, il aurait dérobé, car le régime du bagne n’avait guère pu le rendre meilleur.
Plus un détenu sera sensible aux divers sentiments moraux que nous venons de passer en revue, plus on aura de la facilité à lui faire adopter une vie régulière. Mais, pour réussir avec certitude, il faut l’étudier afin de connaître sa nature instinctive. Adopter un traitement uniforme, un procédé unique pour moraliser des êtres dont les errements instinctifs sont forts différents, et chez les-
* Les Misérables.
quels les sentiments qui leur font défaut sont loin d’être les mêmes, est aussi irrationnel que d’employer le même remède pour toutes les maladies du corps.
Si nous descendons l’échelle des infirmités morales, nous trouvons des criminels aussi privés des sentiments de cette deuxième catégorie que de sens moral. Faut-il désespérer de ces idiots en moralité, faut-il les considérer comme complètement incurables? Non, il y a encore un moyen, je ne dis pas do les moraliser, mais de leur faire adopter une vie régulière et laborieuse. Ce moyen est de, les prendre et de les diriger parles sentiments de la troisième catégorie, par rintérètmatériel, lebien-être physique, les sentiments égoïstes les plus bas. On fera comprendre à ces malheureux que le crime conduit à une vie de misère, d’abjection, de souci; que s’ils continuent à mener une existence criminelle, on sera obligé de les maintenir indéfiniment dans des asiles où la vie est dure, pleine de privations, et qu’en se conduisant avec sagesse, en travaillant avec zèle, ils seront rendus à la vie privée, ils pourront jouir des agréments qu’elle procure et de la liberté.
Les sentiments égoïstes sont, plus souvent qu’on ne le pense, la cause d'une conduite régulière; les maximes de Larochefoucauld ne sont que trop souvent des vérités. L’homme qui n’est animé que de sentiments égoïstes ne doit-il pas souvent à des sentiments pervers, antagonistes d’autres sentiments pervers, de ne pas commettre le mal? l’avarice sordide, par exemple, n’empèche-t-elle pas celui qui l’éprouve de se livrer à des passions qui ne peuvent se satisfaire qu’à prix d’argent? En politique, n’est-ce pas 1 intérêt seul qui dirige les hommes d’Etat? La morale, dont ils tiennent compte dans leur vie privée, ne semble-t-elle
pas devenir une absurdité à leurs yeux dés qu il s’agit
d intérêts généraux? Cela prouve bien que lu nature humaine.
envisagée d’une manière générale, est loin d être aussi
«levée, aussi parfaite, que se plaisent à la représenter
ceux qui ne l’étudient que dans ses types les plus élevés,
et alors que ces types ne sont pas dominés par quelque passion. Ferrus avait apprécié avec une grande justesse l’état psychique des prisonniers, lorsqu’il dit que la inorale philosophique est au-dessus de leur portée, que la morale chrétienne est presque toujours impuissante contre leurs instincts grossiers et pervers, et que ce n’est qu'en parlant à leur intérêt qu’on peut espérer de les ramener au bien1 .
Le traitement moral des criminels, sur les bases duquel je viens de jeter un aperçu, est déjà sanctionné par l’expérience. Partout ou il a été substitué, en totalité ou en partie, au régime des punitions, il a produit les meilleurs résultats. Parmi les établissements qui sont dirigés d’après ces principes éminemment rationnels, celui qui mérite d etre cité en première ligne est la colonie de Mettray. Voici en quels termes cet établissement modèle a été apprécié par Ferrus5 :
«La colonie de Mettray est formée de jeunes gens qui ont laissé percer de bonne heure des signes de perversion dans leurs sentiments. Les laisser en liberté, prisonniers sur parole et livrés à un travail exécuté librement dans les champs; leur apprendre à devenir meilleurs en leur apprenant à se rendre utiles; diviser les détenus par tribu et par famille; obtenir par ce fractionnement restreint les
1 Ouvrage cité, pag. 192.
1 Idem, pag. 294.
avantages deraction individuelle, et par la réunion générale l’active émulation d’un grand concours; faire en quelque sorte surgir la régénération morale et le perfectionnement physique des détenus, de leur condamnation même, tel est lp but de cette fondation importante. Cette œuvre, considérée d’abord comme impraticable, s’est trouvée matériellement accomplie et moralement réalisée.
» La plupart des jeunes détenus étant des enfants-trouvés qui, n’ayant pas connu la famille, en méprisaient les douceurs ou n’y croyaient pas, les fondateurs de cette colonie ' ont essat/é tout d'abord de leur créer des affections. Assujétis d’ailleurs à une discipline presque militaire ; soumis aux exigences régulières d’une propreté rigide, aux lois d’un régime sain mais très-sévère, à un travail soutenu mais fortifiant; conduits par une fatigue salutaire à un sommeil réparateur; ayant la musique pour délassement et pour récompense l’inscription au tableau d’honneur, les jeunes colons de Mettray sont d’abord moralisés par l’ordre et le sentiment, en attendant que l’âge vienne consolider par la réflexion cette œuvre réparatrice.
» La création de Mettray, tant par les résultats obtenus que par les idées pratiques qu’elle a mises en circulation et les rapprochements qu’elle a rendus faciles, a déjà réalisé une importante amélioration pénitentiaire ; et si cet établissement n’a pas conquis partout des encouragements et des éloges, c’est que l’idée fondamentale n'a pas été suffisamment appréciée, et que tout le monde n’en a pu saisir l’admirable mécanisme. En effet, les fondateurs de cette colonie semblent avoir, au début de leur
• MM. de Bretignières de Courteilles, ex-officier de cavalerie, et Demetz conseiller honoraire à la Cour impériale de Paris.
entreprise, déguisé leur pensée la plus intime, dissimulé leur but véritable. Ils ont voulu résoudre un grand problème psychologique, sans s’exposer pourtant à jouer le rôle de philanthropes crédules, rêvant l’impossible, en supposant des germes de bien là où ils n’existaient pas. Ils n'ont pas tout d’abord osé dire : Nous entreprenons d’initier aux sentiments d'honnêteté, de devoir et d’affection, de petits vauriens considérés jusqu'à ce jour parla société comme incurables , et qu’elle séquestrait. Ils se sont bornés à témoigner le désir d’en faire des agriculteurs, tache que le succès du reste a couronnée. Mais ils comptaient aller beaucoup plus loin, et tenter d’en faire des hommes honnêtes , aptes à prendre rang, suivant leurs aptitudes diverses, parmi les gens de bien de toutes les conditions. Les résultats présents sont tous en leur faveur. Pour les obtenir , les fondateurs de cette colonie se sont surtout appliqués à inculquer aux jeunes détenus des notions de morale pratique et de sociabilité. Ce n’est dès-lors, à Mettray, ni le sentiment religieux qui domine l’enseignement, ni même l’intelligence que l’on cultive avec le plus de soin. L’enseignement intellectuel est faible , l’enseignement religieux secondaire: ce qu on s applique à y développer, ce sont les sentiments
du juste, de l’amour de la famille, les affections. » Ajoutons qu on y développe également avec soin le sentiment de l’honneur, de la dignité personnelle, et que l’on ne veut rien y devoir à la crainte.
A cette appréciation d un homme si compétent en pareille matière, joignons quelques renseignements donnés sur cet établissement par M. E. de Pompéry:
« En I- rance, on condamne tous les ans six ou dix mille
enfants, pour délits ou crimes, à être élevés dans une maison do correction. Lorsqu ils étaient, il n y a pas beaucoup d années, envoyés dans des maisons centrales de détention avec les criminels adultes, les enfants devenaient pires et les récidives étaient chez eux de 75p. %. A Mettray, oii n entrent que les enfants envoyés jadis dans ces maisons centrales, la récidive avec le système d’amélioration est de 3 à 4 p. o/0 seulement.
» Dans cet établissement, la répression est légère, elle tient peu de place comparativement aux stimulants qui entraînent vers le bien. D'ailleurs, une peine n'est jamais infligée ab irato. Lorsqu’une faute est commise, l’enfant reçoit l’ordre de se rendre dans le cabinet de réflexion. Une heure après, le maître qui a réprimandé arrive avec le directeur ; on s’explique, et c’est après cette explication que l’enfant, touchant au doigt sa faute avec les conséquences. reçoit une punition dont il reconnaît lui-même la justice, car elle n’émane pas d’un maître en colère, d’est la loi qui parle.
«Lesmovens de réhabilitation consistent surtout dans le travail pratiqué dans de bonnes conditions. L’enfant n’est jamais isolé, il est toujours soutenu, dirigé et stimulé par unenoble rivalité. Il n’a pas seulement sa réputation personnelle à défendre, mais l’honneur delà famille, du groupe auquel il appartient. La récompense, la distinction ne s’arrête pas à l'individu, elle touche au groupe. Les familles rivalisent d’émulation pour être inscrites au tableau d’honneur. Un patronage actif, éclairé, veillera constamment sur l’avenir du libéré à sa sortie de la colonie. Toujours le colon se sentira l’enfant de Mettray. Il n’est plus seul au monde, il fait partie d’une grande famille
qui l’accueillera encore dans le chômage et la maladie.
» Il existe aujourd’hui, en France, quatre-vingt-deux colonies agricoles pouvant recevoir tous les enfants condamnés comme ayant agi sans discernement. Quelquesunes sont consacrées aux enfants pauvres ou orphelins. Mettray mérite cependant toujours son nom d’établissement modèle, car son chiffre pour les récidives est descendu à 3,80p. °/0, tandis qu’il est en moyenne de 8 p.°/0 pour toutes les autres colonies.
» Mettray est un vaste laboratoire où la nature humaine, malade au double point de vue de l’àrne et du corps, est remise au creuset pour se revivifier. Ici, l’homme placé dans des conditions normales se redresse comme une jeune plante que l’on rend à l'air et à la lumière. On l’avait reçu triste, effronté, chétif et malingre, déjà roulant sur la pente du vice et du crime ; on le rend à la société un homme nouveau, un coopérateur dont le mérite dépasse la moyenne.
» M. Demetz, encore vivant, estlo fondateur du collège de répression, soit la maison paternelle, où les parents riches peuvent envoyer leurs enfants vicieux, lorsqu’ils ont obtenu de les détenir par voie de correction paternelle. Dans cette maison, le fractionnement est porté au plus haut degré : chaque élève a un précepteur qui ne le quitte pas ; il continue ses études, les plaisirs utiles, le dessin, la musique, l’escrime, l’équitation ; il se promène dans la campagne, il jouit, sous la garde de son précepteur. <1 une liberté d autant plusgrande qu ’il s accommode davantage à sa nouvelle situation. Partout il voit le travail,
1 ordre, la discipline, et apprend ainsi à se rendre compte de la vie et de ses exigences. Gâté à la maison, rudoyé et
puni au collège, en lutte partout, sans direction morale intelligente, il était insociable, ne connaissant ni droits ni devoirs, obéissant à ses caprices et cherchant à les satisfaire par tous les moyens. A Mettray, tout lui parle d’ordre, de devoir, de travail, d'honneur et de religion. Depuis sa fondation, ce collège a reçu environ 300 enfants, et sur ce nombre il n’y en a que 1 G sur lesquels ce traitement moral a échoué.
» Eh bien ! telle est l’insouciance générale et même l’ingratitude envers un établissement qui sauve tant d’individus destinés à pourrir dans les prisons et les bagnes , ou à périr sur l'échafaud, que Mettray n’a été déclaré établissement d’utilité publique qu’en 1853, qu’il ne possède pas toutes les terres qu’il cultive, et qu’il n’a pas pu compléter tous les édifices qui hui sont nécessaires. En présence de ce délaissement, lorsqu’on songe à tous les millions recueillis par les communautés religieuses depuis douze ans, à tous les millions accordés pour la conservation et l’érection dos églises, on ne saurait se défendre d’une grande tristesse.
» Quoique fortement assis sur la religion, Mettray est laïque; cela suffit pour expliquer son abandon de la part du parti clérical. Mais comment comprendre l’insouciance de l’État et celle des esprits élevés de notre époque ? bâtir des églises, conserver des monuments, est utile sans doute ; mais faire des hommes avec ceux qui devaient être des criminels, cela ne vaut-il pas mieux ' ? » Nous compléterons les détails importants à connaître sur la maison pa-
1 Du redressement moral de l'homme. ( Nouvelle Revue de Paris, u° du 15 juillet 1864. )
ferne//e,par la citation suivante empruntée à M. Bonneville de Marsangy ' :
« La maison paternelle de Mettray est un simple collège de répression. Après les premiers moments de rigueur, l'enfant est soumis à un système d'éducation empreint d’une profonde affection ; mais il a la certitude que le temps de l'indulgente faiblesse est passé, et que, s’il persiste dans son indiscipline ou sa paresse , rien ne pourra fléchir la légitime sévérité qu’on emploiera à son égard. 11 n’est pas toujours nécessaire d’en arriver jusqu’à l’incarcération. M. Demetz essaie de l’éviter, car elle est pour l'enfant une tache regrettable. Lorsque l’insoumission d’un élève lui est signalée, il n’hésite pas à se rendre dans rétablissementauquell’enfantappartient. Là, avec la ferme et persuasive autorité de sa parole, il l’avertit que, s’il persiste dans son incorrigibilité, il sera conduit à la maison de répression, où il sera soumis à toutes les sévérités du régime disciplinaire. Bien souvent cette seule démarche a suffi pour l’arrêter sur la pente du mal.
» Enfin, l'honorable fondateur de Mettray a trop l’expérienee de l’inconstance des idées de la jeunesse, pour n’avoir pas songé à se mettre en garde contre les rechutes. Dans ce but, la maison paternelle se trouve complétée par la maison de réintégration. Cette dernière consiste en un bâtiment séparé, dont le régime est plus austère et la discipline plus rigoureuse. Il faut que l’élève qui quitte la maison pénitentiaire redoute d’y rentrer; aussi a-t-on soin de la lui faire visiter avant son départ; et comme, dans son repentir plus ou moins sincère , il ne manque
1 Revue contemporaine, u° <tu 15 janvier 18G6. — Colonie pénitentiaire de Mettray. maison paternelle.
jamais d affirmer qu aucun retour à ses mauvais penchants ne pourra désormais donner motif de l’y ramener, on prend acte de cette manifestation, et l’enfant s’engage par écrit et signe une sorte de lettre de cachet contre luimême. Son imagination en reste frappée, et, soit crainte, soit instinctive fierté, il persiste dans son amendement, afin de faire honneur à sa signature. Toujours est-il que les réintégrations sont extrêmement rares. »
Grâce au discours de M. J. Simon prononcé à la Chambre des députés en 1865 contre la Petite Roquette, grâce à la généreuse initiative de S. M. l’Impératrice Eugénie en faveur des enfants qui subissaient dans cetto prison un cruel châtiment, et qui ne s’y amélioraient point, la réputation de Mettray a considérablement grandi, ce remarquable établissement est devenu à l’ordre du jour. Après trente et quelques années, il est enfin apprécié comme il le mérite ! !
Mettray a reçu, depuis sa fondation jusqu’en 1864, 2 867 jeunes détenus. Sur ce nombre, 574 avaient pour parents des individus emprisonnés pour leurs méfaits. 456 étaient enfants naturels, 419 étaient issus d’un second mariage, enfin 1 251 étaient orphelins de père et de mère.
Le traitement moral auquel sont soumis à Mettray les jeunes détenus est si parfait , que ceux qui n’ont pas été modifiés par ce traitement, et qui commettent, après leur libération, des actes de haute, immoralité , doivent être considérés comme très-dangereux, et même comme incurables tant que la vieillesse ne sera pas venue affaiblir l’activité de leurs instincts pervers , aucun sentiment moral capable de combattre leurs mauvais penchants n’ayant pu être éveillé dans leur cneur. Nous trouvons un exem-
pie de cette incurabilité dans l’observation suivante , rapportée par leDroit du 7 septembre 1866, et ayant pour titre: Meurtre et viol sur une petite fille de 10 ans. Condamnation à mort.
« L'accusé Mathurin Chaneau est âgé de 29 ans. Il est maigre , son teint est jaune et bilieux ; il se dit malade. Abandonné, vagabond, mendiant et voleur à 15 ans, il est placé à Mettray par suite d'un jugement, et il a été élevé dans cette maison. Au lieu de profiter des bons enseignements qui lui avaient été donnés dans la colonie pénitentiaire , moins d’un an après sa libération il fut condamné par le tribunal de Ploërmel à deux ans de prison, pour avoir porté'des coups à une jeune fille de 1 1 ans qu’il avait rencontrée sur la route , et avoir commis sur elle des actes de violence qui dénotaient suffisamment les sentiments de lubricité qui l’animaient. Après sa sortie de prison, il acquit une mauvaise réputation. Le sieur 11.... chez lequel il travailla en dernier lieu, le renvoya à cause d'un vol qu’il avait commis dans une maison où celui-ci l’avait envoyé travailler. Le 1er juillet 1866, le jour même où il fut renvoyé et livré à lui-même sans travail , il renouvelle le crime qu'il avait commis, mais avec des circonstances plus odieuses. Il rencontre sur sa route la petite Anne, âgée de 1 1 ans ; il lui demande si elle voulait s amuser avec lui, et sur son refus, il l’enlève malgré sa résistance et lui fait franchir la haie d un champ voisin. Il la couche sur 1 herbe, lui serre le cou avec les mains et avec un mouchoir. Comme elle criait encore et qu elle 1 implorait en disant : Faites-moi grâce, mon brave homme! il s arma d un des sabots de l ’enfant, et lui en porta deux coups a la tête. Alors il la viola, puis il sortit du champ.
11 avait enfoncé une épingle dans le cou de l’enfant. Après le crime, il fut s’installer dans une auberge , où il passa une heure à regarder les danses d’une noce. Étant arrêté , ses vêtements furent trouvés tachés de sang. Ne pouvant nier le crime, il fit de suite les aveux les plus complets, disant qu il avait assommé l’enfant , de peur d être vendu par elle. Mais il s’excuse sur ce qu’il était ivre, ce qui fut démenti par les témoins.
«Quand, après les leçons que Ghaneau a reçues à Mettray, il se laisse aller aux entraînements les plus honteux, c’est qu'il est gangrené jusqu’ au fond du cœur et qu’il est temps que la société avise à se protéger.» Ges paroles sont du procureur impérial , M. de Plasman. Ge magistrat reconnaît que l’aveu même que Ghaneau fait de son crime n’est point un signe de repentir, vu qu’il s’est trouvé dans l’ impossibilité de nier cet acte. Ge malheureux, condamné à mort, écoute la sentence sans aucune émotion.
Privé de sens moral et d’autres bons sentiments moraux, ce qui est démontré par sa conduite antérieure, ses rechutes et l’absence de remords après ses actes criminels, Ghaneau n’avait réellement pas les moyens de pouvoir combattre ses désirs pervers par des considérations morales. Il ne pouvait pas non plus repousser ses désirs pervers par des considérations d’intérêt bien entendu, du moment où ces désirs avaient plus de puissance sur son esprit queces dernières considérations. Lamanière dontle double crime a été accompli exclut du reste l’idée, non-seulement qu’il y ait eu dans son cœur un combat entre le mal et le bien, mais encore qu’il y en ait eu un entre le mal et la crainte des châtiments, ces craintes ne s’étant pas présentées à son esprit.
Si le régime de Mettray n’a pas pas rendu Chaneau meilleur, et ce régime malgré son excellence ne le pouvait point, ce malheureux ne possédant en germe aucun sentiment moral, les faits semblent démontrer que le régime de la prison l’a rendu pire, puisque c’est peu après être sorti de cet établissement qu’il accomplit le double crime qui le fait condamner à mort. Après sa sortie de Mettray, il fait une tentative de viol; mais après sa sortie de la prison, il commet l’assassinat et le viol.
Le Correspondant, dans son numéro du 25 décembre 1865, renferme un article de M.C. Michel sur le pénitencier agricole deCiteaux, établi d’après le même système que celui de Mettray, et dirigé par un ecclésiastique. Nous empruntons à ce travail le passage suivant, qui est plein d’intérêt. «Uuandon esten prison, sous les verroux, entre quatre murs, disait un jeune détenu de Citeaux à un visiteur qui lui demandait si avec la facilité qu’il avait de s’évader il n’en avait pas envie, on pense jour et nuit, devant les barreaux de sa fenêtre, aux moyens de s’évader, on ne songe qu'à ça, j’en sais quelque chose. Ici, où il n’y a ni barreaux, ni verroux, ni geôliers, où nous allons et venons librement, où tous les chemins sont ouverts, cette idée ne nous vient pas. si ce n’est par ci, par là, à quelques garnements qui ont perdu la tète. Et puis, où irions-nous pour être aussi bien qu’ici? Vous avez vu comme nous sommes traités, comme nous sommes nourris. Est-ce que d’autres auraient jamais pour nous les bontés, les soins que nous trouvons dans les Frères et les Pères? Est-ce qu’on se croirait ici dans une prison? Chacun de nous sait qu’à la sortie, un bon certilicat de 1 abbé Rey lui ouvrira l’entrée des meilleures fermes, des plus riches châteaux, des
ni
ateliers los mieux tenus, et qu’on est assuré d'avoir une bonne place. On travaille donc à gagner ce certificat; voilà la porte par laquelle on songe à sortir de Giteaux.
» J'ai par-devors moi, continue le détenu, le souvenir d’une leçon qui m’a mis dans la bonne route, et qui m’y maintiendra, jel’espère. Je venais d’entrer dans la colonie, et j’y apportais de méchantes dispositions. Déjà mes indocilités, mes réponses arrogantes, mes relus de travail, m’avaient valu des remontrances et des punitions qui ne faisaient que m’irriter. J’étais dominé par mes mauvais instincts. Un jour, mon escouade eut pour tâche le curage d’un égout. Quand nous arrivâmes devant la fosse, la boue était si dégoûtante et répandait une odeur si puante, que personne ne voulait y entrer. Les autres ne faisaient que détourner la tête. Pour moi, je me laissai emporter à mon humeur, je criai hautement qu’on voulait nous asphyxier, et que, dût-on m’enchaîner ou m’assommer, je ne mcttraispaslamainà une si sale besogne, déclarant aux autres qu’ils seraient des lâches de s’y soumettre. L’abbé Rey était survenu, il avait entendu mes paroles; il s’approche de moi et m’enlève la pelle que je tenais à la main. Vous croyez peut-être que c’était pour me la casser sur les épaules? point du tout. Quand il l’eut prise, il rentre résolûment dans l’égout ayant de lafange jusqu’à mi-jambes, et, sans dire un mot à moi et aux autres, il se met à le curer et à rejeter sur la berge les immondices qu’il contenait. Un coup de massue sur la tète n’aurait pas pu y opérer une plus subite révolution. Je me précipitai aux côtés de l’abbé Rey, où tous mes autres compagnons se trou\ aient déjà; je le suppliai de me rendre ma pelle et de s’en aller. « Non. me dit-il doucement, mais avec un ton de fermeté
qui me ferma la bouche, non, tu n’as pas voulu t'en servir pour faire ta tâche, je la ferai à ta place et ne te la rendrai que lorsque la besogne sera terminée ; tu peux aller te reposer.» Ab ! Monsieur, vous dire ce que j’éprouvai en moi me serait impossible, je m’en souviendrai toute ma vie. Si on n’eut pas eu la charité de me tendre une autre pelle, je me serais mis à genoux dans cette boue, j'aurais tout seul curé l'égout et remué cette fange avec mes deux mains. M. Rey resta jusqu’au bout avec nous; mais vous jugez si l’on travaillait avec courage et si la besogne fut bientôt faite. Lui s’en alla alors silencieusement, et depuis il ne m’a pas dit une seule parole à ce sujet, et c’était bien inutile, je vous assure : quand je trouve une besogne rude, je n’ai qu’à penser à la leçon et à l’exemple du P. Rey.»
Cette histoire est instructive sous plus d’un rapport. Elle prouve que l'on retient bien mieux les criminels, dans un pénitencier, par de bons procédés, par l’affection, en y satisfaisant tous les besoins du corps et de l’esprit, en en rendant le séjour agréable, malgré le travail et la discipline, qu’en violentant la nature humaine de toute manière, qu’en comprimant les bons sentiments et qu’en excitant la haine et le désir de fuir. Comment les détenus dans les prisons ou dans les bagnes ne chercheraient-ils pas à s’évader. alors que leur conscience anomale ne leur reprochant rien, ne leur donnant aucun remords, alors que ne sentant aucune nécessité d'expier leurs fautes, ce séjour leur est rendu aussi dur, aussi insupportable que possible? Il serait contre-nature qu'ils ne cherchassent pas à s’y soustraire, car on a tout inventé pour leur en donner l’envie. Si, au lieu de geôliers, on leur donnait des amis et des frères; si on leur rendait supportable, etmèmequelque peu agréable,
le séjour du pénitencier, ils y seraient retenus par l’affection et même un peu par le bien-être ; si on leur faisait aimer le travail par des encouragements de toute espèce, ils deviendraient travailleurs par intérêt. En songeant à la simplicité de ce procédé indiqué par la nature, l’on est étonné qu’il n’ait pas été pratiqué depuis longtemps. Il est vrai que, pour l’adopter, il fallait entrevoir que les criminels sont des malheureux affectés d’une anomalie instinctive que l’on doit chercher à guérir, et non des individus libres et raisonnables que l’on doit punir. Voilà l’idée qu’il a été difficile de conquérir, et qui, malgré son évidence, ne sera peut-être comprise et adoptée que très-lentement. Nous venons de voir, par les paroles de ce jeune détenu, que l’on peut parfaitement ramener au bien par les sentiments égoïstes les individus dans l’esprit desquels ne se fait pas sentir le devoir, l’obligation moralo. Les motifs qui retiennent cejeune homme dans le pénitencier, et qui le portent à se conduire sagement, sont qu’il y est bien soigné, bien nourri ; que partout ailleurs il serait moins bien traité, qu’il désire obtenir à sa sortie un bon certificat qui lui assurera des moyens d’existence avantageux, et enfin qu’il éprouverait de la peine s’il se conduisait mal envers ceux qui lui font du bien et qui lui témoignent de l’amitié; tous motifs égoïstes.
« A Liteaux, continue M. Michel, au milieu de chaque groupe se trouve un homme qui prend sa part du travail dont s’occupe le groupe, qui y apporte seulement plus d’ardeur et plus d’habileté que les autres, auquel ceux-ci ont recours quand ils ont besoin de conseils, aidant celui qui faiblit, encourageant celui qui se lasse, relevant celui qui succombe. Alors, au lieu de la défiance, prennent
place dans le cœur du détenu la confiance, l’affection, le désir de plaire. L’état d’hostilité est remplacé par l’état de paix et d’amitié. De là, un échange continuel de bons procédés, de relations familières, affectueuses, qui ne portent aucune atteinte à la docilité et au respect. L’abbé Rey excelle à réveiller les esprits, à tirer d’une intelligence tout ce qu’elle recèle, et d’une conscience tout ce qu’elle contient de bon. A l’exemple du Divin maître, ce n'est pas par des préceptes dogmatiques, par des injonctions impérieuses qu’il procède, mais par des interrogations, des allusions, des paraboles. Il sait faire trouver ce qu’il veut apprendre; il pose une question, et conduit à y répondre en faisant penser et réfléchir celui auquel il s’adresse ; il l’associe ainsi au mérite de la vérité cherchée et mise en lumière.
» Le frère directeur d’un groupe, à Giteaux, s’identifie •avec lui. Lorsqu’une faute est commise dans le travail, il ne cherche pas à la rejeter sur l’auteur seul, il en accepte la solidarité pour l’escouade, et rend l’escouade solidaire de la réparation. Nous allons refaire l’ouvrage, dit-il au supérieur, nous réparerons cette négligence . Les coupables sont ainsi mieux punis que s’ils eussent été signalés nominativement, et que si on leur eut infligé une punition. C’est la solidarité d’une famille unie que l’on met en pratique.
» La discipline de cette colonie agit par l’exemple plus que par le précepte, parla persuasion plus que par la force. Avant de songer aux moyens de réprimer le mal, elle s’occupe de ceux de provoquer au bien ; elle éveille et cultive les bonnes qualités de l’enfant. Les qualités des maîtres ! voilà la condition la plus importante pour obtenir du succès sur ces mauvaises natures. (Importante vérité dont on ne saurait trop se pénétrer ! )
» A Citeaux, on fait porter le galon d’honneur à ceux qui pendant tout un mois ont été assidus au travail, et dont la conduite n’a donné lieu à aucune plainte un peu grave. 11 y en a qui le conservent pendant plusieurs mois, plusieurs années de suite. Les jeunes gens qui sortent de cet établissement sont fort recherchés comme ouvriers. »
Dans l’asile de Hambourg, destiné aux jeunes malfaiteurs et aux enfants qui ont manifesté une mauvaise direction morale, on met en pratique l’excellente méthode du fractionnement ; les groupes y sont de douze enfants. La population de ce refuge est appelée à produire et à confectionner, dans les limites du possible, tous les objets dont elle se sert, co qui lui crée des occupations variées, soit mécaniques, soit agricoles, ün a noté comme une particularité digne d’attention, que les enfants qui le peuplent ne quittent jamais clandestinement cette institution, bien quelle n’ait ni murs ni fossés; tant il est vrai qu’on dirige mieux et plus sûrement les hommes, même les plus pervers, en les prenant par la douceur et les bons sentiments, que par les châtiments et par la contrainte !
Tous les directeurs des pénitenciers agricoles se proposent-ils pour but principal, comme ceux de Mettray et de Citeaux, l’amélioration morale de leurs pensionnaires ? Considèrent-ils la discipline, le travail, les défrichements, seulement comme des moyens adjuvants pour obtenir cet important résultat? Hélas ! non. Ce noble but est complètement ignoré de quelques-uns de ces directeurs, ainsi que de bien d’autres personnages, qui cependant, vu l’emploi qu’ils occupent, devraient le connaître. Un drame épouvantable nous a révélé qu’il y a des pénitenciers agricoles dans lesquels on croit remplir son devoir envers la so-
ciété et envers les détenus, lorsqu’on obtient chez ces derniers, au moyen delà discipline, une apparence d'ordre matériel, lorsque l’on fait beaucoup travailler les jeunes condamnés, et que ceux-ci mettent en culture une grande étendue de terres en friche. Eli bien ! nous allons voir les fruits que l’on retire, soit de la discipline obtenue avec des punitions, soit du travail, alors qu’on ne songe point à modifier le moral, à exciter les bons sentiments et à étouffer les mauvais instincts. Il s'agit des faits graves qui se sont passés, en octobre 1866, au pénitencier agricole de nie du Levant, l'une des iles d'Hyères. Voici en quels termes le Courrier de Marseille du fi du même mois annonce ce déplorable événement :
« Un lira avec un pénible et douloureux intérêt les details sur le déplorable drame du pénitencier de l’ile du Levant , dont les jeunes acteurs se sont montrés aussi audacieux et aussi profondément pervertis que peuvent l’être des hommes endurcis dans le crime. Kien n’a manqué à un complot qui épouvante l'imagination : l'assassinat, l'incendie, une atroce vengeance exercée sur ceux qui n’avaient pas voulu s'associer à un plan médité depuis depuis deux mois; la précocité des passions brutales, tout est venu donner, surtout à cause de l’âge des insurges, la plus sinistre physionomie aux faits qui se sont produits à l'ile du Levant. » Voici les faits :
En 1862, cette colonie pénitentiaire avait été le théâtre de désordres assez sérieux. Un avait travaillé à en prévenir le retour, et on croyait y avoir réussi. Cependant, quoique le directeur l’ait ignoré, il existait chez ces jeunes détenus de 13 à 18 ans un ferment d’insubordination qui n’attendait pour éclater qu'une occasion favorable.
Cette occasion sembla naître quand on sut parmi les détenus qu’on leur adjoindrait d’autres condamnés venant de la Corse. Ce contingent était précédé d’une grande réputation d’indiscipline, et quelques meneurs ne cachaient pas les espérances que leur laissait cette perspective : « Gare aux espies (espions) quand les Corses arriveront, disait Condurier, le chef du complot, âgé de 1 P» ans. Quant aux gardiens, ils prendront leur sabre si bon leur semble, cela ne nous empêchera pas de leur casser le cou. L’aumônier y passera aussi, il n’y a pas de bon Dieu qui tienne ; où il sera, nous le tuerons. » Le 28 septembre, les Corses arrivèrent au nombre de 68. Condurier ne perd pas un instant ; comme il était chef de cuisine de la colonie, il s’évertua à faire la cuisine mauvaise pour exciter le mécontentement et les réclamations, auxquels il prenait lui-même la plus grande part, comme s’il n’en eut pas été la cause. Les plaintes se changèrent en rumeurs, puis en révolte. Un soir, à peine les détenus étaient-ils couchés. Condurier donne le signal de la révolte : les vitres sont cassées, les lampes éteintes, les cloisons démolies, les portes brisées ; on va délivrer ceux que des punitions retiennent dans les prisons, on pille le magasin aux vivres, on défonce les banques de vin pour s’abreuver. Alors Condurier songe à faire du magasin le bûcher où brûleront les espies. Il va les chercher, les fait entrer dans le magasin au nombre de 14, sous prétexte d’y prendre leur part du butin. Lorsqu'ils y sont, on brise une damejeanne d'huile de pétrole. Il ordonne à Ferrandon, âgé de 15 ans, d’y mettre le feu, et il dit à Allard, âgé de 1 3 ans : « Prends un couteau de cuisine, et quand le feu sera allumé, fais sentinelle devant la porte et frappe qui-
conque voudra sortir, après quoi tu poignarderas Ferrandon, qui pourrait nous vendre. » Ferrandon met le feu au pétrole répandu à terre ; le magasin brûle avec les quatorze enfants qui y sont enfermés ; Allard frappe de trois coups de couteau un pauvre petit qui tentait de sortir, et le rejette dans les flammes. Enfin, Allard porte un coup de couteau à Ferrandon , mais celui-ci esquive le coup et s’échappe. Un guetteur du sémaphore qui était accouru pour porter secours et éteindre le feu, est saisi et jeté dans un fossé où il se casse une cuisse.
Tous les journaux ont signalé l'insensibilité morale que les jeunes accusés, au nombre deseize. ont manifestée avant, pendant et après les débats. « Ces jeunes gens ont étalé pendant les débats, dit M. Frédéric Thomas, dans le Siècle du 22 janvier 1867, un tel aplomb de perversité', qu’il découragerait le courage lui-même, si Ton ne réfléchissait pas que l’on était en présence de natures exceptionnelles qui semblent réfractaires à tout amendement. » La réalité de l’existence de ces natures malheureuses, caractérisées par une double infirmité morale congéniale et involontaire, une perversité active et l’insensibilité morale, a été signalée également en ces termes, par M. le procureur général de Men die : « 11 ne faut pas se lo dissimuler, presque tous ces jeunes accusés sont autant de recrues pour la grande armée du mal, qui ne périt jamais, et contre laquelle il faut combattre sans relâche. » Si l’on veut affaiblir cette
1 C est plutôt de 1 iusensibilité morale qu’ils ont manifestée aux débats. La perversité se manifeste par des désirs immoraux, et l'insensibilité par 1 absence de tout remords à 1 égard des crimes commis, par la tranquillité de la conscience après ces actes ; et c'est ce qu'ont manifesté les jeunes détenus depuis leur arrestation. ( Note de l'Auteur.)
année et combattre avec succès les anomalies morales de ces natures exceptionnelles, ce n’est point avec des punitions et par le régime auquel était soumis le pénitencier de l’île du Lovant, qu’on y parviendra jamais, c’est seulement par un traitement moral.
Pendant la délibération du jury, qui a duré quatre heures, les accusés étaient enfermés dans la grande salle du palais do justice. Ils causaient et riaient, quelques-uns fumaient la cigarette. Prépare-moi, dit Allard à Ferrandon, une cigarette, que je veux fumer avec préméditation et guet-apens, faisant allusion aux questions soumises au jury ; et les compagnons do rire ! « Ces tristes mots , dit le Courrier de Marseille, qui les rapporte, prouvent une triste chose : c’est la profonde dépravation morale de cet enfant, qui sera malheureusement incorrigible. » Incontestablement il le sera , s’il est soumis au détestable régime des punitions; mais par lo système de moralisation, il pourrait être amendé.
« Mercredi, à huit heures du matin, rapporte le Toulonais, les portes du bagne s’ouvraient pour recevoir les condamnés dans l’affaire du pénitencier do l’ile du Levant : Condurier, Beroud, Laurent et Fouché, condamnés à perpétuité, et Moissan à dix ans. Bien, dans leur attitude et leur démarche, ne témoigne lo moindre repentir, la moin. dre honte. Condurier marchait la tète haute, fixant audacieusement la foule qui se pressait sur son chemin . tandis que les autres paraissaient indifférents à ce qui se passait autour d’eux et à l’avenir qui leur était réservé.» Il est réellement douloureux devoir ces jeunes malfaiteurs, qui u’ont commis le crime que par le fait de l’anomalie profonde de leur nature instinctive et du régime péni-
lencier auquel ils étaient soumis, être condamnés à 1 incurabilité par le système des punitions auquel la loi vient de les vouer.
Si Condurier est resté insensible à ses crimes, s’il a fait preuve d’une absence complète de sens moral , de bienveillance, de pitié, de sentiment religieux, il n'a pas été cependant toutà fait insensible à l’avenir malheureux qui lui était réservé. Dans la prison, il avait simulé la folie pour intéresser les juges en sa faveur. (Juand il entendit le procureur général demander sa condamnation aux travaux forcés à perpétuité, il pleura , et quand il entendit l’arrêt qui le condamnait à cette peine, ses sanglots devinrent de véritables gémissements. Les personnes morales sont tellement déroutées par l’insensibilité des criminels, il semble si naturel à ces personnes que le remords doive accompagner le crime, parce qu’elles prêtent leurs propres sentiments à ces malheureux, que l’une d’elles, dont les appréciations sont d’ordinaire fort justes, s’est complètement trompée en prenant le chagrin manifesté par Condurier, dans la circonstance que nous venons d’indiquer, pour du remords.
Nous avons dit que le pénitencier de l’ile du Levant était loin de ressembler à celui de Mettray. Il y a cependant des personnes qui ont cru le premier établi sur le même pied que le second, parce que les jeunes condamnés y travaillent la terre, parce que ce pénitencier est agricole comme 1 autre. Le but que se sont proposé les fondateurs de Mettray, but si bien aperçu et si bien défini parFerrus, est en général si peu compris, que naguère un journal donnait les plus grands éloges à un pénitencier situé dans le midi de la h rance, parce que les jeunes condamnes
avaient défriché une assez grande étendue de terres incultes. Les directeurs de ces asiles, qu’on le sache bien» méritent des louanges, non pour ce résultat matériel et lucratif, quelque grand qu’il soit, mais seulement pour le petit nombre de récidivistes que donnent les libérés qui sortent du pénitencier. Un directeur, qu’on le sache également, qui ne vise qu’à maintenir l’ordre matériel et qu'à faire travailler ses subordonnés, sans songer à modifier leur état moral, prouve qu’il n’a pas du tout compris la mission qu’il a à remplir.
Si, d’après les expressions de M. de Merville, extraites de son réquisitoire dans l’affaire du pénitencier de l’ile du Levant , un pénitencier n’est qu’une prison en petit, à coup sûr cette comparaison n’est point vraie à l’égard de Mettray et de Giteaux ; elle ne l’est qu’à l’égard des pénitenciers dans lesquels on tire parti des jeunes détenus pour défricher des terres incultes, dans lesquels ces condamnés sont soumis à une discipline qui n’est maintenue que par la craintedes punitions, dans lesquels le traitement moral est nul, dans lesquels enfin il n’y a que des gardiens armés, et non des surveillants bienveillants qui se proposent pour but de modifier la nature instinctive des détenus. Cette comparaison n’est juste, en un mot, qu’à l’égard des pénitenciers qui sont dirigés comme celui de l’île du Levant, et nous venons de voir les tristes fruits que donne un pénitencier agricole soumis au régime des prisons. On avait cru avoir beaucoup fait au pénitencier de l’île d’Hyères, parce qu’on avait encouragé le travail au moyen d’une rétribution. Cette mesure, qui n’est qu’un acte de justice, ne modifie pas la nature instinctive des détenus. Déplus, cet acte de justice était trop souvent mis à néant,
dans cet établissement, par la raison que si un détenu s’évadait ou se mutinait, il perdait tout son pécule. C’était alors pour lui à recommencer, ce qui était décourageant et souverainement injuste. Comment les condamnés ne chercheraient-ils pas à s’évader d’un lieu où l’on ne fait rien pour qu’ils y restent volontiers? Comment ne se mutineraient-ils pas lorsque l’on ne fait rien pour les rendre meilleurs, et lorsque les mauvaises dispositions que la nature leur a données par une malheureuse anomalie instinctive, ne peuvent que devenir pires par leur contact exclusif avec des individus semblables à eux ?
«L horrible drame qui, ces jours derniers, se déroulait devant la cour d’assises du Yar, dit M. Bonneville de Nlarsangy, prouve qu’il ne suffit pas d’entreprendre la tâche diiücile de la moralisation de l’enfance égarée, qu’il faut y apporter des aptitudes spéciales, un système rationnel et réfléchi, et une énergie que le péril, au besoin, ne saurait abattre. Ces conditions ont probablement manqué au pénitencier del’iledu Levant'.» Ces paroles sont pleines de sens ; seulement on ne comprend pas que leur auteur ait pu supposer que dans ce pénitencier ou ait jamais songé à entreprendre la tdchede lamoralisation des jeunes détenus . toutesles mauvaises conditions propresaux prisons en commun s’y trouvant réunies. Les détenus n’avaient que l’avantage matériel de travailler au grand air. avantage qui ne peut modifier le moral.
Le traitement moral que nous réclamons pour l’adulte, au nom de la science, au nom de l'humanité si longtemps violentée par l’absurde système des punitions, au nom de
1 Ou patronage des jeunes libérés. {Revue contemporaine, n°du tâjarivier 1 8G7. )
la sécurité publique si lortemont compromise par ce système, ce traitement, dis-je, est celui qui est employé avec un si grand succès à Mettray et dans les pénitenciers qui suivent ses traces. (Quelques modifications, que l’expérience fixera, devront être probablement adoptées à l’égard des adultes, leur perversité étant en général plus grande, plus active, plus invétérée par l’habitude du crime, que celle des adolescents. La modification la plus importante me parait devoir être un fractionnement plus grand dans les groupes, un nombre do surveillants plus considérable. Les lois auxquelles l’esprit humain est soumis étant les mêmes pour tous les âges, les moyens d’amélioration reconnus bons pour les enfants conviennent incontestablement pour les adultes. Miss Marry Garpenter, qui s’est dévouée à la moralisation des enfants abandonnés et des jeunes délinquants, déclare qu'elle considère les criminels adultes comme de grands enfants dont la société peut tenter la régénération par des moyens analogues à ceux qui sont employés avec succès chez ces derniers.
Si l’on a raison de considérer la moralisation des enfants pervers comme un excellent moyen pour diminuer le nombre des criminels; si , pour assainir un cours «l’eau, il est bon de posera la source même l’appareil épurateur, il ne faut pas croire que tout espoir de moralisation doive être abandonné pour les adultes qui ont pris, depuis un temps plus ou moins long , l’habitude d’une vie déréglée et criminelle. Goux qui professent cette opinion sont des esprits routiniers qui , ne pouvant nier l’excellence du nouveau système, se cramponnent à l’ancien par la puissance des vieux préjugés. On prendra les adtdtes par les bons sentiments, et par ce moyen on leur fera adopter une
vie honnête et laborieuse, aussi bien qu'aux enfants. Seulement. pour y arriver, il faudra plus de temps et de patience, et peut-être devra-t-on s’attendre à avoir chez eux un plus grand nombre de rechutes que chez les jeunes détenus; mais n’importe, ce moyen n'en sera pas moins, malgré ses insuccès partiels, le seul rationnel et le seul bon .
Bien que les administrations supérieures d’aucun État n’aient jamais prescrit de tenter l’amélioration des prisonniers adultes en les prenant par les bons sentiments, cependant cette tentative a été faite par M. Félix Despine, actuellement sous-préfet à Moutiers (Savoie), pendant les trois années qu’il a été, sous le gouvernement Sarde, directeur du pénitencier d’Albert- Ville. M. F. Despine, auquel je suis lié par le double lien de la parenté et de l’amitié, doué d’une rectitude de jugement peu commune, comprit bientôt, lorsqu’il fut placé à la tête de cet établissement, que les règlements sévères qu'il avait mission de faire exécuter, et que le système de punitions à outrance appliqué aux moindres infractions, étaient funestes aux détenus. Nous allons exposer ici ses propres pensées, exprimées dans un Mémoire ayant pour titre : Quelques observations sur le mode de traitement à adopter vis-à-vis des détenus dans les maisons pénitentiaires '.
1 Ce mémoire, publié à Montpellier en 1867 et tiré à 300 exemplaires, n’a pas été livré à la librairie. Écrit dans un but purement philanthropique, il a été distribué aux directeurs des pénitenciers et des prisons, ainsi qu'aux personnes auxquelles la question pénitentiaire pouvait offrir de l'intérêt. Plusieurs directeurs ont adressé à M. F. Despine des lettres de félicitation, exprimant qu'ils partageaient entièrement sa manière de voir. Ce mémoire est fort important en ce qu'il est. sur le traitement des criminels adultes, un document basé sur l'expérience et le raisonnement, c'est-à-dire un document scientifique ; et cependant son insertion a été repoussée des principales revues périodiques de toute opinion politique ou religieuse.
Après avoir condamné en principe lo système cellulaire,comme enlevant au prisonnier la possibilité de lutter contre les tentations perverses, comme mettant un obstacle absolu et funeste à l’activité de son esprit, M. F. Despine se prononce en faveur du système d’Auburn (vie .en commun pendant le jour et isolement la nuit), débarrassé de son extrême rigueur.
« Doit-on adopter en plein le système d’Auburn, dit-il, sa sévérité excessive, son silence rigoureux, ses châtiments permanents ? Je ne le pense pas. Ces rigueurs outrées présentent les plus sérieux inconvénients ; elles créent une impossibilité presque absolue d’amélioration vraie. EnefTet, avec ce système, le détenu, s’il ne veut mourir à la peine, est contraint de se couvrir d’un voile hypocrite pour éviter les châtiments dont on l'accable; puis il s’irrite contre la société qui, pour le corriger, le tue; il s’irrite contre les lois qu'il appelle tyranniques, contre les hommes chargés de l’exécution de ces lois, qu’il regarde comme des bourreaux ; et au désir d’ignobles jouissances s'ajoute alors la haine des hommes et des lois. Or , en présence de pareils éléments démoralisateurs , quelle espérance peut-on conserver ?
Tant il est vrai, ainsi que je le disais dans mon Introduction, que tout ce qui concerne l’étude de la psychologie n’iospire aucun intérêt, môme aux personnes lettrées ! Et cependant, y a-t-il un sujet d’étude plus digne d attention que la science de l'esprit, que la connaissance exacte de ses fucultés, de leurs fonctions et de leurs anomalies I En présence de ce délaissement déplorable de la plus nécessaire de toutes les sciences, on ne doit pas être étonné que l’on soit encore de nos jours dans une ignorance à peu près complète sur ce qui concerne la raison et le libre arbitre, si bien que tout homme qui raisonue est considéré par tous comme raisonnable; si bien que les uns nient l’existence du libre arbitre et que les autres lui attribuent au contraire, toutes les décisions.
«Quelle règle su ivre pour arriver à Y amélioration morale des hommes que la société châtie, mais que tout en châtiant elle doit s’efforcer de ramener au bien ?
«Celle règle, la voici telle que je me la suis posée en 1 85*2, lorsque je fus appelé à organiser la maison pénitentiaire d’Alhert- Ville , et telle que je l’ai suivie avec quelques bons résultats pendant le peu de temps que cet établissement est resté sous ma direction.
«Relever les détenus à leurs propres yeux , leur faire comprendre que, pour être incarcérés et justement flétris par la Justice, ils n’en sont pas moins susceptibles de recouvrer l’estime du monde, et que, s’ils reviennent au bien après quelques années d’épreuve , ce même monde les accueillera avec plaisir dans son sein.
«Leur inspirer le désir et le besoin de redevenir honnêtes , sans complètement écarter d’eux les obstacles à leur amélioration, ou les occasions de chute que la nature et la société jettent incessamment sous les pas de l’homme.
«Enfin, pour vouloir en faire des hommes meilleurs, ne pas les transformer en machines, ne pas les priver de leur énergie , de leur initiative , de leur volonté. Ne pas faire ployer cette volonté par la crainte des châtiments , non plus que par l'espérance d’une liberté prochaine , de peur qu'ils ne dissimulent leurs mauvais instincts , et qu’une fois à même de reprendre son ressort, leur volonté ne se raidisse plus fort contre les lois et contre la société qui ont voulu la briser.
» Ne pas oublier , dans les rapports avec les détenus , qu ils sont des hommes, et des hommes d’autant plus dignes d intérêt et de pitié qu’ils sont plus malheureux dans leur culpabilité , car la pente qui les a conduits au crime
ut.
n’est que trop souvent le résultat direct des vices de la société.
» Leur faire comprendre le bon et le beau côté de l’association humaine et des rapports qu’elle a créés entre les hommes , lorsque ceux-ci marchent dans la droite voie tracée par la religion, par la morale et par l’ordre social: les fortifier par l’habitude pratique de la lutte morale.
»En un mot, considérer la population de la prison, non pas comme une réunion d’êtres dégradés incorrigibles . invinciblement voués à la dépravation , mais comme une société d’hommes moralement malades que des soins charitables et affectueux peuvent encore ramener à la vie morale. Pour cela , les instruire avec bienveillance par des enseignements à la portée de leur intelligence affaiblie, les habituer aux pratiques et aux travaux auxquels plus tard ils devront se livrer, les laisser se rehabituer à la lutte contre les entraînements du moment, et à en sortir vainqueurs exciter chez eux, autant que possible, l’estime et l’affection pour leurs semblables, le sentiment de leur dignité d’hommes2, le respect pour les lois et l’estime pour ceux qui les appliquent; enfin leur faire toucher du doigt,
1 Pour que les prisonniers puissent être exposés sans danger aux occasions de faire le mal, il faut qu'ils aient été préalablement améliorés par un traitement moral , suivi pendant un temps plus ou moins long . selon l’anomalie morale île chacun d’eux ; il faut que , par les bons sentiments que l'on aura cultivés et fortitiés, ces individus soient en état de combattre leurs désirs pervers. Ce ne sera donc pas au début d'un traitement moral que l’on pourra sans danger exposer les détenus aux occasions de faire le mal, aiin qu’ils aient celles de lutter contre lui ; la prudence exige de n'employer cet excellent moyen que lorsqu’on aura reconnu qu’ils sont assez forts moralement pour pouvoir vaincre dans la lutte. ( Note de l Auteur.)
2 M. F. Despine avait pour principe de parler aux prisonniers avec la politesse et la bienveillance que l’on doit aux ouvriers libres. (N. del'Aut.)
par une pratique de chaque jour , l'équité des règlements et la justice de ceux qui commandent.
» Développer dans ces âmes égarées les bons sentiments dont les germes sont les plus vivaces au fond des cœurs, l’amour de la famille, le dévouement aux infortunes d’autrui, le sentiment des devoirs envers Dieu , envers la société, envers soi-même.
» Assouplir ces caractères revêches, tantôt par la douceur lorsqu’on n’a à reprocher aux détenus que des fautes occasionnées par la faiblesse ou par l’irréflexion ; tantôt par la sévérité quand il faut punir un mauvais vouloir raisonné ; toujours par la stricte application des vrais principes de justice; car il n’est personne qui, mieux que le prisonnier , même le plus pervers , apprécie l’équité et porte [ilus haut dans son estime le magistrat intègre. Ce sont de grands enfants indisciplinés . toujours prêts à échapper à la règle, mais s’irritant contre qui la viole à leur préjudice et appréciant sainement toute application d’un châtiment mérité. Il faut habituer, pour ainsi dire à leur insu , ces imaginations désordonnées à rentrer dans le calme et à se nourrir de bons sentiments. Pour cela, ne pas les fatiguer par des discours trop sérieux, mais infiltrer goutte à goutte les bons sentiments dans leur cœur par des lectures intéressantes, par d'utiles exemples, par de douces émotions; c’est-à-dire, après l’avoir recherchée, toucher vivement la fibre sensible de leur cœur, et, par ce moyen, arrivera frapper leur intelligence.
» Détourner autant que possible leur imagination des pensées dangereuses en la reportant à propos sur leur famille, sur lesfaits passés de leur vie, sur leurs espérances pour l’avenir; les amener à s’occuper avec plaisir de leur
travail et de leur entourage, en utilisant à cet effet tous les moyens qu’une pratique prudente et dévouée peut suggérer.
» Les moyens les plus aptes à atteindre le but désiré sont, en premier lieu, le travail selon le goût et les aptitudes de chacun ; puis la musique, les chants religieux, la culture ou la vue des fleurs et des plantes, la solennité des cérémonies du culte, l’ordre, la propreté, la décence dans la chapelle, la lecture d’histoires attrayantes à la portée de touï*, les prières en commun courtes et bien choisies, récitées avec onction et recueillement, enfin les conversations fréquentes et familières avec le directeur
» Le directeur doit se poser pour règle invariable de relever sans cesse le moral des détenus, leur laisser croire que de légers efforts suffiront pour les mettre bientôt à même de rester honnêtes dans la société des honnètesgens.
Ou il convainque ces malheureux qu’on sait déjouer
leur hypocrisie, et qu’un extérieur d’obéissance à la discipline et aux pratiques religieuses ne saurait influer pour obtenir dans la prison plus de bien-être ou une libération plus prompte ; puis, tout en s’efforçant de ramener les convictions dans la droite voie, qu’il évite tout acte entaché de pression directe ou indirecte sur la conscience.
» Enfin il importe, autant que la discipline et l’ordre dans la prison peuvent le permettre, de laisser aux détenus une certaine liberté d’action et d’ initiative . afin qu'ils s’intéressent ét leur travail, afin qu'ils l’aiment et s'en pré-
1 D'après cet excellent précepte, mis en pratique par M. F. Despine, le directeur devient réellement ce qu'il «luit être, un médecin s’occupant de chacun de ses malades, et employant chez chacun d'eux le remède moral qui lui convient. (A oie de l' Auteur.
occupant assez pour oublier parfois leur triste condition.
» Tels sont en résumé les principes dont l’application m'a donné les résultats que je vais exposer rapidement.
«Vers la fin d'août 1852, je fus appelé par le gouvernement Sarde à organiser la maison pénitentiaire d Albert- Ville. Cette prison, lorsque j'y entrai le 15 septembre, n avait encore que des murs d’enceinte non récré pi ts, des cachots sans portes; elle était sans cuisine, sans chapelle, sans guérite de surveillance, sans linge, sans meubles et presque sans gardiens. Construite pour fit) détenus seulement et pour servir de prison préventive, il fallait cependant pouvoir bientôt y loger 15U réclusionnaires, outre les prévenus et quelques prisonniers condamnés à de courtes peines. Les bâtiments étaient incommodes, la surveillance était difficile, la sûreté très-douteuse. Des réparations étaient, il est vrai, projetées et arrêtées en principe; mais elles ne répondaient ni aux nécessités du moment , ni aux besoins de l'avenir. L’ingénieur chargé de la surveillance des travaux était souffrant, moi j’étais bien novice pour aviser à ce qui devait être fait, pour agir motu pro/trio. en laissant de côté les formes administratives toujours nécessaires, mais souvent gênantes pour qui sent l’urgence d'aller promptement en avant. Il fallait faire beaucoup en peu de temps et avec peu de ressources, lutter et marcher tout seul. Le ministre, plus tard, voulut bien reconnaître que j’avais bien fait, et ratifier mes actes.
« Le 10 février 1853 arriva le premier convoi de prisonniers. Le 15 mars, la maison en comptait 130. Parmi les détenus se trouvaient des hommes intelligents appartenant «à divers métiers ; j’en profitai pour hâter l’organisation des ateliers de maçons, de menuisiers, de charpentiers,
de terrassiers, de forgerons ; puis ceux de cordonniers, de tailleurs, de chaussonniers, de tileurs, de tisserands, de vanniers, etc.; car l’organisation de la partie industrielle, sous le régime Sarde, était à la charge do l’administration, et mon but était d’occupor le plus de bras possible en les utilisant pour l’établissement. En moins d’un an, sans avoir eu à solliciter de crédits élevés, la maison changea d’aspect; la discipline, je dois le dire, eut même peu à soulï'rir d’un état do choses aussi anormal. De grands ateliers solides et aérés, une buanderie, un séchoir, une salle pour déposer les morts, de vastes hangars pour l'entrepôt des bois, s’élevèrent en peu de temps. Les cours furent transformées en jardins où (Tes prisonniers cultivaient des Heurs et des plantes potagères. Les cachots souterrains ménagés pour les punitions, et dont, avec mon système, je n’avais que faire, se métamorphosèrent en ateliers de tissage, en forge, en clouterie. Enfin, à l’aide des fonds alloués pour un calorifère, je pus rendre meilleure la ventilation et chasser de la prison une humidité dangereuse. Je fis établir un réservoir dans les combles, ce qui permit une distribution d’eau dans toute la maison. Ce réservoir était alimenté par une pompe mue par une escouade de détenus. Tout fut fait par les prisonniers 1 .
* C'est également avec le concours de criminels confiés à sa direction, que John Cray construisit à Auburn (États-Unis) la première prison cellulaire où l'on a employé l'emprisonnement en commun, avec silence I? jour et encellulemeut la nuit. Cet homme, ancien oflicier de l'armée anglaise, remarquable par sa vigueur physique et morale, par son intelligence et par la force de sa volonté, travaillait avec ses prisonniers, les surveillait, les dirigeait, les encourageait, et au besoin réprimait avec sa rudesse militaire leur paresse ou leur indiscipline. Par son énergie, et par l'ascendant
«Une conviction m’est acquise: c’est que s’il existe un moyen de ramener dans la droite voie des adultes égarés, c’est celui que j’ai expérimenté, et celui-là seul. Tout le monde ne partage cependant pas cette opinion ; le système d’Auburn, avec sa sévérité, trouve encore des adhérents; ce fut même d’après ses principes que quelques-uns de mes successeurs au pénitencier d’Albert -Ville crurent devoir réformer la marche delà maison après mon départ. Le parallèle entre la statistique de ces deux époques, que je donnerai à la fin de ce mémoire, est loin d’ôtre favorable au système de mes successeurs : « Il faut, disaient-ils, frapper de terreur le détenu, afin qu’il redoute la prison; la crainte seule du châtiment retient le libéré sur la pente de la récidive. »
» Peut-être cette terreur exerce-t-elle une pression utile sur certains caractères faibles et efféminés ; mais pour le très-grand nombre, cela n’est pas. Le détenu se
qu'ont toujours les natures généreuses. résolues fortement trempées, sur les autres liommes, il parvint à mener à fin sa difficile entreprise. Pour accomplir avec succès une semblable mission , il n'est cependant pas nécessaire de traiter sévèrement les détenus , ni de leur parler avec cette âpreté de langage qui est assez habituelle aux militaires lorsqu'ils ont aiïaire à îles subordonnés. La résolution et la fermeté , qui sont toujours nécessaires pour réussir dans les cas difficiles, peuvent s'allier parfaitement aux formes les plus polies, à la pitié et à l'indulgence. M. F. Despine. qui s’est trouvé à l'égnrd de ses détenus dans une circonstance semblable à celle où s est trouvé J. Cray, c'est-à-dire avec des prisonniers sans une prison complète, n u rien de ce qui caractérise le militaire. Il est de petite taille, vif d allures ; sa figure est empreinte en même temps d'une grande douceur ••t d une grande énergie-, sa parole, toujours calme et polie, ne s’élève jamais. Ce n est pas non plus par l'àge qu'il a su en imposer aux détenus du pénitencier d Albert-Ville, car il n'avait que 33 ans lorsqu’il fut appelé à diriger cette maison. (Note de l'Auteur.)
fait bientôt une habitude des privations et des duretés de la prison. Ce qu'il craint, c’est de revenir dans celle-ci; ce qu’il redoute, c’est la perte de la liberté, c’est la prison elle-même, dure ou adoucie, quelle qu’elle soit. Seulement la détention dure l’irrite et ne le corrige pas; elle ne saurait, en tout cas, le rendre meilleur.
«Les prisonniers, comme la plupart des hommes, sont de grands enfants; traitons-les comme tels et soyons convaincus que la nature de l’homme ne change pas. Or, je le demande à toute personne de bonne foi, habituée et sérieusement adonnée à l’éducation de l’enfance, aussi bien qu’à la direction des hommes faits, croit-on qu’une sévérité outrée forme le caractère ? Et cette sévérité, quelquefois nécessaire sur de mauvaises natures, a-t-elle jamais fait un bon sujet? Non ; trop de sévérité comme une bonté excessive fait souvent des hypocrites, et toujours des mauvais sujets confirmés quand la nature de ces individus est mauvaise. Si au contraire, relevant l’individu. de son abjection, vous n’exigez de lui qu’une soumission raisonnable et raisonnée; si, tout en paraissant lui accorder un certain degré de confiance et lui témoigner un véritable intérêt, vous le châtiez quand il abusera de votre bonté, vous aurez conquis son estime, et ce sera un grand pas de fait * .
» Quelque singulière que paraisse de prime abord cette prétention à l’estime d’un repris de justice, la portée de cette estime est considérable. Chez le détenu comme chez l’enfant, arriver au cœur est le point essentiel. Le cœur
1 Ces préceptes indiquent, de la part de celui qui les donne, une connaissance exacte des facultés et des lois psychiques. Voilà de la vraie psychologie scientilique et pratique. (Note de l'Auteur.)
touché par un point est bien vite subjugué, et l'estime pour l’homme qui commande est le sentiment qu’il importe le plus d’é.veiller dans le cœur du détenu. De l’estime à la confiance, à l’affection, à la reconnaissance, au dévouement, la distance est courte ; ces sentiments puissants et élevés, une fois rentrés dans une âme, amènent bien vite avec eux l’élasticité, l’énergie et la force dont elle a besoin pour s’en assimiler d’autres indispensables à la pratique du bien. Je le répète, ce n’est que par le cœur que l’homme vicieux peut être ramené au bien. Arriver au cœur est un point difficile; or, comment en découvrir la fibre sensible. comment agir sur elle, si l’on n ’a pas conquis d’abord la confiance et l’estime du prisonnier? La logique, aussi bien que l’étude du cœurhumain, confirment cette théorie, et les aveux recueillis de la bouche même d’anciens détenus après leur libération, ont encore affermi ma conviction, d'autant plus que ces libérés n’avaient alors aucun intérêt h flatter mes opinions. Or, ces malheureux avaient expérimenté les deux systèmes, car une rigoureuse observance des prescriptions réglementaires, accompagnée de châtiments nombreux et sévères, avait succédé à mon administration basée sur les principes raisonnés plus haut de bonté, de tolérance, et en même temps de fermeté. Je cite leurs propres paroles : «Sous votre direction, il faut bien le dire, le règlement pour le silence n’était pas strictement observé. Nous parlions, puisque vous fermiez les yeux mais rarement nous parlions mal. Nous causions entre nous de nos familles, de nos villages , de nos tra-
1 Pour parer aux inconvénients que présentait la sévérité des règlements, inconvénients qu'avait appréciés avec une grande justesse M. F. Despiue, celui-ci avait donné 1 ordre aux gardiens de ne pas paraître s'apercevoir
vaux, de nos métiers, des anciens compagnons, quelquefois de vous pour vous bénir de co que vous n’aggraviez pas notre peine de détention ; mais rarement nous maudissions la société et les juges ; rarement quelques-uns de nous, les plus mauvais , parlaient de leurs faits et de leurs espérances dépravées pour le moment de leur libération. Après vous, nous ne parlions pas autant, afin d’éviter les punitions, mais la prison retentissait de malédictions. Dès que nous n’étions plus sous l’œil du gardien, nous rattrapions le temps perdu, et alors c’était toujours pour nous faire part mutuellement de nos complots. Nous nous irritions contre tout, nous ne travaillions que par rage, nous appelions le directeur et ses subalternes des bourreaux ; nous ne pensions et nous ne parlions que pour ie mal.» Plus tard, en Suisse, en Italie et en France, j’ai rencontré d’habiles directeurs dont les vues et la conviction cadraient avec les miennes. Je dois citer entre autres le colonel Gallo, l’intelligent et zélé réformateur des bagnes de Cagliari .
» Deux vices surtout doivent être combattus
dans les prisons, parce qu’ils sont la tendance générale des détenus et parce qu’ils les avilissent à leurs propres yeux : l’hypocrisie et la délation. Pour combattre le premier, j’avais pour principe invariable et hautement proclamé, de ne tenir aucun compte, dans l’application des peines et des récompenses, d’une pratique plus ou moins sincèro ou apparente des devoirs religieux. Loin de la, sans jamais rien exiger des détenus en dehors de 1 assistance décente aux cérémonies du culte, je demandais aux pratiquants
dos infractions qui n' avaient pas la méchanceté pour cause; car, en son apercevant ostensiblement, il fallait punir pour obéir à la règle. (N. de I A ut.)
une plus exacte observance des règlements. Uuant à la délation, tout en profitant des confidences recueillies . je professais hautement du mépris pour l’espionnage. Je prêtais l’oreille à toutes les plaintes, quels qu’en fussent les motifs et les causes, mais une délation n’était jamais récompensée. Les gardiens, les chefs d’ateliers , les détenus, momentanément et ostensiblement désignés pour la surveillance, étaient seuls écoutés, parce que leurs rapports devenaient alors l'accomplissement d’un devoir.
» Par l'emploi de ces moyens appliqués invariablement, j’étais arrivé à maîtriser mes prisonniers, bien plus par l’affection que par la crainte; aussi n’avais-je que faire d'armes protectrices, et me faisais-je obéir sans avoir besoin d’employer les menaces. La confiance des détenus dans la bienveillance et dans la justice de leur directeur me protégeait suffisamment. On savait que si je pardonnais volontiers au repentir, la résistance était sévèrement punie. La confiance que j’avais su inspirer aux détenus me permettait d’exercer une grande puissance sur leur esprit. Je cite quelques faits :
« Un jour, le n° 7, mauvaise tête, est privé de la soupe pour avoir parlé à deux reprises sans nécessité. 11 murmure à haute voix, disant que sa peine est trop sévère. Je le fais prévenir que, pour cette nouvelle faute,, il sera pendant trois jours privé de la soupe. Il s’emporte plus fort. Je le fais mettre en cellule, au pain et à l’eau. A peine y est-il, que sa fureur éclate. Bientôt, cruche, escabeau, lit en fer, tout ce qui tombe sous sa main est brisé, et il menace de casser la tète au premier qui entrera dans sa cellule. Les gardiens, embarrassés, me font leur rapport. Je me rends moi-même auprès du forcené. J'entrouvre le
guichet pour me faire connaître, puis j’y entre seul et je referme la porte. Le détenu s’agitait comme une bête lauve, brandissant un pied d’escabeau. Je l’invite doucement à cesser son tapage et à se retirer au fond de la cellule. Sur une seconde invitation, avec menace de ma part de m’éloigner sans entrer en explication avec lui, il dépose son arme, les bras tombent le long du corps, et il s’arrête comme magnétisé. Alors je lui explique la gravité de sa faute, et combien était légère la première punition vis-à-vis de celle que lui assignait l’application stricte du règlement; puis je le préviens qu’on va lui mettre les fers, que je les ferai serrer fortement, et que je le tiendrai au cachot jusqu’à ce que le bon sens, avec la volonté d’observer le règlement, lui soient revenus. Cela dit, sous mes yeux on procède à l’exécution de la sentence. Ce furieux, calmé comme par enchantement, se laisse lier sans résistance et conduire au cachot de punition. Quelques heures après, il me lit prier d’aller le voir, et me supplia avec tant de larmes de lui pardonner sa faute et la peine qu'il m’avait faite, que je le libérai de sa punition après vingt-quatre heures. Dès-lors , quelque brute que fût sa nature, je n’ai plus eu à sévir rigoureusement contre lui*.
1 Lorsque M. F. Despine se voyait dans la pénible nécessité de mettre au cachot quelque récalcitrant obstiné, il avait pour principe de le visiter plusieurs fois dans la journée, afin que le prisonnier ne fût pas longtemps laissé seul avec sa méchanceté et sa colère. Le directeur cherchait à ramener le calme dans l'esprit du détenu en s’adressant à ses sentiments: il raisonnait ce malheureux jusqu'à ce que celui-ci eût compris la faute qu'il avait commise et eût promis sincèrement de ne plus y tomber. Cette promesse était ordinairement suivie de quelque adoucissement dans le châtiment infligé. De cette manière, le détenu comprenait qu'on ne punissait qu’à regret. (Note de l'Auteur.
» Le n° 14, Italien, en voulait au gardien M... qui. disait-il, avait été cause de sa détention. D’un caractère violent et emporté, ne pouvant supporter les réprimandes et les observations, il vivait dans un état permanent d’irritation contre les gardiens et même contre ses compagnons d'infortune. Lorsqu’il était puni, ce qui arrivait souvent, la violence de son caractère se traduisait par des menaces, mais je n’avais qu’à me présenter pour le calmer. Alors il pleurait, me demandait grâce et me suppliait de l’excuser pour la peine qu'il me faisait : Faites-moi changer de prison, me disait-il toujours, autrement je tuerai M.... J’obtins son transfèrement. Malgré les nombreuses et sévères punitions que je lui avais infligées, ce malheureux, en partant, couvrait mes mains de larmes.
» Les témoignages d’un respect véritable m’étaient donnés par tous, et mon entrée dans les ateliers, ainsi que ma rencontre avec les détenus, étaient toujours saluées avec un air de satisfaction et de plaisir. Et cependant, quoique bon avec eux, j étais toujours froid, sérieux et réservé. Lorsque F application constante et suivie d’un système de direction peut amener, chez des détenus, de pareils sentiments d affection et de reconnaissance pour un homme dont, une fois hors de prison, on n’a plus rien à craindre ni à espérer, ce système doit avoir du bon. et on doit lui accorder une certaine puissance.
» La reconnaissance n était pas le seul mobile qui guidât mes détenus. Un autre sentiment pesait sur leurs actions : celui de leur propre dignité. Ils auraient eu honte d’abuser de ma confiance. Ainsi, souvent il m’est arrivé d avoir a punir, lorsque le hasard ou les circonstances les facilitaient, des infractions que je n’aurais pas eu à con-
stater chez les mêmes individus, si elles avaient eu pour cause un abus de confiance.
» L’ascendant que j’avais pris sur les détenus, et leur volonté do ne pas me faire de la peine, étaient si réels, que je pus accomplir de véritables tours de force.
» bans mon désir de bâter le plus économiquement possible l’organisation provisoire du pénitencier et d’occuper utilement les détenus, ces derniers seuls étaient employés aux travaux intérieurs et extérieurs de la maison. Souvent je les faisais travailler on dehors des murs d’enceinte . tantôt isolément, tantôt par escouade. J’en ai envoyé dans la campagne avec les religieuses attachées à la prison, pour la récolte des pailles destinées au tissage des chapeaux et des nattes. 11 m’est arrivé, ayant beaucoup de fournitures à prendre en ville, et ne pouvant disposer à ce moment de mon domestique, d’envoyer un détenu seul, déguisé, chercher les objets qui me manquaient.
» Un jour, ayant à faire rentrer une importante provision de bois déposée à quelques centaines de mètres de la maison, j’employai à ce travail plus de quatre-vingts détenus, auxquels, l’opération faite, je fis donner vue prise de tabac.
» Dans une autre circonstance, j’employai une dizaine d’hommes, les plus forts, à traîner jusqu’à la prison quelques troncs d’arbres achetés pour le service de rétablissement.
» Une autre fois, voulant décorer la cour et la chapelle, pour la réception de l’évèque du diocèse, j’envoyai dix détenus des plus forts, chercher en ville, chez M. G..., un certain nombre d’orangers. Un seul gardien les accompagnait.
» Ayant acheté quelques dalles nécessaires pour terminer mon unique cachot de punition, j’en fis faire l’extraction et le transport par douze détenus.
» Je m’étais chargé pour la maison de campagne de M. A..., maison isolée hors l'a ville, de la confection d’un escalier en bois. Pour en prendre les mesures, j’y conduisis moi-même le n° 56, chef menuisier. Puis, le bois préparé, il alla en faire la pose avec un de ses ouvriers. Ce dernier travail dura deux jours.
» En janvier 1854, je m’étais engagé à livrer pour le lendemain, au bureau des Ponts et chaussées, deux herses destinées à l’enlèvement des neiges. Ce travail ne fut terminé qu’à onze heures et demie du soir, lorsque depuis longtemps déjà reposaient gardiens, détenus et soldats du poste. Le portier Chambon, et Colomb le gardien de ronde étaient seuls debout avec les sentinelles en vedette. La nuit était obscure. Voulant laisser l’entrepreneur de l’enlèvement des neiges libre de prendre ses herses de grand malin, sans déranger la maison, je me décidai de les faire porter hors de l’enceinte du pénitencier par les détenus qui venaient de les confectionner. Douze hommes vigoureux, forgerons ou menuisiers, les chargent sur leurs épaules. Au moment de sortir de l’atelier, le gardien de ronde me fait observer qu’il fait nuit noire, et qu’il est seul. Le portier hésite à ouvrir la porte extérieure. Cependant, sur mon ordre formel, la porte s’ouvre. Les détenus se regardent en souriant; je sors en tète du convoi, qui, à deux reprises différentes, dépose son fardeau et rentre dans la prison. Certainement, si un seul de ces hommes se fût échappé, il m’eût été impossible de le faire poursuivre et saisir; j’assumais sur moi toute la responsabilité de sa
fuite; mais tous rentrèrent en riant et en disant: « Le Directeur est trop confiant .» Je leur donnai à chacun un verre de vin ; ils l’avaient bien mérité. Parmi ces douze détenus, trois, les n°* 79, 89 et 3, ont trouvé plus tard le moyen de s’évader, deux en sautant par une fenêtre des bâtiments civils, en plein midi, au risque de se briser les membres, et Je troisième, de nuit, à l’aide d’une corde et d’une échelle. Peu après ils furent repris. Sur l’observation de leurs compagnons, qu’ils avaient eu d’autres occasions de s’évader sans danger, ils répondirent: Nous sommes partis quand notre fuite ne pouvait pas compromettre le Directeur. Nous aurions été des misérables si nous avions abusé de sa confiance et lui avions fait avoir de la peine.
» Le n° 100 était chargé, sous la direction des sœurs, de surveiller la lessive et le séchage des linges. Jouissant d'une liberté très-étendue à cause deson service, il allait et venait dans l’intérieur comme dans les bâtiments civils, remplaçant le domestique en cas d’absence et passant fréquemment seul une partie de la nuit «à la buanderie pour le coulage des linges. J’ai rarement eu à me plaindre de lui. C’était pourtant un voleur émérite, mais il devenait honnête homme dans la prison, où, disait-il. il était destiné à passer sa vie.
n En entrant dans le pénitencier, j’étais loin d’espérer rencontrer chez des prisonniers un point d’honneur aussi prononcé et autant de délicatesse. Je partageais en cela le préjugé général. Je ne veux pas dire cependant que de telles qualités eussent été données à tous, mais elles existaient en germe chez un grand nombre, et mon système a, je crois, largement développé ce germe chez eux.
» Du reste, les prisonniers, et encore en cela ils ont avec
les enfants une remarquable similitude, comprennent admirablement, à quelques exceptions près, ce qui est juste, honnête, bien ou mal. Ils apprécient autant des rapports bienveillants, qu’ils s’irritent contre une trop grande sévérité qu’ils ne croient pas proportionnée à leur faute. Ils ont, pour juger les actes de ceux qui leur commandent, un tact particulier ; ils ont un instinct plus sûr que ne l’a le directeur lui-même pour apprécier leur propre malice et celle de leurs compagnons. Aussi l’application d’un juste châtiment élève autant le directeur dans leur estime que peut le faire la distribution des récompenses méritées * .
» Les sentiments de l’éternellejustice agissent, plus qu’on ne le croit généralement, au fond des cœurs les plus mauvais, chaque fois que l'intérêt ou une passion dominante n’est pas directement en jeu. Arrivons donc par cette voie jusqu'au prisonnier ; ctablissons-nous dans son cœur avant tout, et une fois que nous nous en serons rendus maîtres, il nous
1 Les prisonniers du pénitencier d'Albert-Ville étaient seulement des voleurs. Un certain nombre d'entre eux pouvaient posséder plus ou moins le sens moral, et avoir réellement plus ou moins la conscience du bien et du mal. Du reste, dans cette citation, le juste, l'honnête, le bien et le mal, qui sont dits être compris par les détenus, peuvent l'être aussi bien par le sentiment égoïste de l'intérêt que par le sens moral. Le détenu comprend, aussi bien par le premier sentiment que par le second, que la société, ainsi que le directeur du pénitencier, ne peuvent pas tolérer le désordre et le trouble, que le désordre et le trouble nécessitent une répression. L'intérêt bien entendu, que l’on éprouve toujours à quelque degré, suffit pour faire comprendre la nécessité de cette répression. Par ce sentiment égoïste de l'intérêt, le détenu apprécie également que la répression ne doit point être outrée et cruelle; par ce sentiment, il est sensible à la bienveillance et à la pitié qu'on lui témoigne, bienveillance et pitié qui peuvent exciter dans son cœur 1a reconnaissance, le respect et l'affection. Tout cela peut donc avoir lieu, mémo chez l'individu qui ne possède pas le sens moral, ou qui ne le possède qu'à un très-faible degré. (Note de l’Auteur.)
lu
sera devenu plus lacile d arriver à sa raison et à son intelligence. Je dis plus : alors seulement nous pourrons espérer de réformer en lui ce qui aura été gâté par les passions et par le milieu corrompu dans lequel il a vécu.
» Aux faits que je viens de signaler, je dois encore en ajouter un qui n’est pas sans intérêt : mes entrevues avec mes anciens détenus depuis que ma carrière m’a appelé à d’autres fonctions. Un certain nombre d’entre eux sont venus me voir spontanément. J’en ai vu d’autres que le hasard m’a fait rencontrer. Tous m’ont paru éprouver un véritable plaisir «à me revoir; tous, sans exception, m’ont exprimé une profonde reconnaissance de ce qu’en leur faisant subir leur peine, j’avais utilisé leur temps aux travaux de leur profession ; tous m'ont dit que, sous ma direction. la moralité existait dans le pénitencier, qu’ils étaient fiers de la confiance que je leur accordais, et qu'ils craignaient de perdre mon estime. Enfin . ils ont ajouté qu’ils m’étaient entièrement dévoués, parce qu’étant juste, ils n’avaient à redouter avec moi, ni les brutalités des gardiens, ni les faux rapports; parce que je ne leur commandais que ce que permettaient leurs forces et leur bonne volonté, et enfin parce que je les considérais comme des hommes qu’on doit encourager et non insulter. D’après ce que m’ont rapporté d’anciens employés du pénitencier, les mêmes appréciations et les mêmes sentiments à mon égard leur ont été exprimés par des détenus libérés, et même par des récidifs. Trois ou quatre ans après l’avoir quitté, j’ai visité Je pénitencier. Un certain nombre de mes anciens détenus y étaient encore. Une expression de reconnaissance et de plaisir se peignait sur leur visage en me voyant traverser les ateliers. J’en fus profondément touché, et,
1 avouerai-je? j’étais presque lier de ces sentiments sympathiques 1 .
» Pendant les trois années que j’ai passées au pénitencier, soit de 1852, première année de sacréation, à 1855, on a reçu dans cet établissement 184 réclusionnaires condamnés de trois à dix années de peine. Pendant ce temps, sept détenus ont été libérés. De ces sept individus, sortis de prison tout influencés par le système que j'avais adopté à leur égard, aucun d’eux n’a récidivé. Depuis que mon administration a cessé jusqu’au Ier août 1866, le pénitencier a reçu 20 de ses anciens pensionnaires qui ont été réintégrés par suite de nouvelles condamnations. De ces 20 récidivistes, 13 sont entrés dans le pénitencier depuis que j’ai cessé de les diriger, et 7, ayant séjourné dans cet établissement sous mon administration le temps indiqué dans le tableau ci-après, ont été libérés après avoir été soumis, pendant le temps également indiqué, au traitement des punitions à outrance.
Temps qu’ils son! restas Temps qu'ils sont restés
Détenus
au pénitencier sous ma direction.
au péuilencier après mon départ sous une autre direction
ans.
5 ans.
mois.
1 1 mois.
5 ans.
21 mois.
5 ans 3 mois.
2 ans 5 mois.
1 Beaucoup de directeurs de prison pourraient-ils se vanter de recevoir, ainsi ipie M. F. Despine, ainsi que les directeurs de Mettray, des visites de leurs anciens pensionnaires, et d’avoir fait naître dans leur cœur une vive reconnaissance? Après avoir organisé le pénitencier qu’il dirigeait paternellement. après y avoir fait tout le bien qu’il lui était possible d’accomplir. M. F. Despine fut contrarié par l’administration supérieure, qui réclamait la
» Si ces récidivistes sonl demeures quelque temps sous ma direction, les bons effets que celle-ci a pu produire sur leur moral ont dù être effacés par le régime ordinaire qui a été mis en vigueur parles directeurs qui m’ont succédé. On ne saurait douter que l’absenco de récidives chez les détenus libères sous ma direction, en regard des récidives commises par les individus venant d’être soumis au régime de la rigueur, n’ait une signification importante.
» Les vues exposées dans ce mémoire, sans être nouvelles, car elles rentrent dans les principes posés par la plupart des économistes et des philanthropes qui se sont occupés de l'amélioration du sort des prisonniers, présentent cependant sous un jour plus favorable l’application pratique de quelques-uns de ces principes, et tendent aussi à modifier certaines manières de voir, plus fondées sur des préjugés que sur l’étude raisonnée du cœur humain, et sur la position faite aux détenus dans la prison. »
L’importance qu’a ce document au point de vue pratique et au point de vue de la justesse des appréciations psychologiques, m’a engagé à le reproduire en grande partie. Ce document est très-précieux, parce qu’il offre un exemple de l’emploi du système de moralisation chez l’adulte, à la place du système des punitions à outrance ; parce qu’il présente un des cas rares où l’on se soit adressé chez les adultes aux bons sentiments, au lieu d’avoir recours à la crainte. Le régime mis en pratique à Albert -Ville était loin d’avoir la perfection de celui qui est
mise en vigueur du détestable système des punitions à outrance, système entièrement opposé aux vues que lo bon sens avait inspirées à ce directeur; M. F. Despine demanda alors avec instance à être remplacé dans ses fonctions. ( Note de l’Auteur.)
employé à Mettray, puisque les détenus n’étaient point en communication constante avec des surveillants chargés de développer leurs bons sentiments, le directeur remplissantseul cet office auprès de tousses administrés, et puisque ceux-ci continuaient à subir plus ou moins la mauvaise influence du contact avec leur semblables. Eh bien ! malgré son imperfection, nous venons de voir les résultats remarquables obtenus par ce régime. Il est donc prouvé que le système de Mettray peut être appliqué avec succès aux adultes, et que l’on retiendra mieux ceux-ci dans les pénitenciers, de même que les enfants, par les affections, l'espérance et l’amour-propre, que par la crainte et les verrous. Les prisonniers adultes sont en réalité, ainsi que le répète plusieurs fois M. F. Despine, de grands enfants: leur état psychologique est semblable à celui des enfants, domine celle de ces derniers, l’intelligence des prisonniers adultes est en général peu développée, le sens moral est très-faible ou tout à fait absent. C’est donc, comme chez les enfants, aux affections, à la reconnaissance, à l’intérêt bien entendu, a l’amour-propre, au sentiment religieux. s’ils y sont accessibles, qu’il faut s’adresser pour leur faire adopter une vie régulière et laborieuse, et non à la crainte qui abrutit l’esprit. Seulement, à l’égard des adultes on prendra plus de précautions qu’à l’égard des enfants. M. F. Despine, n'ayant eu affaire qu’à des voleurs et non à des assassins, a pu obtenir de bons résultats malgré l’imperfection du régime de moralisation qu’il avait adopté, imperfection qu'il ne dépendait pas de lui de faire disparaître, puisqu’en employant ce régime il se déviait de la marche voulue par les règlements. S’il eût eu affaire à des assassins, dont la perversitéest plusgrande
<‘t plus active que celle des simples voleurs, et dont l’insensibilité morale est toujours plus complète, probablement il eut ou moins de succès et il n’eût probablement pas tenté aussi facilement l’épreuve delasortiedu pénitencier au milieu do la nuit. Dans le traitement moral appliqué aux adultes, l’isolement des détenus par la présence de surveillants devra être d’autant plus grand que ces détenus seront plus pervers et plus insensibles moralement, c’est-àdire plus dangereux. Avec cette condition, ce traitement obtiendra chez eux autant de succès qu’il en a obtenu chez les adolescents. Si M. F. Despine se permettait de faire subir à ses administrés l’épreuve de la sortie, épreuve dont il n’a jamais eu à se repentir, c’est qu’il avait étudié le caractère de chacun d’eux, c’est qu'il los savait tous attachés à sa personne par l’affection ; aussi faisait-il cette épreuve sans hésiter et avec la certitude du succès.
Peut-être trouvera-t-on que ce document a peu de valeur pour prouver l’excellence du système de douceur et de moralisation chez les adultes, par la raison quo dans le pénitencier d'Albert-Ville l’expérience a été faite sur un nombre assez restreint de détenus, et sur des détenus dont l’état moral était peu grave, aucun d’eux n’étant assassin? Eh bien ! nous allons voir que ce même système a complètement réussi dans un pénitencier contenant un très-grand nombre de détenus adultes, d’une perversité exceptionnellement grande.
« C’est une grande erreur, dit M. Bonneville de Marsangy de penser que par la douceur et la justice on ne puisse, au point de vuo de l’ordre, obtenir les mêmes ré-
1 Revue contemporaine, n° du 31 juillet 1807 : De la détention penale, pug. 255.
suliats que par la rigueur et 1 intimidation. On connait l’expérience faite à cet égard par le vénérable van Obermayer dans la prison de Munich. On y avait réuni 600 condamnés yui, par leur perversité et leurs antécédents , semblaient défier toute tentative de ré formation. Le directeur Obermayer a réussi à discipliner et moraliser ces hommes par divers procédés, notamment la douceur et la surveillance mutuelle. Voici comment il les met en œuvre. Dès qu’un condamné arrive dans l'établissement, il l’appelle devant lui , il l’interroge avec bonté sur tout ce qui le concerne : « Avez-vous encore vos père et mère? Avez-vous des frères et sœurs ou autres parents? Comprenez-vous combien ils doivent soulfrir dans leur honneur comme dans leur affection de vous voir déchu ? Mais, à tout péché miséricorde. Cette déchéance n’est pas irrémédiable. La Justice, qui a dû vous punir, vous a remis entre des mains amies; il ne tient qu'à vous d’être traité avec toute la bienveillance que comporte votre situation. Si vous êtes malheureux sous ma garde, c’est que vous le voudrez; car précisément parce que je suis le directeur de cette maison, je veux être votre conseiller, votre guide , votre protecteur. Essayez de réparer votre faute par le repentir et le travail , et vous pourrez eu toute circonstance compter sur mon affection'. » Ce langage paternel, adressé à des hommes qui jusque-là n’ont entendu que la voix austère
1 Le repentir n est point volontaire. Mais en excitant dans le coeur de l homme pervers les bons sentiments dont on lui aura reconnu le germe, les affections de famille, le sentiment de la dignité, la reconnaissance, ou les intérêts materiels tpiand il est pauvrement doué en sentiments nobles, on peut 1 engager à se conduire comme un individu qui éprouve réellemenl du repentir, du remords de ses méfaits. On doit donc exciter les bons sentiments -, puis, par I apparition de ces sentiments, un certain repentir viendra
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et inflexible de la répression, manque rarement son effet; il brise l’endurcissement, il conquiert la confiance; c’est cette douce parole qui abat la colère 1 . C’est dans ces dispositions que le condamné est conduit, suivant son choix ou ses aptitudes, dans un des ateliers de l’établissement. Recommandé à ses nouveaux camarades, surveillé par celui d’entre eux que leur suffrage et le choix du directeur ont placé à la tète de la division, c’est en vain qu’il voudrait donner carrière à ses mauvais instincts : on l’arrêterait au début, dans l’intérêt de tous; car tous, ainsi livres à eux-mêmes, sont solidaires du bon ordre de leur atelier. Remarquez qu’ici ce n’est pas une autorité imposée, jalousée, impopulaire, qui agit sur lui , ce sont ses propres compagnons de crime et de misère ; leur intervention est toute-puissante : force est de la respecter et de s’y soumettre, comme en politique force est de se courber devant l’expression du suffrage universel. Ce secret de cette efficacité est dans la substitution de l’égal au supérieur, du moniteur au maître, du coupable au repentant, à l’homme qui n’a jamais failli a.
tout seul ; mais le conseil d'avoir du repentir ne peut faire naître ce sentiment. (Note de l’Auteur.)
1 Le traitement moral qui consiste à s’adresser spécialement aux bons sentiments doit réussir aussi bien d’emblée qu’à la suite d’un régime rigoureux ; il devra même mieux réussir de prime abord, car le détenu n’aura pas à oublier la fâcheuse impression que le régime de la répression violente et dure fait toujours sur son esprit. (Note de l'Auteur.)
2 Le succès obtenu par les surveillants pris parmi les condamnés, prouve l'efficacité du procédé qui consiste à prendre les hommes par les bons sentiments. Il prouve aussi tout le parti que l'on peut tirer des condamnés améliorés pour en faire des agents moralisateurs, ce qui diminuerait considérablement le nombre des surveillants libres. Si des anciens condamnés peuvent rendre ainsi do bons services , il est incontestable
»Le simple blâme qu’infligera le directeur ainsi appuyé de l’adhésion de tous, sera un châtiment. Suivant Obermayer, la sévérité a infiniment moins d’action qu’une indulgence bien entendue. C’est par cette indulgence , et par elle seule, qu’on parvient à obtenir l’obéissance volontaire, et qu’on arrive peu à peu à créer parmi les condamnés cette opinion saine dont l’influence continue finit par avoir raison des résistances les plus farouches, ltien n’est curieux et instructif comme l’aspect intérieur de la prison de Munich. Là, point de fers ni de cachots, point de rigueurs disciplinaires, point de gardiens salariés. Les détenus, formés par groupes de dix, vingt, trente, suivant les dimensions de l’atelier qu’ils occupent, se livrent séparément à leur besogne sous le contrôle de l’un d’eux. La nuit, tous les groupes ont leur chambrée commune. Les détenus * mangent en commun, se mêlent dans les cours où ils prennent l’air et l’exercice. Dans leurs jeux comme dans leur travail, ils ne sont soumis à aucune autre contrainte que la privation do la liberté. Ainsi organisé, l’établissement ressemble à une manufacture plutôt qu’à un lieu d’expiation. Au lieu de ces figures pâles; abattues, farouches qu’offrent nos maisons centrales, là, chaque physionomie respire la santé, le bien-être, et une sorte de sérénité grave et fière, indice du relèvement moral. Les anciens malfaiteurs sont devenus do braves et laborieux ouvriers ; ils
qu un certain nombre de surveillants pris chez des hommes essentiellement moraux et adjoints aux surveillants criminels, est une circonstance qui doit perfectionner le système de moralisation. Seulement les premiers surveillants doivent s’identifier autant que possible avec les derniers ; ils ne prouveront la supériorité de leur position que par les conseils les plus aptes à exciter les meilleurs sentiments, qu’en donnant aux pensées des détenus la meilleure direction possible. ( Note de l'Auteur. )
il attendent que le signal de leurs moniteurs pour se mettre à l'ouvrage. L’établissement contient des ateliers dos principaux métiers, qui ne reçoivent d’autre direction ou enseignement industriel que ceux dos prisonniers euxmômes. Ce sont eux aussi qui règlent les comptes et inscrivent le salaire à l’avoir de chacun. En un mot, Obermayer est parvenu à appliquer aux criminels adultes ce système de bienveillance, d’égards, deconseils raisonnes, do travail attrayant, attractif et lucratif, do groupes solidaires, de surveillance mutuelle, d’encouragement, dont l’honorable M. Demetz fait un si merveilleux usage dans notre colonie do Mettray. Au lieu de châtier le corps, il s’est adressé à la conscience et à la raison de ses détenus, il a basé sa discipline plus sur la douceur que sur la violence, rt il a pleinement réussi. »
Après la constatation do cette réussite chez une nombreuse réunion d’hommes exceptionnellement pervers , il semble que pour quiconque reconnaît l’insuccès constant du système do rigueur, parce qu’il n’a. aucune action salutaire sur le moral, parce qu'il ne peut éveiller les bons sentiments, il semble, dis-je, que la logique et le simple bon sens doivent conseiller d’adopter pleinement cette méthode nouvelle , dont les résultats merveilleux sonl incontestables. Eh bien! il n on est point ainsi. La routine retient les gens les mieux intentionnés dans la voie si longtemps et si infructueusement suivie. M. Bonneville de Marsangy, après avoir reconnu que la fin logique de la peine est de prévenir la récidive, et que le moyen le plus sûr d’obtenir cette fin est l’amélioration morale du condamné ; après avoir reconnu qu’il est absurde de ne compter que sur les moyens de rigueur, que sur le souvenir cuisant
de cette rigueur, que sur l'intimidation pour operer l’amélioration morale ; après avoir reconnu, avec M. Corne, que si le régime des maisons centrales est très-sévère, il n'est point moralisateur ; après avoir reconnu que ce régime est irrationnel, qu’il agit directement au rebours du but qu’on espère atteindre, et qu'il est nécessaire de changer ce régime, voici ce qu’il propose comme système pénitencier modèle:
«Cette moralisation, dit-il, qu’on ne peut obtenir par la violence, par la contrainte, par l’ordre matériel, par la rigueur disciplinaire, il faut l’obtenir par un ensemble de procédés habilement combinés, de façon que la peine, tout en supprimant ce qui peut pervertir davantage le condamné, le soutienne, le dirige, le console, olfrant toujours une voie ouverte à son repentir, à sa réhabilitation. Do là, la nécessité d’abolir l’infamie des peines ; de là, la nécessité du régime cellulaire pour les inculpés préventivement détenus, afin que ceux-ci n'arrivent pas dans l’établissement pénitencier infectés du supplément de corruption résultant d’une promiscuité immédiate*.
«Toute peine d’un emprisonnement de moins d'un an sera subie en cellule. Ici la perversité est à son début, ou peu grave; on la traite par le procédé le plus radical, parce qu il est sans danger et qu’on a presque la certitude de la guérir.
»A 1 égard des peines de longue durée, l’expiation commence par une période d'isolement complet d’un an au
1 L© dunger que présente actuellement la prison en commun n'existera plus, lorsqu au système de punition, dénué de tout principe moralisateur, aura succédé le système de moralisation, lorsque des surveillants se trouveront constamment présents dans les groupes de détenus. ( Notedel'Aut .)
plus. L’élément essentiel d’une cure morale étant le repentir, repentir qui ne peut se produire dans une prison en commun, il faut, dans le principe, placer le prisonnier dans une cellule pendant un temps qui ne doit pas excéder une année. Cette séquestration doit être austère et dure ; le condamné sera seul, sans travail d’abord, isolé du dehors, n’ayant que la nourriture et les vêtements nécessaires pour être préservé do la faim et du froid. Ainsi mis en retraite, il comprendra pourquoi la loi l’isole d’une société qu’il a troublée par son méfait*. Pendant ce temps, il sera visité par le directeur, l’aumônier, l’instituteur, qui chercheront à éclairer son esprit par de bons conseils. C’est la répression dans son maximum d’intensité. Quand on le verra disposé à écouter les bons conseils, on augmentera sa nourriture pour lo préparer au travail.
«Après cotte phase d’épuration et de réflexion, le condamné sera admis dans un atelier en commun, où il se trouvera avec des détenus déjà améliorés comme lui, et dont le contact sera moins dangereux. Là encore, discipline sévère, travail non rétribué, rien que le strict nécessaire quant aux vêtements, à la nourriture; continuation de l’instruction scolaire morale, religieuse, professionnelle; application du système des marques ou bon points, maintien du condamné dans ce premier atelier jusqu’à ce qu’il ait à son avoir le nombre de marques exigible pour son transfert dans l’atelier du deuxième degré.
«Ici, régime amélioré, discipline adoucie, travail purement industriel, gratifications pécuniaires correspondant au nombre des marques; après quoi, passage du condamné dans les ateliers du troisième et du quatrième degré, éclie-
1 Je me demande ce qui pourra le lui faire comprendre. ( Note de l Aut.)
lonnés eu égard à l’étal moral du condamné. Dans ces ateliers, sa situation ira s'améliorant d’une façon progressive et continue, par l’élévation des salaires, par l’adoucissement de Indiscipline, et par certaines immunités ou distinctions, sauf renvoi aux ateliers inférieurs ou à la cellule à la moindre défaillance de travail ou de soumission. A la suite de cette série d’épreuves pénitentiaires, seront ouverts aux prisonniers les deux établissements industriel et agricole appelés prison intermediaire .
» Enfin, dans ce lazaret de convalescence morale seront choisis les condamnés qui, ayant subi la moitié au moins de leur peine, seront jugés dignes du bienfait de la libération préparatoire ou conditionnelle , sous les légitimes garanties du patronage, de résidence obligée, de surveillance et de réintégration.
» C’est ainsi que du fond de l'abîme où il était tombé par le crime, le condamné remonte peu à peu, échelon par échelon, vers les sphères les plus saines, où, grâce uses propres efforts, il finit par renaître à l’honnêteté et à la liberté.»
Dans ce projet de système pénitencier, tous les procédés bons et mauvais employés jusqu’à ce jour par l’administration apparaissent à tour de rôle: le système cellulaire, la prison en commun, la prison intermédiaire industrielle et agricole adoptée en Irlande, la libération préparatoire et conditionnelle sous la garantie du patronage ; rien n’y manque. Or. voyons si certains de ces moyens atteignent réellement le but que se propose M. Bonneville de Marsangy, l’amélioration morale du détenu.
Ce système cellulaire, que demande M. Bonneville poulies peines de courte durée et au début des peines de Ion-
gue durée, ne peut avoir aucune iulluence sur l’amélioration morale du détenu. Lo détenu laissé sans occupation, sans travail, seul avec lui-même, avec ses pensées, est dans une compagnie d’autant plus mauvaise et dangereuse qu'il est plus pervers4. Le traitement dur qu’on lui fait subir ne peut être propre qu’à exciter la haine, le dégoût et la vengeance. Je chercho en vain , dans toute la nature instinctive de l’homme, un bon sentiment qui puisse être excité par cet isolement, et jo n’en vois aucun chez une nature perverse ; la chose ne serait possible que chez un individu d’une bonne nature morale , momentanément égaré, et encore la solitude ne serait point nécessaire pour que lo remords parut dansson cœur. Comment M. bonneville, qui reconnaît que la sévérité et la dureté des châtiments ne peuvent pas améliorer le détenu, et que le système cellulaire est dangereux 1 2, demande-t-il à débuter
1 Je comprends d’autant moins île la part de M. Bonneville la demande de l’absence, même momentanée, de travail, au début de l'emprisonnement cellulaire, que lui-même a proclamé le principe de la nécessité du travail. «Le travail intellectuel et physique, dit-il, est aussi nécessaire à l'homme que la respiration et le mouvement, aussi indispensable que le sommeil succédant à i activité, que la nourriture réparant les forces que rette activité a dépensées. Précisément parce qu'il est un élément de vie et de bien-être, une loi essentielle de l'humanité, le travail est après la religion un des agents les plus énergiques, les plus féconds de régénération morale*». De plus, M. Bonneville indique très-bien que, par le travail, il faut entendre un travail sérieux, intelligent, attrayant, rémunérateur, capable de former un ouvrier habile, et non un travail obligé, abrutissant, tel que celui des forçats, qui assimile l'homme h une bête de somme.
- De cette créature animée et sensible, dit. M. Bonneville, la cellule, cette chemise de pierre, fait bientôt une masse inerte, uu être immonde,
* De la détention pénale (Revue contemporaine, n° du 15 juillet 1867 ), pai M . Bonneville de Marsangy.
par ce moyen, alors qu’il reconnaît également que ce détenu ne peut être amélioré que par les bons procédés? Quel effet veut-il que produisent sur ce détenu les visites du directeur, de l’aumônier, de l’instituteur, lorsqu’avec de bonnes paroles et de bons conseils il ne reçoit d’eux que la souffrance physique et morale ? Cette contradiction entre les paroles et les actes ne sera-t-elle pas prise par le détenu pour une moquerie, pour une dérision? Ce n’est pointainsi qu’agissent MM. Demetz et Obennayer. Us cherchent à se faire aimer et à faire aimer le pénitencier, pailles procédés qui font aimer l’un et l’autre; ils s’adressent de suite au cœur du détenu, ils s’emparent de cet être pervers en excitant les bons sentiments qu'il peut avoir. Au lieu de l’isoler, ils lui donnent une famille parmi les détenus. Le prisonnier pervers ne pensera jamais aux raisons pour lesquelles la loi l'isole, ainsi que le croit M. Bonneville : il ne pensera qu’à la sévérité du régimeauquel il est soumis, il n’aura que des pensées conformes aux sentiments qu’il éprouve, c’est-à-dire des pensées de haine et de vengeance. Cette phase du traitement, que M. Bonneville appelle de réflexion, ne sera donc point une phase d’épuration, comme il l’espère. De plus, l’emprisonnement cellulaire est loin d’être sans danger. Cet emprisonnement, suivant la susceptibilité de l'individu, peut en quelques mois briser ses forces morales, l'abêtir, le rendre môme fou. En France, ce terrible résultat se produit surtout dans les premiers mois de la détention.
Après un an, c’est-à-dire un siècle, passé dans la cel-
nayant plus Di sentiment, ni intelligence, ni croyance, ni notion du bien et du mal, jusiju au jour où l excès de souffrances physiques et morales le conduit à la folie ou à la mort .
Iule, soumis à uu régime fort dur, le détenu, queM. Bonneville croit amélioré et qui ne peut être qu’abruti, est placé dans une prison en commun, où la discipline sera très-sévère, où le travail ne sera pas rétribué, où le détenu n aura que le strict nécessaire pour la nourriture et le vêtement, où, en un mot, on continuera à le faire souffrir. Mais quand on se propose l’amélioration du détenu, ces procédés ne sont-ils pas le comble de l’absurde? « L’ordre et la discipline ne sont point une garantie de réforme morale. Tout cet ordre n’est que le résultat de la compression, il repose uniquement sur la rigueur, il n'est quà la surface, et. les hommes qui 1 observent donnent une moyenne de 54 récidives p. »/0. L’ordre et la discipline sont dos éléments précieux du système pénitentiaire, mais ils perdent toute influence moralisatrice dès qu’ils sont imposés par intimidation.» D'après ces paroles, qui sont de M. Bonneville, on voit que l’ordre et la discipline doivent être basés, pour avoir une influence moralisatrice, non pas sur la dureté des peines, mais sur les bons sentiments, sur l’affection, sur la reconnaissance, sur l’amour-propre. Alors les détenus observeront, cet ordre volontairement, et non par contrainte, résultat qu’ont obtenu MM. Demetz, F. Despino et Obermayer. En ne rétribuant pas le travail du détenu, non-seulement on n'encourage pas celui-ci à travailler, mais on agit envers lui d’une manière injuste, ce qu’il comprend fort bien ; et ce n'est pas par l’injustice qu’on l’engagera jamais à suivre les lois de la justice. Dans ce régime sévère de la prison en commun se trouve comprise l’observance du silence; et cependant M. Bonneville considère cette loi du silence comme contraire à la nature humaine et comme illusoire , les détenus sachant s’y
soustraire par une mimique convenue entre eux. Poser également en principe que la moindre défaillance dans le travail ou dans la soumission doit être punie par le renvoi dans les ateliers inférieurs ou dans la cellule, est une cruauté. Avec des natures moralement incomplètes, chez lesquelles les bons sentiments sont loin d’être toujours présents à l’esprit pour combattre les mauvaises pensées, surtout quand on n’excite point ces bons sentiments, il fautavoir au contraire beaucoup d'indulgence, il faut, sous peine detre injuste, encourager au lieu de décourager, au lieu d’irriter par de longues punitions, au lieu d’exciter la haine et le désespoir. En faisant passer successivement les détenus de la cellule et des ateliers inférieurs où ils sont maltraités, aux ateliers supérieurs où ils sont de mieux en mieux traités, et en faisant dépendre ce passage du nombre des bonnes marques, ce ne sont point les sentiments moraux que l’on aura excités dans leur cœur, c’est simplement l’intérêt matériel, rien de plus, et l’on n’aura point du tout amélioré le moral des détenus; on aura donc, par ce moyen, manqué complètement le but que l'on se propose. S’adresser aux intérêts matériels quand le détenu est privé de toute espèce de sentiment moral, ce qui est rare, est bien sans doute; mais quand on peut s’adresser à des éléments instinctifs plus élevés, c’est commettre une faute grave que de ne pas le faire.
Après avoir loué les procédés employés par MM. Demetz et Obermayer, après avoir constaté leur merveilleux succès, comment M. Bonneville ne conseille-t-il pas tout simplement de faire usage de ces procédés? Voilà des moyens rationnels , basés sur des principes que vous reconnaissez seuls bons, procédés sanctionnés par l’expéiu. 30
rience, et vous les laissez de coté pour débuter par des procédés que vous reconnaissez n’avoir aucune action moralisatrice, et vous perdez un temps précieux à faire passer le condamné par des échelons successifs, nuisibles à son amélioration! Est-ce logique? Abandonnez-donc une fois pour toutes cette voie stérile et dangereuse de peines et de souffrances à l’égard de malheureux que l’Administration elle-même reconnaît être des idiots en moralité; entrez franchement dans la voie du progrès ouverte par l’expérience et par la science; adoptez les procédés que vous reconnaissez vous-mêmes excellents, merveilleux dans leurs résultats, au lieu de courir de nouvelles aventures avec des moyens usés et inhumains, au lieu do tourner sans cesse dansce cercle sans issue qui, de votre aveu, ne renferme que l’impuissance !
Nous avons cité, au commencement de ce chapitre, un passage où M. Bonneville do Marsangy constate, en 1866. l’inefficacité des châtiments imposés par les lois; citonsen un autre dans lequel, en 1867, il revient sur cette même inefficacité. « En vain, dans leur sollicitude, ditil , nos gouvernements successifs ont-ils envoyé en Suisse, en Belgique, en Hollande , en Angleterre, en Espagne, et jusqu’aux Etats-Unis, les hommes les plus distingués pour y recueillir des renseignements sur toutes les expériences tentées; en vain ont-ils pris l’avis des corps de magistrature et des hauts fonctionnaires administratifs ; en vain ont-ils fait appel aux lumières spéciales de leur immense personnel de directeurs, aumôniers, inspecteurs généraux et particuliers des prisons; en vain les chambres législatives ont-elles élaboré les projets de loi de 1840, 1844, 1846 ; en vain l’Académie des sciences morales
et politiques elle-même, notre aréopage philosophique le plus éminent, a-t-elle entrepris l’étude de cette délicate question ; force est d’avouer qu’au moment où je parle , tout cet imposant ensemble de travaux et d'efforts n’a encore amené aucun résultat pratique ' . Sauf quelques améliorations de détail , notre système d’emprisonnement est resté ce que l’avait fait le Gode de 1810; si bien que les innombrables délibérations intervenues sur la matière pénitentiaire, au lieu de faire jaillir la clarté, la certitude, l’accord sur certains points convenus, semblent n’avoir produit, en définitive, que confusion et défiance, qu’une sorte d 'impuissance finale aboutissant au statu quo. Nous en sommes toujours là 1 2 . »
Depuis quelques années, toute personne qui s’occupe des prisonniers ne manque pas de faire sentir la nécessité d'obtenir leur amélioration morale. Et que proposet-on pour arriver à ce but désiré ? Sont-ce des moyens propres à exciter les germes des bons sentiments et à affaiblir les mauvais, seuls moyens qui puissent produire cette amélioration , universellement proclamée indispensable ? l’as du tout. Ge ne sont que des peines variées, des châtiments gradués qui n’ont aucune action moralisatrice. Nous venons de voir que ce sont seulement ces peines et ces châtiments que propose M. Bonneville; examinons ce que propose M. L. Ménard, directeur des prisons départementales des Bouches-du-Rhône :
» Le régime pénitentiaire, dit-il, doit être à la fois pré-
1 Si tous ces travaux et ces efforts n'ont amené aucun résultat pratique, on ne peut pas eu dire autant des procédés employés par MM. Demetz, K. Despine etOberinayer. ( Note de l’Auteur. )
2 Üe la détention pénale. ( Revue contemporaine, u°du 15 juillet 1867.)
servatif pour la société, répressif et moralisant pour l’individu, ellicace sans violer les droits de l’humanité. Le détenu est un infirme plus ou moins curable dans l’ordre moral, et il faut appliquer les grands principes de l’art médical à cet art de traiter les maladies du sens moral; à la diversité des maux opposons la diversité des méthodes.
» La solution du problème n’est donc pas dans l’emprisonnement solitaire, qu’on l’applique avec ses rigueurs exagérées ou qu’on le mitige par les adoucissements qui caractérisent le système français; elle n’est pas dans le régime des grandes agglomérations brisées sous le joug d'une discipline soumettant toutes les aptitudes et toutes les intelligences à la règle de l’atelier ; elle n’est pas , comme on l’imprimait naguère, dans la vie agricole appliquée à tous les degrés de l’échelle pénale et à toutes les professions; elle n’est pas dans le système des catégories légales ou morales, dans la libération conditionnelle, la déportation, que sais-je ! elle est dans tout cela sagement pondéré , gradué et dispensé d’après les règles éternelles du bon sens et de la morale ' . »
Les directeurs des prisons, observant de près les criminels, sont obligés de reconnaître que ceux-ci sont affectés d’une anomalie psychique, et que cette anomalie réside dans une maladie du sens moral et des sentiments moraux, et non de l’intelligence, maladie que nous avons démontrée être une absence ou une grande faiblesse congéniale de ces sentiments, principes do la raison en matière de conduite. M. Ménard reconnaît avec beaucoup de justesse qu’à une maladie morale il faut appliquer les principes de l’art de guérir, et que, suivant la nature de la
1 Élude statistique sur les prisons des Douches-du- Iihône, p. 45 18GG.
maladie morale de chaque détenu, il faut varier les moyens de guérison. Jusque-là nous sommes parfaitement d’accord. Mais que veulent les principes de guérir vis-à-vis d’une maladie ou d’une infirmité? Ils veulent que l’on s’attaque à cette maladie ou à cette infirmité par des moyens qui ont une action sur elles, et non par des moyens que l’expérience a démontrés n’être que fort mauvais. En présence d’une maladie morale, les principes de l’art de guérir veulent que l’on développe les bons sentiments possédés en germe par le détenu ; ils veulent que l’on excite ces sentiments, qu’on les fortifie, afin qu’ils prédominent sur les mauvais instincts et qu’ils puissent à leur tour occuper l’esprit de cet homme ; ils veulent que l’on ne suive pas une règle de conduite unique auprès de chaque détenu , parce qu’on ne doit chercher à développer chez chacun d’eux que les sentiments dont on lui aura reconnu le germe en étudiant sa nature instinctive particulière : voilà où doit résider la diversité des procédés à mettro on usage auprès des détenus. Or, que propose M. Ménard contre la maladie morale dont il apprécie parfaitement la nature? Il propose, de même que M. Bonneville do Marsangy, les divers moyens de répression, nullement moralisateurs, employés aujourd’hui officiellement à l’égard des détenus; non pas tous successivement , comme
le veut M. Bonneville, mais ou les uns ou les autres, suivant les cas. Ces moyens sont : l’emprisonnement solitaire, ou rigoureux ou adouci ; l’emprisonnement en commun , le pénitencier agricole, la libération conditionnelle, la déportation , le tout sagement pondéré, gradué, dispensé d’après les règles éternelles du bon sens et de la morale. Eh bien ! le bon sens nous dit que ces moyens ne peu-
vent ni développer ni exciter les sentiments moraux, ni affaiblir les sentiments pervers ; il nous dit que ces moyens ne peuvent que rendre le détenu pire, parce qu’ils sont propres à exciter les mauvais sentiments, faire de lui un hypocrite ou un abruti, ce que l’expérience prouve tous les jours par le grand nombre do récidivistes que donnent les établissements où ces moyens sont en vigueur. Que l’on veuille bien songer que tous les différents moyens répressifs, considérés comme des remèdes moraux , n’ont aucun rapport avec la maladie morale des criminels, et l’on comprendra enfin la nécessité d’aborder franchement la voie qu’ont ouverte quelques hommes d’un grand bon sens, voie dont l’excellence a été prouvée d’emblée par l’expérience.
J’ai énoncé, au commencement de la troisième partie de ce chapitre, que le traitement moral que je proposerais ne m’appartenait point, et que tous les moyens qui en faisaient la base avaient été sanctionnés par l’expérience; on voit que je tiens parole. L’expérience concorde donc exactement avec les principes les plus certains de la psychologie naturelle.
Le succès reconnu du traitement moral chez les criminels, en regard de l’insuccès également reconnu du traitement par les châtiments, est une preuve incontestable que j’ai sainement apprécié l’état psychique de ces malheureux. Si ceux-ci étaient doués de bons sentiments, de sens moral, s’ils étaient moralement libres, le traitement moral ne devrait produire aucun effet, puisque ce traitement aurait pour but de leur faire éprouver des sentiments qu'ils éprouveraient aussi bien que les autres hommes. Par contre, le système de punition serait le seul efficace. Sous son in-
fluence, le criminel rentrerait en lui-même, il sentirait du remords de ses crimes, il reconnaîtrait la justice des punitions qu’on lui inflige, il ne serait pas tenté de commettre de nouveaux méfaits. Et encore, pour le détourner du mal, les peines n’auraient pas besoin d’être longues et sévères, le regret, le remords suffiraient. Eh bien ! c’est tout le contraire qui a lieu. Le criminel soumis au régime dos punitions n'éprouve point de remords, il ne demande qu’à recommencer sa vie criminelle, il no voit point de la justice dans les châtiments qu’il subit, il maudit les magistrats qui les lui infligent; et si celui qui a tué reconnaît qu’il doit mourir, c’est seulement afin de satisfaire à la loi du talion qui est une loi de vengeance, une loi qui n’a rien de moral, et non une loi de justice. Il prouve réellement ainsi l’existence do son insensibilité morale, qu’un traitement moral peut seul masquer, diminuer. Le système de punition basé sur la responsabilité morale des criminels produit do’35 à 45 récidivistes p. %• Le système de moralisation. do culture morale, basé sur la reconnaissance chez les criminels d’une anomalie morale, anomalie que nous avons démontrée ètro l’absence ou la faiblesse des divers sentiments qui donnent la raison morale, du sens moral qui donne la liberté morale; ce système, dis-je, donne chez les enfants de 3 i/2 à 8 récidivistes p. °/0 ; chez les adultes, auxquels il n’a été appliqué qu’incomplètement , il a donné également les plus heureux résultats sous ladirection de MM. Obermayer et F. Despine. Uue 1 on juge d’après ces résultats de quel côté se trouve la vérité ! La question du danger que pourrrait présenter pour la société l’opinion qui considère les criminels comme irresponsables moralement de leurs méfaits, est donc réso-
lue négativement par l’expérience. Cetto solution est complètement d’accord avec les données do la science, et cela devait être, caria vérité no saurait jamais conduire à un danger; loin delà, elle seule peut nous guider sûrement pour savegarder notre sécurité devant une cause naturelle de malheurs et mémo de mort. De l’anomalie morale des criminels, et de l’irresponsabilité causée par cette anomalie, dérive le principe de moraliser ces malheureux au lieu de les traiter par des procédés barbares qui les rendent pires. Cette irresponsabilité a été considérée jusqu’à ce jour commochoquante. Or, n’est-il pas seul choquant de supposer que les grands crimes sont commis„par des individus réprouvant lo crime comme nous le réprouvons nous-mêmes, au lieu do voir en ces individus des êtres privés de conscience, do raison et de liberté morales, ce qui est scientifiquement démontré aujourd’hui?
Je ne doute pas do voir appliquer tôt ou tard à la question de la criminalité ce que je disais dans l’avant-propos qui est en tète de cet ouvrage, en parlant des vérités scientifiques qui sont en opposition avec les opinions erronées adoptées de tout temps sous l’influence de l’ignorance et des passions, passions qui sont, pour le cas présent, la crainte, l’indignation, la vongeance: «Cependant quelques esprits philosophiques examinent consciencieusement les principes émis; peu à peu la lumière cesse d'offusquer les regards, on s’habitue à sa clarté, et les vérités nouvelles, qui paraissaientblessantes, dangereuses même, finissentpar être universellement adoptées; car le vrai remporte tôt ou tard la victoire, et alors, surpris de sa simplicité, frappé de son évidence, on se demande comment il se fait qu’on ne l’ait pas connu plus tôt.»
Ce n’est pas seulement aux individus devenus criminels que le traitement moral doit être appliqué; il doit l’être également, soit aux enfants, soit aux adultes qui font preuve de perversité active et d’insensibilité morale, qui indiquent par des menaces réitérées, par la manifestation répétée de projets immoraux, qu’ils deviendront certainement criminels tôt ou tard. Il faut bien se persuader qu’entre un individu prédisposé au crime par son anomalie instinctive, et celui qui a commis cet acte, il n'y a pas, au point de vue psychique, toute la distance que la loi met entre eux. Il ne faut, pour que le premier soit au niveau du second, qu’une occasion, qu’une circonstance même des plus futiles, qu’une excitation spontanée qui inspire un vif désir criminel : car le premier est autant privé de la raison et do la liberté morales que le second, sa nature instinctive est la même. Il ne faut donc pas attendre la perpétration du crime pour mettre ce malheureux dans la possibilité de devenir meilleur, et pour préserver la société du danger dont il la menace. Dés que son anomalie morale offrira du danger et aura été constatée par des hommes compétents, éclairés par les lumières de la psychologie scientifique, il devra être placé d’office dans un asile. Destiné par son infirmité moralo à être séquostré tôt ou tard, ne vaut-il pas mieux que ce soit avant le crime qu’après? D’autant plus que cette séquestration aura pour but d’obtenir sa guérison, de lui donner la raison morale qu’il n’a pas, et avec elle la possibilité de combattre ses désirs pervers.
On ne manquera pas de m’objecter, contre l'internement préventif, les abus qui pourraient en résulter. A cela je répondrai que cet internement ne sera opéré que sur
fins individus qui donnent des preuves certaines, parleur mauvaise conduite sans remords, sans regret, sans retour a la raison morale, par leurs menaces audacieuses, qu’ils sont animés d’une perversité active devant tôt ou tard faire désirer le crime, et qu'ils sont dépourvus des sentiments moraux nécessaires pour combattre ce désir. Je répondrai également que la décision de cet internement ne sera confiée qu’à des hommes prudents et très-versés dans la psychologie pratique. Citons un exemple entre mille, qui prouve la nécessité d’interner avant le crime les individus certainement prédisposés à commettre cet acte. On lit dans le Propagateur de Lille, numéro d’un des premiers jours d’octobre 1867 : « Eugène Linné avait été arrêté sousla prévention d’un vol de 1 300 francs qui venait d’ètre commis chez la veuve Leignel, dans la maison de laquelle il avait été employé comme ouvrier. Fendant que la gendarmerie l'amenait rie Hambourdin à Lille, il avait dit aux gendarmes : Ah ! c’est sur la dénonciation de Carolus Leignel que vous m’arrêtez ; ils me le paieront cher, lui et sa mère; je les tuerai. Relâché faute de preuves, ce misérable a exécuté fidèlement sa menace. » Or, un individu qui ose menacer de mort devant les agents de l’autorité, ne prouve-t-il pas qu'il est dépourvu de sens moral et que sa passion étouffe toute crainte dans son esprit? N’étant retenu par aucun sentiment, soit moral, .soit égoïste, il est clair qu’il exécutera ce qu’il désire si fort, la satisfaction de sa vengeance.
Je veux même admettre que, malgré la prudence des personnes préposées à décider les internements des pervers, il y ait quelques abus. Eh ! quelle est l’institution humaine, même la meilleure, qui ne donne pas lieu à des
abus? Les institutions humaines les plus parfaites, il faut bien se le persuader, sont, non pas celles d’où il ne sort aucun abus, mais celles d’où sortent les abus les moins grands etles moins nombreux. Or, les abus auxquels donnera lieu l'internement préventif ne seront jamais graves, car cet internement s’appliquera toujours à des individus mal conformés moralement, et cet internement, qui n’est point une peine infamante, aura toujours pour résultat l’amélioration morale de l’interné. Le temps que cet individu passera dans un asile- ne sera donc pas perdu pour lui. Enfin, que seront ces rares et faibles abus, en comparaison des abus si nombreux et si épouvantables commis journellement par des individus qui prouvent qu’ils sont dangereux avant d’avoir commis le crime? La société, connaissant dorénavant le danger que présentent ces fous de la pire espèce, n’a-t-ello pas le droit de se défendre contre eux, H l'autorité n’a-t-elle pas le devoir do faire cesser le danger qu'ils présentent?
Malgré l’excellence du traitement moral, il y aura toujours des incorrigibles, des individus qui lui seront réfractaires. il n’en faut pas douter. Mais ces insuccès partiels ne doivent point être une objection contre ce traitement; ils ont pour cause l’existenco du bas-fond de la lie humaine que les lois naturelles reproduisent constamment. Le système que nous préconisons guérira, sinon tous, du moins un grand nombre d’individus mal conformés moralement; tandis que le système des punitions, non-seulement n en guérit aucun, mais rend pires la plupart de ceux qui lui sont soumis.
MM. de Bretignières de Gourteilles et Demetz, et ceux qui ont marché sur leurs traces, ont fait delà psychologie,
sanss’cn douter peut-être, et certainement do la meilleure et de la plus utile ; ils ont étudié la nature humaine, ils l’ont mieux comprise que les philosophes et les législateurs, ils ont découvert ses secrets, et ils ont si bien tiré de leur science tout le parti possible, qu’il sera difficile d’ajouter quelque chose à leur œuvre. Par eux, la psychologie est enfin sortie de l’ornière où elle s’est traînée si longtemps; ils l’ont rendue essentiellement pratique, et cela sans tâtonnements, en allant droit au but et on obtenant d’emblée les plus merveilleux résultats. La reconnaissance publique devrait élever à ces deux grands génies, h ces deux illustres bienfaiteurs de l’humanité, un monument où seraient représentés brisés à leurs pieds les chaînes et le glaive, attributs actuels de la Justice.
Ce n’est pas seulement sur l’homme que la culture et l’excitation des bons éléments instinctifs sont tout puissants pour faire prendre à la conduite une bonne direction qui n’avait pas étésuivie jusqu’alors; ce traitement a également réussi chez les animaux. Je demande pardon de mettre en cause les animaux dans une question qui regarde l’homme. On le peut cependant sans forcer les •analogies. Les facultés instinctives sont, chez l’homme comme chez l’animal, les principes qui donnent les désirs, les impulsions, les penchants, les inclinations à agir. Ce sont ces désirs, ces penchants, ces impulsions, ces inclinations qui déterminent tous les actes chez l’animal , car ils sont les seules sources de sa volonté. Chez l’homme, ce sont également ses désirs, ses penchants, qui déterminent ses actes, qui sont la source de sa volonté, quand ce n’est pas du libre arbitre qu’émane cette volonté, ce qui arrive:
1 0 lorsque l’homme est dépourvu de sens moral ; 2n lorsque
co sentiment est étouffé par quelque passion qui occupe entièrement l’esprit; 3° lorsque, le bien et le mal n’étant pas en cause, le sens moral n’a pas à intervenir; 4° lorsque, le bien et le mal étant en cause, le désir qui porte au bien est plus grand que celui qui porte au mal. Dans ces cas divers, où, le sentiment du devoir n’intervenant pas dans la délibération, ce n’est point le libre arbitre qui décide l'acte, c’est une loi naturelle, la loi de l’intérêt, la loi du désir le plus grand, qui fixe la volonté qui préside à la décision, loi à laquelle l’animal est soumis aussi bien que l'homme. Pour que, dans les quatre cas précités, celui-ci soit amenéà faire volontairement ce qu’il désire le moins ou ce qu’il n’est point porté à faire, il faut que les éléments instinctifs qui portent à faire cela, soient excités de manière à devenir assez puissants pour que le désir qu’ils inspirent prédomine sur tout autre désir. De même, pour faire exécuter à l’animal ce qu’il n’était pas porté à faire, il faut exciter ses instincts qui peuvent le porter à faire volontiers, par désir, ce.qu’on lui demande, de manière à rendre ce désir prédominant sur tout autre. C’est sur celte base éminemment rationnelle qu’est fondée la méthode
de l’Américain Rarey pour dompter les chevaux répulés indomptables.
Quels sont les bons sentiments que l’animal peut éprouver pour l’homme? s’est demandé Rarey. C’est la crainte, le respect et 1 affection. Il a reconnu que le cheval, même vicieux , possède ces éléments instinctifs , et il en a conclu que , pour le dompter , le maîtriser , il fallait avoir recours a leur puissance : tel est tout son système.
Voyons avec quelle sagacité Rarey est arrivé à son but. « Si votre cheval est rétif, dit-il, s’il cherche à ruer, s’il
baisso les oreilles en vous voyant approcher, c’est qu’il n’a pas pour l’homme ce respect craintif qui est nécessaire pour arriver à le manier à volonté. Il sera bien de commencer par lui donner quelques bons coups de fouet dans les jambes, près du corps. Le bruit du fouet agira comme les coups. Mais ne le battez pas plus qu’il n’est nécessaire pour lui inspiror une crainte salutaire. Vous ne le fouetterez pas pour lui faire du mal , mais pour lui fa ire oublier ses mauvaises dispositions 1 . Quoi que vous fassiez , du reste, faites-le vivement, nettement, mais toujours sans colère. N’engagez pas une bataille avec votre cheval, ne le fouettez pas jusqu’à le mettre en colère et qu’il se balte avec vous ; il vaudrait mieux ne pas le toucher du tout, car par cette conduite vous lui inspireriez , non la crainte et le respect, mais des sentiments de haine, de rancune, et de la mauvaise volonté. Si vos coups ne lui inspirent pas do crainte, ils seront nuisibles. Mais si vous réussissez à vous faire craindre, vous pourrez le fouetter sans le rendre furieux, car la crainte et la colère n’existent jamais à la fois chez le cheval, et dès qu’il ressent l’une, l’autre disparait1 * 3. Dès que vous aurez obtenu de lui de se tenir tranquille et de faire attention à vous, approchez-vous de lui et caressez-le beaucoup plus que vous ne l’avez fouetté. Vous exciterez ainsi en lui deux sentiments principaux , l’amour et la crainte. Dès qn il vous aimera, tout en vous craignant, vous n’aurez plus
1 Je croirais plutôt que l’effet produit est l’excitation du sentiment de la supériorité de l'homme, sentiment, instinct que possèdent la plupart des animaux et surtout les animaux domestiques. {Note de l'Auteur.)
- 11 en est de même chez l'homme. La colère, sentiment toujours vio-
lent. étouffe bientôt la crainte. ( Note de l'Auteur.)
qu’à lui faire comprendre ce que vous voulez , et il le fera ' . »
Ces principes sont pleins de sagesse, et la petite brochure qui les expose est fort instructive pour le psychologiste. Si le système de Karey n’a pas eu tout le succès que l'on espérait, cela tient aux deux causes suivantes, qui ne dépendent point de ce système : 1° Ceux qui l’ont employé après son auteur n’ont pas compris que ce système reposait entièrement sur l’excitation de certains sentiments, pour diriger l’animal par ces éléments instinctifs, et que les moyens physiques employés n’avaient pas d'autre but que d’exciter ces éléments. Ils ont cru qu’il sullisait île mettre pendant quelques séances des entraves aux jambes de l’animal, de le faire marcher sur trois pattes, pour dompter ses vices. Ils n’ont vu que la partie mécanique . et non la partie intellectuelle de la méthode, de même que tant de personnes ne voient que le travail agricole dans le pénitencier de Mettray ; 2° Si des animaux domptés par Rarey lui-même sont redevenus vicieux quelque temps après le traitement, c’est parce que ce traitement n’a pas duré pendant un temps assez long. Ün peut bien en quelques jours masquer momentanément les mauvais instincts en stimulant les bons ; mais pour faire prédominer définitivement ceux-ci. pour modifier le caractère
1 II pourra se rencontrer des personnes qui ne trouveront pas de leur goût cette digression sur la méthode de Rarey. Mais qu’elles veuillent bien considérer que nous faisons ici de la science, que nous étudions la nature, et que cette étude prouve qu'en dehors du libre arbitre, dont l'homme est seul possesseur, l'activité volontaire de celui-ci est régie par la même lui que l'activité volontaire des animaux, la loi du désîr le plus grand , la loi de l'intérêt. Or, les vérités scientifiques étant l’œuvre du Créateur, ne doivent blesser personne.
il une manière durable, il faut que ces bons sentiments soient longtemps excités, il faut que par leur exercice habituel ils deviennent une seconde nature remplaçant la première. S’ils ne sont pas maintenus en baleine , ces nouveaux sentiments s’effacent peu à peu, et le premier caractère reparaît tel qu’il était. C’est ce qui est arrivé aux chevaux restés pendant quelques jours seulement entre les mains de Harey. Ces rechutes sont une leçon dont on doit profiter dans le traitement moral que l’on appliquera aux criminels adultes. Elles nous prouvent que par cela seul qu’un détenu se conduira promptement bien , il ne faut pas le considérer comme amendé. Pour que son naturel soit modifié, le détenu doit être longtemps soumis au traitement moral; il faut qu’une longue habitude du bien et du travail consolide les bonnes dispositions qu'il montre.
La durée de ce traitement ne peut être limitée d’avance; elle dépend de la ténacité des instincts pervers que l’on veut étouffer. Des lois ne peuvent pas plus fixer cette durée qu’elle ne peuvent décréter les moyens qui seront employés. On ne doit pas perdre de vue que l’on a affaire à des êtres moralement malades, et, comme dans les maladies du corps, on agira envers chaque malade d’après les indications à remplir. La longueur du traitement se basera sur ces deux principes : ne pas retenir inutilement dans les asiles ceux qui peuvent rentrer dans la société sans danger pour elle; ne relâcher que ceux qui, par l’habitude de se bien conduire et de travailler, sont réellement modifiés, et probablement ne seront plus un objet de trouble.
On ne pourra pas m’accuser d’une philanthropie aveugle et ridicule envers les criminels ; car après avoir démontré
leur maladie morale, après avoir demandé, pour les guérir, un changement radical dans le système pénitencier, je demande qu’ils ne rentrent dans la société qu’aprèsleur guérison, qu’après avoir prouvé qu'ils sauront vivre au sein de cette société sans la troubler, étant habitués à une vie régulière et laborieuse.
Quelques réflexions sur le travail, sur les récréations et sur les punitions des détenus, compléteront ce que nous avons à dire sur le traitement moral.
Le travail joue un rôle très-important dans ce traitement; tous les détenus doivent y être soumis, et celui qui leur convient le mieux, sous tous les rapports, est le travail agricole, parce que la majorité de ces individus, sont des habitants des campagnes qui n’auront qu’à continuer leur ancien état; parce que ce travail est le plus naturel, le plus fortifiant, celui dans lequel l’homme trouve toujours ses moyens d’existence les plus sûrs, celui qui expose le moins au chômage, à la misère, aux rechutes. Si le travail agricole est celui qui convient le mieux aux détenus, il ne faut pas croire cependant, ainsi que le font beaucoup de personnes, que ce genre de travail est par luimême moralisateur, il ne faut pas croire que l’on aura tout fait pour améliorer le détenu, parce qu’on l’aura occupé au travail des champs. Cette erreur est des plus grossières. Les criminels chez lesquels on n’aura pas excité les sentiments moraux, sortiront aussi pervers d’un pénitencier agricole que de tout autre pénitencier; la catastrophe de l’île du Levant l’a suffisamment prouvé.
I’eut-ètre objectera-t-on, contre le séjour des adultes dans les pénitenciers agricoles, la tendance qu’ont les détenus en général et certains d’entre eux plus particulièiii. 31
remont à s’évader, et la facilité qu’ils auraient à le faire dans ces établissements. Il est certain que si le travail agricole n’est pas accompagné d’un traitement moralisateur, que si le détenu est gouverné par la crainte des punitions, par des procédés rigoureux, inhumains et contre-nature qui ne peuvent que lui faire détester le pénitencier, il cherchera à le fuir , rien n’est plus naturel. Mais si l’on attache le criminel au pénitencier ainsi qu’aux personnes qui le dirigent, par les lions des bons sentiments, par l’affection, la reconnaissance, le respect et l’intérêt bien entendu, ou tout au moins si on ne lui rend pas ce séjour trop désagréable, il sera mieux retenu par ces moyens mo-
raux, par l’attrait, que par les murs et les verrous. Les exemples des pénitenciers de Mettray, de Liteaux, de Hambourg et autres, le prouvent pour les enfants; et l’exemplo du pénitencier d’Albert- Ville sous la direction de M. F. Despine, quoique ce pénitencier ne fût pas agricole. le prouve pour les adultes. En outre, les individus dangereux étant versés dans les groupes composés de détenus très-avancés dans le traitement, ceux-ci seront pour les premiers autant do gardiens bienveillants, sous la surveillance desquels il sera fort difficile à ces hommes dangereux de s’évader.
Quel que soit le genre de travail auquel le détenu est soumis, ce travail doit être professionnel et utile à l’avenir de celui qui le fait ; il doit être conforme à ses goûts. Dans ces différents travaux, les surveillants encourageront les détenus à devenir laborieux en prêchant par l’exemple, en travaillant eux-mêmes avec soin et activité. Si tous les surveillants n’assistent pas les détenus pendant les heures du travail , ils doivent être en nombre suffisant
pour maintenir le bon ordre et empêcher le mauvais effet que le contact des détenus les uns avec les autres pourrait causer. Voir des hommes libres travailler avec courage, est ce qui peut le mieux engager les détenus à faire de même. Leur travail doit être assez pénible et assez soutenu pour leur faire désirer la libération , et favoriser le sommeil lorsque l’heure du repos a sonné.
L’expérience a déjà démontré que l’on pouvait employer les prisonniers adultes aux travaux des champs. Cette expérience a été faite avec succès en Allemagne, en Hollande, en Suisse et surtout en Irlande. En France, ce système n’a été pratiqué qu’en Corse, dans l’établissement de Casabianca et dans celui de Chiavari, et l’expérience a démontré que les récidives étaient moins fréquentes chez les libérés des pénitenciers agricoles que chez les libérés des maisons centrales.
Le silence pendant le travail manuel ne me parait point favorable au détenu. Je voudrais que le surveillant dirigeât chez les travailleurs une conversation attrayante, instructive, mêlée même de chansons gaies, afin de ne pas les laisser en proie à leurs instincts pervers, afin d’imprimer constamment à leurs réflexions un cours différent de celui qu’elles suivaient jadis, et afin de leur rendre le travail agréable. Le silence forcé est une contrainte pénible qu’il faut supprimer comme tout ce qui est une souffrance inutile. Ce silence, adopté dans tous les pénitenciers en commun, pour empêcher les détenus de communiquer entre eux, ne remplit point ce but. Les employés de ces établissements savent très-bien que les prisonniers ont inventé mille moyens pour se transmettre leurs pensées, et cela à de grandes distances, même d’un étage à l’autre. Or
ne vaut-il pas mieux occuper leur esprit par des connaissances utiles, fixer leurs pensées sur ce qui est bon et agréable, que de les mettre dans le cas de tromper les surveillants, et de se procurer le malin plaisir do faire ce qui est défendu? Communiquer avec son semblable est un besoin naturel, impérieux, qu’il est imprudent de trop contrarier.
Le détenu ne doit point être à charge à la société, il faut que son travail justement rétribué subvienne à toutes les dépenses qu’il occasionne , et on lui tiendra compte du surplus, qui lui sera remis à sa sortie. S’il est juste qu’il paye intégralement ses dépenses par son travail, il est également juste que ce travail ne profite qu’à lui seul, et que ce malheureux no soit exploité par qui que ce soit. Rétribuer le travail d’après sa valeur est le meilleur procédé pour engager le détenu à devenir laborieux, Si. pouvant travailler, celui-ci s’y refusait, l’administration ne lui devrait alors pour aliments que du pain, de l’eau et le restant des vivres des travailleurs, qu’un hangar pour logement, et des baillons de rebut pour vêtements. N’étant point isolé pour cela des autres détenus, devant assister à leurs repas, être témoin de leurs travaux, il se déciderait bien vite à imiter ses compagnons, surtout s’il y était engagé par la persuasion, et non par des punitions. La paresse qui accompagne et qui favorise la plupart des infirmités morales doit être vaincue à tout prix, et l’on y parviendra mieux par les moyens que j’ai indiqués que par l’incarcération, qui la favorise.
De même que le travail, la récréation doit être organisée dans les asiles, car il faut toujours présenter au détenu des sujets de réflexion bons, utiles ou agréables, afin de ne
pas l’exposer à penser au mal. Ces récréations seront aussi attrayantes que possible, afin de le captiver. Je n’en connais pas de plus convenable que la musique vocale ou instrumentale, pour ceux qui sont portés vers cet art. Les objets de récréation doivent cependant varier afin de ne pas engendrer l’ennui, et être adaptés au goût des détenus. Y aurait-il même quelque inconvénient à ce que dans les asiles il y eût un théâtre où les détenus joueraient des pièces amusantes et morales? Je ne le pense pas; et de plus, cet amusement aurait le grand avantage d’occuper leur esprit. Ne perdons pas de vue qu’il s’agit ici d’un traitement moral et non de châtiments. Farces récréations agréables et variées, on imiterait la sage conduite de ces parents prudents qui, pour détourner du mal l’imagination désordonnée de leurs enfants, occupent sans cesse leur esprit, hors lesheuresde travail, par des arts d’agrément, la musique, le dessin, l’équitation, l’escrime, etc.
Les détenus occupés à un travail sédentaire devront faire de la gymnastique. Il faut que leur corps soit journellement fatigué d’une manière ou d’une autre. C’esl un des meilleurs moyens d’amortir l’excitabilité du système nerveux, de calmer les caractères irritables et d’empêcher l’explosion des passions violentes. Il m’a été raconté par une personne digne de foi, que deux jeunes gens ayant le caractère triste et irritable à l’époque de la puberté, avaient vu disparaître leur malheureuse disposition instinctive sous l'influence de la gymnastique. Il est réellement à regretter que cet exercice ne soit pas obligatoire dans tous les établissements destinés à la jeunesse, non-seulement pour fortifier le corps, mais comme exerçant une heureuse influence sur le moral.
Les détenus doivent être privés de vin et de liqueurs alcooliques, sauf ceux qui en ont momentanément besoin par raison de santé. Il faut qu’ils perdent le goût pour cet infernal breuvage, excitateur de toutes les mauvaises passions. Ces boissons no sont d’aucune utilité à l’homme qui se livre à de rudes travaux ; elles excitent momentanément lo système nerveux et l’épuisent à la longue. C’est par une alimentation suffisante et en partie animale que l’homme doit réparer ses forces. Lo café, n’ayant aucun des inconvénients de l’alcool, sera la seule boisson de luxe pormise aux détenus. L’usage du tabac pourra être autorisé dans des proportions restreintes; c'est un délassement dont il ne faut pas priver ces malheureux. La suspension de son usage servira de punition aux fautes commises.
L’ordre et la discipline, si nécessaires dans les pénitenciers, régneront plus facilement sous l’empire de l’affection et des bons sentiments que sous celui de la contrainte et de la crainte. Si cependant, malgré les moyens rationnels dont nous venons de parler, les détenus commettaient des infractions aux règlements, une punition deviendrait nécessaire. Les punitions ne doivent être employées qu’avec prudence; car si elles ne produisent pas le bien qu’on en attend, et elles ne produisent du bien qu’autant que le détenu comprend, sent qu’il les a méritées, elles font du mal par l’irritation qu’elles ne manquent pas do causer.
Les détenus devant être persuadés que l’observance des règlements est nécessaire, on devra leur expliquer la nécessité de chaque règle pour le maintien du bon ordre. Multiplier ces règles, c’est rendre leur exécution difficile,
c’est exposer ceux qui doivent leur obéir à les enfreindre et à être punis, ce qu’il faut toujours éviter. Imposer des règles qui sont contre-nature, telle par exemple que celle du silence prolongé, c'est inspirer un profond dégoût pour le pénitencier, c’est engager le détenu à s’évader. Les règlements doivent être mesurés sur la nature imparfaite de ceux qui sont appelés à les suivre.
Quand un détenu aura commis une faute, une infraction aux règlements, il n’est pas prudent d’employer do suite les punitions, parce qu’il pourrait croire qu’on no demande pas mieux que de le punir. On commencera par lui faire comprendre qu'il a désobéi, et que le désordro qui s’en est suivi ne peut être toléré. Lorsqu’il l’aura compris, la punition ne pourra plus l'irriter. Cependant il serait bon de lui pardonner cette première faute, en le prévenant qu’à une nouvelle infraction on sera obligé, avec regret, de lui infliger une peine. On pourra même, selon le genre de faute et selon la nature do l'individu, lui pardonner également unedeuxième fois, pour lui prouver la bonté quol’on a pour lui, le regret que l’on a de le punir, et pour lui laisser le mérite de vaincre sans punition ses mauvais penchants. Mais a la troisième infraction, surtout si c’est la même qui a été répétée, on devra nécessairement punir. Les punitions no doivent pas ètro infligées par un surveillant, mais par le directeur. Un surveillant ne doit rien faire qui puisse exciter la haine et la vengeance du détenu, car il n’aurait plus sur celui-là l’ascendant moral nécessaire pour le diriger.
Les punitions ne doivent pas être identiques pour toutes les fautes; elles doivent même varier pour la même faute, selon la nature instinctive de chaque détenu. Un ré-
glemont no peut guère les fixer d’avance avec justice, sauf pour quelques cas particuliers. Suivant son caractère, tel individu est très-sensible à un genre de punition et ne l’est point ?i un autre. Les peines qui froissent l’amourpropre sont en général très-pénibles ; aussi faut-il ne s’en servir qu’avec prudence, les détenus ayant plutôt besoin (ju’on excite en eux le sentiment do dignité que de recevoir dos humiliations. Toute punition sera infligée sans passion, en parlant avec calme, en faisant sentir qu’on l’applique à regret et par nécessité. On ne doit jamais punir le détenu au moment où il est en colère, caron l’exciterait davantage; il vaut mieux attendre que l’état passionné ait cessé, et que la raison ait reparu chez lui. Dans les moments de colère, de folie morale aiguë, on no doit employer la violence envers lui que s’il menace d’être dangereux, et lorsque la douceur n’aura eu sur lui aucune action.
Si le détenu est sujet à la colère, on doit lo prévenir, dans les moments de calme, que cette passion violente lui fait perdre la raison, et qu’il peut éviter cet instant de folie en s’observant dès qu’il sent monter sa passion , et en la maîtrisant avant qu’elle ait absorbé son esprit, avant qu’elle l’ait mis dans l’état passionné. Il serait injuste do le punir des violences que lui impose l’excitabilité de son organisme , lorsque la colère lo met subitement dans l’état passionné. Avec le système moralisateur qui consiste «à prendre les détenus par leurs bons sentiments, à se les attirer par de bons procédés, pour les diriger facilement vers lo bien, et non à les traiter par la crainte des punitions, la colère sera très-rarement excitée dans le cœur de ces infortunés, d’autant plus que les surveillants auront
mission do la calmer en faisant appel aux bons sentiments dès qu’elle apparaîtra.
Le surveillant manifestera toujours du plaisir à voir cesser les punitions, et même il intercédera pour qu’elles soient abrégées lorsque le détenu éprouvera du regret réel de sa faute, bien que ce regret soit égoïste et non moral. Par ce moyen il s’attirera l’amitié du détenu et il lui inspirera de la reconnaissance. En étudiant l’effet de ces grâces sur les divers détenus, on verra l’usage que l’on doit en faire chez chacun d’eux , car leur effet ne sera pas le même chez tous.
Dans le système de punition tel qu’il est employé dans les prisons actuelles, système qui ne peut atteindre qu’un seul but , le maintien de l'ordre et de la discipline , et qui ne vise nullement à améliorer le détenu, il est certain que plus on excitera la crainte par des châtiments rigoureux, plus on engagera les individus timorés à observer l’ordre matériel, mais non tous les détenus, et principalement les plus mauvais et les plus pervers, qui sont aussi les moins craintifs. Mais après le maintien de cet ordre matériel, quels déplorables résultats on aura obtenus ! Les prisonniers sortent de ce régime tels qu’ils étaient avant de lui être soumis, ou, pour mieux dire, pires et plus dangereux . étant animés de passions haineuses contre la société qui les a si durement traités. Il faut bien se convaincre qu il existe un pouvoir autre que la crainte, pour obtenir cet ordre matériel et cette discipline, et que ce pouvoir réside dans les sentiments moraux. En s’adressant a ces sentiments, le détenu fera ce qu’on lui demande, et s habituera a le faire, non par nécessité, par contrainte, mais volontairement, mais parce qu’il le désirera.
Ij est surtout en présence dos natures âpres comme (‘elles des criminels, qu il faut se ressouvenir delà maxime si vraie de J. -J. Rousseau : On peut résister à tout, hors a la bonté. Dans tous les cas, c’est ce à quoi on résiste le moins. Les individus qui lui opposent une résistance obstinée sont des incurables chez lesquels les punitions ne réussiront pas davantage ; elles auront , de plus, l’inconvénient de rendre ces individus dangereux, en excitant dans leur cœur la liaino et la vengeance.
Ce serait une errour de croire quo co régime, avec ses douceurs, serait un appât pour les ouvriers quo la misère accable, qu’il les engagerait à commettre le mal alors que la punition serait si douco. En premier lieu, les ouvriers qui sont dans la misère s’y trouvent presquo toujours plongés par suite de vices qu’ils tiennent â satisfaire : le jeu, la paresse, l’ivrognerie, la débauche, etc. Ils seront donc fort peu désireux de se faire mettre dans un pénitencier, où ils ne pourront plus satisfaire leurs mauvais penchants, où le travail est de rigueur, où il est peu rétribué, et où cependant chacun doit subvenir par le travail à toutes les dépenses qu’il occasionne. En second lieu, ce que l’homme redoute le plus, en général, c’est la perte de sa liberté physique, c’est l’impossibilité do faire ce qu’il désire, c’est d’être séparé des siens. Dans le nombre des individus anomalement conformés, il y en aura certainement qui préféreront la vio du pénitencier à la vie libre, et qui pourront commettre quelques fautes pour se faire détenir do nouveau, car toutes les bizarreries se rencontrent dans l’humanité. Mais ces individus, fort rares, seront bientôt connus , et ils pourront être soumis â un régime plus dur qui les forcera à désirer la vie libre. Dans
le système de moralisation, ce sont les indications à remplir qui fixent ce qu’il y a à faire, et non pas des règles toujours les mêmes pour tous les cas indistinctement.
Nous aurions dû, pour procéder hiérarchiquement dans notre exposition , parler des directeurs des pénitenciers en tète du traitement moral. Mais nous avons préféré placer plus loin ce que nous avons à en dire, afin que le lecteur soit mieux à même de comprendre leur véritable rôle et l’importance de la mission qu’ils ont à remplir.
Dans le système moralisateur, le rôle d’un directeur de pénitencier est bien différent de celui qu’il a dans le système uniquement répressif, actuellement employé. Dans ce dernier systèmo, ce rôle consiste à veiller à ce que le réglement soit strictement suivi, à ce que l’ordro matériel et la discipline ne laissent rien à désirer, à ce que toute évasion soit empêchée, et à co que la comptabilité soit régulièrement tenue; toutes choses que l’on obtient avec de bons geôliers et de bons commis. Dans le système de moralisation, co rôle est celui d’un médecin, qui doit, avec le secours des surveillants , ses aides, s’occuper do chacun de ses malades en particulier, étudier sa nature instinctive, pour employer les moyens les plus propres à modifier sa maladie morale.
La ligne de conduite que doivent suivre à l’égard des détenus les directeurs du système de moralisation est exactement indiquée par les paroles suivantes deM. Legouvé :
« Si vous voulez être dignes d’élever des créatures humaines, il ne faut pas sévir sur le corps pour gouverner 1 âme, mais agir sur 1 âme pour dominer le corps ; il faut relever les esprits au lieu de les courber: il faut chercher des punitions morales pour moraliser par les punitions
mêmes; il laut surtout vous souvenir que le premier principe du xixe siècle est celui-ci : Honorez dans tout individu une arae, et, pour lui apprendre à se respecter, respectez-le ‘ . »
Tel directeur qui sera très-apte à faire marcher le système de répression par la contrainte et les châtiments , pourra être peu capable d’employer le système moralisateur ; car il faut , pour réussir par ce dernier système , des aptitudes intellectuelles et instinctives particulières, et une manière de voir toute différente do celle qui font les
bons directeurs, c’est-à-dire les directeurs sévères dans le
système de répression. Il faut, pour remplir le haut ministère de directeur d’un asile moralisateur, être doué d’une grande activité, êtro animé d’un vif désir de guérir les malades confiés à ses soins, avoir une grande connaissance de la psychologie normale et anomale ; enfin, il faut êtro entièrement dévoué à ses malades et s’occuper de chacun d’eux. Si de grands établissements peuvent convenir au système de répression, de petits établissements seront certainement beaucoup plus favorables au système de moralisation.
La direction des pénitenciers ne doit pas être confiée à des militaires : ils n’ont pas en général ce qu’il faut pour dominer moralement les hommes pervers. Leur système de réglementation sévère favorise les infractions, provoque les punitions, et par conséquent le mécontentement. En général ils ne comprennent que la répression violente, ils ne supposent pas que l’on puisse arriver à de bons résultats par la puissance des sentiments moraux . pour obtenir une conduite régulière. Ce ne sont pas des militaires
1 Des pères et lies mères au xixe siècle.
qui auraient imaginé la fable: Phœbus et Borée, dont la morale est que la douceur a plus de puissance sur les esprits que la violence. A l’appui de la réalité de cette disposition des hommes de guerre, voici ce que me racontait un docteur de mes amis : « Je causais, il y a quelques jours, avec un officier, capitaine d’infanterie, homme très-sérieux, qui me soutenait très-sérieusement que le meilleur moyen de répression à employer dans les bagnes et les pénitenciers était le fouet, les coups, la répression corporelle !!» On voit par cette énormité jusqu’où peuvent s’égarer des hommes, intelligents d'ailleurs, mais dépourvus de connaissances psychologiques et aveuglés par des préjugés. Tous les militaires ne professent pas, il est vrai, une maxime semblable, témoin Bretignières deCourteilles, officier de cavalerie, l’un des promoteurs du système de moralisation; mais on ne saurait disconvenir que celte maxime ne représente leurs tendances générales.
De la libération des détenus. — Nous avons posé pour principe que l’on ne doit faire rentrer définitivement dans la société que les détenus qui auront donné des garanties incontestables d’amélioration, et qui auront prouvé qu’ils ne sont plus dangereux. Ils pourront offrir cette garantie après avoir passé par les deux ou par l’une des deux épreuves suivantes. La première ne peut ètro subie que par les plus intelligents : elle consiste à remplir la fonction de surveillant, après avoir reçu une instruction spéciale pour exercer cette fonction. L’expérience a déjà démontré que les détenus pouvaient être aptes à la remplir. Obermayer n’avait que des détenus pour surveillants dans le pénitencier qu’il dirigeait à Munich, et il s’en est très-bien trouvé. La seconde est la libération préparatoire telle
qu’elle existe en ce moment dans divers États et principalement en Irlande, où elle termine un système pénitencier qui est une combinaison de l’emprisonnement cellulaire et de l’emprisonnement collectif.
Cette libération préparatoire se fait de deux manières. Dans l’une, qui est la libération conditionnelle, lorsque le détenu a prouvé par sa bonno conduite dans les prisons ordinaires, soit qu’il est revenu à de meilleurs sentiments, soit (ju’ilest moins pervers qu’on no l’avait cru, l'administration lui procure de l’ouvrage au dehors. 11 demeure placé sous -la surveillance de celle-ci, maisil travaille librement et il vitdo cequ’il gagne. S’il persévère dans sa bonne conduite, il peut espérer obtenir bientôt sa libération délinitive.
Dans la seconde manière, qui est adoptée en Irlande, la libération conditionnelle est précédée d’un séjour dans une prison intermédiaire, sorte de lazaret pénitencier placé entre l’emprisonnement absolu et la libération conditionnelle, dernière phase du châtiment. Dans ces prisons, destinées à éprouver l’amendement des prisonniers, ceux-ci jouissent de toutes les franchises compatibles avec la discipline d’un grand établissement, et ils s’y livrent au métier qui doit les faire vivre. Ils sont bien nourris, traités avec la même douceur et les mômes égards que les ouvriers libres, et leur salaire journalier est réservé en grande partie pour l’époque de leur libération préparatoire ou définitive. Ils y reçoivent une instruction élémentaire et professionnelle. Deux établissements de ce genre existent en Irlande : un pour les condamnés occupés aux travaux industriels, et un autre pour ceux qui se destinent aux travaux agricoles. Dans ces deux asiles do convalescence morale.
les détenus font l’apprentissage delà vie libre., et lorsqu'ils s’y sont bien conduits, ils obtiennent de l’administration le ticket of leave, qui est non-seulement un brevet de libération préparatoire , mais un certificat d’amendement. Muni de ce brevet, le condamné se rend chez le patron qui l’a réclamé ou dont on lui a ménagé l'accueil favorable, et il y reste sous l’autorité protectrice de l’administration et sous la surveillance du patron. Si le condamné continue à travailler et à se bien conduire, il se trouve naturellement reclassé parmi les honnêtes gens. Si au contraire il se rend indigne, par son inconduite, de la confiance qu’on a eue en son amendement, le ticket of leave est révoqué, et on reconduitle condamné en prison, pour y achever l’entière exécution de sa peine.
Les établissements irlandais, imparfaites imitations de celui de Mettray, ontcependantdonné d’excellents résultats. Le régime de ces établissements a eu pour conséquence une diminution telle dans le nombre des condamnés détenus dans les [irisons de l’Irlande, par le fait du petit nombre de ceux qui récidivent , que depuis six ans on a pu fermer dans ce pays quatre prisons devenues inutiles, et que le Parlement a eu la satisfaction de constater en 18G1 une réduction de 50 000 livres sterling dans le chiffre précédemment affecté aux dépenses des établissements pénitentiaires de cette île.
Le système de moralisation dans les asiles remplaçant avec avantage la libération préparatoire des pénitenciers irlandais, nous n'avons point à adopter cette amélioration introduite dans le système de punition; mais nous devons tirer parti de la libération conditionnelle, parce qu’elle procure du travail au détenu à sa sortie de l’asile, et parce
iju il est bon (juo 1 administration dirige les premiers pas du libéré dans la vie libre, quelle le surveille de loin pendant assez longtemps, pour être assurée, autant que possible, qu’elle donne à la société un homme amendé. Il 11e faut point faire résider cet amendement dans ce qui est au-dessus de la nature instinctive des prisonniers ; il 11e faut pas exiger d’eux un remords moral de leurs fautes passées, l’amour du bien pour le bien, la réprobation du mal pareequ’il est le mal; toutes choses impossibles à ceux qui sont privés de sens moral. Il faut considérer comme amendés ceux qui préfèrent se bien conduire plutôt que de faire le mal, par des considérations puisées dans les sentiments d’un ordre inférieur; il faut considérer comme amendés ceux qui, par n’importe quel désir, préfèrent mener une vie régulière et laborieuse à leur vie vagabonde, paresseuse et criminelle d'autrefois.
Pour ne passe bercer dans des illusions trompeuses, il faut ètro bien persuadé que, malgré l’excellenco des moyens employés par le système moralisateur le mieux entendu, on devra s’attendre à des insuccès partiels chez quelques individus dont la perversité active est alliée à l’absence de tout bon sentiment. Bien que l’on ait réussi à pallier, à masquer pendant un certain temps leur anomalie psychique, celle-ci reparaît bientôt dès qu’elle n’est plus contenue par l’aide des surveillants et du bon exemple. Ces insuccès seront fort rares, si on les compare à ceux qui ont lieu sous le régime des punitions, système dangereux qui rend à la société des individus plus pervers que ce qu’ils étaient avant d’être soumis à ce régime.
La ligne de conduite à suivre à l’égard des détenus lors de leur libération est admirablement tracée dans la para-
bole du Bon pasteur. Celui-ci porte lui-même sur ses épaules la brebis égarée, afin de lui faciliter sa rentrée au bercail, afin de ne pas lui en rendre la route pénible, car sans cela elle pourrait bien retomber dans ses mauvaises habitudes. La société doit, de même, en recevant le libéré, lui faciliter les moyens de se bien conduire. Au lieu de le repousser, de le considérer avec mépris et défiance, elle doit l’accueillir avec bonté, en l’encourageant, en continuant le système adopté dans l’asile, en le prenant par les bons sentiments. Mais cette révolution dans les idées et dans la conduite du public ne pourra se réaliser que lorsque celui-ci verra les récidives diminuer sous l’influence de la nouvellle méthode. Tant qu’il ne sera pas convaincu, par une longue expérience, de l’amélioration accomplie chez le criminel par le système de moralisation, il n’acceptera pas facilement le libéré dans ses ateliers ou dans sa maison, pour lui donner du travail, car il veut avant tout de la sécurité. Aussi, en attendant qu’on en soit arrivé à ce résultat général, des sociétés de patronage doivent faire ce que le public ne fera que plus tard.
«Il ne suffit pas, dit M . Bonneville de Marsangy’, de réformer les habitudes vicieuses et de ramener au bien ; on doit faire en sorte que. devenu meilleur, l’enfant persiste, même au besoin malgré lui, dans cet amendement, et pour cela il faut le surveiller à toute heure après sa libération, afin de le fortifier dans ses bonnes dispositions, afin de lui tendre la main s’il fléchit, afin de l’encourager et de le soustraire aux influences délétères et aux excitations dangereuses qui viendraient bien vite compromettre
1 Du patronage des jeunes libérés. (Revue contemporaine, n°du 1 5 jauvïer 1867.)
ni.
et détruire 1 œuvre de sa régénération.» Toutes ces sages
précautions sont aussi nécessaires à prendre en laveur de 1 adulte <j u en laveur de 1 enlant, et pour les mêmes motifs. L)u moment où le sens moral fait défaut, ce qui est le ras de la plupart des détenus de tout âge, ce sont les sentiments égoïstes seuls qui déterminent les actes, et comme les plus puissants de ces sentiments l’emportent toujours sur ceux qui le sont moins, il importe de tenir les bons sentiments égoïstes constamment en haleine, pour leur donner de la prépondérance sur les mauvais.
Le libéré abandonné à lui-même, repoussé de tous, quelquefois même de sa famille, privé par conséquent des moyens de gagner sa vie par le travail, se trouve dans une position très-difficile. Seul, sans personne pour l’aider, il a bientôt absorbé ses épargnes, il tombe dans la misère, il est exposé ou à mourir do faim, ou à mendier, ou à se procurer lenécessaire par le vol, après avoir maudit la société qui lui rend la vie régulière impossible. Pour éviter ces graves inconvénients, qui détruiraient en peu de temps tous les bons effets du traitement moral, des sociétés de patronage ou l’administration des asiles doivent veiller à ce quele libéré ne reste pas sans travail, sans moyen de vivre honorablement. Le travail agricole est celui qui lui convient le mieux. Il serait prudent de disséminer ceux qui ont manifesté les plus grandes défectuosités morales, de les éloigner des villes et des centres industriels, les passions y trouvant davantage des causes excitantes. La société, en procurant du travail aux libérés, agit dans son propre intérêt, elle se prémunit contre les récidives qui la troubleraient inévitablement sans cela. Il ne faudrait pas cependant que cet avantage dégénérât en abus, sous forme
d’un droit au travail au profit de la perversité; il ne faudrait pas que cet avantage engageât des personnes peu morales et sans travail à commettre quelque mauvaise action pour être placées pendant quelque temps dans un asile et pour en sortir ensuite avec un travail assuré. La privation de la liberté, la soumission à une discipline sévère, à un travail dur, long et médiocrement rétribué dans les asiles; une rétribution moins lucrative donnée au travail procuré par l’administration ou par la société de patronage, que celle qui est accordée au travail libre, suffiront pour enlever l’envie d’avoir recours à un pareil moyen. Les libérés doivent savoir également qu’aprésleur avoir procuré un premier travail, la société a fait pour eux tout ce quelle devait faire, et que s’ils abandonnent l’emploi qu’on leur a procuré, pour se livrer à la paresse, ou s’ils sont renvoyés à cause de leur inconduite, ils seront réintégrés dans l’asile, leur libération devant toujours être conditionnelle pendant quelque temps. La conduite de l’administration et des sociétés de patronage vis-à-vis des libérés dépendra en grande partie de l’anomalie morale que ceux-ci auront manifestée pendant leur vie criminelle. Les individus les moins doués de sentiments moraux élevés, et qui n'ont été sensibles , dans leur traitement, qu aux intérêts égoïstes et matériels, auront besoin d’une bienveillance plus longtemps prolongée, et même d’une surveillance continue bien qu’éloignée, car on doit compatir à leur misère morale. Il sera très-utile aux libérés des asiles qu ils conservent par correspondance, ainsi que le font ceux de Mettray, des rapports avec leurs surveillants ou avec leurs supérieurs. Ils ne doivent pas cesser de les considérer comme des bienfaiteurs et des amis. Le souve-
nirdeces hommes charitables aidera les libérés à combattre leurs désirs pervers. La reconnaissance et l’affection remplaceront chez eux la conscience morale, qu’ils n’ont pas ou qu’ils n’ont qu’à un degré très-imparfait.
Traitement des criminels incurables. — Le traitement moral, tout en faisant le plus de bien possible, échouera, avons-nous dit, chez quelques individus exceptionnels, dépourvus de sentiments moraux et dominés par de puissants instincts pervers ou bizarres. Il faut donc s'attendre à des insuccès, et s’y résigner; mais ces insuccès ue sont ni des déceptions, ni des mécomptes, puisqu’ils sont prévus. Occupons-nous donc de ces êtres malheureux et exceptionnels. On pourra bien, comme essai, les soumettre à des punitions, à l’eneellulement, par exemple, pour voir si ces moyens auront sur eux quelque heureuse influence; mais on ne prolongera pas cet essai s’il ne donne pas promptement un résultat favorable. Dans la cellule où ces individus auront été enfermés, ils seront visités par les surveillants et parle directeur, qui leur adresseront des paroles d’intérêt pour tenter un dernier effort bienveillant et [joui* calmer leur irritation.
Après avoir épuisé tous les moyens de douceur et de rigueur envers ces détenus; après s’être adressé en vain à tous les sentiments élevés ou inférieurs, à tous les intérets; après avoir constaté leur incurabilité, on a le droit de les tenir constamment éloignés de la société. De tels individus, no pouvant habiter les pénitenciers, dans lesquels ils introduiraient le désordre et d’où ils chercheraient à s’évader, seront retenus dans une prison. Si la société a le droit de s’en préserver à jamais, elle a aussi le devoir d’agir avec humanité envers eux. On ne devra
ni les humilier, ni les maltraiter ; on ne leur enlèvera même jamais l’espérance de leur libération, d’autant plus que la grande activité de leurs sentiments pervers qui les rond indomptables, dangereux et momentanément incurables, ne peut exister que pendant la jeunesse et la virilité. Elle s'affaiblit par le poids des années, et tel qui a résisté au traitement moral pourra bien , après la cinquantaine , cesser d’être dangereux , être placé dans un pénitencier agricole, et plus tard être rendu à la société. On devra en général considérer comme très-dangereux et momentanément incurables les individus qui ont récidivé dans le crime après une condamnation, surtout s’ils ont été soumis à un traitement moral.
Dans la prison, les incurables devraient être occupés à un travail nécessitant la dépense de grands efforts musculaires, rien n’étant [dus apte à dompter un moral violent qu’un travail physique pénible et très-actif. Le Thred-MM, employé en Angleterre, pourrait leur être utile dans certains cas. On leur procurera tout le bien-être que leur salaire leur permettra d’avoir. On devra surveiller de près et tenir dans une prison spéciale d’où la fuite serait impossible, certains individus que toutes leurs facultés, intelligence, adresse, force physique, rendent aptes aux évasions. Voulant a tout prix leur liberté, ne reculant devant apeun moyen, aucune violence, aucun crime, ils sont un péril constant pour la société, pour les gardiens qui les surveillent et pour les agents de la Justice qui sont à leur recherche lorsqu ils se sont échappés. Il y en a parmi eux qui poussent l’effronterie jusqu’à déclarer aux magistrats ‘lui les condamnent pour de nouveaux méfaits, qu'ils s’évaderont de rechef, et qui tiennent parole. Eh bien! la
peine de mort 11 est pas nécessaire, ainsi que le pensent < ertaines pei sonnes, pour garantir la société de ces êtres dangereux ; il suffirait seulement do construire une prison exprès pour eux, dans des conditions qui rendissent toute évasion matériellement impossible. Cet établissement n’aurait même pas besoin d’avoir do grandes proportions, un seul suffirait en France, et probablement le nombre de ses pensionnaires n’atteindrait jamais la dizaine.
Ne regrettons pas les dépenses qu’occasionnera l’adoption du traitement moral impérieusement réclamé par la psychologie. Jamais sacrifices ne seront plus profitables à l’honneur de la nation, à la morale et à la sécurité publiques. Et comme ils produiront plus tard une diminution considérable dans le chiffre du budget delà justice criminelle, ces sommes ne seront qu’une avance de fonds dont on bénéficieralargement. Unelégère amélioration introduite dans le système pénitencier en Irlande, diminue annuellement de 1 250 OOOfrancs, depuis 1861, les dépenses occasionnées dans cette île par les criminels. Nous dépensons des sommes immenses pour embellir les villes, construire des églises, des théâtres, des hôpitaux et des asiles affectés aux maladies et aux infirmités du corps, pour perfectionner notre arsenal de destruction ; comment n’en trouverionsnous pas pour établir des asiles destinés à guérir les maladies morales qui désolent la société? Le gouvernement, qui met tant d’ardeur â pourvoir aux moyens de combattre les ennemis éventuols du dehors, n’en mettra-t-il pas quelque peu à pourvoir aux moyens de combattre efficacement les ennemis redoutables du dedans ; ennemis toujours présents et sans cesse renaissants par l’effet des lois naturelles.
ARTICLE II — Traitement auquel doivent être soumis les criminels et les délinquants doués de sens moral.
Les personnes douées de sens moral ne pouvant commettre les grands crimes que dans l’état passionné, état psychique qui exclut le libre arbitre, ce n’est pas précisément une punition qui convient à ces personnes lorsqu’elles ont commis un de ces crimes. — Pour les actes d’une perversité moins grande, et que ces personnes peuvent commettre librement, des peines doivent être infligées , soit comme punition méritée, soit afin d’empêcher, par l’effet de la crainte , que des actes semblables ne se renouvellent. — Chez ces personnes, les châtiments doivent être en rapport, non-seulement avec la gravité des fautes, mais encore avec la nature de ces fautes. — On devrait également lenir compte, dans certains cas, du caractère particulier de l’individu.
Tout se tient, dans la nature, par des chaînons qui ne diffèrent les uns des autres que d’une manière insensible. Entre les individus privés de sens moral et ceux qui le possèdent normalement développé, il existe des individus intermédiaires doués de ce sentiment à divers degrés. Moins le sens moral a de puissance et de perfection, plus les mauvaises passions peuvent l'étouffer facilement, plus par conséquent l’homme est capable de perdre ce qu’il possède en libre arbitre et en raison morale, et se trouve porte à commettre do grands crimes dans l’état passionné, si sa perversité est grande et active. Le traitement que nous venons de préconiser pour les criminels dépourvus de sens moral, convient donc aussi aux criminels qui sont faiblement doués de ce sentiment. Ceux-ci ontmoins besoin, en effet, de subir une punition que d’obtenir une amélioration dans leur nature instinctive, par l’excitation et la culture de leurs bons sentiments, et par l’affaiblissement de leurs mauvais penchants, en éloignant d’eux lescausesqui excitaient jadis ces penchants.
Occupons-nous maintenant dos criminels cjui possèdent le sens moral a 1 état normal. S il leur est arrivé de commettre un grand crime , ce n a été que pendant un état passionné, violent, dans un moment de folie morale, alors <iu’ils avaient perdu momentanément la raison et le libre arbitre, alors qu’ils n’étaient plus moralement responsables. Uuand la passion qui les maîtrisait a cessé, leurs bons sentiments, momentanément étouffés, ont reparu dans leur cœur, ils ont été froissés par l’acte pervers commis, et ils ont déterminé un vif regret. Ceregrot devient, si ce n’est une punition, l’acte commis sans liberté morale n’en méritant pas une, du moins un avertissement salutaire qui engagera ces individus à s’observer dorénavant et à réagir contre leurs mauvais penchants dès qu’ils se feront sentir, afin de n’avoir pas à souffrir de nouveaux regrets. Toute peine , comme punition seulement, serait donc, dans ce cas, non-seulement injusto, mais inutile. Cependant l’individu qui, dans ces circonstances, commettrait un acte grave, tel qu’un homicide, un attentat à la pudeur, etc., devrait, malgré le regret qu’il en éprouverait, séjourner quelque temps dans un asile : 1° pour qu’on puisse s’assurer de la sincéritédeses regrets; 2° pour engager ceux qui ont des passions violentes à se tenir en garde contre les entraînements de ces passions et à les combattre dès leur apparition , avant qu’elles les mettent dans l’état passionné. Les personnes douées de sens moral et des autres sentiments moraux élevés étant beaucoup plus sensibles à la crainte des châtiments que celles qui sont anomalement constituées sous le rapport instinctif, cette crainte a sur elles un effet préventif incontestable. Si les actes pervers commis non librement dans l’état passionné, par des per-
sonnes morales , doivent être suivis de quelques punitions, ces punitions n’ont pas besoin d’être exagérées pour produire un effet préventif. Quelques mois passés dans un asile où ces personnes seront utilisées comme surveillants, devraient suffire. Je crois aussi qu’il serait convenable, par respect pour la morale, que l’auteur d’un crime fut éloigné pendant un temps assez long des lieux témoins de son malheur, afin d’éviter la mauvaise impression que sa présence ne manquerait pas de produire. En parlant de l’amélioration possible des criminels, Mittermaier dit que les employés des prisons ont su faire, pour cette amélioration, une grande différence entre ceux qui commettent les crimes sous l'influence d'une passion violente et ceux qui le commettent de sang-froid, différence en faveur des premiers. Il devait en être ainsi, puisque ceux qui deviennent criminels sous l’empire d’une passion violente, peuvent posséder le sens moral et redevenir immédiatement bons dès que leur état passionné a cessé ; tandis que ceux qui commettent le crime de sang-froid ne possèdent point ce sentiment , ne peuvent prendre l’habitude du bien que par une bonne direction imprimée à leurs sentiments égoïstes, habitude toujours longue à obtenir.
Si les personnes morales ne peuvent commettre les grands crimes que dans un état psychique qui exclut le libre arbitre, il est des méfaits moins importants, tels que le vol. les abus de confiance, certains attentats à la pudeur, (pi elles peuvent commettre dans un état de liberté complète ou relative, et pour lesquels des châtiments sont justes et utiles. Ces coupables étant accessibles à la crainte, une punition les empêchera de retomber dans leurs fautes et effrayera les personnes d’une nature morale semblable
qui seraient tentées de commettre les mêmes actes. Mais, soit comme châtiment, soit comme moyen préventif, les peines, pour produire leur effet sur ces personnes, n’ont point besoin d’être excessives; et cellesqui dépasseraient lus limites voulues pour atteindre ces deux buts, seraient non-seulement inutiles, mais injustes et cruelles.
Faut-il infliger une seule espèce de punition pour tous les délits et les crimes librement commis, ou faut-il varier cette punition suivant la nature des actes? Ce dernier parti est incontestablement le seul rationnel. Toute peine, pour produire le plus d’effet comme punition et comme moyen préventif, doit avoir quelque rapport avec la faute commise. On trouve à ce sujet, dans l’ouvrage de M. Ad. Franck, inséré dans la Revue contemporaine , et dont nous avons eu l’occasion de parler précédemment, des idéos pleines de sagesse. Nous allons reproduire celles qui sont les plus importantes. Après avoir dit que la peine doit être strictement proportionnée an délit, et choisie de telle sorte que, dans la mesure permise par la nature des choses, elle ne pèse jamais que sur la personne du coupable; en un mot, après avoir dit que la peine doit être proportionnelle et personnelle, il ajoute(pag. 6 1 l et suivantes) :«11 faut que la peine s’abaisse ou s’élève selon les moyens et les forces de celui qui est condamné à la subir. Il faut qu’elle soit en rapport, non-seulement avec la gravité, mais avec la nature du délit ; ou que la nature du délit et la nature de la peine aient autant que possible de l’analogie l’une avec l’autre. Ainsi, il y a des délits politiques et des délits civils; il y a des délits de la parole et de la presse, ot ceux de l’action ; il y a des délits qui attaquent les mœurs, qui détruisent la famille,
et ceux qui viennent delà cupidité et de la violence. Il ne faut pas que les uns soient réprimés de la même manière que les autres ; il faut qu’ils gardent entre eux. dans la loi pénale, la même distance et la même distinction que dans la conscience, autrement on arrive nécessairement à l’arbitraire et à la confusion. La justice pénale n’est plus un enseignement, mais une œuvre de hasard, une institution de la force, et ses arrêts n'obtiennent plus la sanction de l’opinion publique, parce qu’ils la blessent ou la qprrompent. Il suffit, pour faire ressortir la vérité et la portée de ce principe, de deux exemples : l’adultère et les délits de prasse.
» Dans l’un et l’autre cas, la loi prononce la peine de l'emprisonnement. Mais d’abord, quelle analogie et quelle proportion y a-t-il entre quelques mois de prison et une action aussi criminelle que celle qui détruit, qui dissout, qui empoisonne la sainte institution du mariage et do la famille ? C’est la passion qui est coupable ici, et quelle est la passion qui, pour se satisfaire, n’accepto pas d’avance une courte captivité, très-souvent rachetée par une sorte d’auréole? En effet, la honte, s’il y en a dans l’état actuel do nos mœurs, s’attache au front du mari et non de l’amant. La seule répression efficace et légitime consisterait ici à frapper le coupable dans les droits qu’il a méconnus et insultés. \ iolateur du sanctuaire de la famille, il devrait être privé de la tutelle de ses enfants, remise aux mains de sa femme outragée, et à plus forte raison de la tutelle des enfants d’autrui. Il faudrait l’exclure des conseils de famille, de toute fonction publique qui exerce une influence sur l'éducation et sur les mœurs. Je voudrais qu’il ne put taire partie du corps enseignant, ni du jury, parce que le
jury ost souvent appelé a prononcer sur le délit même dont il s est rendu coupable, ni d’aucune magistrature municipale, parce que le maire et ses adjoints représentent la loi et la société devant les couples qui contractent les obligations du mariage. Je le déclarerais même indigne d’un ollice d avoué ou do notaire, parce que ces officiers ministériels sont les dépositaires du secret des familles; enfin je lui interdirais, au moins pour un temps, la pratique de la médecine, car le médecin, encore plus que le notaire et presquo autant que le confesseur, exerce un sacerdoce intime.
» La peine de l’emprisonnement n'est pas moins en désaccord avec les délits de la presse, qu’il est presque permis de considérer comme des délits de la pensée. Sans doute les délits delà prosso, surtout quand il y a une liberté de la presse soumise à l’autorité do la justice et des lois, et non au pouvoir discrétionnaire du gouvernement, les délits de la presse peuvent causer un grand dommage à la société, à l’ordre, à la paix publique; mais jamais la conscience morale n’admettra qu’ils doivent être réprimés de la même manière que les crimes les plus vils, que les tentatives de vol et de meurtre, que les actes d’escroquerie ou de violence. Ici encore il y a une peine indiquée par la nature de la faute, et que tout le monde trouvera juste, parce qu’elle défendra la société, sans déshonorer le coupable, pour un acte qui n’a lui-même rien de déshonorant. Voici un homme dont les opinions politiques ne peuvent se concilier avec les lois, avec les institutions, avec le gouvernement de son pays. Eh bien! qu’il aille chercher sous un autre ciel, sous un autre gouvernement, sous ‘d’autres lois , b' calme ou la satisfaction de l’esprit qui lui manquent. Item-
placez la prison par le banissement ou un exil plus ou moins long, suivant la gravité du délit.
» L'analogie de la peine et du délit doit être tout intérieure, toute morale et non purement matérielle Il faut
que la peine atteigne le coupable dans les droits qu’il a voulu enlever aux autres, afin de lui apprendre par là que les droits sont réciproques, et que nul n’est admis à les revendiquer qui les méconnaît dans ses semblables. 11 faut qu’elle l’atteigne dans l’usage des mêmes facultés, des mêmes biens qui sont devenus entre ses mains un danger pour ses concitoyens et pour la société entière. La société lui dira, par l'organe de la loi : Tu as mal usé de ta liberté, tu t’en es servi contre moi : tu seras privé de ta liberté jusqu’à ce que tu aies le temps d’en comprendre le prix pour toi-même et pour les autres. Tu as mal usé de tes forces, tu t’en es servi comme d'un instrument de violence pour opprimer, pour maltraiter tes semblables, pour jeter le trouble dans mon sein ; elles sont devenues un danger public : je m’en empare pour les comprimer et les affaiblir, jusqu’à ce que le remords et la contrainte aient fait de toi un autre homme. La peine ainsi comprise cesse entièrement d’être arbitraire ; elle cesse d’être capricieuse, violente; elle rentre entièrement dans les lois de la justice, de la raison, de la répartition légitime; elle devient par là un moyen d instruction autant que d’intimidation, un moven d’amendement pour le coupable. »
Ces principes éminemment rationnels ne sembleraientils pas devoir être adoptés aussitôt que connus? Eh bien ! non ; aucune tentative n a été faite pour les mettre en pratique. ün continue comme auparavant à emprisonner et à déporter pour toute espèce de délit; on suit avec ténacité
l’ornière battue, parce qu’il est plus aisé de laisser fonctionner une mauvaise machine toute montée que d’en établir une nouvelle sur dos bases meilleures.
Pour que les peines modifiées d’après le système exposé par M. Franck eussent toute l’efficacité possible, il faudrait <jue le juge eût la faculté de les modifier en tenant compte aussi du caractère de l’individu, de ses sentiments les plus impressionnables, afin de le punir, suivant le cas, plutôt dans ces sentiments que dans ceux qu’il possède à un degré moindre, ce qui le rendrait peu sensible au châtiment. Un avare sera bien plus puni par des amendes que par la prison; l’orgueilleux qui n’est point avare sera bien plus affecté par une humiliation que par des amendes.
Des peines doivent donc être maintenues contre toute infraction aux lois morales, sociales, d’ordre public. Chez les personnes privées de sens moral, elles se confondront avec le traitement moral, car comme châtiment elles seraient injustes. Chez les personnes qui possèdent le sens moral et le libre arbitre, les peines sont justes comme châtiment et utiles comme moyen préventif, ces personnes étant accessibles à la crainte.
Il sera toujours difficile à l’homme d’apprécier si les fautes d'une perversité secondaire, les seules qui peuvent être voulues par le libre arbitre, l’ont été par ce pouvoir supérieur ou par des désirs dominant momentanément l'esprit dans l’état passionné. Usera également très-difficile de connaître, parmi les divers degrés du libre arbitre, quel est celui qui a présidé à la décision de l’acte, de savoir par conséquent le degré exact de culpabilité de son auteur, et de ne lui appliquer, en fait de punition, que ce qu’il mérite. La justice humaine ne sera jamais la perfection.
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car elle est humaine. Au milieu des difficultés qui s’élèvent dans son application, penchons plutôt du côté de l’indulgence que du côté de la sévérité, tout en sauvegardant l'intérêt de l’ordre et de la sécurité publiques.
Une pénalité basée sur un traitement moral pour les uns, sur des châtiments rationnels pour les autres, exigera, chez ceux qui seront chargés de l’appliquer, beaucoup plus de travail intellectuel que la pénalité qui emploie dans tous les cas la suppression temporaire ou définitive du criminel, au moyen des prisons, du bagne, de la déportation, de la peine de mort. Mais ce travail ne doit pas nous arrêter, car le système de pénalité qui l’exige est réclamé par Injustice, par la morale, et. ce qu’on ne saurait trop répéter aux craintifs, par l'intérêt de la sécurité publique.
La psychologie, science éminemment pratique, qui nous fait connaître ce que sont la raison et le libre arbitre, les cas dans lesquels l'homme possède l’une et l’autre et les cas daus lesquels il en est privé, devrait être connue de tous ceux qui se destinent à la carrière du droit. Je vais même plus loin: cette science, la plus nécessaire de toutes les sciences, devrait être enseignée dans toutes les écoles, même dans les écoles primaires. S'il est bon que l’homme possède la grammaire de sa langue, l’histoire, la géographie, etc., n’est-il pas plus utile pour lui qu’il se connaisse lui-même ainsi que ses semblables, qu’il sache pourquoi il doit pardonner les fautes, qu’il puisse prévoir et éviter les dangers que lui font courir ses propres anomalies instinctives et celles de son prochain? La psychologie, dégagée de toutes les obscurités et des incertitudes dans lesquelles elle est demeurée jusqu'à ce jour, complètement
séparée de la métaphysique, limitée à la connaissance exacte des facultés psychiques, de la fonction de chacune d elles, de ce que sont la raison et le libre arbitre, ainsique des lois qui dirigent l’activité de l’esprit, la psychologie, dis-je, n’a rien de difficile, elle est accessible aux esprits les moins cultivés.
En terminant, nous éprouvons le besoin de faire connaître les deux pensées qui ont alfermi notre confiance, malgré les craintes d’erreurs qui bien des fois sont venues nous assaillir pendant le cours de nos recherches et de nos réflexions sur les graves matières qui en ont été l’objet. La première, c’est qu’avec les principes que nous a révélés l'étude do la nature, tous les problèmes psychologiques insolubles jusqu’à ce jour se résolvent avec la plus grande facilité, far l’insensibilité morale, anomalie dont nous avons prouvé l’existence, l’homme moral se rend parfaitement compte de la possibilité des grands crimes, possibilité que la perversité, même la plus active, ne peut expliquer seule. La seconde, c’est que tous les préceptes pratiques qui dérivent rigoureusement de ces principes sont exactement conformes aux commandements de la morale la plus élevée et la plus pure ; c’est que notre psychologie explique pourquoi ces commandements sont aussi vrais au point de vue scientifique qu’ils sont bons au point de vue de la morale. Or, des principes qui donnent de tels résultats pourraient-ils ne pas représenter la vérité? Si, par exemple, les sentiments que Dieu nous a donnés nous font sentir qu’il est essentiellement bon de pardonner, d’ètre indulgents envers les méchants ; s’ils
nous ordonnent de rendre le bien pour le mal; s'ils nous prescrivent la bienveillance et la pitié, autant pour les misères morales que pour les infirmités physiques et intellectuelles; s’ils nous font une loi de substituer partout la douceur à la violence et à la cruauté, la psychologie nous démontre que, de toute justice, il doit en être ainsi ; elle nous apprend pourquoi toute conduite opposée à ces préceptes est fausse , erronée , et donne nécessairement de fâcheux résultats pour la sécurité publique. Lorsque les Juifs, excités par des prêtres jaloux de leurs prérogatives etde leur influence, demandèrent, dansuneaveuglefureur. c’est-à-dire dans un état passionné violent, la mort de Jésus, celui-ci. au moment d’expirer, termina son enseignement moral par les paroles suivantes, basées sur une grande vérité psychologique : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. Jésus justifie par une raison scientifique la vérité et l’excellence de sa morale. Ce n’est point ici la bonté de son cœur qui lui fait demander le pardon de ceux qui le font mourir, mais le motif scientifique, basé sur les lois naturelles, pour lequel ils doivent être pardonnés. Ces passionnés ne sachant pas. c est-à-dire ne sentant pas l’immoralité de leur action, ignorant la cruauté de leur désir sanguinaire , parce qu’aucun sentiment moral ne le combattait dans leur conscience; ('es passionnés, dis-je, ayant participé au crime dans un état psychique excluant la raison et le libre arbitre, et n’en étant pas moralement responsables, devaient être pardonnés. Lorsque nous saurons aussi que ceux qui nous nuisent d’une manière grave sont privés de la raison et de la liberté morales, au lieu de les hafr, de les faire souffrir et de nous venger, nous les plaindrons avec Socrate, nous
leur pardonnerons avoc Jésus, nous nous efforcerons, en développant leurs sentiments inoraux, de leur donner davantage de raison, tout en nous préservant avec des moyens plus sûrs que ceux qui ont été employés jusqu'à ce jour, des effets de leur perversité et de leur insensibilité morale.
Si le précepte, que nous impose la morale, de supporter patiemment les défauts d’autrui, de pardonner le mal, les injures, les mauvais procédés, de rendre le bien pour le mal, de n’avoir ni haine ni vengeance contre les malfaiteurs, tout en nous préservant cependant du danger qu’ils présentent; si ce précepte, dis-je, n’avait pas sa raison d’ètre dans l’imperfection involontaire de l’espèce humaine et dans la justice; si ce précepte devait être un danger pour ceux qui le pratiquent et un encouragement à faire le mal pour les pervers, ce précepte, malgré sa noblesse et sa beauté, serait mauvais, absurde, puisqu’il encouragerait le crime et compromettrait la sécurité publique. Eh bien! non, ce précepte est essentiellement bon ; il a sa raison d’être dans les lois naturelles, et, loin de constituer un danger pour ceux qui le pratiqueront à l’égard des criminels, son observance sera pour eux une source de sécurité. Ce que l’expérience nous a appris à cet égard nous permet d’affirmer ce que nous avançons. Nous devons donc, d’après les conseils de la science, adopter le précepte de rendre le bien pour le mal, de guérir les criminels au lieu de les faire souffrir. Nous ne devons pas nous contenter d’admirer ce précepte, pour le fouler ensuite aux pieds en condamnant nos semblables malheureux, aux 1ers ou à la mort, en présence de l’image de celui qui a toujours prêché l’indulgence et qui a toujours pardonné. La science
et la morale, toutes deux issues de Dieu, ne pouvaient pas se contredire. L'appui qu’elles se donnent mutuellement est une preuve certaine de la vérité de l’une et de l’excellence de l’autre.
« Le principe exclusif de la charité chrétienne ne peut être admis dans le droit criminel, parce qu’il serait un encouragement à tous les désordres » , dit M. Bonneville de Marsangy *. Nous n’admettons point une telle doctrine. Si le principe de la charité, basé sur des sentiments que Dieu nous a donnés . est vrai , il est universellement vrai ; et si nous décfdons qu’il y a des cas dans lesquels il ne peut pas être appliqué, n’en accusons que notre ignorance qui nous empêche desavoir pourquoi ce principe ne souffre pas d’exception. Mais quand la science vient nous éclairer de son flambeau, nous voyons que la charité, considérée dans certains cas comme un encouragement à tous les désordres, est au contraire dans ces mêmes cas une source d’amélioration morale pour ceux envers lesquels on l’exerce, et de sécurité pour ceux qui en suivent les préceptes. Les hommes moraux ayant ignoré jusqu’il ce jour l'anomalie morale des méchants, des mauvais cœurs , des sans cœur , n’ont éprouvé pour ceux-ci que de la haine et du mépris. Désormais, éclairés par la psychologie, ils n’éprouveront pour ces idiots en sentiments moraux que de la commisération.
Du moment où l’on saura scientifiquement que les préceptes d’indulgence voulus par la morale la plus élevée sont favorables à nos intérêts , on n’aura peut-être pas le même mérite à les appliquer , mais on aura la certitude qu’en usant d indulgence envers les criminels , qu’en les
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moralisant, qu’en leur rendant le bien pour le mal, on agit sagement et sûrement.
Croire «à l’adoption immédiate du système démoralisation, et à l’abandon de celui des châtiments à l’égard des criminels, serait de ma part une illusion que je n’ai point. La marche naturelle du progrès est toujours lente ; les préjugés inspirés par l’ignorance, l’erreur et les passions , et maintenus par la routine et par une foule d’intérêts, arrêtent son essor. On emprisonnera, et le glaive de la loi frappera encore bien des malheureux privés, de l’aveu même des magistrats, des sentiments qui donnent la raison et la liberté morales, avant que l’on travaille à en faire des hommes raisonnables et laborieux ; mais ce qui donne la certitude que le système moralisateur ne tardera pas à prévaloir, c’est que les esprits sont déjà tournés de ce côté, c’est (jue ce système est employé partiellement et que ses succès sont prodigieux. Il ne lui manquait, pour être définitivement adopté tôt ou tard , que la sanction de la science. Cette sanction existe aujourd’hui. Si la réforme demandée par la science se fait longtemps attendre, ne perdons pas espoir pour cela, car il est dans la nature de la vérité de toujours surnager sur l’océan des erreurs. « Il n’est peut-être pas une des notions fondamentales des sciences humaines qui n’ait été accueillie d’abord par des huées et des fureurs. Mais une fois que la lumière a brillé, on a vainement essayé de l’éteindre 1 .»
1 De Laténa; Étude sur l'homme, pag. 5.