‹ Psychologie naturelle (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · SUR LE LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

SUR LE LIBRE ARBITRE

Le principe que les actes indifférents à la morale devant la conscience de l’individu ne sont point décidés, voulus, par le libre arbitre, ne sont point libres, en un mot, principe qui m’a servi à élucider la question du libre arbitre, n’est point nouveau , puisqu’il date des stoïciens. Ce principe, n'ayant jamais été appuyé de preuves scientifiques. a été nié par les philosophes, qui ont considéré comme

libres toutes les décisions de l’homme émanant de sa personnalité, do ses désirs, c’est-à-dire les décisions non imposées par la force.

(le principe ne peut plus actuellement être mis en doute, ayant été démontré dans cet ouvrage par une des lois qui dirigent l’esprit humain dans ses actes. Cette loi est la loi de l'intérêt, par laquelle nous décidons, nous voulons ce qui nous plait le plus, lorsque aucune obligation morale ne nous engage pas à nous décider pour ce qui nous plait le moins. Or, si nos éléments instinctifs nous sont donnés, non par nous-mêmes, mais par les lois naturelles ; si nos désirs sont une manifestation de ces éléments instinctifs indépendante de notre volonté, et si ce sont ces désirs les plus grands de ceux que nous éprouvons, qui fixent nos déterminations, nos volontés, dans les cas où aucune obligation morale ne nous engago à faire autrement, n'est-il pas prouvé que tous les actes indifférents au bien et au mal devant la conscience n’ont rion de libre, puisqu’ils dépendent de désirs dont la manifestation est indépendante de notre vouloir ? Si je reviens ici sur cette importante solution, afin delà rendre aussi évidente que possible, c’estque je trouve dans un ouvrage écrit par un savant philosophe moderne que: l’on n’a jamais prouvé que les actions qui n’ont pas une valeur morale ne sont pas libres

1 A. Leraoiue -, L aliéné devant la philosophie, la morale et la société, pag. 307.

SUR LA DIFFÉRENCE Ql'I EXISTE ENTRE LA RAISON ET LE LIBRE ARBITRE.

En lisant les auteurs qui traitent des questions psychologiques, on rencontre souvent une erreur qu'il importe de dissiper. Cette erreur consiste à confondre en un seul pouvoir la raison et le libre arbitre, ou plutôt à croire que partout où se trouve la raison, le libre arbitre existe aussi: et que tout homme doué de libre arbitre est complètement raisonnable. Quoique l’on trouve dans le cours de cet ouvrage les caractères qui différencient ces deux pouvoirs, il est bon de les reproduire d'une manière plus précise.

La raison dont il s'agit ici , c’est la raison instinctive donnée par les sentiments moraux seuls, ou par les facultés réflectives dirigées par ces mêmes sentiments; c’est la raison qui fait connaître h l’homme ce qu’il doit faire pour agir sagement, moralement, et non la raison intellectuelle, qui a sa source dans la connaissance des choses de la nature, des sciences.

J’ai distingué la raison instinctive en raison supérieure donnée par les inspirations du sens moral, et en raison inférieure donnée par les sentiments moraux autres que le sens moral, sentiments à satisfaction égoïste, qui dictent ce qu'il faut faire de bien, de convenable, de rationnel, soit en faveur de ses propres intérêts, soit on faveur des intérêts de son prochain.

La raison instinctive supérieure, celle qui est inspirée par le sens moral, est la seule qui existe nécessairement avecle libre arbitre, qui puisse être confondue avec ce pouvoir, en étant l'élément essentiel. Mais, pour être raisonnable dans

un très-grand nombre do ras, pour être capable, dans de certaines limites, de se bien conduire, d’agir conformément aux vues du Créateur, il n’est pas nécessaire de posséder le sens moral, et par conséquent de posséder le libre arbitre, puisque les sentiments moraux à satisfaction égoïste inspirent à l’homme uno conduite rationnelle, et sont suflisantspour qu'il la suive tant qu’il n’éprouve pas des sentiments et des désirs pervers, irrationnels , ou bien tant que les sentiments et les désirs pervers, irrationnels, qu’il éprouve, sont moins puissants que ses sentiments, ses désirs moraux.

Un homme privé de sens moral, et par conséquent de libre arbitre, ainsi que je l’ai démontré, restera donc parfaitement raisonnable tant qu’il n’éprouvera pas de sentiments pervers, ou tant que ses sentiments pervers ne seront pas plus puissants dans son cœur que ses bons sentiments égoïstes. Il cessera d’être raisonnable dès que ses sentiments pervers ne rencontreront dans sa conscience aucun sentiment moral pour les combattre, ou dès que ces sentiments pervers seront plus puissants que ses sentiments moraux, parce qu’en l’absence du sens moral et du sentiment du devoir qui l’accompagne, l’homme prend pour bons, justes, raisonnables, les pensées et les désirs inspirés parles sentiments qui ne rencontrent aucune opposition instinctive dans son esprit, ou par les sentiments les plus puissants de ceux qu’il éprouve, quoique ces pensées et ces désirs soient absurdes, immoraux, contraires à la raison.

Si l’homme dépourvu de sens moral n’est pas raisonnable dès l’instant où ses sentiments pervers sont plus puissants que ses bons sentiments, celui qui possède le sens moral reste cependant toujours raisonnable dans ce

cas, parce que le sentiment du devoir le ramène sans cesse à la raison sur tout ce qui concerne le bien et le mal, lui fait sentir ce qu’il doit faire. Si, malgré cette inspiration de la conscience, l’homme fait le mal, il ne reste pas moins raisonnable, tout en agissant contrairement à la raison morale, car il sent, il connaît qu'il agit contrairement à cette raison, et sa conscience lui en fait le reproche.

Si l'on possède la raison morale supérieure, celle qui donne la connaissance du bien et du mal moral, quand on possède le libre arbitre, dont l’élément essentiel est le sens moral, on peut cependant ne pas posséder complètement la raison morale inférieure. Ün peut en effet posséder le sens moral, être parfaitement libre et raisonnable sur ce qui intéresse le bien et le mal, tout en étant privé de certains sentiments qui n'ont aucun rapport avec le bien et le mal moral, tels que les sentiments d’ordre et d économie nécessaires pour conserver son avoir et se prémunir sagement contre les nécessités de la vie, et être tout à fait déraisonnable sur ces points si l’on est porté par des sentiments bizarres, irrationnels, à penser et à agir d’une manière irrationnelle à cet égard. Un peut aussi, tout en possédant le libre arbitre, être privé du sentiment du beau et être dépourvu de raison sur les connaissances que donne seul ce sentiment , etc. On voit donc qu il ne faut pas confondre la raison avec le libre arbitre. Nous venons de démontrer, en effet, que l'on peut posséder le libre arbitre sans être raisonnable à certains égards , et que l’on peut être raisonnable à certains égards aussi sans posséder le libre arbitre. Mais on ne pouvait élucider complètement cette question qu’en connaissant à fond les éléments constitutifs de la raison et du libre arbitre.

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