‹ Psychologie naturelle (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · LE VOL · texte numérisé non relu

LE VOL

ARTICLE Ier. — Du vol chez les aliénés.

L aliéné ne commet guère le vol que sous T influence de la monomanie du vol. Il dérobe alors pour dérober, etnon pour jouir des objets pris. Il dépose ces objets en divers endroits où chacun peut les retrouver. Quelquefois même il avertit qu’il s'est emparé de tel ou tel objet. Le vol n’ayant rien de violent par lui-même, il nese commet pas, comme l’homicide, le suicide et l’incendie, pendant des accès de manie. Rarement les idées délirantes conduisent l’aliéné à dérober, et quand elles le portent à s’emparer du bien d’autrui, c’est parce qu’elles lui font considérer ce bien comme lui appartenant. La monomanie du vol peut être causée par l’épilepsie. C’est ce qui a lieu dans I l’exemple suivant 1 : Ducorneau, âgé de 37 ans, sujet à I des attaques d’épilepsie, habite avec sa mère. Depuis que sa maladie, qui a imprimé une grande violence à son caractère, a rendu la cohabitation très-dangereuse pour sa; femme, on l’a séparé d’elle. Il est irrésistiblement porté j à voler; il dérobe tout ce qu’il peut dérober, sans prolit pour lui. Il dépose un peu partout les objets dérobés, et il ne garde pas le souvenir de ce qu’il a fait. Il est condamné à cinq ans de travaux forcés.

1 Gazette des tribunaux, n°281; 182G.

Le métier de voleur, exercé par le sujet de l’observation suivante, n’est point la conséquence d’une folie causée par l’état pathologique qui produit l’épilepsie; il résulte de l’état psychique anomal qui fait les voleurs de profession', état coïncidant avec l’épilepsie. Aussi ce voleur emploie-t-il à son profit les objets volés. Ses vols n’ont point le caractère de ceux qui sont déterminés par une monomanie.

(Le Droit, 5 novembre 1858.)

« Langlois a 27 ans. Il a été traduit neuf fois pour vol, et condamné six fois à un total de 1 4 ans de prison. Il est «à présumer qu'il n’a exercé que le métier de voleur. Cet homme est épileptique ; l’observation ne dit pas depuis quand. Les attaques auxquelles il est sujet assez souvent, et un dérangement des facultés mentales que l’on croit feint, l’avaient fait conduire à Bicètre. Il y étaitdepuisdeux ans, quand il s’évada, il y a un mois, on ne sait comment. Il commet de nouveaux vols. Il est arrêté et traduit aux assises. Au moment où le président va l’interroger, il est pris d une attaque d’épilepsie. On le porte hors de la salle. Lne demi-heure après, il est ramené, et son visage ne conserve aucune trace de son accès. Il est accusé d’avoir volé 300 fr. dans la poche d’une dame. Il répond : Ça se peut bien; je ne m en souviens pas du tout; je suis malade, je viens de me sauver de Bicêtre. Quand je suis malade, je ne sais ce que je fais. Oui, répond le président,

’ Uu iudividu normalement doue de facultés morales peut bien voler accidentellement; mais, pour faire du vol sa profession, pour ne compter que sur ce crime pour vivre , il faut être non-seulement paresseux , mais encore privé de sens moral et du sentiment de dignité , il faut par conséquent être unomalement constitué sous le rapport instinctif. L’observation prouve qu’il en est réellement ainsi.

vuus êtes atteint d’un mal terrible (jui pourrait inspirer de la pitié, mais vous avez subi six condamnations pour délits graves, vous êtes un homme trop dangereux. Il est condamné à dix ans de prison et à dix ans de surveillance. En entendant la condamnation, Langlois, qui a été trèscalme jusqu’à ce moment, s’élance debout sur son banc en criant: Dix ans! en voilà du voyage... je vais joliment voyager ! Il répète plusieurs fois ces mots en éclatant de rire et en se frottant les mains. Le Président : Vous voulez simuler la folie, sans doute c’est votre système. Les gendarmes emmènent le condamné, qui du fond des couloirs fait entendre sa voix. »

Il est évident (pie Langlois cherchait à simuler la folie pathologique caractérisée par le délire des idées; et il la simulait fort mal. Celle dont il est atteint est toute morale, elle est déterminée par l’insensibilité morale en présence du désir de voler pour se procurer des moyens d'existence sans travailler. Elle réside dans l’absence des sentiments moraux qui détournent l’homme de ses mauvais penchants et qui l’engagent à vaincre sa paresse. Il est même complètement insensible à la crainte des châtiments; ceux qu’il a subis n’ont fait aucune impression sur son esprit; à peine libéré, il commet do nouveaux larcins. Cet état psychique, qui en général est celui des voleurs, n’est chez lui qu’une coïncidence avec l’épilepsie. Son insensibilité morale est très-caractérisée par ses nombreuses récidives et par l’absence de remords.

ARTICLE II. — Du vol occasionné par les passions naturelles à l'homme en santé.

Le vol n’est pas un crime impossible aux personnes douées de sens moral. — Les personnes qui commettent le vol par habitude, et qui le recherchent, sont dépourvues de sens moral et du sentiment de dignité. — Le vol est bien plus souvent commis par paresse et pour satisfaire des vices que pour satisfaire les besoins, les nécessités de la vie. — Voleurs animés de l’instinct de la destruction. — Voleurs spécialistes. — Certains voleurs ne peuvent jamais devenir assassins, non par une réprobation morale basée sur ce que l’assassinat est mal, mais par une répugnance instinctive contre le meurtre. — Les individus doués de sens moral ne commettent le vol que par accident, sous l’influence d’une cause excitante. En général ces individus restituent spontanément ce qu’ils ont dérobé.

L’observation nous a démoDtréque l’homicide et l’incendie n’étaient commis que par des individusqui n’entendaient pas dans leur conscience la voix du sens moral, soit parce qu’il étaient dépourvus de ce sentiment , soit parce que ce sentiment était étouffé dans leur âme par des passions violentes, soit enfin parce qu’il était perverti par le fait du fanatisme. Mais le vol, ne répugnant point invinciblement comme ces crimes aux personnes douées de sens moral, peut être commis quoique ce sentiment éclaire laconscience. Cependant , si les personnes morales peuvent commettre le vol, l’observation nous montre quelles ne lecommettentque fort rarement ; et quand elles le commettent , ce n’est qu'aceidentellement et non par habitude. Les voleurs de profession sont donc dépourvus ou trés-laiblement doués de sens moral. La perversitéqui porte au vol n’étant pas violente de sa nature, cet acte n est point sujet, comme l’homicide et l incendie, à être commis dans 1 état passionné; ou tout au moins, s’il est commis dans cet état psychique, c’est seulement lorsque

le but de cet acte est la satisfaction de quelque passion violente.

La perversité qui porte au vol est très-variée. Chez les personnes aisées et riches, c’est le goût immodéré du luxe et des plaisirs, c’est la passion du jeu, c’est le désir de paraître plus riches qu’elles ne le sont, c’est le désir insatiable de posséder davantage, excité par les richesses qu’elles possèdent déjà. Chez les classes pauvres, c’est la paresse qui cherche un moyen prompt et exempt de travail pour satisfaire aux besoins delà vie, c’est la débauche, c’est l’ivrognerie, c’est également la passion du jeu.

Ce n’est point l’avarice qui porte au vol les voleurs de

profession ; ces voleurs ne conservent pas le produit de

leurs rapines. Imprévoyants et débauchés, ils dépensent

promptement en orgies et en futilités l’argent dérobé, et %

lorsqu’ils l’ont sottement prodigué, ils commettent de nouveaux larcins.

La misère, qui semblerait devoir être la cause principale du vol, détermine cependant fort rarement cet acte. Ce fait est démontré par la statistique. L’homme pauvre qui est doué de sens moral souffre les [dus dures privations plutôt que de prendre le bien d’autrui. Mais s’il est paresseux, s’il est animé de sentiments pervers, et s’il est dépourvu des nobles sentiments de l’humanité, il vole, non pas autant dans l’intention de se procurer des objets de première nécessité, que dans celle de satisfaire ses mauvais penchants.

Pour étudier l’état psychique des individus qui commettent le vol, nous les séparons en deux catégories. Dans la première se trouvent les voleurs complètement dépourvus de sens moral, et par conséquent de liberté morale, et

dans la seconde ceux qui possèdent ce sentiment à divers degrés et qui, étant plus ou moins libres moralement, sont plus ou moins responsables de leurs actes criminels.

1° Voleurs dépourvus de sens moral. — A cette classe de voleurs appartiennent les voleurs assassins. Nous n’avons pas à revenir sur eux, ayant déjà étudié leur état psychique. Nous ne nous occuperons donc ici que des voleurs privés de sens moral, qui s’en tiennent au vol. Ce sont les vices signalés plus haut et la paresse qui les poussent à cet acte. N’ayant aucune répugnance à le commettre et n’éprouvant aucun remords après son exécution, ils en font facilement leur métier.

Sans énergie pour le travail , les voleurs de profession n’en ont que pour organiser et exécuter des vols. Leurs facultés intellectuelles ne fonctionnent que dans le sens de leurs désirs pervers, et ils dépensent souvent bien plus d’intelligence et d’activité dans ce travail criminel, que ce qu il leur en faudrait pour gagner honorablement leur vie. Mais leur nature instinctive anomale ne leur inspire du goiit que pour la vie irrégulière, vagabonde, aventureuse et criminelle. L’absence de prudence, de honte, de réprobation morale, de toute crainte, même de celle des châtiments, leur procure une audace inouïe, celle qui ne redoute rie u, et qui n’a rien de commun avec le vrai courage, qu’a seul l’homme qui apprécie les dangers, qui les redoute, mais qui maîtrise sa crainte par devoir.

L’est parmi ces natures essentiellement perverses, pri- '°es de sens moral, n ayant d activité que pour le crime, et cherchant les occasions de voler, que I on rencontre ces associations redoutables de voleurs qui s’organisent jusque dans les prisons et dans les bagnes pour opérer

plus tard en commun. Nous avons déjà vu ce qu’elles étaient, ces associations, chez les voleurs assassins; nous allons voir ce qu’elles sont chez les voleurs qui ne commettent pas le meurtre. Ceux-ci sont tout autant dépourvus de sens moral que les voleurs qui ne reculent pas devant l’assassinat; une répugnance instinctive à verser le sang est la seule circonstance qui établit une différence entre ces deux espèces d’individus anomalement constitués. .

On lit dans le Droit du 30 mai 1860 :

«Aujourd’hui, les grandes associations de malfaiteurs sont plus rares. Mieux surveillés, les repris de justice ont moins de facilité pour so retrouver et s’associer, et les plus dangereux sont dirigés vers des contrées lointaines. La société n’a plus à gémir du spectacle qu’offraient les terribles associations de Courvoisier, de Thibert, et de tant d’autres qui se succédèrent sur le banc des assises il y a douze à quinze ans. La bande d’aujourd’hui , composée de dix-neuf accusés auxquelson impute quatre-vingt-onze vols, n’est qu’une bande de fdous redoutables, se faisant tous remarquer plutôt par la persistance dans la pratique du vol que par l’audace. Tous, à l’exception d’un seul, ont subi des peines correctionnelles. Ils répondent avec une assurance et un sang-froid qui indiquent une rare et précoce perversité (ou plutôt une insensibilité morale complète) . Les plus âgés ont 30 ans ; le plus grand nombre a 18 à 20 ans. Comme il arrive toujours, les uns avouent, les autres se débattent contre les preuves et nient obstinément. C’est un grand et beau café du boulevard Sébastopol qui est leur lieu de rendez-vous.

» Livrés à l’oisiveté et à la débauche, ils demandaient périodiquement au vol des ressources et des moyens d’existence; ils complotaient au café les crimes à exécuter, ils se distribuaient les rôles que chacun devait remplir, et se partageaient le produit de leurs opérations.

«Presque tous les vols ont été accomplis de la même manière. Ils formaient des bandes de deux, de trois ou de quatre, s’introduisaient dans les maisons après exploration ou renseignements, brisaient les serrures, et s’emparaient de toutce qu’ils pouvaient emporter. Laplupartde ces vols étaient commis au préjudice des pauvres ouvriers. Les réponses de ces malfaiteurs étaient dun cynisme révoltant. Les uns nient obstinément. Ceux qui avouent le font avec un naturel, une insouciance, un laisser-aller extraordinaires, le sourire même sur les lèvres. La plupart montrent beaucoup d’intelligence.

«C’est un spectacle affligeant, dit l’avocat général , que celui de tous ces hommes qui ont pour eux la jeunesse, la force physique, dont la plupart ont, de plus, le don de l’intelligence, et qui abusent de leurs facultés pour nuire et faire le mal.»

L’intelligence chez les individus pervers et privés de sentiments moraux, ne sert qu’à faire des gens habiles, soit à voler, soit à éviter d’être pris, et par cela plus dangereux que ceux qui sont moins intelligents. Elle seule ne donne point le libre arbitre ; pour posséder ce pouvoir . il faut, avons-nous démontré, avec la faculté réflective, le concours du sens moral.

Les individus prédisposés, par le fait de leur anomalie instinctive, à devenir voleurs', entrent de bonne heure

1 Sout prédisposés à devenir voleurs, les individus peu fortunés qui, pa-

dans la carrière criminelle du vol, lorsque leurs sentiments pervers sont doués d’une grande activité. Citons les deux observations suivantes comme exemples de cette précocité.

( Gazette des tribunaux , 18 novembre 1826.)

M. etMmeG... ont plusieurs enfants. L’un d’entre eux, Jean, annonça de bonne heure des inclinations vicieuses. Par une faiblesse singulière et assez commune, Jean était le préféré desamère. Il vole à différentes reprises; on l'envoie dans une maison de correction, et à sa sortie il est embarqué à Toulon. Il déserte, revient à Paris et obtient son congé. Il volo do nouveau, et dépense follement l’argent volé avec une fille qui lui emporte ce qui lui reste. De dépit, il la dénonce à la police. C’était so dénoncer soi-même. En effet, il est arrêté et condamné à six ans do réclusion.

resseux, privés de sens moral , des sentiments de dignité et de prévoyance, ne possédant par conséquent pas la liberté morule, ne trouvent rien de mieux , pour satisfaire les besoins de l'existence ainsi que leurs passions perverses, que de voler. Pour prouver que certains individus ne sont pas fatalement prédisposés à commettre le vol ou tout autre crime, et ne le commettent pas fatalement quand leur désir pervers a plus de puissance sur leur esprit que les inspirations des sentiments égoïstes d'intérêt bien entendu opposés au crime, il faudrait prouver que le libre arbitre ne consiste pas exclusivement dans le pouvoir qui décide après une délibération éclairée par le sens moral, et qu'il a des attributions plus étendues. Si l'on ne peut, pas lui donner une part plus grande dans les décisions, on sera bien obligé de reconnaître que les individus privés de sens moral (l'existence de ces individus n'est point mise en doute par les personnes qui voient de près les criminels) et qui sont animés d’une perversité active, sont fatalement prédisposés à devenir criminels. Privés du libre arbitre, ces iudividus sont soumis à la loi du désir le plus grand, à loi de l’intérêt.

( Le Droit , 17 février 1861.)

«Antoine G.., âgé de 20 ans, a passé huit ans dans la maison de correction de Toulouse, et en est sorti fort peu corrigé. Pendant sa détention, il avait appris l’état de bijoutier. (Ce métier ne devrait jamais être donné aux personnes mal conformées moralement, parce qu'il peut leur offrir fréquemment l’occasion et la tentation do voler. Il convient mieux de les employer à l’agriculture ou à de rudes travaux.) Les instincts de C.. étaient détestables, et le régime correctionnel, si prolongé qu'il aitété, n’a pu rien conquérir sur cette nature, qui semble avoir, au contraire, progressé dans le mal. A sa sortie du pénitencier, C... se rendit à Paris; il se plaça dans une maison de bijouterie, qu’il quitta bientôt, parce que la sévère discipline qui y était maintenue lui rendait le vol impossible. Il est accueilli par humanité dans une autre maison, et témoignesa reconnaissance en cherchant de suite à voler. En moins de huitjours il avait dérobé divers objets en argent, et des déchets de métaux précieux. Ifles porte chez un bijoutier pour les échanger contre des boutons. Tandis que le bijoutier cherchait les boutons, il vole une montre. Surpris en flagrant délit, il est arrêté. Malgré l’évidence de ces vols successifs, il essaie de soutenir qu'il n’a pas voulu voler la montre, et que les objets trouvés sur lui étaient des objets non réussis qu'il se proposait de mettre dans le creuset. Il nie, d’un ton sec et résolu, l’intention de voler, et répond avec arrogance aux questions du président. Vous êtes, lui dit celui-ci, une nature singulièrement pervertie et qui a résisté aux enseignements de la maison de correction. (La nature instinctive de G... était plutôt

naturellement perverse que pervertie, son anomalie morale était congénitale et non acquise.)

» Le directeur de cette maison écrivait ceci au patron d’Antoine : Je suis heureux d’apprendre l’arrestation deC. Vous avez du bonheur qu’il ai té té pris à ses débuts. C'est un mauvais sujet fort dangereux . Il m’a volé quantité d’objets, il eût dévalisé votre maison et eût mis la révolution dans vos ateliers. Il est condamné à trois ans de prison et à cinq ans de surveillance.»

On voit combien le système pénitencier actuel est défectueux et dangereux pour la société. La Justice, visant plutôt à punir qu’à moraliser des individus supposés doués de liberté morale, les relâche au bout d’un certain temps, quoiqu’elle sache qu’ils sont aussi pervers et même pires qu’à leur entrée dans la maison. N est-ce pas là le comble de l’imprudence? Notons que ce jeune homme, dont le caractère dangereux était si bien connu, avait été gracié d’un an de prison, à l'occasion de la fête du 15août 1860.

Les enfants essentiellement pervers et dépourvus de sentiments moraux s’associent également entre eux pour voler ; et comme toujours, c’est le plus intelligent, souvent aussi le plus pervers et le plus dénué de sentiments moraux de la bande, qui la dirige, et qui organise les coups «à faire.

Il y a des voleurs animés de sentiments si pervers, qu’ils éprouvent un véritable plaisir dans la destruction. Après avoir ouvert tous les meubles et avoir choisi ce qui est à leur convenance, ils se plaisent à détruire, à déchirer, à briser, à brûler les objets précieux qu’ils ne peuvent emporter. Aucun instinct moral ne les rappelle à la raison, ne leur fait sentir ce que ces actes ont d’odieux. Leurs sentiments à l’égard des personnes qu’ils pillent et déva-

lisent, sont parfaitement caractérisés dans la réflexion suivante, que fait le journal le Droit du 6 avril 1862: Sur dix voleurs, neuf au moins traitent de brigands et de filous ceux qu’ils viennent de dépouiller.

Les deux faits suivants, pris entre mille, mettent à jour les instincts destructeurs de certains voleurs de profession. Le premier est extrait du Sémaphore de Marseille du 12 mars 1858: « Les actes de la bande de malfaiteurs qui exploitent les magasins de notre ville, deviennent plus nombreux et plus criminels. Ces vauriens se sont introduits dans la boutique d’un carrossier, où ils ont tout bouleversé, aprèsavoir ouvert le coffre-fort qui contenait peu. Mécontents de tant de peine pour rien, par un horrible sentiment de méchanceté , ils mettent le feu à des brancards enveloppés de paille, pour se venger de leur faible gain. Ce commencement d incendie, qui pouvait causer de grands ravages, a été aperçu par un garde de nuit qui a donné l’alarme , et on a pu l'éteindre. » A peu près à la même époque, des voleurs s’introduisirent pendant la nuit chez un riche négociant de la même ville, alors qu’il était a la campagne. Après s’ètre emparés do plusieurs objets précieux. ils en détruisirent d’autres, au nombre desquels se trouvait un châle île 3 Ü00 francs.

Il y des voleurs qui ne sortent pas d’une certaine spécialité dans le vol. soit parce qu’un goût particulier leur lait donner la préférence a telle ou telle autre manière de voler, soit parce qu ils ont plus d'habileté dans la spécialité choisie par eux. Voici une observation de voleur spécialiste, que je trouve dans le Siècle du 6 septembre 1857.

« Bouillot est un scélérat, et en même temps un spécialiste de premier ordre. Toute sa vie, il a cherché à voler

les groups d’argent sur les voitures publiques, dans les impériales. A 17 ans il commence ses vols, qui l’amènent successivement aux assises de Lyon, d’Orléans et de Nevers. Mais comme il était fort habile, il parvenait à se faire acquitter. Une quatrième accusation pour le même genre de vol, l’amène devant les assises de Paris, qui l’envoient au bagne de Brest. Il s’en évade ; il est repris, et finit son temps qui était encore de huit années. En sortant de Brest, il montre la lanterne magique, extirpe les cors aux pieds, vend des plumes métalliques, sans perdre de vue ses recherches californiennes sur les grandes routes. 11 vole 10 000 francs sur l’impériale d’une diligence. Il est pris. Aux assises, accablé par les preuves qui établissent sa culpabilité, il la nie cependant : puis il se lève et déclare qu’il voudrait bien s’en aller, ce qui excite l’hilarité de l’auditoire. Bouillot se fâche; il interpelle la cour, les jurés, et se fait expulser de la salle : Vous voulez me clouer dans un cercueil de vingt ans! s’écrie-t-il au moment où les gendarmes l’emmènent. Best condamné à trente ans de travaux forcés. »

Tous les voleurs ne sont pas susceptibles de commettre toute espèce de larcins. Par un effet de leurs sentiments particuliers, certaines manières de voler peuvent répugner vivement à quelques-uns de ces individus. Ainsi , on en voit qui ne se feront aucun scrupule de faire des faux, de frauder, d’abuser de la confiance d’autrui , et qui se sentiraient déshonorés s’ils dérobaient la bourse de leur voisin.

Par une répugnance invincible contre le sang versé , certains voleurs de profession ne commettrontjamaisl assassinat. Cette répugnance égoïste, qu’ils ne pourraient frois-

ser par l’accomplissement d’un tel crime sans éprouver une vive peine, est ce qui les empêche de commettre ce crime, et non pas une répulsion morale provenant del’idée du mal attaché à l’homicide. Cette répugnance peut être inspirée en partie par la crainte des graves châtiments infligés aux assassins; mais ce cas est fort rare. On peut comparer cette répugnance égoïste contre le sang versé, à celle que l’on éprouve à toucher certains objets dégoûtants, ou certains animaux, alors même qu’ils ne peuvent être nuisibles. Cette répulsion contre le sang versé est fort commune; d’elle vient que peu de personnes, même parmi celles qui sont privées de sens moral, peuvent supporter les scènes de destruction d'un abattoir. Cette répulsion est, même chez les personnes morales, une des causes de l’horreur qu’inspire un assassinat, surtout quand il est exécuté avec un instrument tranchant, l'n malfaiteur étant surpris en flagrant délit, on appelle au secours, on arrive convenablement armé pour le saisir. On le trouve blotti dans un coin de la chambre qu’il était en train de dévaliser. Voyant les précautions que l’on avait prises, il dit: N’ayez pas peur, vous pouvez me prendre, je ne tue pas. Ces voleurs là ne portent jamais d’armes sur eux. Un malfaiteur qui a eu une certaine célébrité par ses vols et ses évasions extraordinaires, Corbière, se pose devant le tribunal en homme inoffensif pour les personnes. Il avoue avoir volé, mais il se défend d avoir jamais commis un acte de violence sur qui que ce soit. Ainsi, à Montargis on lui avait proposé une évasion, à la condition d’employer la violence contre le gardien. Il refusa: la violence, dit-il, n est pas mon système. La manière d agir de ces voleurs de profession dépourvus de sens moral, n’est point l’effet

il un système raisonné, mais de leur nature instinctive. Le meurtre leur répugne assez pour les empêcher de le commettre ; mais le vol n étant point réprouvé par leurs sentiments, ils le commettent sans remords.

Dans le cas suivant, extrait du journal tr Droit du 23 janvier 1862, la répulsion au meurtre est évidemment morale, parce que le voleur qui croit l’avoir commis sans intention en éprouve un vif remords. « G. . . , recherché pour avoir volé divers objets, est arrêté. Gomme il paraissait en proie à une agitation extraordinaire, que ne justifiait pas suffisamment le fait qu’on lui reprochait, le commissaire de police le presse de questions. G... paraît prendre une résolution soudaine et s’écrie: Eli bien ! je crois que j'ai tué une femme, et c’est ce qui fait le malheur de ma vie. Alors il raconte qu'un soir ayant rencontré une femme dans un endroit isolé, il lui avait donné un vigoureux coup de poing sous lequel elle était tombée, puis il lui avait soustrait deux francs et s’était enfui. A quelques jours de là, il entre fortuitement à la morgue, et croit reconnaître le cadavre de cette femme. A partir de ce moment, il erra agité parle remords: Je suis un pas grand’chose, un misérable, dit-il; mais tuer, cela ne me va pas, et je frissonne chaque fois que je pense que j'ai pu causer la mort de quelqu’un. Une empiète prouva qu’il s’était trompé, etque la personne qu’il avait vue à la morgue était morte de toute autre chose que d’un coup. Cependant, G... eut quelque peine à se persuader qu'il n'avait pas commis un meurtre. »

Plus la perversité qui porte au vol l’homme privé de sens moral a d’activité, de besoin de satisfaction, plus cet homme s’ingénie à trouver les moyens de commettre ce

crime. Si sa perversité est peu active, il ne cherchera point l’occasion de voler, et il pourra passer la plus grande partie de son existence sans dérober. Mais si cette occasion se présente et fait naître le désir criminel , il satisfera ce désir avec aussi peu de répugnance morale que l’individu (jui recherche le vol et qui vit uniquement de ses produits.

Dans un ordre de perversité et d’insensibilité moins grandes et plus limitées, se trouvent les personnes qui ont la conscience large . Elles n 'éprouvent aucun scrupule à tromper d’une certaine manière ceux avec lesquels elles ont affaire. Les falsifications, les fraudes de toute espèce qu’elles commettent, les fausses nouvelles, lesfaussesindicationsqu’elles donnent pour en tirer profit, sontpour elles des finesses parfaitement licites que leur conscience ne désapprouve point. Elles considèrent le commerce comme la guerre des intérêts, où il s’agit d’employer la ruse pour prendre au piège sans être pris. Un grand nombre de spéculations, d'affaires de bourse faites dans cet esprit là, ne dénotent-elles pas une grande faiblesse du sens moral chez leurs auteurs? D’autres personnes reçoivent des pots de vin pour favoriser des entreprises, des transactions, des marchés onéreux aux intérêts qu’elles sont chargées de défendre; puis, si la Justice les appelle devant son tribunal, elles sont étonnées de ce qui leur arrive. Etant en règle avec leur conscience peu morale, elles se croyaient presque en règle avec les lois. Ces personnes n’éprouvent qu’un seul regret, celui de s’être laissé surprendre.

Les voleurs de profession ne changent ordinairement de manière de vivre que par l’effet de l’âge. En s’approchant de la vieillesse, ils prennent en dégoût la vie avantureuse et pleine de périls qu’ils ont menée jusqu’alors, m. 13

La crainte, l’inquiétude leur rendent leur métier de plus en plus pénible, ils redoutent davantage les châtiments; leurs mauvaises passions ayant moins d’énergie, moins de besoin de satisfaction, leurs désirs pervers sont aussi moins grands et les portent moins à voler. Si leur perversité est moins active, leur insensibilité morale reste la même , mais elle a moins l’occasion de se manifester.

2° Voleurs possédant le sens moral. — Le vol, avons-nous dit, n’est pas un acte assez repoussant pour qu’il ne puisse pas être commis par des personnes réunissant toutes les conditions nécessaires pour posséder la liberté morale. Mais ces personnes morales recherchent très-rarement le vol; c’est sous l’influence d’une cause excitante fortuite que leur vient le désir de le commettre, et qu’elles le commettent. Entre le désir de voler et la réprobation morale qui s’élève dans leur conscience contre ce désir, elles choisissent librementun parti qui peut être quelquefois le vol. Ces personnes, contrairement aux voleurs dépourvus de sens moral, volent plutôt par avarice que pour satisfaire d’autres mauvaises passions. Y a-t-il descasoù l’appât de l’argent excite tellement certaines personnes morales, qu’ellessont mises dans l’état passionné par leur désir pervers, et qu’elles commettent le vol dans cet état, alors que leur sens moral momentanément étouffé ne les détourne pas du crime? Cela me parait possible chez certains individus très-impressionnés par l’appât de l’argent, parle désir de posséder, et dont le sens moral n’a pas une grande puissance. Mais ces faits de conscience ne peuvent pas toujours être distingués par le juge chargé de prononcer sur le degré de culpabilité du voleur. Dieu et l’auteur de l’acte connaissent seuls l’état psychique dans lequel le vol a été

exécuté. Et encore l’auteur n’est pas toujours dans le cas d’apprécier quel était l’état de sa liberté , lorsqu’il a commis le vol; pour faire cette appréciation avec justesse, il faudrait qu’il connût les principes de la psychologie naturelle, qu’il sût en quoi consiste la liberté morale, qu’il ne la confondit point avec le pouvoir de faire ce qu’on désire. Le psychologiste observateur peut bien juger avec certitude l’existence ou la non-existence de la liberté morale lorsque les éléments qui constituent cette liberté sont évidemment présents ou absents ; mais lorsque la présence ou l’absence de ces éléments dans l’esprit de l’individu qu’on étudie ne peuvent pas être constatées avec certitude, faute de renseignements, on n’a pas la possibilité de juger l’état du libre arbitre et la culpabilité de cet individu. Les cas les plus difficiles à juger sont ceux dans lesquels, le sujet donnant des preuves évidentes de la possession du sens moral, l’acte pervers a été commis dans des circonstances telles, que l’on peut s’adresser cette question: Le sens moral a-t-il combattu le désir pervers avant l’exécution de l’acte, ou bien ne l’a-t-il pas combattu, étouffé qu’il était par la vivacité de la passion? Les cas sur lesquels on peut le plus facilement porter un jugement sur letat de la liberté morale des voleurs, sont ceux où l’insensibilité morale, démontrée par l'absence de remords, par la paix de la conscience dans le crime, et par les récidives, prouve que ces individus sont privés de cette liberté.

L’observation suivante est celle d’un voleur qui possède réellement le sens moral très-développé ; elle est extraite du journal le Droit du 3 décembre 1857. «Lejeune Clément, domestique, a pris 700 francs dans un sac qui contenait une somme beaucoup plus forte. A l’audience, il

pleure amèrement. Ce sac était ouvert dans la chambre qu’il arrangeait. A la vuede cet argent, il sentit s’éveiller une première tentation qu’il repoussa aussitôt. Mais cette vue le troubla à ce point, dit-il, qu’il revint dans cette chambre d’où il était sorti, pour y prendre 700 francs. Mais aussitôt, honteux du vol qu’il venait de commettre, il les replaça dans le sac. Il passa une nuit agitée par la convoitise, et le lendemain il céda à la tentation. Ce n’est pas le besoin qui l’a porté à voler ; il dit qu’il avait le malheur de posséder une propriété à laquelle il tenait beaucoup, et il rêvait toujours de l’embellir. Il voulait l’agrandir pour y loger sa mère. Il fallait 7 à 800 francs pour cela, d’après un devis séduisant d’un maçon. Il pleure beaucoup, en disant que c’était pour sa mère, et que sur les 4000 francs contenus dans le sac, il n’en avait pris que 700. Ses antécédents sont irréprochables. 11 dit qu’il se repentde son vol. Son aveu a été prompt, et la restitution spontanée. Il est condamné à deux ans de prison.» Dans ce cas, l’acte criminel a-t-il été décidé par le libre arbitre, après un choix libre entre les impulsions de la cupidité et les inspirations du sens moral, ou bien a-t-il été décidé par le désir pervers seulement, alors que la passion a eu étouffé momentanément le sens moral? Avec les seuls documents que nous avons, cela ne peut être décidé, les deux cas ayant été possibles, et rien n’indiquant quel est celui de ces deux états psychiques qui a présidé au vol. L’auteur de ce vol pourrait seul nous fixer à cet égard, en précisant l’état de son esprit au moment où il a décidé et exécuté cet acte.

Les vols commis par des personnes dont le sens moral est normalement développé , sont extrêmement rares.

Il faudrait chercher longtemps dans la collection des journaux spéciaux, pour trouver un cas semblable à celui que nous venons de citer. Les vols que commettent les personnes douées de sens moral sont en général de peu de valeur, et exécutés dans un but qui atténue à leurs yeux l’immoralité de leur désir. C’est un père qui vole à regret pour donner du pain à sa famille; c’est un homme qui, pressé par un besoin d’argent, vole pour sauver son honneur ; c’est un joueur qui vole pour satisfaire sa passion du jeu. La plupart de ces vols sont même faits avec l'intention réelle de restituer l’argent dérobé. L’homme moral et libre peut bien commettre librement des actes d’une perversité peu repoussante, mais il ne pourra jamais exécuter des actes odieux que l’insensibilité morale permanente ou momentanée peut seule permettre.

L’homme moral qui a volé est toujours engagé spontanément à restituer ce qu’il a dérobé, il ne supporte pas facilement le poids de l’injustice, du mal, qu’il a commis; il éprouve le besoin de réparer sa faute, et il la réparo quand il en a le pouvoir. Il y a cependant des restitutions spontanées qui ne sont point inspirées par le sens moral, mais par des sentimenLspurementégoïstes. Telles sont celles qui sont faites sous l’influence de la crainte des châtiments éternels, principalement au moment de la mort. Ces restitutions tardives, lorsqu’elles auraient pu être faites auparavant, surtout lorsqu’elles sont provoquées par les conseils d’autrui, sont évidemment déterminées par des sentiments égoïstes.

La crainte des châtiments, à laquelle sont sensibles les personnes qui possèdent à divers degrés le sens moral, est incontestablement chez elles un préservatif contre le vol.

Mais l’on ost obligé de reconnaître que cette crainte est à peu près nulle chez les personnes dépourvues de sens moral et animées d’une perversité active, ces personnes étant, par une disposition psychique qui accompagne presque toujours leur anomalie instinctive , imprévoyantes «à l’excès, absorbées par le désir du moment présent. Aussi cette crainte n’est point pour ces personnes un préservatif contro le vol ; l’observation démontre qu’elle ne sont point impressionnées par les punitions avant le crime.

Le nombre do personnes qui, sans être dépourvues de sens moral, ne possèdent ce sentiment qu’à un faible degré, et qui sont susceptibles de commettre facilement le vol en présence d’une occasion favorable, est extrêmement grand. Ces personnes étant pour la plupart sensibles à la crainte des châtiments et à celle du déshonneur, il est indispensable de leur infliger des punitions capables de tenir ces craintes en éveil ; punitions justes en elles-mêmes, puisque les personnes à qui on les applique, plus ou moins douées do libre arbitre, sont plus ou moins moralement responsables de l’acte criminel qu’elles ont commis. Mais ces punitions ne doivent pas être dictées par une sévérité exagérée, inspirée par la crainte des voleurs, et par un sentiment de vengeance. Autant que possible elles doivent avoir plutôt un but moral, l’amélioration morale du coupable, qu’une longue souffrance à lui faire subir. Les punitions exclusivement basées sur ce dernier moyen dérivant de l’idée barbare de sacrifice et d’expiation, vestige des civilisations primitives et cruelles, doivent être complètement abandonnées. Les lumières de la science et de la morale nous font un devoir de ne point faire souffrir nos semblables dans le seul but de les faire souffrir, de ne point

les dégrader et les abrutir en excitant dans leur cœur la haine et la vengeance ; elles nous prescrivent de n’exciter en eux, même en leur infligeant des punitions, que les lions sentiments qu’ils sont susceptibles d'éprouver.

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