‹ Psychologie naturelleChapitre 10 sur 20 · DU SENS MORAL OU FACULTÉ MORALE · texte numérisé non relu

DU SENS MORAL OU FACULTÉ MORALE

ARTICLE Iur. — Fonction de cette faculté.

La connaissance du bien et du mal nous est donnée par une faculté instinctive qui est le sens moral. Cette connaissance n'est point un produit spéculatif de la faculté réflective. — A la connaissance instinctive du bien et du mal est liée, par le sentiment du devoir, l’obligation morale de faire l'un et de repousser l’autre. — Le sentiment du devoir n’a lieu d’intervenir pour engager à faire le bien, que lorsque le penchant qui porte au mal est plus grand que celui qui porte au bien. — Certains moralistes, Larochefoucauld entre autres, ont méconnu le motif supérieur d’action basé sur le devoir, et ont attribué tous les motifs d'action à l’intérêt. — Le sens moral peut remplacer les bons sentiments égoïstes ; mais ces derniers ne peuvent pas remplacer complètement le sens moral , parce que ce dernier sentiment , au moyen du sentiment du devoir, engage à faire le bien alors même que l’on désire davantage faire le mal; tandis que les bons sentiments égoïstes n’engagent à faire le bien qu autant que les bons désirs qu’ils inspirent sont plus puissants que les mauvais désirs inspirés par les sentiments égoïstes pervers. La conscience du bien et du mal ayant son principe dans le sens moral et non dans les facultés réllectives, il en résulte que par cela seul qu’un individu réfléchit et raisonne, on ne doit pas conclure qu’il a cette conscience. Pour savoir s'il la possède, il faut s’enquérir s’il est doué de sens moral.

De toutes les facultés instinctives, le sens moral est lu seule dont nous nous occuperons d’une manière spéciale, la connaissance exacte de ses attributions étant nécessaire pour résoudre les importantes questions de la raison et du libre-arbitre. Il eût été plus régulier sans doute de placer cette étude immédiatement après le chapitre où il a été question des facultés instinctives ; cependant, l'opportunité de laire connaître au plus tût l’importante loi qui sou-

met les facultés réfleetives aux facultés instinctives, nous a engagé à modifier l’ordre naturel îles matières, ce qui n’a ici aucun inconvénient.

Le sens moral, avons-nous dit lorsque nous avons énuméré les facultés instinctives, 1° donne la connaissance du bien et du mal ; 2° fait sentir l’obligation de faire le premier et de repousser le second. Démontrons ces deux propositions.

1° La connaissance du bien et du mal nous vient d'une faculté instinctive innée, de /’ inspiration d’un sentiment; elle n’est point un produit purement spéculatif de la faculté réflective .

Si cette connaissance était purement intellectuelle, on ne l’acquerrait que par la méthode scientifique, c’est-àdire par l’observation et le raisonnement ; elle ne serait possédée que par ceux qui l'auraient trouvée avec ces moyens, ou par ceux qui l’auraient apprise et retenue de mémoire; déplus, ces personnes posséderaient d’autant mieux cette connaissance qu’elles seraient plus intelligentes, ou que leur instruction sur cet objet aurait été plus développée. Or, l’observation démontre que cette connaissance peut se rencontrer aussi bien chez des ignorants que chez des savants ; aussi bien chez des personnes qui n'ont reçu sur la morale aucune instruction , que chez celles dont l’éducation a été la plus soignée. « La moralité d’un enfant n’est pas toujours en raison de l’éducation qu’il a reçue, dit Ad. Garnier'. Souvent des parents légers ou coupables sont blâmés par de jeunes enfants auxquels ils n’ont donné pourtant que de mauvais exemples : et. pour

1 Traité des facultés de l'âme.

commettre une mauvaise action, ils se cachent de leurs fils comme déjugés incorruptibles devant lesquels ils auraient à rougir. » Celui qui voit commettre une mauvaise action n’a pas besoin d’avoir été instruit sur la qualité de cette action, ni de réfléchir sur sa nature, pour savoir qu’elle est mauvaise. Il comprend cette qualité, il la juge instantanément, d’instinct, par une répulsion dont il n’est pas maître, laquelle est accompagnée d’une émotion pénible. Le jugement qu’il porte dans ce cas est entièrement instinctif, il n’est précédé d’aucun raisonnement, et il n’est basé sur aucunes prémisses. Par la faculté morale, l’homme sent, affirme, juge qu’il est essentiellement bien de respecter la vie, la propriété et l’honneur d’autrui; d’être chaste, tempérant, secourable envers ses semblables, etc., et il juge que le contraire est essentiellement mauvais. Les jugements peuvent être portés, en effet, aussi bien parles facultés instinctives seules que par la faculté de raisonner. « Selon moi, dit Reid, les facultés qui ont reçu du vulgaire la dénomination de sens, sont des facultés judiciaires. . A mon avis donc, le sens moral est la faculté de juger en matière morale'. » — Le raisonnement guidé par la faculté morale peut bien corroborer lesjugements instinctifs portés par cette faculté ; mais si cette faculté ne dirige pas et n’inspire pas la faculté réflective, celle-ci ne produira jamais aucune considération morale raisonnée, rien n’engageant la réflexion a fonctionner conformément aux connaissances que donne seule la faculté morale.

L est seulement dans les cas obscurs à la conscience, par le fait d’un sens moral insuffisamment développé, ou

1 Reid; Œuvres complètes, tom. VI, pag. 419.

bien dans les cas où il s’agit de choisir entre deux motifs d'une nature à peu [très égaie, que la faculté réflective peut, par la comparaison et le raisonnement, aider à résoudre les questions qui intéressent la morale; niais encore faut-il toujours, dans ce cas, que les actes réflectifs se basent sur des axiomes moraux qui auront été inspirés par la faculté morale.

Les personnes les plus intelligentes et les plus instruites ne sont pas toujourscelles qui savent le mieux se conduire, ni celles dont les appréciations morales sont les plus parfaites. L’observation montrequ’il en est, parmi ces personnes, de complètement réfractaires à la science instinctive du bien et du mal. Ces personnes méditent et exécutent des actes de la plus haute perversité, sans ressentir l'immoralité de ces actes, sans les désapprouver avant de les accomplir, et sans ressentir du remords après les avoir accomplis. L’homme le plus intelligent qui n’a pas do sens moral, ou qui l’a perdu momentanément sous l'influence d’une passion violente et perverse, est moins raisonnable, en fait de morale et de conduite, que l’ignorant ou le pauvre d’esprit assez heureux pour entendre la voix de ce sentiment dans sa conscience. Ce n’est donc point par l’observation et le raisonnement que la science du bien et du mal a été trouvée, et, comme tout ce qui est instinctif, ce n’est pas la volonté qui la cherche, ce n’est pas la mémoire qui la rappelle. Elle vient d’un sentiment inné, accompagné d’une certaine émotion, lorsque les circonstances excitent vivement ce sentiment. Tout étant spontané et rien ne s’oubliant dans la science instinctive; tout étant subordonné à l’étude, à l’attention volontaire, et tout s’oubliant facilement dans la science intellectuelle, la

nature prévoyante ne devait pas faire dépendre la connaissance si importante du bien et du mal, d'une science qui ne s’acquiert et qui ne se présente à l’esprit que dans des circonstances exceptionnelles, et de plus qui peut s’oublier facilement. Nier la connaissance instinctive du bien et du mal par le seus moral, serait nier la conscience morale. qui n’est autre chose que la voix du sens moral luimême. Cette négation ne pourrait être soutenue que par l’homme qui ne posséderait pas cette conscience.

Le sentiment de justice est le sens moral, en tant qu’il donne la connaissance du bien et du mal sur ce qui regarde les rapports actifs des hommes entre eux. L’application du sentiment de justice, ayant toujours lieu à l’occasion de plusieurs intérêts qui se combattent, demande presque toujours l’intervention des facultés réflectives, non pas autant pour créer, sous l’influence des sentiments moraux et surtout du sens moral, les principes de la justice, que pour appliquer ces principes aux cas en litige, souvent compliqués et obscurs.

L homme dépourvu de sens moral, n’ayant pas la connaissance du juste et de l’injuste, considère comme juste ce qui satisiait ses sentiments, ses penchants, ses désirs les [dus puissants, et comme injuste ce qui les contrarie. 11 se sert alors de termes dont la valeur lui est tout à fait inconnue.

Lorsque nous sommes intéressés dans une question, il peut arriver aussi que nos [lassions égoïstes étouffent la voix du sens moral, qu’elles absorbent entièrement notre esprit et qu elles 1 aveuglent. Dès-lors, nous pensons exclusivement dans le sens de notre intérêt personnel. Par 1 absence du sens moral, le sentiment de justice ayant

disparu de notre esprit, nous considérons comme juste ce qui nous est avantageux, et comme injuste ce qui est à notre désavantage.

La vertu, la sagesse, la raison en matière de conduite, ayant leur principe dans les inspirations des sentiments moraux, et surtout du sens moral, ne sont donc point le produit d’une science purement intellectuelle, réfléchie, comme l’est la connaissance (les vérités cachées de la nature. On ne doit donc point confondre la sagesse avec la science, ainsi que l’a fait Platon, et après lui d’autres philosophes, anciens et modernes: «Science, Sagesse! dit Laromiguière dans ses Leçons de philosophie, ces deux mots ont été synonymesdans quelques langues anciennes; pourquoi ne le sont-ils pas dans toutes les langues du monde?» Nous nous garderons bien de nous associer à cet auteur, pour demander au langage la consécration d’une telle erreur.

Si nous consultons les philosophes sur le sujet important qui nous occupe, nous les trouverons unanimes à reconnaître que la connaissance du bien et du mal nous vient d'un sentiment particulier, et que dans le cas mémo où une décision sur une question morale, douteuse ou obscure, a lieu au moyen d’un raisonnement, les prémisses de cette opération intellectuelle sont des principes inspirés par nos sentiments moraux. «Il y a, en morale comme en tout, dit Reid* , des principes premiers, évidents par euxmêmes, sur lesquels s’appuient les raisonnements moraux, c’est-à-dire tout raisonnement qui a pour but de prouver la bonté, la méchanceté ou l'indifférence de telle ou telle

i OEuvres de T. Reid, tom. VI. pag. 152.

action. Ainsi, c’est un principe de morale de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit. Supposons un homme qui ne sentirait pas cette vérité, cet homme n'est pas un être moral, et on ne pourrait le convaincre par aucun raisonnement. Une question morale qui admet le raisonnement est celle de savoir si la nature impose ou n’impose pas à l’homme l’obligation de n’avoir qu’une seule femme. Pour décider la question, on balance les inconvénients et les avantages qui résultent, pour la famille et la société en général, de la singularité ou de la pluralité des femmes ; et si l'on démontre les avantages jilus grands d’en avoir une seule, on regarde le problème résolu. Mais supposons un homme qui ne voit pas queson devoir est de consulter le bien de la société, celui de sa femme et de ses enfants, ce raisonnement sur lui est sans effet , et pourquoi ? C’est qu’il nierait le principe sur lequel il est fondé... »

« Les premiers principes de la morale sont des suggestions immédiates de la faculté morale. Tout ce qui est conçu comme juste et honorable emporte avec soi une obligation morale. C’est de ces obligations immédiatement conçues , que le raisonnement tire nécessairement toutes les autres. En résumé, il y a dans notre âme une faculté originelle appelée sens moral, conscience, qui nous donne les notions de bien et de mal, de mérite et de démérite, do devoir et d’obligation. C’est par cette faculté que nous connaissons la justice ou l’injustice de telle ou telle action ' .» On ne saurait exposer d’une manière plus claire et plus complète le rôle du sens moral dans les connais-

1 Reid ; ouvr. cit., tom. VI, pag. 158.

sances , soit instinctives, soit raisonnées, du bien et du mal.

«Si un homme, dit ailleurs Heid, pouvait affirmer qu’il ne se sent en aucune façon obligé de prendre en considération son bonheur présent et futur, detre fidèle à ses engagements, d’obéir à Dieu, d’être juste envers autrui , je ne connais pas de raisonnement probable ni démonstratif qui put le convaincre d’aucun devoir moral. En mathématiques, on ne peut raisonner avec quiconque nie lesaxiomes; on ne le peut pas davantage en morale. L’homme à qui la lumière intérieure ne révèle point du bien et du mal dans les actions, est aussi incapable de raisonner sur la morale qu 'un aveugle sur les couleurs. Un pareil Jiomme, s’il existe, )U‘ serait point un agent moral , aucune obligation morale ne l'atteindrait. Les premiers principes de la morale sont immédiatement aperçus, autrement la morale demeurerait sans fondement, et le raisonnement en morale sans [joint

de départ'.» a Un homme gui n’aurait aucune notion de devoir et d’obligation morale, ne serait ni un être moral , ni un être responsable. Il serait donc à jamais exclu de la société civile. On peut hardiment en conclure que Dieu a mis ces notions à la portée de tous les hommes, et qu’il n’est nullement besoin de démonstration pour les prouver4.» Si Reid.au lieu d’admettre par pure supposition que le sens moral éclaire la conscience de chaque homme, avait cherché à vérifier ce point important par l’observation, il aurait reconnu que sa supposition était fausse, il aurait vu qu il existe dans l’humanité des malheureux complètement dépourvus de sens moral , et privés des connaissances in-

1 Ibid. ouvr. cil., tom. V, pag. 217.

2 Ibid. ouvr. cit. , tom. V, pag. 221.

stinotives sur le bien et sur le mal. Ces individus moralement idiots, n’ayant aucune notion de devoir et d’obligation morale, ne sont ni moraux, ni responsables, ainsi que Reid le fait parfaitement comprendre. Si de tels individus font le bien, ce n’est jamais par devoir , c'est par la demande de quelque bon sentiment égoïste ; s’ils ne font pas le mal, c’est parce qu’ils n’y sont pas portés par îles penchants pervers . ou parce que ces penchants pervers ont moins de puissance dans leur esprit que les bons sentiments égoïstes ijui les en détournent. Enfin ces individus commettent inévitablement le mal, si leurs penchants pervers sont plus puissants que leurs bons sentiments égoïstes. Les philosophes et les législateurs n’ont jamaisconnu l’existence d’une pareille anomalie morale, leurs observations avant été faites seulement, ou sur eux-mêmes, ou sur autrui, dans un cercle restreint qui n’a embrassé que des personnes bien conformées moralement. Exceptons cependant, parmi les philosophes. Hume, qui a parfaitement signalé cette anomalie en ces termes : « 11 y a iles âmes si insensibles, d'une constitution si perverse, que rien ne fait impression sur elles. La vertu, l'humanité, sont des choses dont elles n’ont pas d’idée. C’est un mal incurable pour lequella philosophie n’a point de remède '. »Nous constaterons 1 existence de cette malheureuse anomalie instinctive, et nous l’étudierons avec le soin qu’elle mérite, dans la seconde partie de cet ouvrage.

Si nous poursuivons l’examen des opinions que les philosophes et les penseurs ont professées sur l’origine de notre connaissance du bien et du mal , nous voyons que tous

1 Les quatre philosophes, tom. II.

placent, cette origine dans un sentiment particulier :« La morale , dit M. E. Renan \ ne s’apprend pas plus que la poésie ; lesbeaux aphorismes ne font pas l’honnête homme; chacun trouve le bien dans la hauteur de sa nature et dans l’immédiate révélation de son cœur.» — « Ne vous y trompez pas , dit le L)r Jules Béclard a, la douceur envers les animaux, de même que la charité envers ses semblables, de même que les vertus du foyer domestique, ce sont des sentiments qui ne se décrètent pas dans une loi, qui ne s’inscrivent pas dans un règlement de police ou d’administration, c’est le cœur qui les inspire.» — «Il y a en nous un sens du bien et du mal. dit l’abbé Bautain 1 2 3 4, un sens moral qui nous met en rapport avec la loi morale , souvent avant que notre raison en ait une connaissance distincte.»

Puis, plus loin * :« Par cela seul que nous sommes des êtres moraux, des êtres volontaires et libres, nous avons d'abord le sentiment vague des principes de la moralité, des idées de la justice et du bien; c’est ce qu'on appelle le sens moral. Plus tard, nous cherchons à élucider ce sens moral, à en distinguer les impressions, à en percevoir clairement les objets, à nous rendre compte, par la réflexion, de ce que nous éprouvons à cet égard , et alors nous arrivons à une connaissance rationnelle 5 des principes de la moralité , comme il faut l’avoir pour constituer la science

1 Discours d’ouverture au Collège dç France.

2 Discours prononcé à l'Académie de médecine le 1er septembre 1863, à propos des vivisections.

3 La Conscience, pag. 115.

4 Ibid., pag. 290.

5 Le mot raisonnée, c'est-à-dire éclairée par le raisonnement, devrait remplacer ici le mot rationnelle ; car une connaissance rationnelle, c'està-dire conforme à la raison, peut très-bien nous venir sans le -secours du

morale et formuler des préceptes moraux. Mais ce n'est encore que la moitié de la conscience morale. Reste la pratique , et dans l’ordre moral comme dans l’ordre spéculatif , le second degré consiste «à appliquer les idées et les lois morales aux faits de la vie, à ce qu’il faut faire ou éviter. Par là se pose et se complète la conscience proprement dite. C’est une affaire de sentiment et de raisonnement tout ensemble, et dans l’expérience, le sentiment, en général, conduit plus sûrement que le raisonnement.... Le sens moral est donc comme le sens commun... Cette force, cette inspiration du sens moral . en face de la vérité sentie , en aspect avec le bien et le mal. le juste et l’injuste, nous pousse à faire ce qu'il faut faire , et à éviter ce qu’il faut éviter.»

2 0 Le sens moral fait sentir l'oblit/ation de faire le bien et de repousser le mal. — La connaissance instinctive de cette obligation, connaissance inhérente à celle du bien et du mal, est un fait évident par lui-même, un fait de conscience qui ne peut être connu et affirmé que par la conscience, et que constate tout homme doué de sens moral. Ce sentiment de devoir, d’obligation, distingue même spécialement le sens moral des autres sentiments moraux. Tandis que ceux-ci inspirent des motifs d’action basés exclusivement sur la satisfaction des désirs qu’ils font naître, le sens moral, outre les motifs d’action basés également sur le plaisir de taire le bien, motifs égoïstes comme ceux des autres sentiments, inspire, à l’occasion, un motif d’action plus noble , essentiellement moral , et nullement égoïste, basé sur le devoir, sur l’obligation ressentie de

raisonnement, témoins celles que nous possédons par l'inspiration seule de nos sentiments moraux.

faire le bien, quoique l’on soit vivement contrarié en le faisant, quoique la victoire à remporter sur ses penchants pervers soit (les plus pénibles. Ce sentiment d’obligation est essentiellement lié à la connaissance du bien et du mal donnée par le sens moral? On ne peut pas, en elfet, avoir la conscience de ce qui est mal, sans se sentir obligé de le repousser. L’obligation est donc fondée sur l’idée du bien, et non l’idée du bien sur l’obligation, ainsi que l’avait pensé Kant.

L’intervention du sentiment du devoir moral, de l’obligation de faire le bien, n’est point nécessaire dans tous les cas pour engager à accomplir ce bien. La perspective du plaisir que procure la satisfaction , soit des sentiments moraux. soit du sens moral, suffit pour engager à faire le bien, premièrement lorsque aucun désir pervers ne combat le désir moral ; secondement lorsque, un désir moral étant combattu par un désir pervers, le désir moral est plus grand que le désir pervers. Dans ces deux cas, l’homme étant porté au bien par le seul désir qu’il éprouve ou par son désir le plus grand, n’a pas besoin, pour être engagé à faire le bien, d’en ressentir l’obligation; et cette obligation ne se présente même pas alors cà son esprit. Mais si le penchant qui le porte au mal est plus grand que celui qui le porte au bien, l’intervention du devoir moral est réellement nécessaire pour l’engager à faire le bien et à repousser le mal; car si l’homme n’est pas engagé à faire le bien par l’attrait d’un plaisir, il ne peut l’être que par l’obligation que lui impose le sentiment du devoir ; tous les motifs facultatifs d’action, c’est-à-dire non imposés par la nécessité, par les circonstances, par autrui, se résumant, ou dans une satisfaction, ou dans le devoir.

Les deux motifs d’action qui émanent du sens moral, la satisfaction et le devoir, n'interviennent donc pas dans les mêmes circonstances pour engager à faire le bien.

La fréquence des motifs purement égoïstes qui nous portent à faire le bien, et la rareté de l'intervention du motif supérieur, le devoir inspiré parle sens moral, sont peut-être la cause qui a engagé certains moralistes à rapporter tous les motifs, sans exception, qui nous poussent tà faire le bien, à l’intérêt personnel, au plaisir cpie nous éprouvons à contenter nos bons désirs. Le motif qu’inspire seul le sens moral, relui de faire le bien par devoir, a passé inaperçu à leur esprit. Il me semble cependant que, pour n'avoir pas reconnu et apprécié ce motif supérieur, il a fallu qu'ils aient été privés du sentiment qui l’inspire. Malgré leur ignorance surce motif, ces personnes ont pu néanmoins se bien conduire toute leur vie, par la prédominance dans leur esprit des sentiments moraux à satisfaction égoïste, sur les sentiments pervers.

La morale que Larochefoucauld a exposée dans ses Maxi mes est entièrement basée sur les sentiments à satisfaction égoïste. Supposons le sens moral tout à fait absent de l’esprit humain; jamais la nature instinctive de l'homme, réduite ainsi à l’égoïsme, à l’intérêt, n’aura été mieux décrite que par ce moraliste. Ses Maximes dépeignent avec une remarquable exactitude les motifs égoïstes qui portent au bien ou qui empêchent do faire le mal, non-seulement les individus privés de sens moral , mais encore ceux qui. doués de sens moral, ne se trouvent pas dans la circonstance mentionnée plus haut, qui nécessite l'intervention du sentiment du devoir. Toute la morale de Larochefoucauld se résume dans sa maxime 161,

qui a acquis une certaine célébrité : « Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleuves dans la mer. » Les maximes suivantes nous prouveront que, d’après leur auteur, le devoir inoral est complètement étranger aux motifs qui engagent l’homme à faire le bien et à ne pas faire le mal. Elles nous donneront également une excellente exposition des motifs égoïstes qui portent l’homme à se conduire sagement.

N° 15. « La clémence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples. »

16. «Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par les trois ensemble. » 44. « Le mépris des richessesétait, dans les philosophes, un désir caché de venger leur mérite de l’injustice de la fortune, par le mépris des mêmes biens dont elle les privait; c’était un secret pour se garantir de l’avilissement de la pauvreté, pour aller à la considération, qu’ils ne pouvaient avoir par les richesses. »

78. « L’amour de la justice n’est, en la plupart des hommes, que la crainte de souffrir l’injustice. »

83. «Ce que les hommes ont nommé amitié n est qu'une société, qu’un ménagement réciproque d’intérêts et qu’un échange de bons offices ; ce n’est enfin qu’un commerce où l’amour-propre se propose quelque chose à gagner. »

93. « Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n’ètre plus en état de donner de mauvais exemples. »

121. « On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal. »

146. « On ne loue d’ordinaire que pour être loué. » 159. « Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l’honneur. »

195. « Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à un seul vice, est que nous en avons plusieurs. » 200. « La vertu n’irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. »

205. « L’honnêteté des femmes est souvent l’amour de leur réputation et de leur repos. »

213. « 1, amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable, et l’envie d’abaisser les autres, sont souvent les causes de cette valeur Si célèbre parmi les hommes. »

. 253. « Ce qu’on nomme libéralité n’est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. »

468. « La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés qui ne sont en sûreté que parce qu’on ne les cherche pas. »

481. « Rien n’est plus rare que la véritable bonté; ceux mêmes qui croient en avoir n'ont d’ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse, b

Supplément. 3. « La modération dans la bonne fortune n’est que l’appréhension de la honte qui suit l’emportement, ou la peur de perdre ce qu’on a. b

4. « La modération est comme la sobriété ; on voudrait bien manger davantage, mais on craint de se faire mal. b 12. « La justice, dans les juges qui sont modérés, n’est que l’amour de leur élévation, b

29. a On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. »

Tous ces motifs d’action sont uniquement égoïstes, basés sur l'espérance d’une satisfaction à obtenir, ou sur la crainte d’un déplaisir. Aucun d'eux ne dérive du sentiment du devoir. Si Larochefoucauld parle de devoir à la maxime 159, ce mot y signifie seulement ce que commandent les lois, sous peine d’être puni, et non le devoir ressenti par la conscience. On peut donc supposer qu’il a complètement méconnu ce motif. Dans ces derniers temps, M. Prévost-Paradol a écrit, dans un opuscule sur les moralistes français, que la vertu et l’intérêt bien entendu se rapprochaient au point de se toucher ; cette opinion renferme une erreur, en ce qu’elle confond la vertu avec le bien. Le bien peut parfaitement se rapprocher de l’intérêt bien entendu, et le toucher, puisque l’on fait souvent le bien par plaisir, dans l’intérêt de ses bons penchants; mais la vertu consistant à accomplir le bien, sans attente d’une rémunération prochaine oti éloignée, d’une satisfaction à obtenir, et par le seul motif du devoir, lequel motif n’intervient que lorsqu’il faut vaincre de puissants désirs pervers, que lorsqu’il faut faire ce qu’on désire le moins, circontance qui blesse les intérêts et qui procure toujours un déplaisir, la vertu, dis-je, n’a aucun point de contact avec l’intérêt.

Les Maximes sont loin d’avoir été universellement approuvées. Au nombre des moralistes qui se sont élevés contre la morale exclusivement égoïste de Larochefoucauld. nous comptons Yauvenargucs , un des penseurs les plus remarquables du siècle dernier, mort à 31 ans. «Si l’illustre auteur des Maximes, dit-il, eut été tel qu’il a tâché

de peindre tous les hommes, mériterait-il nos hommages et le culte idolâtre de ses prosélytes ?» « Je suis bien éloigné, dit-il ailleurs, en parlant du même auteur, de me joindre à ces philosophes qui méprisent tout dans le genre humain, et qui se font une gloire méprisable de n’en montrer jamais que la faiblesse. » Nous devons cependant disculper Larochefoucauld des accusations qui ont pesé sur lui. Si ses œuvres prêtent à la critique, il les a écrites avec une entière bonne foi. N’ayant jamais éprouvé probablement le sentiment du devoir, il l’a méconnu, et il n’a pu lui attribuer des motifs d’action. On peut lui appliquer dans cette circonstance une de ses maximes, qui renferme une importante vérité : n° 337. « Il en est de certaines bonnes qualités comme des sens : ceux qui en sont entièrement privés ne peuvent ni les apercevoir, ni les comprendre. »

C’est principalement sur le sentiment du devoir moral que reposent, ainsi que nous le démontrerons plus tard, l’existence et l’exercice du libre arbitre. Sans lui, cette liberté ne serait qu’un vain mot, et il est facile de le comprendre : si l’intérêt, si un plaisir, si une satisfaction étaient les seuls motifs d action de 1 homme, il est certain que celui-ci devrait toujours se décider d’après son désir le plus grand. Ce désir, devenant la règle invariable de toutes ses décisions,- se substituerait alors au libre arbitre pour fixer le choix, dans tous les cas, entre le bien et le mal. Un tel choix ne serait plus libre, puisqu’il serait invariablement fixé par le plus grand désir, désir indépendant de la volonté.

ltien ne semble dépendre davantage de notre conscience, de notre nature instinctive , que le devoir, et cependant la psychologie est encore tellement embarrassée pour dis-

tinguer, dans certains cas, ce qui appartient aux facultés intellectuelles proprement dites de ce qui appartient aux facultés instinctives, que le devoir a été considéré comme un produit purement intellectuel, « Le devoir, dit M. Jules Simon ',est conçu par l’intelligence: c’est une idée, un principe, ce n'est pas un sentiment .» Si par sentiment, M. Jules Simon entend émotion , il a parfaitement raison de dire que le devoir n’est pas un sentiment. Mais s’il entend par sentiment une faculté instinctive , il est dans l’erreur; car l’idée du devoir est tout à fait instinctive. Enfin, son erreur est indubitable lorsqu’il dit que le devoir est conçu par l’intelligence; à moins cependant que par intelligence il n’entende l’esprit lui-même , par opposition au mot sentiment signifiant émotion, mot qui implique toujours quelque chose do physique. Dans tous les cas, on voit que le langage psychologique est loin d’être précis. Cette imperfection du langage a toujours lieu dans les sciences , lorsqu’elles sont dans leur période d’enfantement. Si le devoir était un produit purement réflectif , intellectuel , l’infraction aux lois qu’il impose à ceux qui le sentent, serait simplement une erreur de leur part, et ne produirait pas le remords.

L’erreur qui attribue aux facultés intellectuelles la connaissance du bien et du mal, conaissance donnée parla conscience morale, est malheureusement adoptée comme vérité par les magistrats. Cette erreur est pour eux une source de fausses appréciations, en ce qu’elle fait considérer comme doués de conscience morale et de liberté morale, des individus intelligents, mais complètement dépourvus de sens moral, du sentiment du devoir.

1 Le Devoir, pag. 289.

Lorsque le sens moral est suffisamment développé , il donne la connaissance des différents genres de bien , et il fait sentir l’obligation de les accomplir ; il peut remplacer, par conséquent, les autres sentiments moraux, lorsque ceux-ci manquent, parce qu’il inspire, soit par le plaisir de faire le bien, soit par devoir, des actes semblables à ceux que suggéreraient ces sentiments s’ils étaient présents à l'esprit. Citons un exemple où le sens moral remplace un sentiment bon en lui-même, mais à satisfaction égoïste :

On peut être porté à soigner convenablement ses parents et à subvenir à leurs besoins dans leur vieillesse : 1° par affection, sentiment qui engage à suivre cette bonne inspiration, seulement par la perspective du plaisir que l’on éprouve en secourant ceux que l’on aime ; 2° par le sens moral, qui fait sentir qu'il est essentiellement bien de secourir ses parents, et que par cela on est obligé de leur prodiguer des soins, alors même qu’on en serait détourné par de puissants motifs d’avarice. Supposons un bomme doué de sens moral, mais dépourvu d’affection filiale, par le fait d'une de ces anomalies instinctives auxquelles l’humanité est sujette. Lo sens moral inspirera à cet individu la même régie de conduite que l’affection filiale, mais par un motif différent, par un devoir de conscience, et non par un plaisir, motif qu’aurait inspiré l’affection.

Si le sens moral peut remplacer les bons sentiments à satisfaction égoïste, s’il peut inspirer la même règle de conduite que ces sentiments, ceux-ci peuvent-ils remplacer le sens moral lorsqu'il manque? Non, ils ne le peuvent point, par la raison que ces sentiments moraux portent vers le bien par un motif purement égoïste, de même que les sentiments pervers; et qu entre deux sentiments égoïstes,

quelle que suit leur nature, c’est toujours, d’après la constitution psychique de l’humanité, celui qui fait entrevoir la satisfaction la plus grande, celui qui a le plus de puissance, qui l’emporte sur l’autre et qui détermine la décision. Mais que le sens moral intervienne, et avec lui le sentiment du devoir, alors ce n’est plus le désir le plus grand qui l’emporte inévitablement sur le plus faible et qui décide le parti à prendre ; car le désir moral le plus faible, soutenu par le sentiment du devoir, peut tenir en échec le désir pervers le plus puissant; et entre ces deux partis, sur lesquels on peut également se décider alors, l’un parce qu’on le désire le plus, l’autre parce qu’on sent l’obligation de le suivre, c’est le libre arbitre qui décide. Les sentiments moraux égoïstes n’étant aptes à combattre le penchant au mal que s’ils sont plus puissants que ce penchant, et le sens moral étant apte, par le sentiment du devoir qui lui est inhérent , à combattre tout penchant pervers, quelle que soit sa force, les sentiments moraux égoïstes, dis-je, ne peuvent pas remplacer le sens moral.

Malgré l’importance du sens moral . on doit reconnaître que la nature s’est montrée fort parcimonieuse à son égard dans l’humanité. S’il est assez puissant, chez quelques personnes appartenant aux races supérieures , pour se manifester spontanément et sans culture préalable dans toutes les circonstances qui intéressent le bien et le mal, et pour faire connaître ces deux principes jusque dans leurs manifestations les plus délicates ; chez le plus grand nombre d’individus il estfaible, incomplet, et il ne donne qu’une connaissance obscure et même partielle sur le bien et sur le mal. Si, par exemple, il indique à la conscience que certains désirs sont moraux ou immoraux, il reste muet à

l’égard de certains autres désirs qui intéressent également la morale. On voit alors des individus sentir que voler le bien d’autrui est mal , mais ne pas sentir que la fraude commerciale ou toute autre est aussi immorale que le vol direct , et considérer cette fraude comme une finesse de métier, voire même comme une nécessité de commerce ; on en voit d’autres qui sentent le mal qu’il y a à calomnier leur voisin , et qui n’éprouvent aucun scrupule à séduire sa femme, etc. Il existe également, par exception, des individus qui sont complètement dépourvus de sens moral , de même que d’autres individus sont dépourvus d’autres sentiments moraux. Ces diverses anomalies instinctives qui font les hommes moralement infirmes , incomplets, s’observent assez fréquemment; mais la plus malheureuse de toutes ces anomalies est celle qui consiste dans la privation du sens moral, surtout quand cette privation est alliée à de mauvais sentiments ; c’est cette coïncidence qui fait les criminels. Le sens moral s’efface bientôt complètement à mesure que l’on descend dans l’échelle des races humaines. L’homme privé de sens moral. et par conséquent du sentiment du devoir, n’a que des motifs égoïstes d’action : il se conduira bien tant que ses bons sentiments égoïstes, d’intérêt bien entendu, prédomineront sur ses sentiments pervers ; mais il se conduira inévitablement mal lorsque ses désirs pervers seront plus grands que ses désirs moraux égoïstes. Le sens moral, sentiment si important, puisque seul il donne le désir de combattre, et le pouvoir de vaincre les penchants pervers, quelque puissants qu’ils soient, est susceptible de se perfectionner et de se fortifier par la culture au moyen d'une éducation morale. Celle-ci doit donc avoir pour

but (te développer, non-seulement les sentiments moraux à satisfaction égoïste , mais encore le sens moral , sentiment beaucoup trop négligé dans cette éducation.

La connaissance; ou plutôt la conscience du bien et du mal, ayant son principe dans un sentiment spécial , il en résulte que, par cela seul que l’homme réfléchit et raisonne , on ne doit pas en conclure , ainsi qu’on le fait journellement dans les Circonstances les plus graves, qu'il possède cette conscience. Pour savoir s’il la possède réellement, il faut s’enquérir s’il est doué de sens moral, question importante à résoudre ; car ce sentiment seul donne à l’homme la raison morale supérieure et la liberté morale, qui le rendent moralement responsable de ses actes. De cette origine instinctive de la connaissance du bien et du mal, il résulte aussi cette conséquence importante, qu’il ne dépend pas de nous d’avoir cette connaissance, la faculté qui la donne étant un pur don de la nature.

Le sens moral est un des derniers sentiments qui se manifestent chez l’homme. Les premiers sentiments de l’enfant sont les affections, l’intérêt personnel, la crainte, l’amour-propre et l’espérance. C’est par eux qu’on arrive à son esprit, qu’on peut le diriger vers le bien, le détourner du mal , et l’empêcher de retomber dans les fautes qu'il a commises. S’il évite de commettre les fautes pour lesquelles on l’a réprimandé, ce n’est pas par réprobation morale , par remords , mais par la crainte des punitions , ou par celle d’être désagréable aux personnes qu’il aime. De môme, s’il fait le bien, ce n’est pas par une considération réellement morale issue du sentiment du devoir, mais par l’appât des récompenses, ou par le désir d’être flatté, ou par celui de plaire à ses maîtres

et h ses parents. Plus tard vient l’âge de raison, époque assez variable suivant les personnes, et caractérisée autant par le développement des sentiments moraux supérieurs que par celui de la faculté réflective. Si cette dernière faculté , appliquée à l’étude de la nature , est le principe de la raison intellectuelle . de la connaissance des vérités spéculatives et scientifiques, les sentiments moraux . et surtout le sens moral , sont les principes de la raison morale , de cette raison instinctive au moyen de laquelle l’homme connaît par sentiment . par sa conscience , ce qu’il doit faire pour accomplir le bien et pour éviter le mal.

ARTICLE II. — De la conscience morale et du remords.

La conscience morale est la voix du sens moral qui nous apprend ce qui est bien et ce qui est mal. — Il ne faut pas la confondre avec la conscience personnelle, qui est la connaissance des actes de l’esprit par l’esprit. — Quand le sens moral manque, la conscience n’est plus morale ; formée alors par des sentiments égoïstes, les seuls qui animent l'individu, elle est égoïste et conseille toujours de faire ce qu’inspirent les sentiments égoïstes bons ou mauvais les plus puissants. — Le remords est le froissement du sens moral par un acte pervers qui le blesse. — Le froissement des sentiments égoïstes fait surgir des regrets, mais non le remords. — Le remords, expression d'un sentiment, est involontaire. — Les criminels privés de sens moral n’éprouvent jamais de remords véritable; ils n’ont que des regrets égoïstes.

La conscience morale est cette voix intérieure qui indique ce qui est bien, ce qui est mal en soi. et qui fait sentir en même temps le devoir, l’obligation de pratiquer le premier et de repousser le second. Nous connaissons cette voix, c’est celle du sens moral.

En parlant des facultés intellectuelles, nous avons vu que la conscience personnelle consistait dans la perception de nous-mêmes, de notre personnalité, des actes de notre esprit. On ne doit point la confondre avec la conscience

morale, dont 1 objet est évidement tout autre. La distinction entre ces deux pouvoirs si différents, appelés tous deux conscience, est cependant méconnue par les meilleurs esprits. Il résulte de cette confusion une erreur psycho- . logique grave, celle qui consiste à conclure (pie l’homme possède la conscience morale, par cela seul qu’il a la conscience personnelle. Si celle-ci ne fait jamais défaut, si elle est la même chez tous les hommes, la conscience morale est loin d être le lot de tous, et d’être égale chez ceux qui la possèdent. La citation suivante nous offrira un exemple de cette confusion: «Dès qu’un homme a pu acquérir la conscience personnelle , dit l’abbé Bautain, il reconnaît alors qu’il est un être moral, qu’il y a une loi directrice de ses actes, lui défendant ce qui est mal, lui prescrivant ce qui est bien1. »

La conscience morale est d’autant plus parfaite que le sens moral est plus développé. Lorsque la nature nous a favorisés sous ce rapport, et que l’éducation morale a fortifié ce sentiment, notre conscience apprécie le bien et le mal à peu prés partout où ils se trouvent : elle est alors le guide le meilleur et le plussûr que nous puissions avoir en morale, car elle nous donne instinctivement les axiomes moraux, elle élève spontanément. sa voix dans notre esprit, sans que nous cherchions à l’entendre, et sans que nous puissions même nous empêcher de l’entendre; elle est un livre de morale écrit dans nos cœurs par la main de Dieu, au moyen d’une faculté qu’il y a placée: Instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d’un être ignorant et borné, a dit J. -J. Rousseau, en parlant de cette conscience.

i La Conscience,

Si le sens moral fait complètement défaut, la conscience n’est plus formée par le sentiment du devoir moral, mais par les divers sentiments égoïstes, bons ou mauvais, qui ont le plus de puissance sur l’esprit ; alors la conscience n’est plus morale, elle est égoïste ; elle conseille toujours à l’homme défaire ce qu'il désire le plus, ce qu’il croit être le plus dans ses intérêts. Or les éléments instinctifs les plus puissants variant selon les individus et selon les circonstances qui excitent ces éléments, cette conscience égoïste n'a rien de fixe; elle conseille tantôt le bien, tantôt le mal, faisant sentir comme seul bien et convenable, ce qui satisfait les désirs égoïste? actuellement éprouvés, ou, en cas de conflit entre plusieurs d’entre eux , ce qui satisfait le plus puissant de ces désirs, et faisant considérer comme seul mal tout ce qui contrarie ces désirs, même lorsque c'est le bien qui produit cette contrariété. A cette conscience anomale appartient celle dont il est question dans la maxime suivante de Vauvenargues , n° 135: a La conscience est présompteuse dans les forts, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, organe du sentiment qui nousdomine et desopinions quinousgouvernent.» La conscience morale, et, en son absence, lesconseiences formées par les sentiments égoïstes, étant composées d’éléments instinctifs, ne dépendent point de la volonté, puisque l’homme ne se donne point ses sentiments, et puisqu’il éprouve inévitablement ceux qu’il a reçus. Heureux ceux qui possèdent la première; plaignons les hommes incomplets qui n ont que les secondes.

Nous devons signaler ici une erreur fort accréditée qui prouve de nouveau combien la psychologie est peu avancée. Lorsqu il devient évident aux personnes morales

que les criminels n’auraient pas pu commettre leurs horribles méfaits , s ils avaient entendu dans leur esprit la voix de la conscience morale , ces personnes accusent ces malheureux d’avoir étouffé volontairement la voix de leur conscience. Or est-il possible à l’homme de produire cet effet par sa volonté, d’empêcher le sens moral d’élever sa voix lorsque ce sentiment est excité par des pensées criminelles qui le blessent? Non, cela n’est point dans la nature. Si la voix de la conscience morale ne se fait pas entendre dans le cœur des criminels pendant les préméditations et les exécutions des crimes , c’est, ou parce que le sens moral n’existe pas dans l’esprit de ces malheureux, ou parce que de violentes passions perverses l’y étouffent momentanément par un effet naturel et non volontaire dont nous nous occuperons dans le chapitre V.

Non-seulement la conscience morale, quand elle se fait sentir, ne peut pas être volontairement étouffée, mais elle ne peut pas être volontairement faussée. Si elle est fausse, si elle donne des conseils trompeurs et immoraux, c’est parce que, le sens moral est imparfait , incomplet, ou parce que des passions ayant une grande puissance sur l’esprit, obscurcissent et étouffent ce sentiment, également par un effet naturel, dés que ces passions se manifestent.

Lorsque l’homme commet des actes qui blessent son sens moral, lorsqu’il n’accomplit pas les actes que ce sentiment lui présente comme un devoir, il éprouve une douleur intérieure produite par le froissement de cette faculté. C’est à cette peine morale, accompagnée de regrets, qu’on donne le nom de remords. Cette réprobation contre le mal commis, par cela seul qu’il est le mal, ne peut exister par conséquent que chez les personnes douées de sens moral,

et qui reçoivent les inspirations de ce sentiment. Les actes indifférents au bien et au mal. et qui froissent les sentiments égoïstes, occasionnent également un regret , une peine ; mais ce regret égoïste, provenant d’une simple contrariété égoïste, ne mérite point la qualification de remords; il disparait toujours avec les causes qui occasionnent cette contrariété.

Si l’observation nous montre que des actes pervers, commis sous l’influence de passions violentes, ne sont point accompagnés, pendant leur exécution, de réprobation morale, et ne sont point suivis immédiatement de remords. mais que cette peine morale ne se manifeste qu’après l’apaisement de ces passions, nous serons bien obligés de conclure que ces passions étouffaient le sens moral pendant l’exécution de l’acte, et même après, tant que le remords ne s’est point fait sentir.

Si l’observation nous montre aussi qu’il y a des individus qui commettent de sang-froid, sans passions violentes, des crimes abominables, sans les réprouver avant et pendant leur accomplissement , et sans en ressentir jamais du remords moral, nous serons également obligés de conclure i[ue ces individus sont tout à fait privés de sens moral. Ces individus peuvent bien éprouver des regretsd’avoir commis le crime , mais ces regrets n’ont lieu que sous l’influence de la crainte des châtiments dont ils sont menacés. Ces regrets, purement égoïstes, n’ont point le crime lui-même pour objet; ils sont de même nature que ce faux remords appelé attrition par les théologiens, et qui est le regret des fautes basé sur la crainte des peines de l’autre vie : aussi cesse-t-il complètement lorsque cette crainte a disparu. Cette cessation du regret, par la cessation de la

crainte, est très-évidente chez les criminels condamnés à mort qui obtiennent une commutation de peine. Avec cette grâce, le regret s’est évanoui de leur cœur, et ils se réjouissent d’en être quittesà si bon marché. Le brigand religieux qui est dépourvu de sens moral, laisse tous ses regrets occasionnés par la crainte des châtiments de l’autre vie, aux pieds du prêtre auquel il s’est confessé. Débarrassé de sa crainte sur le passé, il recommence de nouveaux méfaits, comptant toujours sur le même moyen pour dissiper ses appréhensions à l’égard de la vie future, et pour rétablir le calme dans son esprit. Celui qui éprouve le remords moral ne se comporte pas ainsi : il continue à le ressentir malgré le pardon, maigre l’absence de toute pénalité. Le temps seul calme sa douleur; loin de craindre les châtiments, il va au-devant d’eux, il les demande, Use les impose luimême, espérant trouver un soulagement à sa peine morale dans l’expiation par des peines corporelles. S'il est gracié des châtiments que les tribunaux lui ont infligés, il reste insensible à cette faveur , absorbé qu’il est par son chagrin. Tels sont les caractères du remords moral, du remords véritable.

Le remords, de même que le sens moral, dont il n'est que l’expression après un acte qui a blessé ce sentiment, est tout à fait involontaire. Nous ne pouvons, ni le commander, ni le mesurer, ni le faire taire. Sa vivacité et sa durée sont bien plus en raison directe du développement du sens moral que du degré de perversité de l’acte conimis. Les personnes douées d’une sensibilité morale exquise sont tourmentées pour des fautes légères, tandis que celles dont cette sensibilité est moindre éprouvent , pour des fautes graves, un remords moins amer; et celles qui sont

dépourvues de sens moral n’éprouvent aucun remords après les crimes les plus monstrueux. Le remords est donc bien loin d’étre le compagnon obligé du crime, et. par conséquent, d’être une punition imposée à cet acte; il est simplement l’expression du sens moral blessé. Ce serait une singulière punition infligée aux criminels, que celle qui n’atteindrait jamais les individus qui commettent les crimes les plus grands et les plus nombreux, et qui frapperait parfois fort durement des personnes dont les fautes Ont été légères.

Partageant l'opinion universellement professée sur le remords, j'étais trés-étonné. en lisant les procès criminels, de rencontrer la plus grande insensibilité morale chez les individus qui commettent le crime de sang-froid, quelque odieux et révoltant que fût cet acte. Je pris d’abord cette insensibilité pour un fait exceptionnel; mais la voyant constamment manifestée dans toutes les observations assez complètes pour faire connaître les sentiments de ces individus, le doute me vint sur la réalité du remords chez le criminel, et, poursuivant l’étude de cette question dans la collection de la Gazette des Tribunaux, j’acquis la certitude que ceux qui préméditent eteom mettent le crime de sang-froid n’éprouvent jamais de remords moral. Je reconnus également que ceux qui manifestent une vive douleur, un remords réel, après un acte grave, ont commis cet acte, ou sous l’influence d’une passion violente qui a étouffé momentanément le sens moral, ou par accident, sans intention. Il devint donc évident pour moi, par l'étude des faits, que l’opinion qui attribue du remords aux criminels était tout a lait erronée. Telle estl idée première qui m a engagé dans l’étude de la psychologie.

bien que les magistrats soient habitués à voiries criminels insensibles, sans remords, ils ne manifestent pas moins, à chaque procès de cour d’assises, l’étonnement que leur cause ce fait. Jugeant les accusés d’après eux-mêmes, les supposant doués du sentiment du bien et du mal , ils ne peuvent com*prendre l’indifférence complète de ces individus à l’égard des actes monstrueux qu’ils ont commis. Cependant il est facile de voir, en y réfléchissant, que l’absence de tout remords, absence qui indique un manque complet de sens moral, de conscience morale, et de réprobation morale contre le crime, explique seule la possibilité qu’ont les criminels de commettre cet acte, de sang-froid surtout. Si le sentiment supérieur qui inspire une vive répulsion contre les actes do haute immoralité, faisait entendre sa voix dans le coeur de ces malheureux, lorsqu’ils éprouvent des désirs criminels, lorsqu’ils préméditent le crime, ce même sentiment leur inspirerait une répugnance telle pour leurs projets, que l’exécution de ces projets leur serait impossible. C’est ce que certifieront toutes les personnes douées do sens moral. Pour celles-ci, le crime n’est réellement pas possible, en auraient-elles un grand désir, tant qu’elles entendent la voix du sens moral dans leur conscience.

Dire que le criminel simule l’insensibilité morale pour faire croire qu’il est innocent, serait insoutenable, car cette insensibilité est aussi grande chez celui qui avoue son crime, ou chez celui qui, pris en flagrant délit, ne peut le nier, que chez celui qui le nie pour échapper aux châtiments. L’insensibilité morale du criminel n’est-elle pas manifeste lorsque celui-ci raconte ses actes monstrueux dans leurs plus horribles détails, avec le plus grand

sang-froid, presque le sourire sur les lèvres, en présence d'un auditoire suffoqué d'indignation? Si le criminel éprouvait du remords, il ne pourrait pas le cacher, les phénomènes involontaires de l'émotion décèleraient ce remords malgré lui. Il n’aurait même pas le désir de le cacher; loin de là, il éprouverait le besoin de le manifester, besoin inhérent à tout sentiment vivement ressenti. L’homme ne peut pas plus cacher le remords quand il l’éprouve, qu’il ne peut le simuler quand il ne l’éprouve pas.

L’absence constante de remords chez les criminels qui commettent le crime de sang-froid, ne sera complètement démontrée que lorsque nous étudierons l’état psychique des criminels. Cependant citons, en passant, un fait qui sutïira pour démontrer la réalité de cette absence. Il est tiré du journal te Droit , n° du 27 octobre 1862. — Il s’agit d’un jeune homme âgé de 22 ans, qui a déjà subi trois condamnations pour vols. Il était en rupture de ban, lorsqu'il aperçut sur la route une petite fille qui gardait des oies; il s’approche d’elle et lui demande l’heure qu’il est. L'ayant trouvée gentille, dit-il dans le récit qu’il fait lui-même de son crime, il conçoit la pensée d'abuser d’elle, et aussitôt il met son désir à exécution. Il l'embrasse et la renverse sur le bord d'un fossé. Mais comme elle oppose une vive résistance et pousse des cris, craignant d être découvert, il ne songe plus qu ’à lui donner la mort pour s’assurer l’impunité. Il saisit son couteau, la frappe de vingt-deux coups, et la traîne par les pieds jusque dans un fourré. Il conserve, pendant son récit et les débats, la plus grande impassibilité, alors que le public manifestait la plus vive indignation. Il est condamné à mort. Ce malheureux, privé de sens moral, ne pouvait pas pluséprouver

de remords après le crime, que de réprobation morale avant. L’absenco de remords après le crime est chez lui de la plus grande évidence; l’absence de toute réprobation contre ses mauvais désirs avant l’acte, n’est pas moins certaine ; car il ne mentionne dans sa narration aucun combat moral entre le mal et le bien. Il n’y a pas eu en lui de tentation entre ces deux principes , le mal seul s’y étant fait sentir, s’v était présenté. Ses pensées criminelles, n’ayant rencontré aucune opposition dans sa conscience, ont été adoptées aussitôt que conçues; c’est ce qui ressort évidemment de son récit.

On est facilement porté à considérer le remords comme inséparable du crime, parce que l’on sent que si l’on était soi-mêmeauteurd’un tel acte, on en aurait un regret mortel. Dans cette disposition d'esprit, on attribue au remords des effets déterminés par la crainte seule des châtiments. Le fait suivant nous en fournira la preuve ; il s’agit d’un assassin qui, après le crime, avait passé gaiment deux journées à boire et à manger avec un camarade : « Il étaitgai comme un pinson, dépose celui-ci. — Cependant, dit le présidentà l’accusé, il y a un fait qui indique que vous aviez du remords: au moment où on allait vous arrêter, vous vous ètesdonné un coup de rasoir à la gorge. — Ce n’est pas pour coupable que j’étais , répond l’accusé, c’était pour ne pas aller en prison. »

L’insensibilité morale des criminels est tellement évidente, qu’il est impossible de ne pas l’apercevoir lorsqu’on étudie ce qui se passe dans l’esprit de ces malheureux ; mais ou l’attribue alors au crime lui-même, et l’on dit que l’habitude du crime a endurci le cœur du criminel. Cette explication qui prend le crime pour la cause de l’insen-

sribilité. tandis qu’il en est l’etîet, est insoutenable devant l’observation ; car l’endurcissement manifesté par l'insensibilité peut être aussi grand après un seul crime, avant le crime même, qu’aprés plusieurs crimes. Celui qui est privé de sens moral peut débuter par l’acte le plus monstrueux, et montrer après, autant d’impassibilité, d’endurcissement que celui qui a commis un très-grand nombre de ces actes; nous venons de le voir chez l’assassin de cette jeune fille. Il est vrai cependant que la persistance dès causes ex ci tantes des mauvaises passions, augmentant la puissance de cellesci, peut affaiblir graduellement et finir par étouffer le sens moral et les autres sentiments moraux, lorsque ces sentiments sont naturellement très-faibles. Le cœur s’endurcit alors de plus en plus, à mesure (pie les mauvais sentiments étouffent les bons. Mais cet endurcissement graduel, assez rare du reste dans l’histoire de la criminalité, n’est pas luimême volontaire, il est un effet naturel de l’excitation permanente des mauvais sentiments. Le remords étant considéré comme un phénomène volontaire, les magistrats ne se font point faute d infliger un blâme sévère aux criminels qui montrent une grande insensibilité. Et cependant, rien n’est plus indépendant de la volonté que le remords. Tout ce quenous pouvons faire volontairement à son égard, c’est, lorsque nous 1 avons a un faible degré, de laugmenter en excitant en nous le sens moral par des pensées capables de produire cet effet. Je commets, par exemple, une mauvaise action, que je sens telle; mais, le sens moral qui me fait sentir cette perversité étant faible, je n’éprouve pas un grand remords. Je puis alors, en fixant volontairement ma pensée sur desconsidérations capables d’exciter le sens moral, augmenter mon faible remords. Néanmoins, pour queje désire

l’exciter, il faut que je l’éprouve déjà à quelque degré, car lui seul peut m’inspirer le désir de l’augmenter. Si je ne l’éprouve pas , jamais il ne me viendra à l’idée d’exciter ce regret, qui serait inconnu à mon esprit. Voilà tout ce que peut faire la volonté sur le remords: l’augmenter quand il existe déjà, maisnon le donner, même à un faible degré, quand il n’existe pas. Le fait suivantest un des nombreux exemples où l’homme est incriminé de ne pas éprouver le remords de son crime ; il est extrait du journal le Droit . n° du 39 octobre 1862. — Dans son rapport sur une tentative d’assassinat commise par un soldat sur deux de ses supérieurs , le capitaine-rapporteur s’exprime ainsi: «On peut comprendre jusqu’à un certain point qu’un homme . dans un moment de grande surexcitation , de folie , ou poussé par une haine profonde , puisse tirer sur ses semblables; mais ce qui est difficile de pardonner, c’est qu’après avoir commis un aussi grand crime , au lieu d’avoir des paroles de repentir qui prouvent un cœur où il existe encore quelques bons sentiments, on nê trouve (pièces mots: Si j’ai manqué mon coup, ce n’est pas ma faute. » Il ne dépend pas de l’homme d’éprouver de bons sentiments, et par conséquent le regret, le repentir, provenant de leur froissement. Tant que ce soldat restait entièrement dominé par la mauvaise passion qui l’avait poussé au crime, ses désirs devaient rester pervers, tels qu’ils étaient avant cet acte; et après avoir manqué son coup, demeurant encore absorbé par sa passion , il ne pouvait que regretter de n’avoir pu la satisfaire. C’est donc à tort qu’on lui imputait, comme impardonnable , l’absence de regrets , de remords. De même, s’il avait éprouvé des bons sentiments, et par conséquent du regret de son crime, ces bons sentiments étant

indépendants de sa volonté , on n’aurait dû lui en attribuer aucun mérite.

Nous reviendrons sur cette importante question du remords. dans notre étude psychologique sur les criminels. Nous verrons alors pleinement confirmées par les faits les considérations que nous venons de présenter, et qui, sans idée préconçue, m’ont été suggérées par l'observation.

ARTICLE III. — Différence qui existe entre le sens moral et le sentiment religieux.

Le sens moral, sentiment du bien et du mal, est distinct et indépendant du sentiment religieux; ce dernier étant formé par la causalité, la crainte, l’espérance et la vénération, sentiments tout à fait indépendants du sens moral. — L’idée qu’on se fait de la Divinité dépend de l’ensemble des sentiments propres aux races et aux individus. — On peut être très-religieux sans posséder le sens moral. — On peut posséder le sens moral, être trèsmoral, sans être animé du sentiment religieux. — Si le sentiment religieux n’est pas nécessaire aux personnes douées de sens moral pour qu'elles soient engagées à faire le bien, ce sentiment religieux est le plus propice à retenir dans la voie du bien les personnes dépourvues de sens moral. L'instruction morale religieuse est donc utile. — Si les dogmes diffèrent, la morale est une; tous les hommes moraux sont d’accord sur les principes fondamentaux de la morale.

fie sens moral , si souvent confondu avec le sentiment religieux, en est cependant distinct et indépendant. La psychologie étant intéressée, au point de vue scientifique et pratique, à voir cesser cette confusion, nous présenterons quelques considérations dans ce but.

Le sentiment religieux , composé de plusieurs sentiments, a pour objets spéciaux la connaissance de la Divinité et un culte à lui rendre. La causalité, la crainte et l’espérance sont les principaux éléments instinctifs qui inspirent aux facultés réflectives 1 idée d un Dieu créateur tout-puissant, et qui donnent la croyance en lui ; le respect, la reconnaissance,

et aussi la crainte et l’espérance , donnent l’idée de lui rendre hommage et de lui consacrer un culte. La causalité, la crainte et l’espérance sont tellement les éléments inspirateurs de l’idée de l)iou et de la croyance eu lui, que les rares individus chez lesquels la causalité n’a rien de saillant , et chez lesquels la crainte et l’espérance sont nulles, ou sont si faibles qu'il faut des circonstances exceptionnelles pour les exciter , ces individus . dis-je , sont athées ; leurs pensées ne se portent point vers LÈtre Suprême, et celles qu’on leur transmet à cet égard ne pénètrent pas dans leur esprit. Lacenaire, dépourvu d’espérance, et sur l’esprit duquel la crainte avait si peu de prise que la peine de mort ne l'a impressionné qu'au moment de la subir, était atliee. Dumolard, Jacques Latour, à peu près dénués de ces deux sentiments, et qui n’ont été aucunement impressionnés par la peine de mort, même au moment de la subir, étaient athées. Les personnes fort rares qui comprennent plutôt par raisonnement que par sentiment la nécessité des causes premières, et chez lesquelles la crainte et l’espérance n’ont pas une grande force, ne vont pas au-delà des lois de la nature pour expliquer les phénomènes de la création ; ces personnes ne remontent pas jusqu’à l’Auteur de ces lois. Pour elles, Dieu est une hypothèse inutile. Certainement, les lois naturelles suffisent pour expliquer tous ces phénomènes, mais on ne peut expliquer l’existence de ces lois si admirables, si immuables, et pourvoyant à tout, que par une intelligence infinie qui les a établies. Rien ne stimule le sentiment religieux, dans les populations , comme les calamités générales ou les malheurs privés qui excitent la crainte et l’espérance. A7’est-cepas parla crainte des peines de cette vie, ou des

châtiments de la vie future présentés sous des formes horribles; n’est-ce pas par l’espérance des récompenses d’icibas et de la félicité céleste présentées de la manière la plus attrayante , selon les instincts des peuples , que les ministres de toutes les religions ont cherché à exciter le sentiment religieux ? Ne sont-ce pas ces deux sentiments qui l’avivent chez la plupart des vieillards ?

Les sentiments affectueux, si puissants chez la femme, prêtent chez elle un grand appui au sentiment religieux, et lui impriment une certaine vivacité, lorsque les croyances dogmatiques qu elle professe sont propres à exciter l'affection envers Dieu. Ainsi, la femme chrétienne qui n’a pas trouvé à placor, par le mariage , son affection sur un époux et sur des enfants, reporte ce sentiment, qui déborde de son cœur, sur l’Être Suprême. Kn plaçant si haut son affection, elle satisfait, non-seulement son sentiment religieux, mais encore son amour-propre et son orgueil. Cependant, si elle rencontre un homme digne de son amour, l’ardeur religieuse qui l’animait perd aussitôt sa puissance. Celte substitution de l’amour humain à l’amour divin s’observe fréquemment chez la tille devote qui se marie dans la maturité de l’âge.

Si la causalité, la crainte et l’espérance sont les sentiments inspirateurs de l’idée religieuse, les autres sentiments moraux, et même les passions perverses, les instincts bizarres. immoraux, concourent à donner à la Divinité les attributs les plus variés. L’homme bon et confiant se réprésente l’Etre Suprême essentiellement bon, pardonnant et faisant miséricorde ; il imagine une religion douce . tolérante, rhari table. L’homme cruel et vindicatif donne à Dieu la cruauté et la violence pour principaux attributs;

il imagine une religion féroce, sanguinaire, demandant des sacrifices et menaçant sans cesse do châtiments horribles. L’homme vindicatif et haineux suppose Dieu altéré de vengeance: tel était le Dieu d’Israël. L’homme courageux, énergique, ambitieux, qui ne voit la puissance que dans l’exercice de la force brutale, a fait le Dieu des armées. Le Dieu jaloux de sa gloire devant l’humanité a été imaginé par l’homme orgueilleux ; comme si le Créateur pouvait tirer quelque gloire de ce qui se passe sur notre planète, cet atome imperceptible dans la création ! ! L’homme moral imagine une religion toute morale. L’homme privé de sens moral ne fait nullement entrer les principes moraux dans ses idées religieuses; et, s’il desire commettre un acte criminel, il ne se fait aucun scrupule d’intéresser la Divinité dans la réussite de son projet, et de lui demander cette réussite comme une faveur. « L’homme, dit Ad. Garnier, se fait un Dieu à son image; plus il s’affranchit de ses passions, plus il perfectionne la conception idéale de la vertu, mieux il se représente la perfection divine ; tant vaut la morale, tant vaut la religion. » Enfin le sentiment du merveilleux, si puissant et si répandu dans l’humanité, même chez les races inférieures, a concouru à inspirer l’imagination sur l'idée que l’on s’est faite du Créateur et du monde surnaturel. Sur ce champ sans bornes, nul sentiment n’était plus apte cà exciter l'imagination. Les divers sentiments qui fixent la pensée de l’homme sur la Divinité et sur les pratiques du culte, sont donc tout autres que le sentiment qui donne la conscience du bien et du mal. Si les premiers sentiments s’allient souvent à ce dernier pour la création d’idées religieuses, ils peuvent aussi créer ces idées sans son intervention ; de

même, le sens moral peut donner la connaissance du bien et du mal, sans que les sentiments inspirateurs de l’idée de Dieu soient assez puissants pour faire naître ou adopter cette idée.

L'idée d’un Dieu créateur, basée sur les sentiments les plus répandus dans l’humanité, ne nécessite pas un grand travail réflectif pour être trouvée; aussi cette idée est-elle des plus communes, et u'indique-Lelle point une supériorité psychique chez ceux qui la possèdent. On la rencontre chez la plupart des races inférieures, très-imparfaite, il est vrai; mais ces races lui sont en général aussi attachées que les races supérieures. Il n’en est pas de même de la connaissance du bien et du mal. Cette connaissance est beaucoup plus rare, le sentiment qui la donne étant rare luiméme dans l'humanité, et ne se rencontrant guère que chez les races supérieures. Basée sur une faculté instinctive spéciale, I idée du bien moral est donc parfaitement distincte de 1 idée de Dieu, laquelle est basée sur des sentiments tout autres; aucune connaissance psychologique n’est plus incontestable et plus patente que celle-là.

•Lorsque la présence du sentiment religieux coïncide avec 1 absence du sens moral, les pratiques religieuses peuvent accompagner les actes les plus immoraux. Cette coïncidence est fort remarquable chez certains bandits qui ne se font aucun scrupule de réserver au culte qu’ils professent une part de leurs larcins, espérant par là rendre la Divinité favorable à leurs entreprises criminelles. La scène suivante, rapportée par le Messager de Paris du 14 février 1860, nous offre un curieux exemple de l’alliance •les sentiments les plus pervers avec le sentiment religieux, chez une personne dépourvue de sens moral. « La

inere de Parang, condamné à mort en 1858, étonnée que son fils, qui était dans la misère, parût devant elle bien habillé et avec une chaîne en or, celui-ci lui dit naturellement: bout cela provient d’un vol fait chez une dame que j ai assassinée avec le concours de deux compagnons. Alors la femme de Parang reprit : Cela s’est fait l’autre jour ; et pendant qu’on se rendait chez la vieille, je priais Dieu pour la réussite <lr l’affaire. Cotte confidence faite, la mère de Parang dut jurer sur le Christ de la tenir secréte. Pendantle serment, la belle-fille brandissait un couteau de bouclier avec lequel elle la menaçait de la tuer si elle révélait le crime.» Les manifestations religieuses des personnes perverses, el qui prouvent, par l'absence de remords sur leurs actes immoraux, qu’elles sont privées de sens moral, ces manifestations, dis-je. ne doivent donc pas être attribuées exclusivementà l'hypocrisie, ainsi qu'on le fait eu général. Sans nier que des hommes aussi dépourvus de sentiment religieux que de sens moral prennent, à la façon de Tartuffe, le manteau de la religion pour arriver à leurs fins, on doit reconnaître que d’autres individus Irès-religieux, croyant en Dieu et pratiquant un culte avec sincérité, sont complètement dépourvus de sens moral.

Si certaines personnes, aveuglées par les passions religieuses, n’admettent pas qu’on puisse être moral, pratiquer le bien, sans adopter les dogmes qui ont toute leur confiance, d’autres, moins exagérées dans leur opinion, reconnaissent qu’on peut être honnête indépendamment des croyances professées ; mais elles attribuent cet effet à la grâce de Dieu agissant sur l'homme, sans que celui-ci s'en doute, cotte grâce se substituant ainsi à l’initiative

de l'homme. Nous ne pouvons accepter une pareille doctrine. qui détruirait le libre arbitre dans toutes les circonstances où elle serait appliquée, et qui enlèverait tout mérite au bien accompli. Une la morale vienne de Dieu, c’est un fait incontestable, puisqu'elle a son principe dans un sentiment qu i! nous a donné spécialement pour connaître, pour aimer le bien, et pour nous faire sentir l'obligation de l'accomplir dans les occasions -ou nous préférerions satisfaire nos mauvais penchants. Maistoutee qu’inspirece sentiment à la pensée est indépendant de telle ou de telle forme de culte, de telle ou de telle croyance, de l'idée même de Dieu.

Non-seulement l'observation nous offre l’exemple d'individus religieux prives de sens moral, mais elle nous montre encore des personnes douées du sens moral le plus élevé, et dont le sentiment religieux réservé se manifeste seulement par la croyance en Dieu, par un culte mental et par l'espérance dans l'immortalité de lame. Ces personnes morales ne pratiquent pas le bien dans le but intéresse d’obtenir des récompenses, ni dans cette vio, ni dans l 'autre; elles le font, soit par la satisfaction quelles éprouvent à 1 accomplir, soit par devoir. Ces personnes trouvent même qu’il est peu noble, do la part des ministres des religions, de tant insister sur les peines et sur les récompenses, pour engager 1 homme à faire le bien et à repousser le mal. Sentant ce mobile sans influence sur elles-mêmes, elles ont le tort de le croire sans utilité pour les autres. Certaines personnes empêchées . par un positivisme trop absolu, de remonter jusqu à l’Auteur des lois naturelles, dans la recherche des causes premières, seront également tres-morales si elles possèdent le sentiment du bien et

du mal ; car on peut posséder une faculté, un don, et en faire usage, tout en se trompant sur l’origine de ce don, tout en ignorant même le donateur. Chez les personnes appartenant à ces deux catégories, le sentiment religieux n'a aucune influence sur la moralité de la conduite.

Si le sentiment religieux n’est pas nécessaire aux personnes douées de sens moral, pour qu’elles agissent moralement, il est d’unfî grande utilité à celles chezlesquelles ce dernier sentiment est faible, et surtout à celles qui en sont tout à fait dépourvues. Nul sentiment, plus que le sentiment religieux sagement dirigé, n’est capable d’engager ces personnes, moralement incomplètes et malheureusement fort nombreuses, à faire le bien et à repousser le mal. Si l’on donne à ces personnes, comme préceptes religieux, toutes les prescriptions dos lois morales; si on leur commande de combattre leurs mauvais penchants et défaire le bien, au nom de la Divinité qu’elles craignent, qu’elles vénèrent, et en laquelle elles espèrent, on pourra obtenir d’elles ce qu’on désire: une conduite régulière. La crainte des châtiments et l’espoir de récompenses, soit dans cette vie, soit dans l’autre, peuvent les empêcher de faire le mal, et les engager à faire le bien, alors qu’aucun autre sentiment n’en serait capable. Quand l’homme n’a pas les moyens d’ètre porté au bien par le sens moral, il faut lui inspirer le désir de faire ce bien parles sentiments moraux égoïstes. Ceux-ci, excités et devenus plus puissants dans son cœur que ses sentiments pervers, rendront à la morale un service signalé. L’instruction morale religieuse, sous n’importe quels dogmes compatibles avec la morale, a donc une utilité importante pour la moralisation des masses. Mais malheureusement ce n’est pas de

morale que s'occupent le plus les ministres des cultes. Chaque religion a son drapeau dans ses croyances, et c’est à le défendre que les ministres du culte emploient principalement leur influence et leur autorité. L’histoire ne prouve-t-elle pas qu’ils ont toujours donné aux croyances et aux préceptes dogmatiques le pas sur la morale, et que, pour sauvegarder les intérêts des dogmes , dans maintes circonstances la morale a eu cruellement à souffrir ? Dans les interminables conflits religieux, ce sont toujours les dogmes et les intérêts des passions humaines qui sont en cause ; les principes de la morale, établis sur des hases inébranlables, ne sauraient être mis en discussion.

Dire que telle morale vaut mieux que telle autre, que la morale religieuse vaut mieux que la morale philosophique, et vice versd, vient d’une fausse idée qu’on se fait de la morale, ou plutôt, île ce que l’on confond les croyances dogmatiques avec la morale elle-même. Chez les races supérieures douées de sens moral, la morale est une; ses préceptes sont exactement les mêmes, qu’ils soient énoncés par les philosophes ou par les ministres des diverses religions. Non-seulement les uns et les autres sont d’accord sur ce qui concerne la morale seule, mais ils la font également dériver de Dieu : les philosophes, par des facultés que Dieu a données à l’homme; les ministres des différents cultes, parla révélation, par des commandements qu’ils disent avoir reçus directement de la Divinité , ce qui annihile complètement le rôle important des sentiments moraux, delà conscience morale, dans la connaissance du bien et du mal, dans l’établissement des lois morales. Et cependant, qu un philosophe catholique parle sans passion et au nom de la science, del origine de notre connaissance

du bien et du mal, il ne peut que l’attribuer, ainsi que l’a fait l’abbé Hautain, aune faculté instinctive, au sens moral. Or, si le bien et le mal sont révélés à l’homme par une faculté, il est clair que cette révélation naturelle est indépendante de tout dogme, et qu’elle ne vient point de lois directement transmises par Dieu aux ministres des religions.

Nous ne devons donc point confondre l’instruction et l’éducation moralesavec l’instruction dogmatique. On peut sans doute les donner en même temps, mais leurs objets sont distincts et tout à fait indépendants. On ne saurait trop exciter le sens moral dans les masses, favoriserson développement, et, en son absence, celui des autres sentiments moraux, dans les limites de la raison. On ne saurait aussi être trop prudent avec le sentiment religieux. La facilité avec laquelle les passions humaines se développent et font explosion sous le masque de l’intérêt de Dieu, et la facilité avec laquelle toutes les folies inspirées par ces passions s’excusent aux yeux de l’homme sous l’abri de cet intérêt supérieur, font une sage loi de ne jamais surexciter ce sentiment et d’éloigner les causes qui peuvent produire cette surexcitation.

Page 1