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CHAPITRE III

LOI QUI PRÉSIDE A L'EXERCICE DES FACULTÉS RÉFLECTIVES PENDANT LA MANIFESTATION DES FACULTÉS INSTINCTIVES.

L’exercice des facultés réfleclives est soumis à la direction des facultés instinctives lorsque ces deux ordres de facultés fonctionnent ensemble. — Démon • stration de cette loi par l'examen, soit des idées et des actes individuels, soit des idées et des faits généraux. — Par une conséquence de cette loi, l'homme a une foi entière dans les inspirations de ses éléments instinctifs, lorsque aucun sentiment opposé ne combat ces inspirations.

Les facultés réflectives fonctionnent tantôt seules, tantôt conjointement avec les facultés instinctives. La manière dont elles se comportent dans les deux cas est importante à connaître.

Lorsque les facultés réflectives sont en exercice sur des matières possédées par la perception, par la mémoire, par l’attention et par le raisonnement, c’est-à-dire intellectuellement, elles produisent des pensées spéculatives dont le but est, dans un ordre vulgaire, la recherche fies moyens propres à satisfaire les besoins nécessaires à la vie, et, dans un ordre plus élevé, la recherche des vérités cachées, leur étude, leur application à la satisfaction de nos désirs; enfin, tout travail intellectuel dont le but est d’acquérir une connaissance sur les objets de la création. Or, dans ce travail spéculatif, nos pensées se suivent, s’enchaînent, se développent par leurs connexions naturelles, ou par celles que nous croyons être telles ; et selon la quantité de

connaissances acquises antérieurement, selon l’attention que nous apportons à ce travail, selon nos aptitudes particulières, selon la puissance plus ou moins grande d’induction et de déduction dont nous sommes doués; selon, enfin, l’application plus ou moins sévère des règles do la logique, ces pensées sont plus ou moins fécondes en résultats, le travail réflectif est plus ou moins heureux. Aucune loi ne préside à l’activité des facultés réflectives, dans ce travail purement intellectuel. Ces facultés doivent, il est vrai, dans l’intérêt du but de leur exercice , se diriger d’après les règles de la logique ; mais ces règles ne sont point des lois auxquelles les facultés réflectives sonf soumises; aussi ces règles sont-elles loin d’être toujours suivies. Les philosophes disent que, dans la création de nos pensées, cellesci se suivent en vertu de lois d’association; mais je n’aperçois aucune loi dans la marche que suit alors la réflexion , car celte marche diffère beaucoup chez les différents individus. En partant d'un sujet donné, on peut voir, en effet, les réflexions rayonner dans les sens les plus opposés, tout en s’enchainant les unes aux autres. La volonté peut aussi rompre la chaîne naturelle de ces idées spéculatives, faire passer l’esprit d’une idée à une autre idée, autant de fois qu’elle le commande. La direction que prennent nos pensées spéculatives n’a donc rien de fixe, de déterminé par des lois; et si l'on a parlé do lois dans cette circonstance, on n’en a formulé aucune.

Mais lorsque des éléments instinctifs 1 se manifestent

1 Rappelons que nous employons l'expression : éléments instinctifs !x la place de : facultés instinctives , dans toutes les circonstances où il est autant question de» mauvais sentiments (pie dos lions, afin de ne pas don unaux premiers le nom de faculté.

dans l’esprit , lorsque ces éléments font l’objet ou font partie des objets dont s’occupe la faculté réflective, l’activité de cette faculté prend une direction invariable, commandée réellement par uno loi naturelle. L’observation démontre que, dans ce cas, la faculté réflective fonctionne toujours dans le sens des aspirations instinctives actuellement ressenties. Ainsi, pendant qu’un homme n’éprouve que do bons sentiments, il n’a que de bonnes pensées ; pendant que des passions, des sentiments bizarres ou pervers dominent entièrement son esprit*, il n’a que des pensées bizarres ou perverses. Enfin , quand il éprouve en même temps de bons et de mauvais sentiments, il a en même temps de bonnes et de mauvaises pensées. Cette loi peut être formulée de la manière suivante : Lorsque des éléments instinctifs se manifestent dans l’esprit, la faculté réflective fonctionne toujours dans le sens de ces éléments instinctifs; ou bien : L homme ne pense que dam le sens des sentiments qu'il éprouve actuellement ; ou bien encore : L'homme ne pense que comme il sent.

Quand on songe que l'esprit qui réfléchit possède diverses manières do sentir , divers éléments instinctifs , et que ces éléments sont l'origine de connaissances, dégoûts, de penchants, de répulsions qu’eux seuls ont le pouvoir d’inspirer, on comprend sans peine que, sur tout ce qui a rapport à cos connaissances instinctives, l’homme ne peut penser que dans le sens des sentiments qu’il éprouve, et qu'il ne peut pas penser dans le sens des sentiments qu’il n’éprouve point: car il no peut pas penser sur des matières inconnues à son esprit, ou sur des matières qui

1 Nous expliquerons au chapitre V ce que nous entendons par passions et sentiments dominants , et pourquoi ils dominent réellement l’esprit.

il y sont point présentes. Le sentiment de charité nous ayant été donné pour avoir le désir d’être secourables et bienfaisants, nous n’avons des pensées en rapport avec ce sentiment que si cette faculté est présente à notre esprit. Par la même raison, nous n’avons des pensées bizarres ou immorales que si nous éprouvons des sentiments bizarres ou immoraux; nous n’avons des pensées réellement morales <{iio sous l’inspiration du sens moral ; sans cette faculté instinctive, les facultés réflectives les plus développées ne donneront jamais de telles pensées. L’homme privé de sens moral peut avoir des pensées conformes au bien, si les sentiments égoïstes d'intérêt rationnel qu'il possède, tels que l’amour-propre, la prudence, la crainte, lui en inspirent; mais ces bonnes pensées égoïstes ne sont point des pensées morales.

La nécessité de savoir que, dans leur activité, les facultés réflectives sont soumises à la direction des facultés instinctives, ressort principalement en présence do ce fait, que tous les hommes ne possèdent pas les mêmes sentiments, que certains individus sont, par l’effet d’une anomalie, complètement privés d’une ou de plusieurs de ces facultés instinctives, et parfois même des plus importantes. La loi qui nous occupe explique alors pourquoi , malgré la grande intelligence dont ces individus font quelquefois preuve, ils n’ontpas et ils ne peuvent pas avoir les pensées qu’inspirent seuls les sentiments absents de leur esprit, pensées qu’ont naturellement, et sans les avoir apprises, des personnes moins intelligentes, mais qui sont douées de ces sentiments.

L’exercice de la loi psychique que nous venons de formuler est extrêmement fréquent, les pensées instinctives, c’est-à-dire nées sous l’inspiration des éléments instinc-

tifs, étant beaucoup plus nombreuses que les pensées spéculatives ou purement intellectuelles. La plupart des objets qui frappent la vue, les discours que nous entendons, les écrits que nous lisons, nos rapports de chaque instant avec nos semblables, n’excitent-ils pas unou plusieurs des sentiments de toute nature que nous avons reçus ; ne fontils pas vibrer dans notre âme une ou plusieurs de ces cordes sensibles, lesquelles s’emparent immédiatement de la réflexion ?

Quoique le mécanisme de la loi psychique ait été indiqué lorsque nous nous sommes occupé des facultés intellectuelles, il est bon de le rappeler ici. Les deux principaux modes d’activité des facultés réflectives, lorsque des éléments instinctifs se manifestent dans l’esprit, sont l'imagination et le raisonnement. Or. nous connaissons l'influence des éléments instinctifs sur les facultés réflectives, dans ces deux modes d’activité. Nous savons comment il se fait que nous imaginons et que nous raisonnons d’après les sentiments qui nous animent.

En analysant l’imagination , nous avons vu que , dans son exercice, les facultés réflectives et la faculté créatrice sont toujours dirigées par les éléments instinctifs ressentis; nous avons vu que chaque individu a sa manière propre d’imaginer, selon les sentiments dominants de son caractère; nous avons vu que les produits de son imagination changent de nature à mesure que ces sentiments se modifient. et que, par conséquent, l'homme imagine toujours, par un effet naturel, conformément aux sentiments qu’il éprouve.

De même , quand nous raisonnons pendant que des sentiments ou des passions occupent notre esprit, nos

raisonnements sont, parmi effet naturel, toujours conformes aux vœux de ces éléments instinctifs. 11 en est ainsi, parce que nous prenons alors pour prémisses des propositions inspirées par ces mêmes éléments instinctifs. Déduites de tels principes , les conclusions sont inévitablement conformes aux vœux des sentiments et des passions qui ont inspiré les prémisses. Le raisonnement ne fait alors que prêter un appui aux inspirations de ces sentiments et de ces passions, au lieu d’éclairer l’esprit.

Les sentiments et les passions fournissant des prémisses à nos raisonnements, il résulte que, suivant que ces éléments instinctifs actuellement ressentis sont ou moraux et rationnels, ou bizarres et pervers . nous raisonnons tantôt dans le sens de la raison morale, tantôt dans le sens de la déraison, de l’immoralité, de la folie. Dali, qui avait été frappé de ces produits si opposés donnés par les facultés réflectives du même individu , en conclut que le pouvoir réflectif était inhérent à chacune de nos facultés instinctives, ce qui a prêté à dire qu’il admettait autant d'intelligences chez l’homme que de facultés instinctives. Mais notre puissance réllective est une, et lorsqu’elle est altérée dans la seconde période de la folie , elle fonctionne mal , puis elle ne fonctionne plus, sur tous les objets, quels qu’ils soient. Nos sentiments, au contraire, sont nombreux, de nature diverse , et indépendants les uns des autres.

C’est surtout chez les personnes animées de sentiments énergiques que la loi qui soumet les facultés réflectives aux instinctives parait évidente de primo abord. En parlant des caractères au chapitre II , nous avons fait ressortir les effets de cette loi. Il sera aisé à chacun d’en poursuivre

la vérification , en analysant les pensées instinctives des personnes avec lesquelles il est en contact , les pensées des originaux qui se présentent à son observation , les pensées des individus peints par La Bruyère et autres moralistes ; enfin , en analysant les siennes propres.

Il est si vrai que l’homme ne pense que comme il sent sur tout ce qui est du ressort des éléments instinctifs, qu’en étudiant la nature de ses pensées instinctives, nonseulement on parvient à connaître les sentiments qui les ont inspirées, mais encore les sentiments qui lui manquaient alors. Ainsi, nous disons : Telle personne a de l'affection, du respect, de la reconnaissance; telle autre n 'a pas de pitié, de dignité, de crainte, de prudence, de sens moral, etc.; chacun, d’après l’observation de ce qui se passe chez tous les hommes , a donc la connaissance de cette loi , sans avoir songé à la formuler, puisque, d’après la nature des réflexions qu’il entend, chacun juge que l’individu qui les a faites éprouvait ou iT éprouvait pas tel ou tel sentiment. Prenons un exemple dans les scènes communes de la vie : Une dame ayant perdu sou père depuis une dizaine de jours, exprimait hautement sa contrariété d'étre obligée de porter des vêtements noirs , cette teinte sombre ne convenant pas à sa figure. Tous ceux qui entendirent ce propos ne manquèrent pas d’en conclure que cette dame éprouvait vivement le désir de plaire, et qu elle manquait tout a lait d affection filiale et du sentiment de convenance. Si ces derniers éléments instinctifs avaient été présents dans son esprit, ils eussent certainement empêché la manifestation publique du désir de plaire dans une circonstance pareille. Aucun de ses sentiments ne combattant la pensée inspirée par la coquetterie , cette personne n’a point ré-

prouvé cette pensée, elle nel’a point trouvée inconvenante, et elle l’a exprimée comme tout à fait indifférente aux bienséances.

Lorsque l’homme n’éprouve qu’un sentiment ou plusieurs sentiments de même nature concordant ensemble, il n’est point engagé à étudier la nature dos pensées qui naissent de cette influence instinctive. Mais s'il éprouve des sentiments opposés, après avoir imaginé et raisonné dans le sens des uns et des autres, il est naturellement engagé à examiner et à juger ces pensées diverses, et à délibérer sur uu parti «à prendre entre (‘lies quand ces pensées sont accompagnées de désir. Si l’examen comparatif de ces deux ordres de pensées, si le jugement que l’on porte sur leur nature sont encore des actes de l’esprit dans lesquels la faculté réflective est dirigée par les sentiments , puisque ce sont les bons éléments instinctifs (pii font apprécier la nature des mauvais et des pensées que ceux-ci ont inspirées, il n’en est plus de même pour la délibération sur le parti à prendre entre ces deux ordres de pensées. Cette délibération, pendant laquelle la réflexion, cessant d’être dirigée par les sentiments, se pose spéculative sur les pensées antagonistes, est un acte purement intellectuel. L'antagonisme entre des pensées instinctives peut donc interrompre l’exercice de la loi psychique, soustraire les facultés réflectives à la direction des éléments instinctifs, et ramener la réflexion à l’état spéculatif.

La pensée instinctive, c’est-à-dire inspirée, dirigée par les éléments instinctifs, peut par conséquent cesser d’être telle, de deux manières : ou parce que les sentiments qui la dirigent cessent d’être éprouvés, ou parce qu un antagonisme entre les divers sentiments ressentis oblige la

réflexion à se dégager de ces éléments instinctifs, et à redevenir spéculative dans le but d'une délibération. Mais si le sentiment éprouvé n’est combattu par aucun autre sentiment, la pensée se continue instinctive, rien n’engageant la réflexion à examiner la nature d’une pensée qui se présente seule et sans opposition dans l’esprit, et qui. par conséquent, ne doit pas être l’objet d’une délibération et ne doit pas être soumise à un choix.

Si, cherchant à vérifier dans les faits généraux la loi qui soumet les facultés réflectives aux facultés instinctives, nous jetons un coup d’œil sur quelques pages de l’histoire de l’humanité, nous ne tardons pas à reconnaître que les idées dominantes do chaque peuple sont toujours en corrélation intime avec ses sentiments, avec ses besoins, avec ses passions, et que ces idées varient selon que les circonstances excitent particulièrement tels ou tels éléments instinctifs. Par exemple, une influence remarquable sur les idées générales est incontestablement celle du sentiment religieux pendant le moyen âge. Les cruels abus de la féodalité, les exactions tyranniques que les souverains et les seigneurs exerçaient alors sur les populations, portèrent celles-ci à s’adresser au pouvoir spirituel, afin d obtenir quelques secours et des consolations à leurs maux. Non-seulement les ministres de la religion accordèrent à ces populations la protection qu’elles demandaient, mais encore ils allèrent, dans maintes circonstances, au-devant des vœux des opprimés, en s’interposant spontanément entre la puissance brutale des chefs laïques et leurs sujets. Cette intervention généreuse du pouvoir spirituel fut certainement une des causes qui excitèrent si fort chez le peuple le sentiment religieux, et rendirent

ce sentiment si puissant à cette époque. Aussi la religion y préoccupe sans cesse les esprits; elle se mêle à toutes les discussions et les domine. Les pouvoirs laïques, comprenant l’influence qu’elle exerce, cherchent en elle un point d’appui et défendent ses intérêts. On la voit intervenir dans toutes les créations de l’esprit, même dans les plus profanes : à la barre de la Justice, à l’université, au théâtre, et même dans les chansons populaires. Sous l’influence d’un sentiment aussi favorable à l’imagination, le génie artistique crée des monuments religieux d’une majesté et d’une beauté incomparables: les peintres retracent d’une manière sublime les scènes religieuses, en donnant la Divinité et aux Saints qu’ils représentent des expressions surnaturelles, inspirées par une foi ardente et exaltée, expressions que ne retrouvent plus les artistes de nos jours. Mais, comme tout dégénère en abus dans l’humanité, le pouvoir spirituel, après avoir conquis un juste ascendant par le bon emploi de son influence, tomba dans les errements qu’il avait combattus: il devint oppresseur à son tour, et provoqua contre lui une réaction qui affaiblit peu à peu le sentiment religieux dans les masses. Les idées so portant moins vers la Divinité , les sentiments humanitaires prédominèrent à leur tour: l’homme pensa alors un pou plus à lui-même ; il songea à sortir de la misérable position oh l’avaient réduit tous les pouvoirs. Le sentiment do sa dignité, vivement froissé, se réveilla, et fit naître un nouvel ordre d’idées qui aboutit aux réformes sociales commencées en 89. Dès-lors les idées positives remplacent les idées imaginaires: l’homme doute du passé, il cherche une voie nouvelle, il veut du bionètre, il n’écoute plus ceux qui lui vantent le mérite de la

pauvreté, de l’obéissance aveugle, de l'ignorance et de la servitude. Enfin, il aspire à jouir de droits égaux pour tous, basés sur la justice. Il laisse inachevées les cathédrales que le moyen âge n’a pu terminer, pour créer des routes, des canaux, des ports, des digues, des hospices, et pour assainir les villes. L’industrie, le commerce, l'agriculture, les sciences, occupent spécialement ses pensées. Mais, sous l’influence des nouveaux sentiments qui dirigent ses facultés réflectives, son imagination s’affaisse, les arts n’atteignent plus le même degré d’élévation et de perfection. L’est ainsi que les changements qui s’opèrent dans les sentiments dominants de l’humanité, par le fait des circonstances qui excitent tels ou tels de ces éléments instinctifs, en opèrent de semblables dans les idées, et rendent dominantes celles qu’ils font surgir.

Par une conséquence de l’etfet de la loi psychique, l’homme doit considérer inévitablement comme vraies les pensées inspirées par ses sentiments et ses passions, quelque absurdes et erronées que soient ces pensées, quand elles ne sont combattues dans sa conscience par aucun sentiment contraire; et cela, parce que ces pensées sont les seules qu’il puisse avoir sur tout ce qui intéresse l’élément instinctif qui le domine. Tous les passionnés, dans l’esprit desquels aucun sentiment moral ne s’élève pour combattre leur passion, sont aveuglés par elle de cette manière, non volontairement, comme on le suppose, mais inévitablement, par un effet naturel. Cet aveuglement n’existe plus si, en même temps que leur passion, quelque sentiment rationnel se manifeste dans leur âme et réprouve cette passion, ainsi que les pensées et les désirs qu’elle suggère.

Nous voyons les curieux effets de la croyance entière

dans les pensées inspirées par des éléments instinctifs que ne combattent point des éléments instinctifs opposés, nonseulement chez les passionnés en santé, mais encore chez les aliénés, passionnés malades. Les idées délirantes de ces derniers, inspirées par des passions puissantes qui dominent entièrement leur esprit, sont considérées par eux comme représentant la vérité ; et leur croyance en ces idées est telle, qu’elle prime même sur le témoignage de leurs sens. On conçoit que le témoignage rendu à l’esprit par • sa propre manière de sentir puisse l’emporter sur celui des sens lorsque l’élément instinctif a une grande puissance, ce qui arrive toujours quand il est imposé par un état pathologique du cerveau ; car la manière de sentir de l’esprit appartient à l’esprit même, tandis que les organes des sens lui sont étrangers. Chez les passionnés en sauté, les passions ayant moins de ténacité que chez l’aliéné,-l’évidence matérielle procurée au moyen des sens rectifie presque toujours les erreurs enfantées par l’imagination.

Les croyances inspirées par les sentiments, alors même qu’aucune preuve, soit matérielle, soit scientifique, ne concourt à les établir, alors qu’elles s’appuient seulement sur des idées imaginaires ou sur des arguments inspirés par ces sentiments, ces croyances, dis-je, ont bien plus de puissance sur l’esprit de l’homme que les vérités intellectuelles basées sur l’observation et le raisonnement. Les vérités scientifiques n’ont jamais fait de fanatiques, elles n’ont jamais été soutenues par le martyre , comme les croyances que nous tenons de nos sentiments. Galilée courbe la tète devant l’inquisiteur qui lui ordonne de renier sa découverte de la rotation de la terre sur son axe

et autour du soleil: il cède à l'injonction qui lui est faite. Si on lui eût commandé de renoncer à une opinion politique, à ses croyances religieuses, ou a quelque autre opinion basée seulement sur des sentiments énergiques, il eût peut-être soutenu son opinion ou ses croyances au péril de sa vie.

nés opinions.

Les opinions sont des croyances systématisées, inspirées par les sentiments et les passions. — Les opinions les plus différentes peuvent être professées de bonne foi ; leur diversité sur le même objet dépend de la diversité des sentiments et des passions propres à chaque individu. — Les opinions de 1 homme changent nécessairement toutes les fois qu'il s’opère des modifications dans sa nature instinctive. — Origine des idées.

Lorsque les croyances inspirées par les sentiments et les passions sont combinées en système sur un objet déterminé, ou religieux, ou politique, ou artistique, etc., elles constituent les opinions. Les personnes dont les opinions sont basées sur des sentiments énergiques, sont tenaces et entières dans leur manière «le voir ; elles ne comprennent pas que l’on puisse sentir et penser autrement qu’elles : aussi sont-elles portées à accuser d hypocrisie ou de mauvaise foi les personnes dont les opinions sont contraires aux leurs. Elles disent «le leurs adversaires : Peut-on être assez borné pour ne pas voir «lue la question doit être résolue de telle manière? ou bien : Pour raisonner ainsi, il faut être de mauvaise foi. Ces accusations sont injustes. Il n’v a ni hypocrisie ni mauvaise foi dans les opinions : il n’en existe que chez ceux qui parlent et qui agissent contre leur propre conviction, contre leur propre opinion. Selon les éléments instinctifs qui prédominent dans leur esprit, les hommes les plus intelligents et les plus instruits peuvent professer do bonne foi les opinions les plus ab-

surdes ou les plus rationnelles, et leur être sincèrement attachés. « La différence dans le mode de sentir, dit Esquirol, fait qu’un homme se rit des événements les plus affligeants, tandis qu’un autre s’en irrite ou s’en désespère. » Royer-Collard, en 1823, discutant à la Chambre en faveur de l’enseignement mutuel , s’exprimait en ces termes: « Il y a des personnes, respectables d’ailleurs, qui croient que l’ignorance est bonne, qu’elle dispose les classes inférieures au respect et à la soumission, qu’elle les reSd plus faciles à gouverner; en un mot, qu’elle est un principe d’ordre. Quand j’entends ces choses, ou que je les lis, j’avoue que jo serais tenté de demander s’il y a deux espèces humaines. » L'opinion bizarre contre laquelle s’indignait Royer-Collard, opinion inspirée par les sentiments do la vieillesse, par la crainte et l’inquiétude qui font redouter tout changement, et qui attachent essentiellement l’esprit au statu quo, étonnait cet illustre penseur, animé de sentiments tout à fait opposés. En 1 8(35, un rédacteur du journal le Monde, homme très-intelligent, a émis avec une entièro bonne foi, nous en sommes convaincu, une énormité bien plus grande que celle qui indignait si fort Royer-Collard. « La science, dit-il. ne peut que donner plus do force et fournir plus de ressources à la perversité. » Que faut-il pour qu’une personne soutienne avec conviction une pareille maxime? Il faut qu’un sentiment religieux dévié de la raison, qu’une affection pour certains dogmes, prédominent dans l’esprit de cette personneet dirigent exclusivement sa pensée. Cette disposition, lui faisant confondre dans une seule et même chose les croyances dogmatiques ut la morale, afin d’appuyer ces croyances sur une base inébranlable, cette disposition,

dis-je, porte naturellement cette personne à considérer comme perverses les notions qui peuvent infirmer ces dogmes ; et si la science en fournit qui arrivent à ce résultat, elle devient réellement à ses yeux un instrument de perversion.

L’homme ne s’aperçoit pas que les directions suivies par ses pensées, sous l’influence de ses sentiments, dépendent de ces puissances instinctives imposées à sou esprit ; il croit à tort qu’elles dépendent de sa volonté. Cependant nos éléments instinctifs pèsent tellement sur notre esprit, qu’ils influencent notre pensée, même dans les questions scientifiques, où leur intervention est la plus inopportune. Ces questions, difliciles à éclairer et à résoudre, restent toujours fort longtemps dans une période d’enfantement et d'incertitude. Or, tant qu elles ne sont pas sorties de cette période au moyen do leur solution par les lois naturelles, l'imagination, guidée par les sentiments individuels, joue un grand rôle dans les opinions que I on se forme sur ces questions. I/homme étant naturellement avide de connaître, et voulant posséder la vérité, même lorsqu’il n’a pas encore les moyens de l’atteindre, 1 imagination se charge de combler lo vido que font dans son esprit les vérités qu’il ignore, par do fausses conceptions à priori inspirées en partie par ses sentiments. Ces conceptions ayant sa confiance entière, il les soutient avec passion ; sur ce terrain imaginaire il devient fanatique, et cela d'autant plus facilement qu il est moins au courant de la science, ou que cette science est moins avancée. Sur le choix qu’il fait, parmi les matériaux bons ou mauvais amoncelés autour de la question pendante, pour se créer au plus tôt une science, ses éléments instinctifs ont inévitablement h son

insu un grand poids. Quand La vérité n’est pas patente, et quand le désir de la posséder nous aiguillonne, comment ne la verrions-nous pas dans ce que nous font désirer nos sentiments? Celui qui est dominé par tels principes instinctifs dirigera son système dans un sens différent que celui qui est dominé par des sentiments tout autres ; et les opinions opposées qui dérivent do ces sentiments opposés, adoptées avec une égale bonne foi, pourront être défendues avec le plus grand talent. Prenons comme exemple de l’influence des sentiments sur les matières scientifiques, la question encore pendante du monogénisme et du polygénisme. N’est-il pas vrai que celui qui, d’après ses croyances dogmatiques, considère, en principe, le récit de la création fait par la Genèse comme une vérité incontestable, se rangera infailliblement à priori dans le camp des monogénistes, et emploiera tout son talent à trouver des arguments en faveur de leur opinion? En vain aflirmera-t-il que ses croyances n’ont pas influencé ses opinions scientifiques; à coup sûr, il se fait illusion : cette illusion est très-naturelle, puisque les sentiments influencent les pensées malgré soi et sans qu’on s’en doute. Celui-là seul qui arrive sur l’arène de la science en faisant taire toute idée préconçue et surtout toute croyance dogmatique, pour n'y conquérir la vérité que par l’étude attentive de la nature, œuvre incontestable et incontestée de la Divinité, celui-là seul, dis-je, sera apte à soulever le voile qui couvre cette vérité, et à la reconnaître quand elle se présentera à lui ; car, ainsi que l’a dit avec justesse M. É. Burnouf : « l’intervention de la religion dans la science est la destruction de la science ».

L’homme dont les opinions sont basées sur des senti-

ments qui dominent son esprit, ne voit la vérité que dans ce qui est conforme à ces opinions, que dans les discours et les écrits qui les soutiennent. Ces œuvres flattant les éléments instinctifs qui ont tant de puissance sur lui, sont à ses yeux irréfutables, tandis que les écrits opposés à ses opinions et qui froissent ses sentiments lui paraissent absurdes et sans valeur. Tel écrivain, animé d’un fanatisme catholique excessif, répandra ses meilleurs métaphores sur la description qu’il fera de la Rome actuelle. Tout, dans cette métropole du catholicisme, y sera honnêteté et vertu, tout y sera sans défaut et presque divin ; les monuments, les institutions, les hommes, tout y exhalera de suaves parfums. Que ce même écrivain ait à parler de Paris, ville entachée d’impiété, à ses yeux, il ne trouve pas de couleurs assez sombres pour peindre cette capitale: tout, d’après lui, y respire le vice et la corruption : ce qu’elle renferme de beau, de grand et de bon, ne l’impressionne point.

Il arrive assez souvent, dans les discussions en matière d’opinion, qu’un adversaire passionné, à bout de raisons, mais n’en restant pas moins convaincu que sa cause est la bonne, et vivement irrité par l’opposition qui lui est faite, répond par des injures. Cette manière de discuter indique toujours une grande violence dans les éléments instinctifs inspirateurs de l’opinion ; et le bon sens public, jugeant que la vérité est rarement du côté de la violence, a trouvé le dicton suivant : Tu te fâches, donc tu as tort. Ce n’est pas cependant qu’on ne puisse se fâcher tout en professant une opinion rationnelle; mais ce cas est, de beaucoup, le moins fréquent. Les discussions en matière d’opinion n’éclairent que ceux qui assistent au débat sans passion.

Jamais elles rie modifient les opinions basées sur des sentiments, sur des passions énergiques; loin de là, elles irritent en général les exaltés qui les soutiennent, à cause du froissement qu'occasionne la contradiction. Les discussions ne pouvant pas finir par un accord unanime, on est convenu, lorsqu’un résultat doit être obtenu, de les terminer par la décision d’un chef ou d’une majorité. Si nous étions convaincus que les différentes manières dépenser, de juger do chacun de nous, d’apprécier en dehors des bases purement scientifiques , sont inspirées par les éléments instinctifs que nous ressentons involontairement, et que nous ne nous sommes point donnés nous-mêmes; si nous étions convaincus aussi que, lorsque nous sommes aveuglés par ces éléments instinctifs, nous le sommes de bonne foi, par une conséquence de la loi qui soumet les facultés réflectives aux éléments instinctifs , nous serions plus indulgents que nous no le sommes envers ceux qui ne pensent pas comme nous, et dans aucun cas nous ne' serions tentés de les injurier, de les haïr, de les mépriser.

Les fanatiques, inspirés par des sentiments puissants qui dominent leur esprit, ont une confiance aveugle dans leur manière de voir. Le fanatique politique, exalté par l’amour pour son pays, par la passion du bien public, par l’attachement à un drapeau, à une dynastie, et conspirant contre l’ordre de choses établi, imagine et emploie pour arriver à son but les moyens les plus violents, les plus immoraux, les plus irrationnels, sans que sa conscience lui en fosse le moindre reproche. Il a foi dans la réussite de ses entreprises folles et téméraires, persuadé que tout le monde sent comme lui, pense comme lui, et lui prêtera aide et appui.

L'histoire nous a offert de nombreux exemples de la confiance aveugle et insensée du fanatique politique; citons-en un pris dans les événements contemporains. En 1860. le général Ortéga lève l’étendard du comte de Montémolin au milieu do l’armée espagnole, persuadé qu’elle s’y ralliera tout entière avec enthousiasme ; mais cette illusion, inspirée par ses sentiments, et sur laquelle il n’hésita pas à jouer sa vie, ne fut pas de longue durée. Voici comment un journal raconte les circonstances qui ont accompagné l'arrestation du général ; « Depuis le bas Aragon ou il fut arrêté, jusqu’aux environs de Tortosa, Ortéga manifesta une grande confiance, s’attendant à un mouvement général de la péninsule en faveur du comte de Montémolin. Il était convaincu que son emprisonnement serait de peu de durée. Son beau-frère et ses deux aides-de-camp manifestèrent la même confiance, et l'escorte qui les conduisait a dû souffrir patiemment de leur part toute sorto d’outrages. Son calme et son arrogance parurent l'abandonner cependant quand il arriva sous les murs de Tortosa. »

Lessentiments que l’on excite chez l'enfant, et quel’on fait prédominer dans son caractère, influent beaucoup sur ses opinions futures, surtout si ces sentiments sont naturellement prononcés chez lui. Les enfants ont souvent, de cette manière, les opinions de leurs parents, ceux-ci ayant favorisé en eux l’expansion de sentiments semblables à ceux qui les animent eux-mêmes. Veut-on influencer ses auditeurs, modifier leur manière de voir, on cherche à exciter en eux les sentiments sur lesquels sont basées les opinions qu on veut leur faire partager. Un orateur, par exemple, veut-il faire adopter une mesure inspirée par la

crainte; il cherche à exciter ce sentiment chez les membres de l'assemblée, il signale des points noirs à l’horizon.

Le sentiment du merveilleux, si puissant chez l’homme, et dominant si facilementson esprit, joue un grand rôle dans la formation de ses opinions. Avant la création des premiers rudiments des sciences, ce sentiment a souvent inspiré l’imagination conjointement avec la crainte et l’espérance, pour fournir des explications aux phénomènes naturels. Les cérémonies mystérieuses, la sorcellerie, les apparitions surnaturelles, les sciences dites occultes, lui doivent leur invention et leur succès prodigieux; conjointement avec l’avarice, il a enfanté l’alchimie. On trouve son empreinte profonde dans les origines des religions et dans toutes les questions religieuses. Combien de fois les inspirations du merveilleux n’ont-elles pas été prises pour des révélations surnaturelles, divines! Ce sentiment, très-développé chez les races sémitiques, perce à chaque page de leur histoire; et nous-mèrae, poussé par le même sentiment, nous avons fait de cette histoire si poétique celle de l’origine de toute l’espèce humaine. Toujours le sentiment du merveilleux a porté l’homme à penser que ses maladies ne guérissaient que par des remèdes ou par une intervention surnaturelle. Naguère il a encouragé la crânioscopie, le somnambulisme devinatoire, le spiritisme; et lorsque ces créations seront usées et abandonnées, il en produira de nouvelles; car ce sentiment, appartenant à la constitution instinctive de l’humanité, se manifestera sans cesse, et sans cesse il faudra un aliment à sa puissante activité, à son besoin de satisfaction. On se figure difficilement à quelles exagérations pousse le sentiment du merveilleux sur tout ce qui a rapport à l’art de guérir. Une dame de

mes clientes soutenait devant moi, en présence de plusieurs personnes, que j’avais opéré en elle des transformations organiques impossibles ; et, malgré mes dénégations obstinées, quelle attribuait à une absence de mémoire, il me fut impossible de la détromper. Les personnes les plus instruites et les plus intelligentes, possédées par le sentiment du merveilleux , suivent des errements aussi prodigieux. Le spiritisme n’a-t-il pas des adhérents dans les premières Académies de Paris? Les hommes les plus capables, guidés par ce sentiment, travaillent au profit de l’erreur, et trouvent d’autant plus de raisons pour appuyer leurs idées merveilleuses et fausses , qu’ils ont plus de movens intellectuels. Combien de fois l’évidence seientifique n’a-t-elle pas, chez certains esprits passionnés, baissé pavillon devant le sentiment du merveilleux ? C’est dans la puissance de cet élément instinctif qu’est tout le secret de cette alliance étonnante de l’intelligence et de l’instruction avec des idées absurdes, irrationnelles : « Oui ne sait, dit le l)r Saucerotte (de Lunéville) à propos de somnambulisme*, combien il est d’hommes chez lesquels s’allie à une instruction réelle, à un caractère parfaitement honorable, une dose étonnante de crédulité; combien nous sommes disposés à adopter, de confiance et d’enthousiasme, les faits conformes à l’opinion dont nous nous sommes engoués, et, dans notre partialité de bonne foi, à fermer les yeux sur les faits qui les contrarient ! » L’ignorance est cependant le terrain le plus favorable aux manifestations du sentiment du merveilleux, et comme nous sommes tous ignorants sur une infinité de choses, il trouve toujours

1 Feuilleton de la Gazelle médicale du 30 novembre 1861.

moyen d’exercer son influence sur quelques-unes de nos idées.

Connaissant l’origine instinctive de nos opinions, nous devons comprendre le tort que nous avons d’infliger un blâme aux hommes qui, ayant professé autrefois les mêmes opinions que les nôtres , les ont modifiées ou changées plus tard. Col effet s’est opéré chez eux avec sincérité et bonne foi, par le fait de circonstances indépendantes de leur volonté. Ces variations, conséquences de la loi qui soumet les facultés réflectives aux instinctives, sont inévi tables dans les deux circonstances oh les sentiments qui ont longtemps caractérisé l’individu sont naturellement remplacés par des sentiments d’une qualité différente : 1° Lorsque des modifications organiques s’opèrent dans le cerveau, ainsi que cela arrive dans la vieillesse, époque de la vie où tant d’individus modifient leurs anciennes opinions, et où parfois ils en changent complètement ; 2° Lorsque certains sentiments , restés inactifs plus ou moins longtemps, sont excités par quelque cause accidentelle ; ces sentiments, prenant alors sur l’esprit l’influence qu’avaient auparavant des sentiments de nature differente, dirigent les opérations réflectives dans une autre voie. On peut constater, dans ces changements d’opinion, combien est complète la soumission des facultés réflectives aux instinctives. Autant la réflexion trouvait autrefois de raisons, c’est-à-dire de motifs raisonnés, pour appuyer les premières opinions, autant elle en trouve alors d’opposées pour soutenir les dernières. Les personnes qui, privées de sentiments énergiques, ne trouvent de règle de conduite, que dans leur intérêt personnel, n’ont pas d’opinion, et c’est à tort que l’on dit qu’elles en changent.

La connaissance de l’origine de nos opinions doit nous tenir en garde contre elles, nous engager à étudier les sentiments qui les ont dictées, à examiner si ces sentiments ne sont pas exagérés, pervertis, déviés de la raison. Disons toutefois que cet examen n'est possible que si les sentiments inspirateurs de nos opinions ne dominent pas entièrement notre esprit et ne l’aveuglent pas. Si ces opinions sont irrationnelles , c’est seulement par des sentiments rationnels que nous sommes portés à contrôler ces opinions, et qu’il nous est possible d’opérer ce contrôle dans le sens de la raison. Quand ces sentiments rationnels n’existent pas dans notre esprit, ou quand ilsy sont étouffés par quelque passion, nous sommes inévitablement et involontairement aveuglés sur la nature bizarre ou perverse des opinions que cette passion inspire, et nous demeurons aveuglés tant que les sentiments rationnels ne se fontpoint sentir.

Les éléments instinctifs de chaque homme différant en qualité et en puissance, la plus grande variété dans les opinions et dans les appréciations est naturelle à 1 humanité. Il sera donc impossible de ramener tout le monde à une seule manière de voir, sur un sujet quelconque où les sentiments sont en jeu. Il y aura toujours des personnes conformées instinctivement de telle sorte qu elles trouveront mauvais ce que les autres trouvent excellent, et vice versO . Quelque parfait que soit un homme, il rencontrera des personnes auxquelles il déplaira et sera antipathique; quelque pervers que soit un autre, il trouvera son apologiste. Les idées les meilleures ont rencontré des contradicteurs; les actions les plus remarquables, des détracteurs ou desindiiléreuts; les découvertes les plus utiles, le dédain

ou l’opposition ; les plus grands artistes ont été sifflés, les plus grands hommes persécutés , méprisés , mis à mort. Dans toute réunion d’individus, il se trouve toujours des éléments instinctifs pour approuver et pour blâmer. Il en est donc de 1 unité de vue , de la conformité d’opinions, dans les lois morales , comme de la quadrature du cercle dans les lois de la géométrie , et comme du mouvement perpétuel dans les lois de la physique. LaFontaine, quel on rencontre constamment sur le chemin des vérités psychologiques, a exprimé celle-ci en ces termes :

Est bien fuu de cerveau

Qui prétend contenter tout le monde.

Un auteur ne doit donc pas être étonné s'il est critiqué, même à tort et avec passion. Il doit s on consoler en pensant que, si son œuvre est bonne, elle ne ne périra pas, et que tôt ou tard elle sera appréciée à sa valeur. Cette reconnaissance du bon et du vrai , également voulue par les lois naturelles , a pour base la prédominance des sentiments rationnels et moraux sur les sentiments pervers chez les races supérieures. Si ces derniers sentiments prévalent parfois chez ces races, ce n’est que momentanément sous l’influence de causes excitantes passagères. Cette reconnaissance du bon et du vrai est également basée sur la puissance intellectuelle donnée â l’homme pour découvrir la vérité.

Origine des idées. — Les matières contenues dans ce chapitre me paraissent poursuivre jusqu’aux limites du possible la question de savoir comment nous viennent nos idées. Dans le langage vulgaire, avoir l’idée d’une chose signifie penser à cette chose ; admettant cette signification , la seule vraie, les mots idées ou pensées s’appliquent à tous les actes de l’esprit. Ür, ce que nous pouvons

dire sur l'origine de nos idées consiste: 1° à indiquer d’où viennent les formes qu’elles revêtent ; 2° à déterminer pourquoi nos pensées instinctives sont de telle ou telle qualité, de telle ou telle nature ? Nous ignorons complètement comment nous viennent les pensées spéculatives; nous savons seulement que certaines aptitudes favorisent plutôt la production de telles idées que celle de telles autres.

1° L)’où viennent les formes que revêtent nos idées? Toutes ces formes sont tirées des connaissances acquises par les sens, car il n’y a point d' idées-images innées. Toute idée représentée physiquement est ligurée avec des matériaux fournis à l’esprit au moyen des sens, c’est-à-dire par la perception. Celui auquel un sens manque dès la naissance, ne revêtira jamais sa pensée avec les connaissances que ce sens peut seul procurer ; c’est l’expérience qui le démontre. Le sourd-muet de naissance n’aura aucune idée figurée par les sons ; l'aveugle-né n’aura aucune idée figurée par les couleurs, etc. Si nous nous représentons physiquement les êtres métaphysiques, c’est avec des formes que les sens nous ont fait connaître. Dieu, pur Esprit, nous apparaît sous la forme d’un bon père , les anges sous la forme de jeunes hommes ailés, les âmes sous la forme des corps qu elles ont habités. L'Église catholique représente le Saint-Esprit sous la forme d une colombe ou de langues de feu. « L âme, dit Aristote, ne peut rien penser sans une image sensible.» « L’entendement, dit Bossuet, ne définit rien, que {'imagination ne s’en mêle. » L’imagination est prise ici pour la mémoire plastique.

Les philosophes ont particulièrement donné le nom d idées innées à celles que 1 homme peut posséder

sans

les avoir apprises, et dont l’objet est puisé dans les facultés mômes de son esprit , au lieu de l’être dans le monde extérieur; telles sont les idées du juste et de l'injuste, du bien et du mal, du beau et du laid . toutes les idées abstraites, en un mot , (pie les facultés instinctives, sources de connaissances nombreuses, donnent à l’homme, soit seules, soit avec l’aide de la réflexion. Mais ces idées ne méritent point la qualification d 'innées qu'on leur donne, parla raison qu’elles sont un produit de facultés, et qu’un produit n’est point inné; les facultés qui les créent sont seules innées. L’idée de Dieu n’est point innée non plus; diverses facultés instinctives dirigeant les facultés réflectives, l’ont fait naître, et cette idée est d’autant plus parfaite et plus vraie que les facultés instinctives inspiratrices ont ellesmêmes plus de perfection. Les idées dites innées sont tellement un produit des facultés instinctives, que si telle ou telle de ces facultés manque chez l’homme, les idées qui sont de la compétence de cette faculté ne se manifestent point dans son esprit , elles lui sont à jamais inconnues. Celui qui est privé de sens moral n'a jamais, ni par luimême, ni par le secours d’autrui, des idées réellement morales ; celui qui n’a pas les sentiments de charité et de bienveillance n’a jamais des idées charitables et bienveillantes.

2° Quant à la nature, à la qualité de nos idées instinctives, nous savons qu’elles dépendent de la nature, de la qualité des facultés de même nom qui les suggèrent.

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