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ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES PASSIONS

On donne le nom de passion aux sentiments moraux déviés de leur but rationnel par leur exagération, par leur violence, ainsi qu'aux sentiments bizarres et pervers, quel que soit leur degré de force. Ces éléments instinctifs irrationnels, que tous les hommes éprouvent plus ou moins, sont appelés passions, du verbe latin pati : souffrir, à cause des peines morales et des phénomènes physiques involontaires, également douloureux, qui les accompagnent en général. Par suite de leur exagération et de leur violence, les passions qui prennent leur origine dans les sentiments agréables peuvent elles-mêmes devenir une cause de douleur morale et de douleur physique.

Le mot passion doit toujours être pris en mauvaise part. Il y a de bons sentiments; mais les passions étant, ou des exagérations, ou des perversions, ou des perversités, sont toutes mauvaises. Les sentiments moraux, en passant à l'état de passion, sont complètement dénaturés; les affections dégénèrent en jalousie, l'intérêt bien entendu en égoïsme outré , la prudence en crainte' exagérée , la générosité en prodigalité ridicule, le désir de posséder en avarice , les sentiments nobles et élevés, tels que le sentiment religieux, 1 attachement à une opinion politique,

1 amour du bien public, l'amour de la patrie, etc., en fana-

Usine. La passion arrivée à son paroxysme de violence se manifeste par la colère et par la fureur.

Nous ne traiterons, dans ce chapitre, d’aucune passion en particulier, notre but étant d’étudier un phénomène psychologique très-important, assez généralement reconnu, mais dont l’explication est restée constamment ignorée; je veux parler de l’aveuglement involontaire et naturel, du délire, de la folie raisonnante, que produisent les passions dans certains cas déterminés, cas en dehors desquels l’homme reste parfaitement éclairé sur les inspirations perverses ou bizarres de ses passions .quelle que soitleur puissance, et en entière possession de sa raison et de son libre arbitre.

ARTICLE Ier. — De l'état passionné, ou de la domination et de l'aveuglement involontaires de l'homme par ses passions. Caractère psychologique de la folie morale raisonnante , délirante.

Quand l’homme éprouve une passion, s’il ressent, en môme temps qu’elle, les sentiments moraux qui lui sont opposés, il connaît, par ces sentiments, la fausseté, la perversité, la bizarrerie des pensées et des désirs inspirés par sa passion, il n’est ni dominé ni aveuglé par elle. — Mais si la passion n’est combattue par aucun sentiment moral opposé, les pensées et les désirs inspirés par cette passion sont considérés par l’homme comme justes, bons et raisonnables. Dans ce cas, celui-ci est dominé et aveuglé involontairement par sa passion; ses facultés réllectives fonctionnent exclusivement au profit des aspirations de cette passion. C’est cet aveuglement naturel et involontaire que j’appelle : état passionné. — Les passions calmes, mais tenaces, inhérentes au caractère de l’individu, peuvent produire cet état aussi bien que les passions violentes. — Les bons sentiments vivement excités peuvent dominer l’esprit , mettre l’homme dans l’état passionné, aussi bien que les mauvaises passions. — L’état passionné, c’est-à-dire la domination et l’aveuglement involontaires de l’esprit par une passion, est le caractère psychologique de la folie raisonnante, chez le malade et chez l’homme en santé.

La connaissance du bien et du mal, du juste et de l'injuste, et même du vrai et du faux en maintes circon-

stances, est, avons-nous vu, uu fait de conscience, de sentiment, le mot sentiment étant synonyme de faculté instinctive, de faculté morale, et non d’émotion. C’est par nos bons sentiments, véritables facultés judiciaires, que nous jugeons la perversité, la bizarrerie des désirs, la fausseté, la ridiculité des pensées qu’inspirent nos mauvais sentiments, nos passions. Ainsi, nous connaissons la nature immorale de nos pensées, de nos désirs, au moyen du sens moral ; nous connaissons ce qui est inconvenant ou grossier, au moyen des sentiments de bienveillance, de politesse, et des sentiments sociaux: la ridiculité de l’avarice, à l’aide des sentiments qui nous engagent à nous servir îles biens de la fortune pour nos besoins et pour les besoins de nos semblables; la fausseté de nos idées passionnées. par les sentiments moraux opposés aux passions qui ont inspiré ces idées. Si nous n’éprouvons pas ces sentiments rationnels antagonistes de nos passions, nous ne ressentons contre elles, contre les pensées et les désirs qu’elles inspirent, aucune réprobation: nous ignorons leur nature anomale, leur exagération , leur bizarrerie, leur perversité, leur fausseté : nous sommes aveuglés à cet égard , car ce que la nature a voulu que nous connussions par les facultés instinctives ne peut être connu de nous que par ces facultés; et, si l’une d’elles manque, les connaissances qu elle est chargée de procurer manquent également. Les facultés réflectives aident, il est vrai, à donner ces connaissances, mais c’est uniquement lorsqu’elles sont dirigées dans leurs opérations par les sentiments moraux: seules, elles n’en ont pas le pouvoir. En partant de ces principes, qui dérivent .de la nature de nos facultés et de notre constitution psychique , nous pouvons démontrer

comment, dans certains cas, les passions dominent, aveuglent l’esprit et le tiennent en esclavage.

Lorsque l’homme éprouve une passion, il peut arriver un des deux cas suivants : 1° ou bien il ressent, en même temps, les sentiments moraux qui sont opposés à cette passion, et à l’aide desquels il connaît que cette passion est perverse, irrationnelle, cas dans lequel il peut toujours la combattre et la vaincre, s'il le veut; 2° ou bien la passion a tant de puissance sur l’esprit quelle l’occupe et le remplit tout entier, ne permettant pas aux sentiments moraux opposés a cette passiou de se manifester eu même temps qu elle , et de faire connaître la nature irrationnelle ou perverse de ses inspirations. Celui qui est dans cet état est alors aveuglé involontairement, puisque les facultés instinctives, qui seules peuvent l’éclairer dans cette circonstance. ne sont point présentes à son esprit. C’est cette possession entière de l’esprit par la passion que j’appelle : état passionné.

Cet état est très-facilo à constater sur soi-même, car tous, plus ou moins, nous y sommes tombés. Sous l'influence d’une passion vive, telle, par exemple, que l'impatience, la jalousie, l'envie, la colère, etc., il nous est arrivé de commettre des actes violents , de proférer des paroles blessantes, injurieuses , inconvenantes , sans ressentir sur le moment leur nature perverse. Puis, lorsque notre passion a diminué de force, ou lorsqu’elle a cessé complètement, notre conscience nous a éclairés sur l’inconvenance ou l'immoralité de notre conduite; nous avons réprouvé et regretté profondément l’acte que nous avons commis, nous en avons été honteux, et si cet acte a été grave, nous n’avons pas compris comment il nous a été possible de le commettre.

Si nous étudions ces deux états dans lesquels s'est trouvé successivement notre esprit, nous voyons que dans le premier. la passion remplissaitentièrementnotreâme: qu'aucun sentiment moral et rationnel ne nous faisait sentir l'inconvenance ou l'immoralité de nos pensées, de nos paroles, de nos actes, et ne les combattait dans notre conscience; que tout ce que nous ressentions nous poussait à faire le mal. et que rien ne nous en détournait ; que la passion, en un mot. trônait sans partage dans notre esprit, qn 'elle le dominait, qu’elleen dirigeait seule les opérations réflertives, qu’entin elle tixait et dictait nos déterminations: car nous ne voulions alors que satisfaire les désirs quelle nous avait inspirés. Nous voyons également que. lorsque la passion a diminué d'intensité ou a cessé, les sentiments moraux, momentanément étouIFés dans notre esprit, s’v sont de nouveau fait sentir ; alors, blessés par les actes immoraux, inconvenants, commis pendant qu’ils n’étaient point ressentis. ils ont produit un regret qui, suivant la naturedeces sentiments, a été ou égoïste ou moral. Ces phénomènes psychiques sont de la plus grande évidence pour celui qui analyse l'état dans lequel il s’est trouvé, soit quand il était sous l’inlluence de passions vives et violentes, soit quand ces passions ont cessé ; il juge parfaitement que l’absence de toute opposition morale à ses pensées, à ses désirs pervers, irrationnels, c’est-à-dire l’état passionné dans lequel l’a missa passion, a été naturelle et involontaire; il voit parfaitement que pendant tout le temps que cette opposition morale manquait dans sa conscience, il était complètement aveuglé sur tout ce que lui suggérait sa passion. Dans la colère principalement, l’état passionné est très-caractérisé ;

1 absence de toute opposition morale aux inspirations de la

passion y est évidente, et de tout temps cet état a été justement considéré comme la privation de la raison, comme un instant de folie: Ira, furor b revis est , dit Horace; la colère est un court instant de folie.

Ce ne sont pas seulement des passions vives et instantanées qui produisent l’état passionné. Des passions calmes et permanentes, mais tenaces, énergiques, et inhérentes au caractère de l’individu, produisent également cet état lorsqu’elles absorbent entièrement l'esprit dès leur apparition, en étouffant les sentiments moraux qui pourraient les combattre. Cet état dans lequel certaines passions bizarres ou perverses mettent l’homme, font les originaux, qui , n’appréciant point la nature irrationnelle de leurs pensées, de leurs désirs, et les croyant justes et rationnelles, sont incorrigibles.

Le passionné, aveuglé sur tout ce qui intéresse la passion qui le domine habituellement, est cependant éclairé à l’égard de toute autre passion qui n’absorbe pas son esprit, qui n’étouffe pas ses sentiments moraux. L’avare qui ne sent point l’absurdité, l’immoralité des pensées et des désirs inspirés par l’avarice, peut très-bien apprécier le mal, le faux, le ridicule, inspirés par d’autres sentiments pervers. Bien plus, le passionné, quoique aveuglé à l’égard des folies inspirées par sa propre passion , peut apprécier à leur valeur les folies que la même passion suggère à autrui ; car la sienne étant alors hors de cause, il ne pense plus, il n’imagine plus, il ne raisonne plus sous l’influence de cette passion. Spectateur désintéressé, ses sentiments moraux lui suggèrent des appréciations morales et rationnelles qui cessent du moment où sa passion devient active et s’empare de son esprit. L’orgueilleux passionné, qui ne

sent pas l’absurdité et l’immoralité de ses pensées et de ses actes inspirés par l’orgueil, blâmera chez autrui des actes semblables aux siens ; il accusera même d'orgueil les gens sensés qui n’approuvent pas ses errements. Tous les jours on voit les jaloux se moquer de la jalousie des autres , les ambitieux désapprouver les actes pervers que T ambition fait commettre à leurs voisins. C'est ainsi que les passionnés aperçoivent la paille qui est dans l’œil d'autrui . et ne voient pas la poutre qui est dans le leur. Peut-on leur faire un crime de leur aveuglement à l’endroit de leur passion ? Non, certainement . car cet aveuglement est involontaire ; le mutisme de leurs sentiments moraux, sous l’influence d’une passion qui occupe entièrement leur esprit, l’état passionné, en un mot. ayant lieu sans qu’ils le désirent, sans même qu’ils s’en aperçoivent. S’ils se savaient dans cet état, ce ne pourrait être que parce qu’ils seraient éclairés à cet égard par les sentiments moraux opposés à leur passion ; or. l’esprit étant alors éclairé sur la nature irrationnelle de la passion, l’état passionné n’existerait plus. L’état passionné, ne pouvant exister que lorsqu'on ignore y être plongé, est par conséquent naturel et involontaire.

Comment se comportent les facultés réflectives dans l’état passionné? L’observation démontre qu’elles fonctionnent toujours sous la direction, et par conséquent conformément aux vœux de la passion dominatrice, sur ce qui intéresse cette passion. C’est même dans ces états passionnés que la loi qui soumet les facultés réflectives aux facultés instinctives, devient d’une évidence frappante. L’homme, n’imaginant alors que conformément à sa passion, et ne prenant pour base de ses raisonnements, de ses

inductions, sur ce qui intéresse cotte passion, que les principes dictes par cette passion même, ne peu! juger à ce sujet que conformément aux désirs qu’elle inspire. Il doit donc considérer comme vraies et rationnelles toutes les pensées, et comme bons tous les désirs qui naissent sous cette inspiration. Les préméditations, les réflexions inspirées par les passions qui ne sont combattues par aucun sentiment opposé, sont donc inévitablement au profit de ces passions, la loi psychique le veut ainsi ; et selon la nature de ces passions, la préméditation doit produire des idées, ou erronées, ou bizarres, ou immorales.il est alors remarquable de voir l’homme parfaitement raisonnable sur ce qui n’intéresse pas sa passion, émettre les idées les plus absurdes, les plus fausses, imaginer les motifs les plus irrationnels en faveur des pensées et des désirs inspirés par sa passion, et trouver d’autant plus de raisonnements pour les appuyer, qu’il est plus intelligent. Comme nous avons à peu près tous, dans le caractère . certaines fiassions qui nous dominent par moment à notre insu, et qui nous font voir les choses exclusivement dans le sens de ces passions, nous avons tous plus ou moins un petit grain de folie , c’est-à-dire un élément instinctif irrationnel (fui nous fait dévier de la raison sans que nous le comprenions.

Si l’amour-propre et l’orgueil, qui font souvent considérer les œuvres que l’on a produites comme les dernières limites de la science ; si un attachement à un nom vénéré, à une doctrine vers laquelle on est porté par la nature de ses sentiments , s’élèvent à l’état de passion, et si cette passion est assez puissante pour dominer l’esprit, pour l’empêcher d’étudier de sang-froid, sans idée préconçue, les doctrines opposées à celles en lesquelles on a conliance,

les discussions scientifiques prennent alors tous les caractères des discussions passionnées. On voit , dans ces circonstances, les hommes les plus intelligents déraisonner sur l'objet de la controverse. Avec des subtilités infinies, ils interprètent, au profit de leurs idées, même les faits qui leur sont le plus contraires. Quand on hait une personne, on trouve mille raisons pour la couvrir de défauts , pour attribuer à la méchanceté ou à un bas intérêt ses actes les plus moraux; et toutes ces accusations ont lieu de bonne foi.

On dit, en parlant des passionnés insensibles aux raisonnements par lesquels on cherche à les désillusionner, aux conseils qu’on leur donne , aux leçons de l'expérience passée et présente : U n’y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Cette formule renferme une erreur, en mettant l’aveuglement de ces passionnés sur le compte de leur libre arbitre. En réalité, ils ne peuvent pas entendre la voix de la raison, puisque leur passion, dès qu’elle se fait sentir, étouffe les sentiments rationnels, principes de la raison morale, et puisque cette passion, occupant entièrement leur esprit , dirige exclusivement dans le sens de ses aspirations les opérations des facultés réflectives. On dit également do ces mêmes passionnes qu'ils n’ont rien oublié ni rien appris, ce dont leurs adversaires leur font un reproche. Mais s’ils n’ont pas varié dans leurs opinions, malgré les circonstances qui en font ressortir la fausseté, l’absurdité, c’est qu ils sont restés dominés par les passions qui leur ont inspiré ces opinions, c'est que ces pasions sont aussi vives qu’autrefois, et qu’elles continuent a dominer leur esprit, à les empêcher d’ètre éclairés par les sentiments rationnels. Ce n’est donc pas librement que

ces individus n’ont ni rien oublié ni rien appris; c’est par l’effet de la persistance de l’état passionné dans lequel les tiennent des passions inhérentes à leur caractère, et qu’une éducation mal entendue a parfois fortifiées dans leur esprit.

Les passionnés se trompent souvent sur les opinions de leurs adversaires ; ils voient ces opinions tout autrement que ce qu’elles sont, et ils combattent à outrance ce qui n’est point en litige. Les adversaires ne manquent pas d'accuser de mauvaise foi ces passionnés, disant qu’il est impossible que des personnes si intelligentes puissent se méprendre à ce point. Eh bien ! cette mauvaise foi n’existe ' pas. La passion qui absorbe l’esprit, change le sens des mots et des intentions; elle fait voir même aux plus intelligents les opinions d’autrui autrement que ce qu elles sont ; cette passion fait les opinions telles qu’elle les demande, pour mieux les combattre. Que de fois n’arrive-t-il pas que le passionné n’entend dans la voix de son interlocuteur (pie celle de sa propre passion ? En voulant rassurer certains malades impressionnés par la peur de mourir, et en accumulant des raisons pour leur montrer l’exagération de leur crainte , je me suis souvent aperçu qu’ils n’avaient saisi de mes paroles que celles d’où ils pouvaient tirer, au moyen de leur imagination, des motifs propres à appuyer leur crainte, et qu’au lieu d’avoir travaillé à calmer leur esprit, je n’avais fait que fournir de nouvelles armes à leur inquiétude. La même chose arrive chez les aliénés, lorsqu’on se laisse entraîner à vouloir leur prouver par le raisonnement que leurs idées sont erronées ; il savent extraire du discours qu’on leur a tenu, de nouveaux motifs pour affirmer leurs idées délirantes ; c’est tout le profit qu’ils ont tiré de ce discours.

Les philosophes, les moralistes et les législateurs, sont loin de reconnaître que l’homme puisse être involontairement aveuglé par ses passions. La citation suivante exprime assez fidèlement l'opinion de la plupart d’entre eux à cet égard :a Ni la passion, ni l’idée, dit M. Jules Simon, ne sont capables de produire une action sans l’intervention de ma volonté. Si la passion produit un résultat, c’esfquand je me livre , quand je m’abandonne. Quelle que soit la force d’un sentiment , tl’un principe, je sens, je vois . jo comprends qu 'elle vient échouer devant ma résolution . Mon désir a beau être extrême, je puis, si je veux, le fouler aux pieds. La passion peut me consumer, elle ne peut me vaincre. » 11 en est réellement ainsi , toutes les fois que l’homme éprouve, en même temps que sa passion, dés sentiments moraux et rationnels qui lui en font sentir la perversité; mais il n’en est plus de même lorsque la passion ne rencontre pas vis-à-vis d’elle ces sentiments moraux, principes de la raison morale, soit parce que l’individu n’est pas doué de ces sentiments, soit parce que la passion les a étouffés dans son esprit. Aucune faculté morale no l’éclairant alors sur la nature perverse de ses pensées et de ses désire, cet individu n’a pas les moyens de les désapprouver, de les repousser ; il ne peut pas vouloir les combattre et les vaincre, vienne l'y engageant. Voilà la circonstance dans laquelle l’homme est l’esclave involontaire de ses passions, circonstance qui a échappé aux psychologistes. et qu'il est important de connaître; car, tout anomale qu elle est, elle se présente très-fréquemment à l’observation.

Le petit nombre de personnes qui . contrairement à 1 opinion générale, ont reconnu que, dans certains cas, les

passions peuvent priver l’homme de su raison et deson libre arbitre, ont attribué cet ellot à la violence do ces passions. Il est important de se prémunir contre cette erreur. O n'est point la violence de la passion qui produit cet effet, c’est l’absence de toute opposition instinctive rationnelle aux inspirations de cette passion ; car il n’y a <{uo des éléments instinctifs qui peuvent combattre d’autres éléments instinctifs: et cette absence peut avoir lieu aussi bien vis-à-vis des passions calmes que vis-à-vis des passions violentes. Certaines passions inhérentes au caractère particulier de l’individu, et qui, tout en étant d’une grande ténacité, n’ont rien de violent, mettent quelquefois dans l’état passionné et dominent l’esprit plus facilement que les passions les plus vives. Partons donc do ce principe, qu’une passion aveugle l’homme, non parce qu elle est violente, mais parce que, violente ou calme, forte ou sans énergie, elle absorbe l’esprit et n’est point combattue par les sentiments rationnels. Comme exemple do l’homme aveuglé et dominé par une passion calme et sans violence , on peut citer l’avare qui croit agir raisonnablement en commettant toutes les extravagances <pie lui suggère sa passion. Comme exemple d’une passion violente ne dominant pas, n’aveuglant pas l’homme, lui laisssant toute sa raison morale, ne le mettant pas, en un mot, dans l’état passionné, citons, d’après M. Calmeil, l’observation suivante. Nous la choisissons de préférence, parce que la passion poussée jusqu’à Y irrésistibilité ne saurait être dépassée en puissance.

«Glénadei ayant perdu son père dès son enfance . fut élevé par sa mère qui ne lui donnait que de bons exemples. Bien doué parla nature , il était sage et très-soumis à sa mère, qui l’adorait. A seize ans , son caractère changea, il

devint sombre et taciturne. Sa mère lui en demanda plusieurs fois la raison, mais inutilement. Enfin, un jour il lui dit: Ma mère ! il faut rompre le silence. Vous vous êtes consacrée à moi, je vous dois tout, vous êtes la meilleure des mères, et je vous aime de toute mon àme. Cependant, depuis quelques jours une idée incessante me pousse à vous tuer. Empêchez que, vaincu à la fin, un si grand malheur ne s’accomplisse ; permettez- moi de m’engager. La pauvre mère voulut le consoler, et le retenir. Il fut inébranlable, et partit. Glénadel fut bon soldat. Cependant une volonté secréte le poussait sans cesse «à déserter, pour revenir au pays tuer sa mère. Au terme de son engagement , l’idée était forte autant que le premier jour. Il contracta un nouvel engagement. L’instinct homicide persistait , mais acceptant la substitution d’une autre victime. Il ne songe plus à tuer sa mère, mais l'affreuse impulsion lui désigne jour et nuit sa belle-sœur. Pour résister à cette seconde impulsion , il se condamne à un exil perpétuel. Sur ces entrefaites, un de ses compatriotes arrive à son régiment. Glénadel lui confie sa peine: Mais rassure- toi, lui dit l’autre, 4e crime est impossible, ta belle-sœur vient de mourir. A ces mots, Glénadel se lève comme un captif délivré de ses chaînes, une joie le pénètre: il part pour son pays, qu’il avait quitté depuis son enfance. Il frappe à cette maison paternelle qu’il n’avait pas revue depuis si longtemps. La porte s ouvre , et il aperçoit sa belle-sœur vivante ! Il pousse un cri, et l’impulsion terrible le ressaisit à l’instant comme une proie.

»Le soir même, assis au milieu de sa famille, Glénadel confessait son affreuse folie. Approche, dit-il à son frère, n hésite point. Je suis plus dangereux qu une bête féroce.

Prends une corde solide, attache-moi comme un loup dans ta grange, et vas prévenir M. Calmeil. Le médecin arrive, console le malheureux, et parvient à le calmer en lui promettant d’obtenir son admission dans un asile d’aliénés. Quand M. Calmeil eut fini de parler, Glénadel lui : Monsieur, rendez-moi un service. Ces cordes qui me lient ne paraissent pas bien solides ; je suis si fort que je pourrais les briser, et j’ai peur d’essayer. Faites que je sois attaché devant vous avec les plus grandes précautions. M. Calmeil, ému jusqu’aux larmes , fit selon son désir. Au bout de quelques jours . Glénadel entrait dans un asile. La veille de son admission , il écrivait au Directeur de l’établissement : Monsieur . je vais entrer dans votre maison. Je m’y conduirai bien comme au régiment. On me croira guéri de mes affreuses idées ; par moment peut-être, je feindrai de letre. Ne me croyez jamais. Je ne dois plus sortir, et sous aucun prétexte. Quand je solliciterai mon élargissement, redoublez de surveillance : je n’userais de cette liberté que pour commettre un crime qui me fait horreur. »

On ne saurait rencontrer plus de raison en présence d’une passion plus violente. Les sentiments moraux, loin d’avoir été étouffés, ont au contraire été stimulés par cette passion ; et en inspirant une vive réprobation contre le penchant homicide, ces sentiments ont provoqué contre lui une lutte à outrance. L’irrésistibilité, dont nous avons ici un exemple, n’a lieu que sous l’influence d’un état pathologique du cerveau. L’anomalie du penchant et sa puissance irrésistible constituent la folie que l’on attribue aux malheureux «jui éprouvent de tels entraînements, tout en entendant la voix des sentiments moraux , c’est-à-dire de la

raison , car leur raison existe tout entière ; ils connaissent parfaitement la nature perverse de leur penchant, ils peuvent le conihattre pendant quelque temps , et ils le combattent en effet, tant que cela leur est possible.

Les philosophes qui ont reconnu la réalité de l'aveuglement de l’esprit par les passions, n’ont pas tous conçu cet aveuglement de la même manière. Voici comment l’explique V. Cousin, <c Souvent, dit-il, la passion, en nous enlevant la liberté, nous enlève (du même coup la conscience de nos actions et de nous-mêmes. Alors, pour nous servir d’une expression juste et vulgaire, on ne sait plus ce qu’on fait'. » L’homme a toujours la conscience personnelle des actes qu’il exécute. Alors même qu’il est aveuglé par ses passions, il sait toujours ce qu'il fait, et il en conserve le souvenir. S'il agissait sans en avoir la connaissance, sans la participation de son esprit, ses actes seraient automatiques; mais il n’en est point ainsi.

L’état passionné, on peut le juger par ce qui précède, n arrive point dans des circonstances qui le produisent nécessairement toujours; il dépend de dispositions psychiques individuelles, et. suivant ces dispositions, telle personne peut être dominée par la passion la plus faible, tandis que telle autre personne ne sera point dominée par la passion la plus violente. Il est néanmoins des circonstancesqui favorisent l’état passionné. Ces circonstances sont, avec une disposition particulière à être absorbé par la passion qu on éprouve, la coïncidence d’une grande vivacité dans les passions et d une grande faiblesse dans les sentiments moraux qui sont naturellement opposés à

1 fhi vrai, du beau, du bien, pag. 32.

ces passions. On conçoit facilement que, moins les sentiments moraux ont d’énergie, plus facilement ils sont étouffés par la passion. S’ils sont puissants, la passion, loin de les étouffer, les blesse, les excite, augmente leur force et détermine de leur part une vive réaction manifestée par l’horreur et l'indignation. Cependant certaines personnes, malgré la puissance et l’énergie de leurs sentiments moraux, sont mises facilement dansl’état passionné par certaines passions qui ont naturellement une grande influence sur leur esprit; d’où il résulte que, malgré le regret que ces personnes ont des fautes qu elles ont commises dans l’état passionné, et malgré leurs résolutions de no plus les commettre quand cet état a cessé, elles tombent de rechef dans ces fautes sans en sentir la perversité et sans les désapprouver , lorsque ces passions sont excitées de nouveau dans leur esprit. Mais l’état passionné de ces personnes est de très-courte durée ; les bons sentiments se manifestant bientôt dans leur conscience, avec eux apparaît un vif regret des actes inconvenants ou immoraux qu’elles ont commis. Ces personnes sont qualifiées de vives. La vivacité des passions, chez les femmes et chez les enfants, favorise beaucoup chez eux l’état passionné.

L’absencedu sens moral est une circonstance qui facilite l’état passionné déterminé par les mauvaises passions. Celles-ci, n’ayant alors pour antagonistes que les sentiments moraux à satisfaction égoïste, si ces passions, également égoïstes de leur nature, ont plus de puissance que ces sentiments moraux, elles les ont bientôt étouffés pour peu qu’elles soient excitées, et elles restent seules maîtresses de l’esprit.

Les sentiments nobles et généreux, vivement surexcités, peuvent mettre l'homme dans l’état passionné, aussi bien que les sentiments pervers ou bizarres ; ils peuvent dominer momentanément son esprit, le posséder tout entier en étouffant les sentiments égoïstes qui leur sont opposés. On voit alors les personnes timides, pusillanimes, sortir de leur caractère etaccomplir des actes de courage; l'avare devenir momentanément généreux; le craintif, audacieux. Hors do l’état passionné où les met le sentiment moral excité, ils auraient été incapables d’agir comme ils l’ont fait. Un homme tombe à l’eau, il est sur le point de se noyer ; la pitié, vivement excitée, peut dominer si complètement notre esprit, qu elle empêche la crainte de s’y manifester, et. sous l'influence de cette pitié qui nous domine, nous nous précipitons au secours du noyé. Si la crainte fût intervenue, nous n’eussions peut-être pas accompli cet acte charitable. Aussi, les personnes qui ont fait un sauvetage durant cet état passionné par la pitié . sont-elles étonnées . lorsque cet état a cessé et que les craintes naturelles ont reparu dans leur cœur, d’avoir exécuté sans hésiter un acte aussi périlleux. Les actes dits de dévouement, qui sont spontanés et irréfléchis, sont exécutés dans ces conditions. Ceux que 1 homme décide d accomplir au moyen de son libre arbitre, après une comparaison et une délibération réfléchie entre les partis inspirés par le sentiment du devoir d’une part, et parles sentiments égoïstes d autre part, n ont pas cette spontanéité; ils sont presque toujours accompagnés d hésitation, conséquence d’un combat moral et d une délibération entre des impulsions opposées. Ces actes de dévouement, seuls décidés par le libre arbitre, sont seuls méritoires. Les résolutions spontanées

et irréfléchies, inspirées par l’explosion de sentiments généreux qui dominent instantanément l’esprit, et qui le jettent dans l’état passionné, sont très-heureuses; elles permettent, dans un moment pressant, un secours immédiat et opportun. Ces résolutions remplacent dans ces cas avec avantage celles du libre arbitre, car en pareille circonstance ce pouvoir pourrait bien donner une décision opposée à celle que déterminent les bons sentiments alors qu’ils dominent entièrement l’esprit.

Nous trouvons dans l’état passionné le caractère psychologique de la folie instinctive et raisonnante, de la folie intelligente, délirante, dans toutes ses variétés de forme, de nature et de durée. Il caractérise la folie instinctive de l’aliéné, dans la première période de l’affection cérébrale dont il est atteint, celle de tous les originaux qui ne sentent pas l’excentricité de leurs pensées et de leurs actes, celle dont nous sommes tous plus ou moins atteints, car nous avons presque tous dans notre esprit quelque principe instinctif qui, soit sans excitation, soit sous l’influence de l’excitation la plus légère , nous domine, nous met dans l’état passionné. Dans toutes ces folies, les facultés instinctives, qui sont les antagonistes de l’élément instinctif irrationnel, n’étant point présentes à l’esprit, celui-ci n’est point éclairé sur la fausseté des pensées, sur la perversité, sur l’absurdité des désirs inspirés par cet élément instinctif irrationnel. Ces produits sont de véritables délires, parce que l’individu, quelque intelligent qu’il soit, n’en comprend pas. n’en sent pas l’absurdité, la fausseté, la perversité; parce qu’il considère inévitablement ces produits comme rationnels, étant conformes avec toute sa manière actuelle de sentir, avec sa conscience.

L’état psychique de l’homme dépourvu de sens moral ou d’autres sentiments moraux, est exactement celui dans lequel se trouve l’individu qui est momentanément privé de ces sentiments dans l’état passionné. En présence d'un désir immoral, bizarre, irrationnel, n’éprouvant pas les sentiments qui donnent la raison morale, cet homme, de même que le passionné, sera privé de cette raison , sera moralement fou. C’est de ce genre de folie caractérisée par l’insensibilité morale en présence de la perversité, que sont atrectés les individus qui commettent les grands crimes de sang-froid, et nous verrons que ces malheureux sont entièrement privés de sens moral: ils le prouvent tous principalement par l'absence de remords moral.

Dans ces folies instinctives, les facultés réflectives restent intactes, elles fonctionnent régulièrement dans le sens de la passion dominatrice.

Celui qui est atteint d’une de ces folies ne peut pas la juger comme telle ; il croit conformes à la raison les penchants et les pensées qui sont les objets de ces folies, et nul ne se considère plus sage et plus raisonnable que celui qui est le plus fou. L’homme considère, en effet, comme la raison, c’est-à-dire comme étant le vrai, le juste, le bien, ce que lui dictent ses sentiments, sa conscience; que cette conscience soit morale, formée parle sens moral et les autres sentiments moraux , cas où le bien moral, le juste, le vrai, sont ce qu'il considère comme la raison; ou que cotte conscience soit égoïste, c’est-à-dire formée seulement de sentiments égoïstes, cas où il considère comme la raison ce que lui dictent ceux de ces éléments instinctifs qui ont le plus de puissance sur son esprit. L homme considère même comme représentant la raison ,

les inspirations perverses de sa conscience, lorsque celle-ci, composée de sentiments uniquement pervers, nedonne que des inspirations immorales, absurdes, erronées. Il en est ainsi, parce que rien n’a autant de puissance sur l’esprit comme les éléments instinctifs qui l’animent, comme sa propre manière de sentir, quand cette manière de sentir n’est combattue par aucun sentiment opposé.

Si les individus atteints de folie instinctive appréciaient la nature fausse ou immorale de leurs idées et de leurs penchants, leur folie, par cela même, aurait disparu ; ils n’auraient plus que des liassions dont ils connaîtraient la nature, et qu’ils pourraient combattre et vaincre : car, on ne saurait trop le répéter, le principe de la folie instinctive et raisonnante ne réside pas dans les passions ellesmêmes , dans la nature fausse, bizarre, extravagante, immorale, des pensées et dos désirs qu’elles font naître, et qui ne sont que l’objet de cette folie; elle réside dans l'ignorance instinctive de la nature de ces pensées et de ces désirs, ignorance résultant de l’absence des sentiments qui seuls peuvent éclairer l’esprit à ce sujet. L’homme raisonnable peut parfaitement se tromper, faire fausse route dans sa manière d’agir, car : errare humanum est. Mais ce qui prouve sa raison, malgré la fausse voie où l’engage sa faiblesse naturelle, c’est que, lorsque les circonstances lui démontrent qu’il a commis des erreurs et qu’il n’a pas agi rationnellement, il le reconnaît. L'homme qui. au contraire, en présence des circonstances propres à l’éclairer, continue à croire qu’il a bien agi. qu’il s’est, conduit avec sagesse, celui-là est aveuglé par ses passions , il est . à l’égard des inspirations de ces éléments instinctifs, dans un étal de folie réelle, et cela aussi bien en santé qu en

maladie. Si, connaissant ses torts, l’homme ne veut pas les reconnaître par orgueil ; s’il cherche à se faire passer pour infaillible, il se fait passer en réalité, aux yeux des gens sensés, pour fou, alors qu’il ne l’est pas. Il vaut donc mieux avouer ses erreurs et ses torts, quand on les reconnaît, que s’obstiner à affirmer qu’on a bien pensé et bien agi, qu’on n’a commis aucune faute. Cet aveu prouvera au moins que, si l’on est faillible, on est raisonnable aussi.

Avoir des pensées et des désirs bizarres . irrationnels, immoraux, criminels; être dans l’impossibilité de comprendre leur anomalie ; approuver entièrement ces pensées et ces désirs parce que les sentiments moraux, qui seuls pourraient faire connaître leur anomalie et engager à les combattre, ne sont point présents à l’esprit, soit parce que ces sentiments moraux manquent complètement, soit parce qu’ils sont étouffés momentanément par les passions: tel est le caractère psychologique de la folie raisonnante, intelligente, que l’homme soit sain de corps ou malade.

L expression de folie intelligente, dont je viens de me servir, semble de prime abord être contradictoire. Il n’en est rien cependant, puisque la folie raisonnante est instinctive de sa nature, et n’affecte pas les facultés intellectuelles. Il y a des fous, complètement fous, qui sont fort intelligents, et ils sont malheureusement assez nombreux . heur intelligence sert seulement à les rendre dangereux ou absurdes, et non à les éclairer, car elle est alors toute au service de la passion qui les domine.

ARTICLE II. — De quelques effets des passions et de l’état

passionné.

r i llumine ne peu! pan cacher len panHloim vlolenten qui le melteui «tant, l'itai put.slnmn'.

Dans 1 état passionné, les passions violentes, expansives de leur nature, n étant contenues par aucun sentiment qui leur soit opposé, se manifestent inévitablement par des paroles ou par des actes. L’individu qui est tombé dans cet état peut pousser l’imprudence jusqu’à signaler hautement ses projets immoraux, criminels, avant de les accomplir, et jusqu’à s’en proclamer l’auteur après les avoir accomplis, malgré les conséquences graves qui- en résulteront pour lui. Nous verrons souvent ce fait se produire chez les criminels animés de passions violentes, telles que la haine, la jalousie, la vengeance, et même quelquefois l’avarice. Lorsque la passion n’aveugle pas complètement l’esprit, la crainte ou d’autres sentiments moraux peuvent bien, par des inspirations prudentes et rationnelles, empêcher que cette passion ne manifeste ouvertement ses aspirations; mais dans les moments où celle-ci est vivement surexcitée, elle se trahit presque toujours par des propos ou par des actes, après avoir étouffé les sentiments qui s’opposaient à son expansion. Les complots, les conspirations se découvrent d’autant plus facilement que les conspirateurs sont plus exaltés et plus impatients d’arriver à leurs fins. Les sociétés qui s’abritent sous un nom avouable , afin de défendre des intérêts passionnés, afin d’atteindre un but qu’elles sont obligées de tenir caché, but vers lequel les poussent de puissants éléments instinctifs; ces sociétés, dis-je, ont toujours fini par laisser voir

leurs projets dans certains moments d'excitation , bien que le secret fût pour elles de la plus haute importance. Les personnes morales qui réprouvent leurs désirs égoïstes, et qui les combattent, les laissent également apercevoir dans certains moments où elles s’oublient , c’est-à-dire dans de courts instants passionnés, où la passion absorbe leur esprit. Elles manifestent alors leurs désirs, sans s’en douter, sous une forme déguisée ; mais un observateur attentif peut cependant les découvrir. Une personne, par exemple, a un parent, un oncle, un cousin, dont elle doit hériter, et pour lequel elle n’a pas uno vive affection. Un sentiment de convoitise peut lui inspirer, malgré elle, le désir de sa mort. Ce désir, qu elle réprouve, qu’elle n’ose peut-être pas s’avouer à elle-même, m’a été révélé plusieurs fois de la manière suivante : Si ce parent est malade, l’héritier ou celui qui espère l’être, attribue facilement à la maladie une gravité qu’elle n’a pas: il suppose ce malade tel qu’il le désire secrètement ; il témoigne sur son compte une fausse inquiétude, et demande s’il ne conviendrait pas de lui procurer les secours de la religion. Le médecin, jugeant qu’il n’y a rien de sérieux, rassure l’héritier ; mais il s’aperçoit que ses paroles sont entendues avec douto et déplaisir. Qu’une personne étrangère à l’art de guérir déclare, sur ces entrefaites, que la maladie est grave, on approuve de suite cette opinion, et on ne le cache pas. Bien que le rétablissement du malade donne raison au médecin, la même scène se reproduit à l’occasion de chaque maladie qui survient à ce parent. Combien de fois la colère, la jalousie, le dépit que l’on ressent, et que l’on voudrait cacher, ne percent-ils pas à travers les paroles par lesquelles on veut persuader que l’on n’éprouve point

ces passions! Les personnes les plus intelligentes ne sont pas plus capables do cacher les sentiments, les passions qui jes dominent, que le vulgaire; elles sont sur ce point aussi impuissantes que lui.

2* (aracttre |>g)cliologl<|ue du plalKlr et de la peine, du bonheur

et du malheur.

Le plaisir de chaque individu réside dans la satisfaction de ses éléments instinctifs. — Le bonheur est leur satisfaction sans mélange d’aucune peine. — Le bonheur ne réside donc pas dans un objet unique. — Il ne peut être que de courte durée , une satisfaction sans mélange de peine ne pouvant durer que fort peu de temps.

Le plaisir et le bonheur psychiques résident dans la satisfaction des éléments instinctifs. Ils varient par conséquent de nature chez chaque individu, selon les sentiments particuliers qui le caractérisent, et même selon les sentiments qui prédominent actuellement dans son esprit, par suite îles circonstances qui les excitent. Celui qui est animé de bons sentiments trouve son plaisir à faire le bien, et c'est tel ou tel genre de bien qui lui donne le plaisir le plus grand, suivant le sentiment moral qui a chez lui le plus de puissance. L’homme animé de sentiments pervers éprouve du plaisir «à faire le mal ; celui qui est gai trouve son plaisir dans la gaîté; l’homme triste, dans la tristesse, ne pouvant supporter ce qui excite la joie, et ne voulant être ni distrait ni consolé s’il éprouve du chagrin; le paresseux se plaît dans l’oisiveté ; l’actif, dans le mouvement; le crapuleux, dans la fange; l’orgueilleux, dans les honneurs; l'avare, dans les privations; le prodigue, dans le gaspillage; l’ascétique religieux, dans les douleurs et les mortifications du corps par lesquelles il se croit sanctifié, ce qui a fait dire à l’un d’eux : cette vie crucifiée est

la vie'heureuse : l’aliéné possédé par la passion du suicide trouve son plaisir et sa satisfaction à accomplir l'acte douloureux qui doit mettre fin à son existence.

Si le plaisir et le bonheur psychiques viennent de la satisfaction des sentiments que chacun possède, le déplaisir, la peine morale, le chagrin, l'inquiétude, le malheur, viennent de ce qui contrarie ces sentiments, de ce qui les blesse, de ce qui empêche leur satisfaction.

Toutes les circonstances qui modifient les éléments instinctifs, qui font prédominer des sentiments restés latents, qui étouffent ceux qui ont été manifestés jusqu’alors, changent les plaisirs et les chagrins de l’homme. Les peines et les plaisirs de la virilité ne sont plus ceux do la jeunesse, et les peines et les plaisirs do la vieillesse ne sont plus ceux de la virilité. Ne jugeons donc jamais la peine et le plaisir d’autrui par ceux que nous éprouvons nous-mêmes : ne croyons pas que ce qui uousen procure, en donne toujours aux autres; car ce qui nous fait plaisir peut bien les contra rier, et vice verset.

Nos sentiments rencontrant presque toujours dans notre esprit d’autres sentiments qui leur sont opposés, il en résulte que ce qui satisfait les uns contrarie les autres, et que le plaisir est presque toujours mêlé de quelque peine et de quelque regret. L’homme animé du sentiment de pitié, et qui éprouve aussi un intérêt egoïste assez prononcé, ne peut satisfairo sa pitié envers les malheureux par l’aumôuo, qu en éprouvant un déplaisir causé par le froissement du sentiment égoïste qu il est obligé de vaincre. L’homme moral qui cède librement a un mauvais penchant éprouve, en même temps que le plaisir qu il se donne, un regret occasionné par le froissement de ses sentiments moraux.

Rarement, le plaisir que l’homme éprouve ost donc complet. Cependant il peut l’être ; alors il s’appelle le bonheur.

Ce mot me paraît exprimer, en effet, une satisfaction entière, sans nuage, sans mélange de contrariété, de peine et de regrets. Cette satisfaction n’existe donc que lorsque les sentiments satisfaits ne sont point combattus par des sentiments opposés, ce qui arrive lorsqu’ils occupent entièrement l’esprit, soit parce qu’ils ont mis l’individu dans l’état passionné, soit parce que cet individu ne possède pas des sentiments opposés à celui qui est satisfait, ce qui est fort rare. Ainsi, le plaisir de faire du bien à son prochain peut devenir du bonheur, si le sentiment do charité, vivement excité, a étoulfé tout sentiment d’avarice ; ou bien si ce dernier sentiment, opposé à la charité, n’existe à aucun degré dans le cœur de celui qui fait l’aumône. Alors, en satisfaisant sa charité, l’homme ost pleinement satisfait, il a un instant de bonheur; et ce bonheur est d’autant plus grand que le désir charitable est plus vif et qu’il obtient plus complètement sa satisfaction.

Ce n’est ni la qualité du sentiment pleinement satisfait, ni la quantité de satisfaction, qui donne le bonheur ; c’est une satisfaction exempte de tout regret, de toute peine, quel que soit l’élément instinctif qui la procure. Une satisfaction sans vivacité peut donner aussi bien un instant de bonheur qu’une satisfaction très-vive, si le sentiment satisfait absorbe l’esprit, si aucun autre sentiment n’est contrarié de cette satisfaction. Seulement, dans le premier cas le bonheur est faible, et dans le second il est très-vif.

Nous devons à l’observation de savoir que ce n’est point la qualité du sentiment satisfait qui donne le bonheur. Les hommes essentiellement pervers, privés de sens mo-

ral et d'autres sentiments moraux, éprouvent un véritable bonheur dans l’accomplissement des actes monstrueux qui satisfont leurs passions violentes et perverses, telles que la haine, la vengeance, la jalousie, etc., lorsque ces passions occupent entièrement leur esprit ; et dans ces circonstances ces hommes déclarent éprouver réellement du bonheur. La psychologie nous fait comprendre qu’il doit en être comme ils l’affirment. Tant que la passion satisfaite absorbe leur esprit , ces passionnés doivent être heureux ; mais ce bonheur , de même que tout autre bonheur , et même plus que tout autre bonheur, cesse bientôt; car la passion, ne tardant pas à se calmer après sa satisfaction, fait place aux craintes diverses qui, parles regrets et parles préoccupations qu’elles occasionnent, mettent fin à cet instant de satisfaction sans nuage, c’est-àdire à l’instant de bonheur.

Les enfants ont facilement de courts instants de bonheur lorsque leurs désirs sont satisfaits, parce que les désirs qu’ils éprouvent occupent facilement tout leur esprit; et ils ont souvent du bonheur, parce qu’il faut peu de chose pour los satisfaire complètement.

Parmi les personnes qui ont cherché en quoi consistait le bonheur, les unes l’ont considéré comme une chimère qui n’avait aucune réalité sur 'la terre, les autres 1 ont placé dans un objet unique. Ces deux opinions sont également erronées.

Le bonheur a été considéré comme une chimère par les personnes qui ont supposé qu’il devait être durable. La durée n est point dans la nature du bonheur ; consistant dans la satisfaction d un ou de plusieurs éléments instinctifs, sans mélange de peine, il ne peut être que court

ou passager. Des sentiments opposés <i celui qui est pleinement satisfait sont bientôt ressentis; or ces sentiments, étant froissés par cette satisfaction, occasionnent une peine qui tait cesser le bonheur; ou bien le sentiment satisfait, cessant bientôt d’être ressenti, fait place à d’autres principes instinctifs qui, loin d’être satisfaits, sont le plus souvent contrariés. De toute manière, à un instant de bonheur succèdent bientôt des contrariétés, des soucis, des chagrins de toute espèce qui le terminent. La grande diversité qui existe dans nos sentiments, leur prompte disparition de l'esprit après leur satisfaction, la succession continue des uns aux autres, sont des causes inévitables de la brièveté du plaisir et surtout du bonheur.

On a tort egalement déplacer le bonheur dans un seul et unique objet pour tous les hommes. En partant do ce principe, chacun, ne consultant que ses propres sentiments, a fait résider le bonheur dans ce qui lo satisfait le plus, sans examiner si ce qui fait son propre bonheur fait également celui desautres. La plupart des philosophes et des moralistes l’ont placéexclusivementdanslapratiquedubien. Si cette pratique fait réellement le bonheur de l’homme moral, alors qu’il est dominé pardebonssenliments, elleneprocure qu’un plaisir mêlé do peines à ce même homme, lorsque, éprouvant de mauvais penchants, il est obligé de les vaincre pour faire le bien. Enfin, la pratique du bien ne procure ni plaisir ni bonheur à l’homme qui n’a que des sentiments pervers, celui-ci n’éprouvant du plaisir et du bonheur que dans la satisfaction deses mauvais sentiments. Il est cependant vrai que le bonheur le plus sur et le plus durable est celui que donne la pratique du bien, lorsqu’on est porté au bien par tous ses sentiments et qu’on n’en est pas détourné par de mau-

vaises passions; car cette pratique satisfait non-seulement les sentiments moraux égoïstes qui demandent le bien pour leur satisfaction, mais encore le sens moral. De plus, le bonheur que donne la pratique du bien n’étant interrompu par aucune crainte pour l’avenir, doit être plus durable que le bonheur procuré par la satisfaction des sentiments pervers.

L’homme peut contribuer jusqu’à un certain point à se rendre heureux, ou du moins à se donner plus de possibilité de rencontrer le bonheur, en s’habituant à faire taire ses mauvaises passions, et en augmentant la puissance de ses bons sentiments au moyen de leur culture, ce qui lui permettra de pratiquer le bien avec un plaisir sans mélange de contrariété, c’est-à-dire avec bonheur, dans un plus grand nombre de circonstances.

Le désir de rendre hommage à la morale a fait attribuer le bonheur, non plus à la pratique du bien seulement, mais à la pratique de la vertu. Or cette opinion est complètement erronée. Elle provient sansdoutedocequ’on confond le bien avec la vertu. Si le bonheur peut accompagner la pratique du bien, puisque le bien pout se pratiquer sans mélange de peine, alors qu’on y est porté par de bons sentiments qui occupent entièrement l’esprit, le bonheur ne pout pas accompagner la pratique de la vertu, car la vertu consiste à faire le bien, non plus pour satisfaire de bons désirs, mais par devoir, en combatttant de puissants désirs pervers, et par conséquent en éprouvant une contrariété toujours vive. La pratique de la vertu et le bonheur sont donc incompatibles et ne peuvent pas se rencontrer ici-bas; aussi le bonheur u'est-il point le but que se propose 1 homme vertueux, en faisant le bien. Si

parfois il le rencontre, c’est sans le chercher, et ce n’est point lorsqu’il fait un acte de vertu qu’il le rencontre. Son but est (1 obéir fi la loi morale, au sentiment du devoir, mémo en sacriflant'son plaisir. Il suifit, du reste, d’observer ce qui se passe dans le monde, pour voir que l’honnête homme est loin d’être heureux.

A. de Gasparin place le bonheur dans Dieu, objet vers lequel l’homme doit tendre. Cette maxime est noble et belle sans doute ; mais le bonheur en Dieu est un bonheur particulier, procuré seulement par la satisfaction entière du sentiment religieux. L’homme qui no possède pas ce sentiment à un degré élevé, ne sera point susceptible d’éprouver le bonheur qui peut en découler, ce qui ne l’empêchera pas d’éprouver celui que lui procurera la satisfaction doses autres éléments instinctifs, quand cette satisfaction sera sans mélango «le peine.

M. Janetdéfinit le bonheur: le déploiement harmonieux et durable de toutes nos facultés dans leur ordre d’excellence. Cette définition a beaucoup de rapport avec la suivante, donnée par Aristote: le bonhour est l’activité de l’âme conforme à la raison. Le déploiement, l’exercice de ses facultés, est certaimentpour l’homme une grandesource do jouissances et même de bonheur. Ces facultés étant actives, l’homme doit nécessairement éprouver du plaisir dans cette activité. Mais ce n’est pas seulement l’exercice des facultés les plus parfaites qui procure du plaisir, qui peut mémo donner des instants de bonheur ; l’exercice de tous les sentiments quelconques, même des plus pervers, peut aussi procurer du plaisir, et également du bonheur, lorsque cet exercice donne une satisfaction sans mélange de peine. Les races inférieures sont autant heureuses par

la satisfaction pleine et entière de leurs éléments instinctifs imparfaits, que les races supérieures le sont par la satisfaction de leurs sentiments élevés. Animées de sentiments différents des nôtres, ces races inférieures repoussent ce crue demandent nos désirs.

Le bonheur et le malheur dépendant beaucoup moins des circonstances faites pour les procurer, que de la vivacité des sentiments satisfaits ou blessés ; peu de chose , suivant le caractère des personnes, suffît pour que ces personnes éprouvent un grand bonheur ou un profond chagrin. Ou bien, ce qui est le [dus capable de donner du plaisir ou de la peine peut les laisser impassibles. Il est donc parfaitement exact, ainsi que le dit le proverbe , que le bonheur et le malheur dépendent surtout du caractère, c’està-dire de la nature des sentiments possédés par chaque individu.

En flattant l'hommedans les aspirations de ses éléments instinctifs, et principalement de ceux qui ont le plus de puissance sur son esprit, on est certain de lui procurer du plaisir et même des instants de bonheur ; aussi la flatterie est-elle un des moyens les plus sûrs pour réussir auprès de son semblable, pour captiver ses bonnes grâces. Par sa disposition naturelle à regarder comme vrai ce#qui flatte ses sentiments, et par conséquent son amour-propre, 1 homme considère comme légitimes les compliments souvent immérités qu’on lui adresse, et, aveuglé par la flatterie, il sait beaucoup de gré à ceux qui l’encensent , ne s apercevant pas qu ils le trompent. L imprécation de Phèdre contre les flatteurs, à l’adresse d’Œnone qui a encouragé sa passion pour Hippolyte, est certainement pleine de justesse en elle-même; mais exprimée par Phèdre, alors

que cette princesse ressent encore la violence de son amour, elle est un contre-sens psychologique que Molière n’eût certainement pas commis. 11 n’est pas dans l’ordre naturel d’éprouver une si vive réprobation contre ceux qui ont tlattéet encouragé une passion que l’on ressent encore. Les deux derniers vers de cette imprécation :

Détestables flatteurs, présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois lu colère céleste

ne seraient bien placés que dans la bouche d’un tiers désintéressé dans la passion. Si nous consultons les faits, ils nous répondent avec La Fontaine : Lo flatteur vit toujours aux dépens de celui qui l’écoute. Ils nous montrent aussi qu’en disant aux passionnés les vérités qui blessent leurs passions, leurs opinions , on est toujours fort mal payé de sa franchise. Si. hors de l’état passionné, l’homme peut regretter qu'on lui ait donné de mauvais conseils, il ne s’emportera cependant jamais contre ceux qui l’ont encouragé à éprouver un plaisir ardemment désiré ; mais, dans l’état passionné, il recherche toujours les chimères qui flattent ses passions, et il répugne aux vérités qui les blessent; alors, ainsi que le dit La Fontaine :

L'homme est de glace aux vérités.

Il est de feu pour le mensonge.

C’est alors que les paroles suivantes de l’Évangile : l’homme veut être trompé, expriment une grande vérité, en ce sens que celui-ci aime et désire ce qui le trompe, ignorant toutefois qu’il est trompé. En flattant les sentiments toujours si puissants du merveilleux , de l’espérance et de l’amourpropre, on berce l’homme dans de douces illusions qui le charment infiniment et qui font son bonheur , illusions qu’il prend pour des* vérités incontestables, quoiqu’elles le jettent dans les erreurs les plus grossières.

L’homme porte dans sa nature instinctive des germes de plaisir et de peine, de bonheur et de malheur , et nul 11e peut échapper à quelques instants de plaisir et de bonheur. et à de nombreux chagrins, quelle que soit sa position sociale ; car si les causes de satisfaction sont rares, celles de contrariétés et de peines morales sont fréquentes pour tous , l’homme étant condamné ici-bas à une lutte incessante: lutte contre ses penchants et ses [tassions, lutte contre les intérêts d’autrui qui contrarient les siens, lutte contre les nécessités de la vie. lutte contre les éléments physiques. Aussi, à peu de chose près, les hommes sont égaux devant le bonheur et le malheur; ou plutôt, la ditFérence qui existe entre eux sous ce rapport n’est pas aussi grande qu'on le suppose en général. Les plus infortunés nesont pas toujours ceux que l’on croit tels, et ceux qui passent pour heureux éprouvent souvent, par le fait de susceptibilités instinctives exagérées, inhérentes à leur caractère, des contrariétés continuelles qui les rendent trèsmalheureux , cfi que le public ne peut pas apprécier. Chacun de nos semblables a donc droit à notre pitié, et, pour ne pas concentrer exclusivement ce sentiment sur le pauvre, rappelons-nous que lo luxe, l’inutile, le superflu, causent , par les désirs qu’ils inspirent , peut-être plus de tourments chez le riche que le défaut du nécessaire chez le pauvre ; rappelons-nous aussi que celui qui possède est presque toujours involontairement dévoré du désir d’avoir davantage . rien n’excitant à posséder comme de posséder déjà, non-seulement en richesses, mais en honneurs, en titres, en pouvoir, en influence, en objets d’art, et même en futilités.

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Hien n’est aussi puissant sur l'esprit de l'homme comme les inspirations de ses sentiments, lorsqu Viles ne sont combattues par aucun sentiment opposjé. Ce sont ces inspirations instinctives non combattues (pii produisent les entêtements incorrigibles, si remarquables chez certaines personnes. Ces entêtements sont tout à fait involontaires, ils sont un effet naturel de l’état passionné.

IX* riu<*ijullt<* dan» le rurarltre.

Avoir de l’inégalité dans le caractère . c’est éprouver successivement les sentiments les plus opposés, et, par une disposition particulière de l'esprit , c’est être mis par chacun d'eux dansl’étal passionné quand ils sont ressentis. Les personnes ainsi constituées offrent, dans leurs manifestations instinctives, ces contrastes qui produisent 1 inégalité de caractère.

5* HCariInn de» Hcntiinetit» qui «101111114*111 l'esprit, lorsqu’ils soin contraries, violentes.

L’homme supporte difficilement la contrariété des sentiments qui dominent son esprit. La contrariété ne faisant qu’exciter davantage cos éléments instinctifs . détermine tôt ou tard de la part de ces éléments une réaction énergique. Les moyens violents employés pour comprimer les sentiments et les passions, produisent en général un effet contraire au but qu’on se propose. Au lieu de les apaiser , ces moyens violents les excitent davantage et les rendent intraitables. Tantôt le passiouné contrarié, blessé dans ses sentiments, concentrant sa. passion en luimême, attend, pour la manifester, qu’une occasion favo-

rable se présente : mais si cette passion est plus puissante sur son esprit que toutes les craintes, que les liens mêmes qui attachent à l’existence, ce passionné résistera, au péril ilt‘ sa vie, à l'opposition qu'on lui fait. Les gouvernements qui ont contrarié , qui ont blessé sans cesse les sentiments des populations . et qui ne se sont maintenus que par la force des armes, ont toujours suscité à leur encontre de violentes réactions. Les inspirations contrariées de tous les sentiments passionnés ont été soutenues par le martyre, lorsque les persécutes n’avaient pas la possibilité de défendre. leurs opinions par la •'force matérielle. Hais quand les individus contrariés ont possédé cette torce a leur tour, ils n’ont pas supporté non plus la contradiction de la part de leurs opposants; ils los ont persécutés, et ils ont fait aussi des martyrs parmi eux. C’est ainsi que toutes les opinions exaltées, politiques, religieuses et autres, ont eu des martyrs et en ont fait tour à tour. Puis, quand les partis opposés ont été capables de se défendre, chacun d’eux voulant dominer son adversaire, et espérant en avoir les moyens par la violence , il en est résulté des conflits meurtriers et des guerres acharnées. Il en a toujours été ainsi , et il en sera malheureusement toujours de même, car cet effet tient à la constitution psychique del’huiqanité. Concluons de cet enseignement fourni par. l'observation, qu’il importe de ne laisser aucune puissance matérielle entre les mains des fanatiques ou des personnes susceptibles de le devenir trop facilement.

6' %scendant des personnes animées de sentiments paissants sur relies dont les sentiments ont une puissanee moindre.

. Cet ascendant est celui que les âmes fortes exercent sur les âmes faibles. Dans les réunions d hommes, dans les

familles, celui qui est animé des sentiments les plus énergiques, qui affirme avec conviction et sans tergiverser , en impose toujours aux irrésolus, dont les sentiments sans énergie sont toujours combattus par d’autres sentiments , et aux faibles, dont les sentiments sont sans vigueur. C’est par cet ascendant moral que des pères sont menés par leurs enfants, des maris par leur femme, dos aînés par leurs cadets, des majorités par des minorités. Il faut que les faibles sentiments des dominés soient excités par quelque vif froissement, pour que ceux-ci pensent à secouer le joug qu’ils subissent. Hors de cette excitation momentanée et passionnée , ils continuèrent à être dominés. C'est aussi par l’énergie de leurs sentiments que des personnes n’ayant à leur service aucune force matérielle en imposent et commandent le respect aux masses ou aux puissants de, la terre, et exercent parfois sur eux une autorité sans borne. Un exemple remarquable de l’influence qu’une personne animée de sentiments énergiques peut exercer sur les masses, nous est donné par Pierre l'Knnite entraînant avec ses discours toute la chrétienté vers la Palestine. On trouve un exemple fort curieux de cette influence, dans le rapport publié par les directeurs des prisons de l’Angleterre sur le nombre des criminels , en 1865. « Une femme singulière , Marie Smith, est-il dit dans ce rapport, avait habité les prisons de Pentonville et de Chatam. Dans chacun de ces établissements elle avait exercé une influente inexplicable sur l’esprit des principaux employés. C’était une personne violente . souple , rusée et profondément égoïste. Elle se procurait tons les objets dont elle avait envie, par l’intermédiaire d&s employés, qui subissaient aveuglément son influence, et qui préféraient plutôt se

faire renvoyer que de lui désobéir. Chaque fois qu elle entrait en prison, ce qui eut lieu quatre fois, son arrivée causait une profonde sensation . Elle avait pourtant dépassé la cinquantaine. Les préjugés qui existent chez tous les peuples, les coutumes et les lois absurdes, immorales, qui fourmillent chez les races inférieures , ont pour origine les sentiments passionnés de quelques individus qui ont facilement influencé des natures instinctives semblables à la leur, mais moins actives et moins énergiques.

7* !»«• renlhou*laMiif.

L'enthousiasme est produit par l'exaltation passagère de sentiments qui mettent l'homme dans l'état passionné. Les sentiments de toute nature pouvant, par leur exaltation, produire 1 enthousiasme. cet ctat ne prouve pas que l’objet qui l’excite mérite réellement l’approbation et la louange. Les combats de gladiateurs excitaient l’enthousiasme barbare du peuple-roi ; les combats de taureaux excitent l’enthousiasme des Espagnols. Les faits étrangers au bien et au beau peuvent déterminer au plus haut degré cette exaltation passionnée. Les courses de chevaux produisent un enthousiasme indicible en France, en Angleterre, dans tous les pays où elles ont lieu, et cependant la victoire de l’animal vainqueur n’y dépend que d une simple question do poumon et do moelle épinière : des prix exorbitants sont attachés à ces inutiles succès de l'organisme. Enfin , le bien et le beau ne provoquent l’enthousiasme que si les sentiments du bien et du beau sont vivement excités ; sans cela , le bien et le beau font naître seulement une admiration calme , mais durable. La musique fortement accentuée et bruyante de Verdi produit plus d’enthousiasme

chez le vulgaire , dont le sentiment du beau est en général fort médiocre , que la musique du divin Mozart, si mélodieuse, interprète toujours fidèle des sentiments et des passions du cœur humain. Cette musique modèle, que n’a jamais entachée aucune exagération , est moins propre à provoquer l’enthousiasme, même chez les personnes bien douées sous le rapport du sentiment du beau , qu’à ravir par le charme et qu’à exciter l’admiration. Les œuvres les plus parfaites exigeant , pour être appréciées à leur valeur, les sentiments les plus délicats et les plus parfaits, et ces sentiments étant les plus rares, on ne doit pas s’étonner si ces œuvres n’obtiennent pas toujours un succès égal à la grandeur de leur mérite.

K* Précepte» cloiinl1* par la pHycliolopIr contre le* passion*.

Ces préceptes se rapportent aux deux indications suivantes : prévenir l’explosion des passions; combattre ces passions quand elles existent.

1° Prévenir l’explosion des passions. — La psychologie donne deux préceptes pour atteindre ce but :

A. Éloigner les cames excitantes des passions. — Par cet éloignement , les germes de ces passions , qui existent toujours plus ou moins dans le cœur de l’homme, peuvent sommeiller indéfiniment, si ces germes ne sont pus assez puissants pour se développer spontanément. Il est constaté par l’observation que toute cause excitante de la perversité entraîne à sa suite un plus grand nombre d’actes immoraux que de coutume.

B. Développer les bons sentiments , principes de la raison morale et antagonistes des mauvaises passions. — En développant les sentiments moraux et surtout le sens moral.

on procure à l’homme le moyen le plus efficace pour combattre ses mauvaises passions. C'estpar ses bons sentiments qu 'il connaît la nature perverse de ses mauvais penchants, de ses pensées immorales ou bizarres, et qu'il est engagé à les combattre. C’est par le sens moral et par le sentiment du devoir qui l’accompagne , que l’homme a toujours le pouvoir de vaincre ses désirs pervers, quelque puissants qu’ils soient. Aussi ce sentiment est-il celui qu'il importe le plus de développer ; mais il ne peut être développé que chez les personnes qui en possèdent le germe.

2° Combattre les passions quand elles existent. — A l’égard de l'homme qui n’est pas aveuglé par ses passions, qui n’est pas mis par elles dans l'état passionné, et qui, tout en leséprouvant, reste raisonnable et libre do les repousser, la psychologie n’a aucun précepte à donner, car la décision dépend entièrement du libre arbitre. Elle n’a qu’à conseiller à l'homme d’avoir assez de force et de vertu pour remporter une victoire pénible sur lui-même au profil du bien. Mais lorsque l'homme est mis dans l’état passionné par ses passions, lorsqu'il ne jouit plus do la raison morale et du libre arbitre sur les inspirations de ses passions, la science a le droit d’intervenir pour dicter ce qu’il convient de faire.

Quand l’homme est dominé, aveuglé par ses passions, celles-ci ayant étouffé dans son esprit lessentimentsmoraux. on doit éloigner de lui toute cause excitante de ces passions, le calmer par la douceur, et réveiller dans son cœur les bons sentiments les plus prononcés de son caractère ; on doit, en un mot , le prendre par ses bons sentiments . C’est uniquement par ces sentiments moraux qu’il faut combattre ses sentiments pervers, ses passions. Si l'on attaque ce

passionné par la violence, par la menace ou par l’injure, on le blesse, on l’excite à réagir, on peut l’exaspérer, faire éclater la colère ot la fureur, et provoquer des réactions dangereuses. Si, dans cet état violent, le passionné profère des menaces graves qui font craindre un crime de sa part, il faut se saisir do lui par la ruse , sans faire précéder cette saisie de paroles irritantes. Une fois mis dans l’impossibilité de nuire, on ne perdra pas de vue que l’on a atfaire à un bomme auquel l’état passionné violent a fait perdre la raison et le libre arbitre, et qu’il les retrouvera seulement avoc les bons sentiments , que le calme seul peut ramener dans son cœur. Los faits nous prouveront . dans la seconde partie de cet ouvrage , combien sont dangereuses les personnes qui menacent de mort dans un état passionné permanent.

Les raisonnements que l’on tiendra au passionné pour le calmer, pourlui faire sentir la perversité oularidiculité de sa passion , ne doivent être basés que sur des sentiments que sa passion n’a pas étouffés, et qu’il éprouve encore. Partir de principes établis sur des sentiments absents de son esprit, c’est lui tenir un langage qu'il ne peut comprendre dans ce moment et qui ne peut le toucher. Ce précepte si simple et si important de ne s’adresser (pi aux sentiments éprouvés, précepte que n’ont jamais formulé les philosophes et les moralistes, a cependant été signalé par La Fontaine dans lo vers suivant: « Nous n’écoulons d instincts que ceux qui sont les nôtres.» L’inutilité des raisonnements les plus vrais, les plus justes, ainsi que leur impuissance à ramènera la raison, à désillusionner les passionnés, lorsque ces raisonnements sont basés sur des sentiments que ces individus n’éprouvent point, ont été

signalées maintes fois par Molière dans ses comédies. Orgon reste complètement insensible aux raisons pleines de sagesse et de vérité accumulées par Cléante, pour le désillusionner sur le compte de Tartuffe , raisons capables d’éclairer l’homme le moins intelligent, mais qui ne serait pas aveuglé par une passion. Dans le Malade imaginaire , nous voyons également Argan mépriser les sages raisonnements par lesquels Déralde cherche à l'éclairer sur ses prétendues indispositions et sur les cajoleries intéressées de sa femme. La servante, plus adroite que le raisonneur, n’attaque point directement les [passions du passionné , elle semble au contraire abonder dans leur sens, et provoque une scene où Argan voit clairement que sa femme n'en veut qu’à sa fortune. Molière et La Fontaine, psychologistes éminents, ont esquisse de main de maître les lois naturelles qui dirigent l’esprit humain. Lus moralistes proprement dits ont peint, avec exactitude sans doute, certaines individualités, leurs travers et leurs passions; mais ils n’ont tiré de leurs études aucune conclusion pratique, ils n’ont formulé aucun principe général réellement scientifique set rapportant aux lois auxquelles l’esprit humain ost soumis.

L'état passionné étant un effet naturel et non volontaire de la constitution psychique de l’homme, il importe que celui-ci connaisse l’esclavage moral dans lequel le met cet état, afin de s'observer pour ne pas y tomber; car, lorsqu'il s'y trouve, il ne peut plus l’apprécier, il prend pour vraies, justes et raisonnables, toutes les idées folles ou immorales que lui inspire sa passion. Il se considère même comme libre et raisonnable, dans letatde folie morale et d esclavage où il se trouve, parce que le principe instinc-

tif qui inspire ses désirs, qui dirige sa pensée, qui le domine et qui fixe ses déterminations, appartient à son moi, à son esprit, et parce qu’il cesse seulement de se considérer libr<\ lorsqu’il est empêché par autrui d’accomplir ses propres désirs, ne soupçonnant pus qu’il puisse être mis en esclavage moral par îles puissances appartenant à lui-méme, par ses propres désirs. C’est pourtant ce qui a lieu lorsque aucun sentiment moral ne combat ses sentiments pervers.

Les cas rares oii l’homme reconnaît que pendant un état passionné il n’était plus libre, ont toujours lieu lorsque,cet état a cessé. Alors seulement il juge que pendant cet état, toutes ses pensées étaient conformes au vœu de sa passion, qu’il ne raisonnait que sous les inspirations et dans lésons de cette passion, qu'il n’éprouvait contre l’acte qui devait la satisfaire aucune réprobation; il voit parfaitement. que tous ses désirs, que toutes ses pensées le poussaient alors à exécuter cet acte, et que rien ne l’en détournait; il comprend fort bien que, les sentiments moraux qui lui inspirent actuellement du regret, n’étaient point présents à son esprit pendant la préméditation et l’exécution de l’acte. Mais bien peu d’individus étant portés à étudier, à analyser ce qui se passe dans leur esprit, il est nécessaire de propager par l’instruction la connaissance de l’esclavage moral dans lequel les passions peuvent mettre l’homme, au lieu de persuader i i celui-ci, ainsi qu’on le fait maintenant, que les passions ne peuvent jamais porter atteinte à sa raison et à son libre arbitre. Rien ne doit être plus capable d’engager l’homme à s’observer. lorsqu’il sent poindre une passion dans son cœur, comme de savoir qu’eile peut lui faire perdre la raison et le libre arbitre. S’il ne sait pas qu’elle peut produire cet effet.

à quoi bon s’en méfier et la combattre- dés son début, puisqu’il suppose pouvoir toujours en arrêter les effets quand il le jugera à propos ; erreur qui ne manquera pas de lui être fatale. En instruisant!’ homme sur l’état d’esclavage dans lequel ses passions peuvent le plonger, on engage sa responsabilité morale, même sur sa chute dans l’état passionné; on l'oblige à étudier l’effet de ses passions sur son esprit, et de combattre énergiquement ses passions dès qu’il s’aperçoit de l’empire qu’elles prennent sur lui. L’homme qui saurait par expérience que ses passions le mettent dans l’état passionné, et qui ne les combattrait pas dès qu’il les sent venir, pour éviter fie tomber dans cet état, serait en réalité coupable de sa négligence, et il s’en sentirait coupable lui-même. Mais on est obligé de reconnaître que dans les trois cas suivants, l’homme n’a pas toujours la possibilité de prévoir l’état passionné avant d’y tomber, et de combattre par conséquent ses passions avant qu’elles le mettent dans cet état: 1° Lorsque des passions violentes surgissent avec impétuosité dans son cœur ; *2° Lorsque, les causes excitantes de ses passions persistant, il reste en permanence dans l’état passionné ; 3° Lorsque certaines passions inhérentes à son caractère dominent son esprit dès qu’elles se font sentir, même sans violence.

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