DE LA RAISON
La raison n’est point une faculté particulière. — Le principe de la raison réside dans les facultés intellectuelles et dans les facultés morales; elle ne réside pas dans ces facultés mêmes, mais dans les connaissances, en rapport avec la vérité et avec la morale, que chacune de ces facultés procure selon la nature de ses fonctions. — Les facultés psychiques ne sont donc qu’un moyen pour acquérir la raison. — Chaque ordre de faculté procurant des connaissances spéciales, il y a une raison morale et une raison intellectuelle, indépendantes l’une de l’autre.
Après avoir donné, dans In chapitre précédent, le caractère psychologique de la folio, il est dans l’ordre des choses de présenter immédiatement après le caractère psychologique do la raison.
La raison, disent les philosophes, c’est la faculté par laquelle nous distinguons le vrai du faux, le bien du mal; c'est la faculté qui nous rend capables de combiner les moyens pour atteindre à des lins particulières ; c’est, dans un sens plus spécial, la faculté par laquelle nous saisissons les vérités absolues, les principes invariables, c’est-à-dire, d’une part, les vérités naturelles ou scientifiques, la connaissance do ce qui existe dans la création et des lois qui dirigent les êtres créés; et, d’autre part, les vérités instinctives, les lois morales qui font connaître à l’homme la manière dont il doit se conduire, dans les diverses circonstances où il se trouve, envers le Créateur envorslui-mème, et envers les êtres qui l’environnent ; la manière, en un mot, dont
il doit se diriger, afin de remplir convenablement le but pour lequel il a été créé. Or, toutes ces connaissances ne lui viennent point d’une faculté nouvelle qui serait la raison , il les acquiert avec le secours des facultés intellectuelles et des facultés instinctives que nous avons étudiées précédemment. Par les premières, il arrive à connaître les vérités naturelles, et il combine les moyens d'accomplir ses vœux et ses desseins. Par les facultés instinctives, il est éclairé sur le bien et sur le mal. sur ce qu'il doit faire et sur ce dont il doit s’abstenir, l^a raison humaine consiste donc dans l’exercice des facultés psychiques, en tant que ms facultés dirigent l’boimne dans la voie de la vérité et de la morale. Si les facultés psychiques l'éloignent de ces deux foyers de lumière, elles ne représentent plus la raison , ou plutôt , elles ne la procurent plus. C’est ce qui arrive aux facultés réflectives lorsque, mal dirigées, elles conduisent l’homme à l’erreur, et aux facultés instinctives lorsque, exagérées ou perverties en passant à l’état de passion, elles n’inspirent que de mavaises pensées, que des désirs bizarres, inconvenants, pervers. La raison est donc un produit particulier des facultés psychiques, et non ces facultés mêmes, qui ne sont que le moyen pur lequel nous l’acquérons.
Si la raison, prise dans son acception générale, réside dans la connaissance des vérités intellectuelles el des vérités morales, cependant la raison qui doit faire considérer l’homme comme raisonnable, libre et responsable de ses actes, est seulement la raison instinctive ou morale, celle qui fait sentir la manière de so conduire moralement, convenablement. Pour que 1 homme soit considéré comme raisonnable, il n'est point nécessaire, en effet, qu'il con-
naisse les vérités intellectuelles ou scientifiques; il suffit qu'il sache, au moyen de ses facultés instinctives, ce qu’il doit faire et éviter; il suffit qu'il connaisse le bien et le mal par le sens moral, et qu’il sente l’obligation défaire l’un et de repousser l’autre; il suffit qu’il sache, par les sentiments d intérêt bien entendu, ce qu’il doit savoir pour sauvegarder ses intérêts, et qu’il sache, par les sentiments généreux, comment il doit se comporter envers son prochain.
Les philosophes, les législateurs et les moralistes ont longuement discouru sur la raison, sur son excellence, sur la responsabilité qu’elle donne. Mais, au lieu de rattacher la raison qui rend l’homme responsable de ses actes à sa véritable source, aux facultés morales, ils ont commis l’erreur de l’attribuer aux facultés intellectuelles seules. Ils reconnaissent, en effet, comme raisonnable, et partant comme moralement responsable de ses actes, tout homme qui a réfléchi, (pii a raisonné avant d’agir. Ils n’ont point cherché à savoir si celui-ci possédait les facultés morales nécessaires pour qu’il pût, avant de se déterminer, penser et raisonner conformément à la raison morale. La préméditation d’un acte criminel a toujours été considérée par eux comme une preuve que son auteur a commis cet acte avec la possession entière de sa raison. 11 n’en est cependant point ainsi dans le cas où l’homme, étant privé des sentiments qui donnent les bonnes pensées et les désirs moraux, ne peut ni penser au bien ni désirer l’accomplir pendant qu’il prémédite le mal. ni réprouver ses pensées, ses penchants, ses désirs pervers, Reid lui-même a pris la faculté de réfléchir, de raisonner, pour la raison, ainsi que le prouve la phrase suivante : « Dieu a placé en nous
des principes qui nous poussent à agir dans le sens de la vertu, bien avant que nous ayons la réflexion, la raison' .» Or, être poussé à agir par les sentiments moraux seuls dans le sens du bien, de ce qui est convenable, n'est-ce pas être moralement raisonnable, n’est-ce pas posséder la raison en matière de conduite, sans le secours de la réflexion et du raisonnement ?
Quelques observateurs ont cependant compris que les facultés intellectuelles, et même que le raisonnement, la manifestation la plus élevée de ces facultés, étaient loin de procurer toujours la raison, de rendre l’homme raisonnable. .Molière fait dire à Chrysale, dans les Femmes savantes:
■< Raisonner est l'emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison. ••
M. Lélut a exprimé la même pensée en parlant des doctrines des philosophes sur la raison: « Le raisonnement, ditil, a souvent banni la raison de leurs discussions. » Après avoir cité l’observation d’un individu privé de sentiments moraux, et dont le caractère était essentiellement bizarre et méchant, M. Trélat ajoute, avec beaucoup de justesse : « Tout cela est raisonné, tout cela se tient, s’enchaîne et va droit à une conclusion ; et c’est pourtant insuffisant pour prouver qu’on jouit de sa raison et qu’on peut être libre2. » La distinction entre la faculté de raisonner et la raison a même été conçue sous l’inspiration du simple bon sens, par des personnes tout à fait étrangères aux questions psychologiques. Une dame fit devant moi la réflexion suivante, à propos d’une petite fille très-intelligente, mais d’un caractère turbulent et traeassier : « C’est «die qui raisonne le
1 Ouvrage cité, tom. VI. pag. 51.
'l La folie lucide, pag. 248.
mieux de ses frères et aeurs. et de tous elle est la moins raisonnable. »
Quoique les facultés intellectuelles ne soient aptes à donner par elles seules que la raison intellectuelle , et quoique les facultés morales ne soient aptes à donner que la raison morale, cependant ces deux ordres de facultés se prêtent un véritable appui pour procurer le genre de raison qui dérive de chacune d’elles. Ainsi, les facultés intellectuelles dirigées par les facultés morales aident celles-ci à découvrir les vérités morales. Les facultés morales . de leur côté, font naître des désirs, des motifs qui engagent l’homme à se livrer aux travaux purement intellectuels, à l'étude des vérités scientifiques.
La raison intellectuelle absolue, représentée par la connaissant exacte des phénomènes naturels et des lois qui président à leur accomplissement, et la raison morale absolue. représentée par les inspirations des sentiments moraux les plus parfaits, ive sont guère le lot de la faible et imparfaite humanité; les raisons relatives sont beaucoup plus à sa portée. Nous devons donc considérer comme procurant la raison intellectuelle, tout produit des facultés de môme nom qui, sans atteindre la vérité absolue, s’en rapproche par quelque côté, et fait faire un pas vers cette vérité. Nous devons considérer aussi comme donnant une raison morale relative, les principes moraux qui. sans être inspirés par les facultés morales les plus parfaites, le sont par des facultés inférieures. En dessous de ces raisons relatives , nous trouvons lu déraison , qui est également de deux ordres : la déraison intellectuelle, représentée par l’ignorance et l’erreur ; et la déraison instinctive, représentée par l’inspiration de sentiments bizarres ou pervers.
Arrêtons-nous un instant sur les deux espèces de raison données par les deux ordres de facultés psychiques.
ARTICLE Ier — De la raison instinctive ou morale.
Cette raison qui indique à l’homme la manière dont il doit se conduire peut s’appeler: raison active. — Raison morale supérieure donnée par le sens moral. — Raison morale inférieure donnée par les bons sentiments à satisfaction égoïste. — Raison morale relative. — Raison morale partielle. — Absence temporaire de la raison morale. — Du bon sens, ou sens commun.
Le principe de la raison morale, avons-nous dit. réside dans les facultés morales, qui donnent à 1 homme la connaissance de ce qu’il doit faire pour ap;ir conformement aux tins pour lesquelles il a été créé. Cette raison peut donc être appelée active. Chaque faculté instinctive donnant à l’homme une connaissance morale spéciale, une raison morale partielle, lorsqu’une de ces facultés manque, ou bien lorsqu’elle ast incomplète, oe défaut involontaire cause une véritable infirmité morale: car cette faculté n’est jamais entièrement remplacée par les autres facultés instinctives. En passant en revue toutes cos facultés, nous voyons que chacune d’elles inspire un but rationnel d’action qui n’est pas précisément celui d'aucune autre. Si une de ces facultés eût pu être complètement remplacée par d’autres, elle eût été inutile et n’eût pas été créée. Rarement l’homme possède uni* raison instinctive complète, rarement il est assez doué en facultés morales, rarement celles qu’il possède sont assez cultivées pour qu'il soit parfaitement éclairé sur ce qu'il doit faire en toute circonstance. pour être universellement raisonnable en matière de conduite. Tantôt quelque faculté instinctive lui manque totalement, le germe de cette faculté n'existant pas dans son esprit, ou bien qnclquofaculté instinctive étant étoulïée
par des passions puissantes. Tantôt les facultés qu’il possède sont imparfaites, incomplètes, insuffisamment développées par la culture. La raison est donc bien loin d être aussi constante et aussi entière chez l’homme que ce que l’ont supposé les philosophes, dans leur ardeur à exagérer la supériorité de la nature humaine ; et parmi les fautes que l’homme commet, un grand nombre étant le résultat de son ignorance instinctive, c’est il tort qu’on lui en impute la responsabilité.
Les facultés instinctives, sauf le sens moral, donnent les connaissances spéciales qui. sept de leur ressort, sans qu’aucune idée morale y soit attachée; elles engagent 1 homme à suivre leurs inspirations par un motif égoïste, par l’espoir d’un plaisir, par la perspective de la satisfaction des désirs éprouvés. Le sens moral seul, en donnant la connaissance du hienetdu mal. eu faisant sentir l’obligation de faire le premier et de s’abstenir du second, imprime un caractère réellement moral à ses inspirations, aux connaissances qu’il donne. 11 y a donc deux raisons instinctives : Tune inférieure , égoïste , inspirée par les sentiments spéciaux, indiquant à l’homme ce qu’il doit faire, par battrait d’un plaisir, d’une satisfaction; l’autre supérieure, réellement noble, élevée, inspirée par le sens moral, instruisant l’homme sur ce qu'il doit faire par devoir, quelque vive que soit la contrariété qu’il éprouve à accomplir ce devoir. Cette raison morale supérieure, lit seule qui rende l’homme responsable de ses actes, marche de compagnie avec le libre arbitre, dont elle est, verronsnous, l’élément constitutif essentiel.
L’homme possède toujours à quelque degré la raison instinctive inférieure, et il la possède plus ou moins, selon
qu'il esl plus ou moins bien doué du côté des sentiments moraux à satisfaction égoïste. La raison que lui donnent les affections diverses , la bienveillance , la charité, en faveur de ses semblables, et la raison que lui donnent les divers sentiments d’intérêt personnel, la prudence, les craintes diverses, 1 espérance, en sa propre faveur, lui font rarement défaut. Mais il est loin de posséder toujours la raison instinctive supérieure, inspirée par le sens moral seul. Lorsque des passions perverses étouffent ce sentiment, ou lorsque la nature l a refusé, l’homme est totalement privé de cette raison.
En établissant ce fait important . que la raison morale, celle qu ’inspirent les motifs rationnels d’action, réside dans des connaissances instinctives, nous avons démontré, par cela même, qu elle est indépendante de la volonté. Pur don de la nature parles facultés morales qui la procurent, on peut, en développant ces facultés, la perfectionner jusqu aux limites fixées par les dispositions individuelles, limites que tous les efforts de 1 éducation ne peuvent faire de|>asser. Mais lorsque, par anomalie. I homme est privé des germes d une ou de plusieurs facultés instinctives, rien ne peut lui donner la raison qui est du ressort de ces facultés.
Quoiqu’un certain nombre de connaissances morales nous viennent par la réflexion, par le raisonnement, ces connaissances n en ont pas moins pour premier principe les facultés instinctives, car les lacultés réflectives ne donnent des connaissances morales que lorsqu’elles sont inspirées par les sentiments moraux. Alors seulement elles produisent de bonnes pensées, des motifs d'action rationnels et moraux. Quand 1 une de ces facultés n’existe pas
ou h est pus présente à 1 esprit, la réflexion ne crée jamais des motifs coniormes aux connaissances qui sont du ressort de cette faculté instinctive absente, quelque puissantes que soient les facultés intellectuelles, quelque savant que 1 on soit dans les connaissances spéculatives , dans les sciences. Celui qui n’a pas les sentiments de prudence, de prévoyance, n’a pas des pensées conformes à ces senti-
ments pour diriger sa conduite. Celui qui est privé de sens moral ne peut pas créer par la réflexion des motifs d action basés sur le bien moral et sur le mal moral : les motifs que la réflexion lui suggère sont alors exclusivement basés sur la satisfaction de ses sentiments égoïstes, bons ou pervers. Si les facultés instinctives sont le principe
essentiel de la raison morale qui éclaire l’homme sur la manière dont il doit se conduire, le concours des facultés réflectives est néanmoins d’une très-grande utilité à cette raison. La réflexion rend plus claires et mieux déterminées les connaissances instinctives inspirées par de faibles sentiments moraux ; elle leur donne plus de rectitude et de sûreté: elle aide à faire discerner les motifs les meilleurs parmi les bons, et les pires parmi les mauvais. Elle est nécessaire pour formuler en lois fixes les inspirations épuréesdes sentiments moraux ; elle rend ces lois fécondes en résultats utiles, par la création d'institutions morales et généreuses, sources de bien-être pour l’humanité ! Tel est le rôle important, quoique secondaire, des facultés intellectuelles dans la production de la raison morale.
Les éléments générateurs delà raison morale supérieure et des raisons morales inférieures étant les sentiments moraux, il est évident que, selon le degré de perfection de ces principes instinctifs, les connaissances qu’ils procurentsont
plus ou moins parfaites, et que par conséquent il y a des raison s morales relatives. De plus, l’homme pouvant posséder certains sentiments moraux et être privé de certains autres, pouvanjt avoir aussi un sens moral incomplet qui ne l'éclaire que partiellement sur le bien et sur le mal, le laissant tout à fait ignorant et insensible à l’égard de la perversité, de l’irrationnalité de certains penchants, il en résulte qu’il y a des raisons morales partielles. Enlin. les sentiments moraux pouvant être étouffés momentanément par des passions puissantes qui absorbent complètement l’esprit, qui le mettent momentanément dans l’état passionné, on peut être privé momentanément delà raison, des connaissances morales que donnent ces sentiments. 11 peut donc y avoir îles absences temporaires de la raison. Eludions ces trois états que la lumière instinctive de l’esprit présente à l’observation.
liaison morale relative. — La perfection des principes moraux que les hommes considèrent comme lois morales, et par conséquent comme régies «à suivre pour se conduire sagement, rationnellement, dépend du degré de perfection des sentiments qui ont inspiré ces principes. Les races humaines supérieures, douées des sentiments les plus élevés,, regardent comme lois morales les préceptes formules par Socrate et par Jésus-Christ. Ces préceptes sont si parfaits qu'on peut les considérer comme représentant la morale absolue. Mais si nous descendons chez les races inférieures, les principes qui servent de régie à leur conduite, principes qu elles considèrent comme justes, bons et rationnels, sont de plus en plus imparfaits, bizarres, et même contraires à nqs lois morales. Le fait suivant offre un exemple remarquable d une raison morale inférieure.
Il est extrait du Courrier de Marseille, n° du 25 décembre 1858 : « Récemment, le conseil de guerre de Bône a condamné deux Arabes à dix ans de travaux forcés. Il s’agissait d un fils coupable d’avoir tué sa mère, sur l’ordre que lui en avait donné son père outragé dans son honneur conjugal. Cette affaire a montré la distance qui sépare les Arabes de nos mœurs et de nos idées, et combien il serait impossible de leur appliquer rigoureusement notre législation criminelle. Le père avait surpris sa femme en 11agrant délit, et celle-ci avait fui avec son complice. Le vieil Arabe raconte à son lilsson déshonneur, et lui ordonne de le venger par le meurtre de sa mère, ce qui fut ponctuellement exécuté. En face de leurs juges, ces Arabes n’avaient nulle conscience de leur crime, qu’ils considéraient, au contraire, comme la chose la plus simple et la plus naturelle. Les témoins appelés à déposer déclaraient, de leur côté, qu’il n’auraient pas agi différemment en semblable circonstance. » Un acte aussi barbare, passant dans les mœurs d'une race sans susciter aucune réprobation . et unanimement considéré comme juste par les témoins, confirme la grande infériorité que nous avons constatée au chapitre II, dans la nature instinctive des indigènes algériens. La raison morale, les motifs d’action inspirés par les sentiments de ces individus, sont d’une nature bien inférieure à la raison morale issue des facultés instinctives appartenant aux races élevées. Les coutumes les plus barbares peuvent bien régner chez celles-ci. sous l'influence de l’ignorance et des passions; mais ces coutumes cessent toujours lorsque les sentiments élevés de ces races, n’étantplus étoutfés par les passions, peuvent se manifester. Et môme, pendant la période de temps où ces coutumes sont
adoptées, il y a toujours dans ces races des individus mieux doués que les autres en facultés instinctives, en raison morale, et mieux instruits, qui, ne participant pas aux passions générales, combattent toujours ces coutumes: il y a en un mot des réformateurs. Une race inférieure, au contraire, est unanime dans ses appréciations imparfaites, et, livrée à elle-même, elle conserve indéfiniment les coutumes qu’elle a créées, les considérant comme représentant les dernières limites de la justice et de la raison, quelque irrationnelles et immorales qu'elles soient , parce qu elles sont basées, non sur des passions accidentellement excitées, ou sur des sentiments imparfaitement développés, mais sur des éléments instinctifs naturellement inférieurs. Ce n’est pas seulement dans les différentes races qu’on trouve des raisons morales relatives ; ces raisons existent également chez les individus des races les [dus élevées, les sentiments moraux n’ayant pas chez tous le même degré de perfection; plusieurs de ces individus étant môme, par un état qu'on peut considérer comme une infirmité morale, très-misérablement doués en facultés instinctives.
liaison morale partielle, ou plutôt : Déraison morale partielle.— La raison morale peut faire partiellement défaut de plusieurs manières.
La raison morale supérieure fait partiellement défaut lorsque le sens moral incomplet éclaire l’esprit seulement sur la nature immorale de certains penchants, tout en restant muet à l'égard de certains autres ; d’où résultent des folies morales partielles, lorsque les penchants immoraux non réprouvés par la conscience demandent leur satisfaction par des actes pervers, irrationnels.
Les raisons morales inférieures font partiellement défaut lorsqu’un ou plusieurs sentiments moraux à satisfaction égoïste manquent déüns le caractère de l’individu. Ainsi, l’on voit des personnes privées de certaines affections ou des sentiments d’ordre, d’économie, de dignité personnelle, de prudence, de bienveillance, etc., n’ètre point raisonnables dans toutes les circonstances où ces sentiments devraient intervenir, ce qui n’empêche pas que ces personnes restent parfaitement raisonnables à d’autres égards, par l’inspiration des facultés instinctives qu’elles possèdent.
La raison morale supérieure et les raisons morales inférieures peuvent également faire défaut lorsque des passions étouffent, les sentiments générateurs de ces raisons , ce qui n’empêche pas le passionné d’être en même temps raisonnable sur ce qui intéresse les sentiments laissés intacts par sa passion parce qu’ils n’ont aucun rapport avec elle. C’est ainsi que nous voyons les avares, les fanatiques, les jaloux, les orgueilleux, les envieux passionnés . raisonnables sur tout co qui n’intéresse pas leur passion, perdre complètement la raison dès que cette passion occupe leur esprit , extravaguer alors sans que rien les ramène sur ce point il la morale ou à la vérité. Beaucoup de médecins se rappelleront sans doute ce curieux exemple de folie partielle occasionnée par la jalousie et l’envie , offert par un célèbre professeur de clinique chirurgicale de riiôpital de la Pitié, à Paris. Ce n’était pas sans éprouver un sentiment? pénible que l’on entendait cet homme , remarquable par sa raison scientifique et par sa raison morale , sur tout autre objet que celui de sa passion, déverser l’injure d’une manière inconvenante
et ridicule, pendant ses leçons, sur l'illustre professeur de cliniquechirurgicalederHôtel-Dieu. L’expression de colère et de mépris que prenait tout à coup sa physionomie, dès qu’il entamait ce malheureux sujet, était réellement surprenante. Sa déraison, sa folie partielle, qui le dominait, qui l’absorbait dés que sa passion se faisait sentir, et qui étouffait tous les sentiments de convenance, sa folie, dis-je, est restée incurable; il ne l a jamais comprise, ou. pour mieux dire, il ne l'a jamais sentie. Il a toujours cru parler raisonnablement, alors qu’il déraisonnait de la manière la plus grossière.
La raison instinctive, incomplète et partielle à différents degrés, est si fréquente dans l’humanité, qu’on peut la considérer comme celle que nous possédons tous. Cet état mixte do raison et de déraison n’est cependant point reconnu par les philosophas , ceux-ci considérant la raison comme une faculté particulière qui existe entière ou qui n’existe pas. Aussi s’épuisent-ils à chercher vainement où finit la raison et ou commence la folie, problème qui n’a aucun sens, ces deux états se rencontrant simultanément, aussi bien chez l’homme en santé que chez l’aliéné malade. La psychologie met enfin un terme à cette recherche inutile, en expliquant comment la folie peut être alliée à la raison, vérité dés longtemps consacrée par le simple bons sens.
L’homme peut également posséder la raison intellectuelle au moyen de vastes connaissances scientifiques, et ne pas posséder, soit la raison morale supérieure, s’il est privé de sens moral, soit quelque raison morale inférieure, s il est dépourvu de quelque sentiments satisfaction égoïste. La raison intellectuelle et la raison morale n ont rien de
commun entre elles; les savants peuvent manquor complètement de eette dernière . et les ignorants peuvent la posséder parfois à un degré très-élevé.
Absence temporaire de la raison morale. — Cette raison étant inspirée par les sentiments moraux, l’absence momentanée de ces facultés fait perdre momentanément cette raison, si des sentiments bizarres ou pervers demandent leur satisfaction. C’est ce qui a lieu dans les états passionnés accidentels. La passion, {étouffant momentanément lesfacultés instinctives qui pourraient la combattro, empêche ces facultés d’éclairer la conscience sur la nature de cette passion , tant que celle-ci domine , absorbe l'esprit. Mais dès que cette domination cesse , les bons sentiments se faisant sentir de nouveau, la raison morale revient avec eux. Alors, éclairé de rechef par cette raison, l’homme reconnaît la perversité de ses pensées et des actes pervers qu’il a commis; il réprouve ces actes et en a du regret.
L’alliance de la folie et do la raison est si patente qu’elle a été reconnue par la plupart des personnes qui ont étudié, non pas quelques hommes seulement, mais l’humanité dans son ensemble. «Il n’est que trop ordinaire, dit le jurisconsulte Merlin , de voir les hommes , sages dans leurs paroles, être fous dans leurs actions ; c’est l’espèce de folie la plus étonnante , parce qu’elle offre sans cesso le spectacle du contraste le plus frappant, dans la sagesse de leurs discours et dans l’extravagance de leur conduite. Leur tête produit même souvent des combinaisons justes. Mais que la moindre passion s’élève, qu’un nouvel objet se présente, leur intelligence s’obscurcit , cette lueur qui paraît l’animer s’éteint. » La philosophie a donc fait fausse route jusqu’à ce jour, en considérant la raison comme « un attribut essen-
tiel et inséparable fie l’esprit humain'. » Quand on voit les nations n’avoir pour mobile de leur conduite vis-à-vis des autres nations , que l’intérêt, toujours l’intérêt, quel qu’il soit; quand on voit les questions qui sont en litige entre les nations ne pouvoir se résoudre, pour la plupart, que par la guerre, c’est-à-dire, par une affreuse boucherie d’hommes qui ne se connaissent pas , et qui personnellement ne se veulent point de mal : quand on voit les hommes implorer Dieu pour assurer le succès de projets injustes, et les croire par conséquent conformes à la justice, à force d’arguments basés sur des principes faux et passionnés; quand on voit les hommes attribuerde bonne foi à la protection divine la réussite de leurs entreprises immorales, dans lesquelles les droits des faibles ont étésacrifîés : quand on trouve l'empreinte de la déraison sur un si grand nombre d’actes considérés par leurs auteurs comme . bons, justes et raisonnables; quand on voit le désaccord qui règne sur toutes les questions qui occupent les hommes, comment faire de la raison un attribut essentiel et inséparable de l’esprit humain? L’homme, par les mauvais sentiments qui le mettent dansl’état passionné, et par ses bons sentiments, est un mélange de folie et de raison. Son intelligence estautant au service de l’une qu’au service de l'autre v Au service de la folie, elle la rend intelligente et par conséquent dangereuse ; au service de la raison , elle la rend intelligente et féconde en heureuses productions.
Que l’on n’accuse point la raison humaine des écarts auxquelsl homme est sujet, car c’est précisément l’absence de cette raison qui les occasionne.
La liberté morale marchant toujours de pair avec la
1 A. Lemoine; Du sommeil, pag. 200.
raison morale supérieure donnée par le sens moral , nous verrons <(u’il oxiste des libertés morales relatives , qu'il y en a de partielles, que cette liberté peut être perdue temporairement; entin , nous verrons que celui qui est privé de la raison morale supérieure par l’absence du sons moral, est également privé de la liberté morale.
L’étude psychologique que nous ferons sur la folie pathologique ou aliénation mentale, continuera notre analyse de la folie et de la raison. La folio pathologique, entièrement instinctive à son début, est le plus souvent partielle; elle peut mémo être temporaire. Los facultés réllectives restent longtemps intactes dans cette folie, et si elles produisent dos idées délirantes, c’est parce qu’elles sont dirigées par des passions qui la font fonctionner dans le sens de l’absurdité, de la fausseté, de la perversité. Lorsque nous étudierons l'état psychique des aliénés, nous démontrerons que des folies semblables aux principales folios pathologiques se rencontrent chez les passionnés en santé. A un degré plus avancé, la folie pathologique change de forme, soit par une altération plus étendue des facultés instinctives, soit par l’anéantissement graduel et simultané des facultés instinctives et des facultés réflectives.
i»n lion sens, on sens commun.
Ce nom est donné à 1 ensemble des facultés instinctives, des bons sentiments, source de la raison instinctive ou morale, et il lui convient parfaitement. « Le bons sens, dit lleid\ est le sentiment du vrai et du juste; ce n est pas la science. Cette lumière intérieure du bon sens n est pas accordéo à tous dans la même mesure; mais il faut
1 Œuvres complètes, tom. V, pag. 31.
la posséder à quelque degré, pour être obligé par les lois capable de veiller à ses intérêts et responsable de sa conduite envers les autres. C'est ce degre qu’on appelle le sens rom mun , parce qu’il est commun à tous les hommes avec qui nous contractons, et à qui nous pouvons demander raison de leurs actions. La loi place sous la conduite des autres ceux qui n’ont pas le sens commun. » — « Le sens commun 1 est le premier degré de la raison, puisque la plus grande partie du genre humain n’en possède pas d’autre. C’est ce degré seulement qui en fait des êtres raisonnables et qui les rend capables de diriger leur conduite et de s’obliger envers leurs semblables. Ce premier degré de Ut raison est celui qui consiste à juger les choses évidentes par elles-mêmes; le deuxième degré consistant à tirer des jugements, des conséquences qui n’ont pas cette évidence. Le sens commun est un pur don du ciel. S il nous l a refusé, l’éducation ne saurait le donner. » On ne peut mieux caractériser la nature instinctive du sens communet de la raison qu’il est appelé h donner, raison révélée par les facultés morales, et que ne donnent ni les facultés intellectuelles. ni la science, ni les règles de la logique, raison <pii n’est perfectible que parla culture des sentiments qui la donnent, raison (pii fait complètement défaut chez l’homme le plus intelligent lorsqu’il ne possède point les sentiments qui l’inspirent, ou lorsque ces sentiments, naturellement très- faibles, ne se sont point développés faute de culture. Reid reconnaît parfaitement qu’il y a des hommes privés de bon sens; il reconnaît en outre que cette infirmité morale involontaire est irrémédiable. Si
1 Ibid., lom. V, pag. 41.
quelquefois on peut y remédier, ce n’est que très-incomplètement.
D’après Fénelon, « le sens commun consiste dans les mêmes notions que tous les hommes ont précisément sur les mêmes choses. Il est toujours et partout, il prévient tout examen, il rend même l’examen de certaines questions ridicule. Ce sens commun est celui de tout homme, il n attend que d’être consulté, il se montre au premier coup d’œil, et il découvre l’évidence et l’absurdité delà question ‘ . »
« Ce qu’on appelle bon sens dans la conduite do la vie, dit Dugald-Stewart, consiste surtout dans une disposition d’esprit qui permet en tout temps d’apprécier avec calme et justesse les dilférentes circonstances de la situation où l’on se retrouve, de manière que chacune de ces circonstances fasse l’impression convenable et ne soit pas exagérée dans un sens ou dans un autre2.® Or, cette disposition d’esprit qui permet d’être convenablement impressionné par les circonstances où l’on se trouve, et de les apprécier avec calme et justesse, dépend entièrement de la nature des facultés instinctives.
a Le sens commun, dit l’abbé Bautain 5, nous conduit souvent d’une manière admirable, sans délibération, sans discussion, sans que nous ayons la peine de penser et de
réfléchir Nous voyons par lui les effets dans leurs
causes, la vérité avec ses corollaires, et tout cela se fait tout seul. Bien plus, moins nous y mettons du nôtre,
< Traité de l'existence de Dieu, tom. II. 2® preuve.
2 Éléments de philosophie de l'esprit humain, trad. par M. L. Peisse tom. I, pag. 387.
3 La conscience.
plus nous avons de sécurité. C’est Dieu même qui agit en nous ' . »
« Fiez-vous à votre bon sens pour former votre opiniou. disait sir Archibald Cambell à sir Basil Keit, officier de marine, nommé gouverneur à la Jamaïque, et qui craignait de n’ètre pas capable de présider la cour de la chancellerie ; mais gardez-vous bien de vouloir exposer les motifs de vos jugements. Le jugement sera probablement bon; le raisonnement serait mauvais2. » Eu etfet, les raisonnements que l’on fait pour prouver ce qui doit être jugé d'instinct, sont tout à fait hors de saison dans le plus grand nombre des cas; ils sont souvent mal construits, obscurs, et en définitive mauvais. Bien des personnes jugent d’instinct avec une grande rectitude, et si elles veulent motiver leurs jugements, elles ne peuvent le faire, ou le font très-maladroitement. Elles pensent ou disent : Cela est bon, cela est juste, cela doit être fait ainsi, parce que je le sens, parce que ma conscience me le dit. Et c’est la meilleure raison, le meilleur motif; motif et raison auxquels le raisonnement est tout à fait étranger, et auxquels il ne peut prêter aucun secours lorsque la lumière instinctive éclaire suffisamment l’esprit.
C’est par leurs instincts que les animaux se conduisent raisonnablement à leur manière, c’est-à-dire conformément aux vœux du Créateur.
Les trois maximes suivantes sur le bon sens sont de Vauvenargues :
1 Ou plutôt. ce sont les instincts moraux ou facultés morales que Dieu nous a donnés, qui agisseut eu nous. L intervention directe de Dieu est tout a fait inutile pour expliquer cette connaissance, les facultés qu'il nous adounées sulliseut. {Note de l'Auteur.) a Kapporté par Dugald-Stewart, ouvrage cité.
« L’instinct n’apasbesoin de la raison, mais il la donne. d
« Los connaissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare.»
« Celui qui a un grand sens sait beaucoup. »
Avoir l’esprit droit , le jugement sur, n’est pas autant une affaire de réflexion que d’inspiration de la part des sentiments moraux. Mien raisonner en fait de conduite à tenir, bien juger le vrai et le faux dans les choses pratiques, décider avec justesse et avec justice, soit sans prémisses, sans raisonnement, sans induction, ou soit à l’aide de raisonnements basés sur de sages principes , est une affaire d’instinct, de sentiment. Avoir l’esprit, le jugement faux, ne vient point d’une intelligence faible ou inculte, mais de sentiments bizarres ou porvorsqui dirigent la pensée dans nu sens opposé à la vérité et au bien, et de l’absence des sentiments qui donnent la raison instinctive; de telle sorte que l’individu ainsi constitué sous le rapport instinctif conçoit les choses de travers, et est porte à se conduire d'une manière bizarre, immorale, inconvenante, irrationnelle, sans que rien ne l’en avertisse, et tout en croyant bien penser, bien juger et bien faire. Des personnes trèsintelligentes et très-instruites ont l’esprit faux . et des personnes simples et ignorantes ont l'esprit droit et juste par la perfection de leurs sentiments. C’est ce (pie montre journellement l’observation. La justesse et la justice sont donc loin d’avoir leur principe dans les facultés réflectives et dans la logique. En parlant d’opinions absurdes, immorales, irrationnelles, on ajoute souvent, après les avoir désapprouvées, qu’elles ne manquent cependant pas de logique, ce qui peut être vrai. La logique dans les raisonnements ne suffit point pour que les conclusions représentent
la vérité ou le bien : si l’on part de principes faux, absurdes, humoraux , on arrive , par des raisonnements logiques . à des conclusions fausses, absurdes, immorales.
La sagesse pratique s’acquiert non-seulement par les inspirations simples ou raisonnées des sentiments moraux, mais encore par l’expérience, c'est-à-dire par la connaissance acquise, à ses propres dépens ou à ceux d’autrui, des circonstances dans lesquelles ces sentiments sont blessés. contrariés. La crainte fera alors éviter les circonstances qui ont déjà occasionné ces contrariétés. Celui dont l'amourpropre est très-sensible, et qui connaît par expérience les circonstances dans lesquelles ce sentiment est blesse, s’observe pour les éviter; l’expérience lui est utile. .Mais si l’homme est dépourvu des sentiments que blessent telles ou telles circonstances, il ne craint point ces circonstances, il ne cherche pas à les éviter après y avoir été expose une première fois ; les leçons de L expérience ne lui servent a rien. Celui qui est dépourvu d amour-propre, par exemple, u est point engagé à éviter les circonstances dans lesquelles ce sentiment serait blessé . s’il existait . et il ne les évite point.
L homme perd le bon sens , le sens commun , lorsque les passions perverses, bizarres, violentes, s’emparent de son esprit, ledoininenl. l’absorbent, en étouffant ses sentiments moraux, c’est-à-dire lorsque les passions le mettent dans l étal passionné.
ARTICLE II. — De la raison intellectuelle.
La raison intellectuelle réside dans la connaissance des vérités naturelles ou scientifiques; elle peut s'appeler spéculative - — Cette raison a deux buts pratiques. — Premier but : Utiliser les lois naturelles au profit des besoins et des agréments de l’homme. — Deuxième but : Faire disparaître, avec l’ignorance, un grand nombre de causes excitantes des mauvaises passions.
La raison intellectuelle a son principe, son origine, dans les facultés intellectuelles, la perception, la mémoire et la faculté réflective ; elle consiste dans la connaissance «les vérités naturelles ou scientifiques, connaissances qui . eu éclairant l’homme, le rendent raisonnable intellectuellement. Cette raison, dont l’objet direct est la connaissance de l’inconnu , est donc purement spéculative. Tant que l’homme ne possède pas la connaissance des vérités cachées, il n’a que le moyen, par ses facultés intellectuelles, de devenir intellectuellement raisonnable, mais il ne 1 est pas encore, n’étant point éclairé. La raison intellectuelle s’acquiert par l’étude, par l’exercice de la réflexion , par l’observation et le raisonnement, et elle se conserve parla mémoire. La découverte des vérités cachées, des lois naturelles , est due à la patience dans 1 observation , a la réflexion prolongée et longtemps fixée sur le meme objet, à une certaine facilité dans la conception des rapports, a une grande puissance d’induction ; conditions qui constituent la supériorité intellectuelle appelée génie scient-i figue. Ce génie ne doit rien inventer; il doit trouver, par l'observation et par le raisonnement, ce qui existe. C est au moyeu d’un travail toujours long que l’homme soulève le voile qui couvre les vérités absolues , et même n y parvient- il le plus souvent qu’en passant par des vérités relatives qui, successivement élaborées, se rapprochent de plus en plus de la réalité pure.
M. Claude Bernard a écrit, dans son Introduction à la médecine expérimentale, que l'homme a dans l’esprit l’intuition, le sentiment des lois de la nature. Il y a là évidemment une erreur psychologique. Je ne connais aucune faculté instinctive qui donne l’inspiration, la connaissance de ces lois, de la même manière, par exemple, que le sens moral donne la connaissance du bien et du mal. Les pressentiments, les intuitions des vérités naturelles , ne viennent qu’à la suite de l’observation de quelques faits . et qu'à la suite de quelques raisonnements tirés de ces faits. Ces pressentiments sont un premier rayon de lumière apporté par ces deux moyens, sur une vérité qui n’est ni assez claire ni assez sûre pour être nettement formulée et affirmée. C’est sur ce premier travail superficiel, qui a fait entrevoir une vérité, comme une possibilité seulement, que s établit le second travail, qui aboutit tôt ou tard, mais ordinairement fort tard, à la découverte des vérités cachées, des lois naturelles. Les hommes qui ont. de cette manière, le sentiment, l’intuition des vérités ignorées, sont en général fort rares, parce que bien peu portent longuement leur attention sur les faits inexpliqués ou mal expliqués, parce que bien peu réfléchissent sur ces faits, sans que leur réflexion soit dirigée par quelque idée préconçue, imaginaire. L imagination, dont le rôle est de créer, n’a rien à faire dans les sciences, dans la découverte des lois naturelles, vérités toutes faites; et M. Claude Bernard serait bien en peine de citer une seule loi naturelle trouvée par intuition instinctive, sans que celui qui l’a découverte ait été conduit préalablement à soupçonner cette loi par l’observation et par le raisonnement.
La connaissance des vérités naturelles a deux buts indi-
reets essentiellement pratiques. Le premier est l’application de ces veiités aux besoins de 1 homme. Pour trouver ces applications, il ne suffit pas de connaître les lois naturelles, de posséder la raison intellectuelle: il faut encore -être doué d’une faculté créatrice semblable à celle de l’imagination, il faut trouver quelque chose (pii n’existe pas. Cette faculté
est un don naturel que le travail ne donne point quand elle manque; et tel qui, par son génie, a découvert les vérités, les lois naturelles, n’invente souvent aucune application ingénieuse de ces lois, et vice versa , ces deux ordres de découvertes exigeant des aptitudes différentes. Newton , qui possédait une grande aptitude à découvrir les lois naturelles, n’en avait point à les appliquer aux besoins de l’humanité. L’Écossais James Watt, au contraire, qui n’a rien ajouté à la science , a fait des applications pratiques merveilleuses des principes scientifiques connus.
Le second but pratique de la raison intellectuelle, but également fort important, est. en dissipant l’ignorance, de faire disparaître de nombreuses causes excitantes des mauvaises passions, et de venir en aide par ce moyen à la raison morale , la plus nécessaire des raisons, et de favoriser son développement. C’est de cette manière que l’instruction a une influence incontestable sur la moralisation des peuples.
La science, en expliquant les phénomènes naturels que la crainte attribuait h la colère céleste, a mis un terme aux coutumes barbares ét cruelles qui ont été imaginées pour apaiser celle colère ; elle dissipe tous les jours des préjugés qui ont donné lieu à tant de pratiques absurdes ou immorales. La psychologie, en démontrant que le crime est toujours commis dans un état psychique incompatible avec le
libre arbitre, doit faire disparaître également du Code pénal les châtiments cruels qui blessent profondément la raison morale. L’instruction scientifique concourt donc puissamment au progrès de la morale, à rendre 1 humanité meilleure, non en changeant la nature instinctive de celle-ci. mais en diminuant les causes excitantes des mauvais sentiments et des passions.
La raison humaine, production des facultés psychiques, étant, d'une part, la connaissance des vérités naturelles, de la pensée de Dieu, concernantla création; étantaussi. d’autre part, la connaissance des principes moraux que Dieua placés dans le cœur de l'homme, afin que celui-ci connût ce qu’il doit faire et éviter, la manière de se conduire en toute circonstance. cette raison humaine, dis-je, vient donc directement de Dieu. C’est de cette source suprême que la fait dériver Malebranche, lorsqu’il dit: « La raison humaine n’est qu’un reflet de la raison divine. La raison qui m'éclaire n 'est point ma propre raison . elle est la raison même, la raison universelle. La vérité, étant une. est la même pour Dieu et pour moi; quand j’aperçois la vérité . j'aperçois une idée de Dieu , c’est Dieu qui me découvre une part de ses pensées. » Telle est cependant cette raison humaine si souvent condamnée comme fausse et mensongère par des passionnés religieux. S'ils savaient en quoi elle consiste, oseraient-ils s’élever contre elle ?
Ne pas posséder les connaissances que procure l’intelligence , c’est être ignorant ; considérer comme vrais des produits intellectuels qui sont faux, c’est être dans l’erreur ; ne pas posséder les connaissances instinctives du vrai , du juste, du bien, en présence des inspirations bizarres, fausses, injustes, immorales quedonnent les éléments instinctifs
bizarres ou pervers; n’avoir pas, par conséquent, la possibilité de connaître la bizarrerie ou la perversité de ces inspirations ; considérer forcément , en l’absence de la raison instinctive, ces produits irrationnels comme vrais, justes, bons, raisonnables, c’est être fou, bien que l’on possède intactes les facultés intellectuelles.